SYSTÈME GOUVERNEMENTAL ÉGYPTIEN
Le courbache , voilà le vrai système gouvernemental suivi par les pachas d’Egypte !
Le courbache est une lanière en cuir à deux ou quatre branches. De grands gaillards, les exécuteurs des hautes œuvres, se mettent tout nus pour ne pas être gênés dans leur3 mouvements, et ils administrent les coups de courbache à tour de bras. Le patient hurle de douleur... , le sang jaillit !... Le pacha ou le bey chargé d’assister à cette exécution fume tranquillement sa pipe et rit des grimaces de la malheureuse victime.
Je l’ai dit et je le répète , le courbache est infligé aux fellahs sans rime ni raison, sans jugement préalable , au gré et au caprice de tous les beys, pachas, employés, favoris de Son Altesse.
Le courbache est à peu près le seul système gouvernemental en Égypte. Il sert à faire payer l’impôt ; on y ajoute quelquefois la tenaille rougie. Il sert à forcer le fellah à livrer le produit de ses terres au prix qu’on veut. Quand c’est un homme puissant qui
achète, il sert à faire de lui un eslave soumis, docile , qui doit faire aveuglément tout ce qu’on lui ordonne. Il sert à calmer les mécontents. Il sert à faire droit aux réclamations. Osent-ils en faire une, ceut ou deux cents coups de eourbache leur prouvent qu’ils ont tort. Enfin , le pacha avec son eourbache est le loup de la fable, et la fellah est le pauvre agneau.
Comme accessoires il y a des ministres. Ce qu’ils font, je n’en sais rien... Ahl mais si: ils s’enrichissent! L’illustre Arménien Nubar-Pacha est ministre, il est directeur des postes du gouvernement, directeur du chemin de fer; que sais-je encore ce qu’il n’est pas ! Il donne, —je dis doune, façon de parler, — des concessions, des commandes ; c’est le grand distributeur des faveurs vice-royales. En ce moment, il est lancé au galop dans le chemin de la fortune ; encore deux ans de faveur, il aura 10 ou 12 millions à lui. Les ministres, en Égypte, ont comme appointements 50,000 fr. par an.
Nubar-Pacha me rappelle un autre ministre égyptien qui s’appelait Joseph. Des marchands arméniens le vendirent au roi d’Égypte. Hélas 1 depuis ce moment l’Arménien a été une des cent et une plaies de ce pays. Ce bon ministre Joseph, s’il possédait la faveur du roi , devait peu posséder la sympathie des Égyptiens. Vous vous souvenez que la disette se déclara dans ce pays. Suivant le conseil de son ministre, le roi avait fait ample provision de blé; le peuple affamé le supplia de lui donner quelques miettes
pour subsister... Joseph répond, au nom de son maître : « Nous voulons bien , mais payez. » — En payement d’un peu de blé, on lui demande son or, tout son or... 11 le donne. Celui qui meurt de faim donnerait tout ce qu’il a pour un rosbif. Pourtant tout a une fin dans ce monde. Le blé que ce Joseph , homme d’affaires de ce digne et paternel roi, leur avait vendu, s’épuise , la disette continue. De nouveau le peuple est affamé ; il s’adresse encore au roi. Joseph répond : « Nous vous donnerons du pain , mais payez. — Hélas! répond le peuple en chœur, nous n’avons plus le sou, vous nous avez tout pris!
— Vous avez encore des terres, donnez-les en payement», leur dit le ministre. Ils donnent leurs terres : que ne donnerait-on pas lorsqu’on a l’estomac tiraillé p ai' la faim !... Quelques mois se passent, ce blé acheté est dévoré , ils n’ont rien à mettre sous la dent, ces pauvres Égyptiens... Ils viennent de nouveau implorer le ministre du roi. Celui-ci leur dit encore : « Nous vous donnerons du blé, mais payez-le. — Que voulez-vous que nous vous donnions? s’écrie le peuple en sanglotant, vous nous avez pris notre or, nos terres, il ne nous reste plus rien.
— Si, il vous reste, leur dit ce digne Joseph, votre liberté. Vendez-la au roi. »
Le peuple s’indigne, refuse; mais la faim, cette terrible mégère sans cœur et sans entrailles, les pressé. Désespérés, pour ne pas mourir, ils se vendent ; les voilà les créatures, les esclaves de ce
roi parâtre et juif, qui est heureux, enchanté, et comble de richesses et d’honneurs ce Joseph, ce précieux ministre.
Eh bien 1 l’Arménien Nubar-Pacha a quelque chose de son prédécesseur , aussi est-il loin d’être comblé de bénédictions par le peuple. 11 est vrai qu’il s’en moque, la faveur vice-royale lui suffit; il a une cour nombreuse, c’est chez lui que vont tous les solliciteurs. Ceux qui savent le prendre sont sûrs de sa protection.
Il y a’ donc en Égypte des ministres, c’est une sinécure qu’on leur donne pour arriver à la fortune.
L’Égypte est divisée en provinces : chaque province a un moudir, espèce de préfet, et un wéqil, espèce de sous-préfet ; dans chaque village il y a un cheik- el-béleth, espèce de maire.
Lorsqu’il s’agit de percevoir l’impôt ou de faire le recrutement, le ministre des finances dit au moudir de chaque province : « Il faut que tu m’envoies une somme de tant, arrange-toi. »
Celui-ci fait la répartition de cette somme (qu’il a 6oin pourtant d’augmenter pour qu’il lui reste quelque chose pour lui) entre les divers villages, et il dit lui aussi au cheik-el-béleth : « Il me faut cette somme, arrange-toi. » Celui-ci, tout comme le moudir, s’arrange pour qu’il lui reste quelque chose pour lui. Or, les Égyptiens ne sont pas enregistrés à leur naissance, ils meurent sans qu’il soit dressé un acte mortuaire, aucun recensement n’est fait, rien ne
peut donc guider, aucun contrôle ne peut être établi sur la façon dont cet impôt est perçu. Le cheik-elbéleth le fait à sa guise, à son caprice, accablant ceux qu’il déteste , épargnant ceux qu’il aime. Il a tout droit sur les habitants de son village, ce monsieur-là, droit de les pendre, de les bâtonner, de les tenailler avec des tenailles rougies, et il en use de ce droit! On comprendra, sans que je m’étende davantage sur ce sujet, tous les abus auxquels donne lieu une pareille façon de percevoir un impôt 1 Ensuite, autre chose, la Porte a dit au vice-roi : « Vous avez tant à me donner, tant aux villes saintes, le reste est pour vous ! » Mais ce reste, grâce à ce qu’il n’y a pas une fixation régulière d’impôt, que son chiffre dépend de la volonté du vice-roi, s’élève à une somme si forte que, pour riche que soit l’Égypte elle sera bientôt épuisée.
Pour le recru terne 1 1, cet état déplorable de choses
a le même inconvénient. Aucun état civil ne dési-
gnant ceux qui doivent servir, le ministre delà guerre dit à chaque moudir : « Il faut que ta province me fournisse tant d’hommes. » ,,
C’est encore l’arbitraire et le caprice dn cheik-elbéleth qui envoie les Égyptiens sous les drapeaux. Voici comment il s’y prend. Il voit d’abord les Arabes les plus riches, ceux qui tiennent le plus à conserver près d’eux leur fils, et il leur dit : « J’ai choisi ton fils, il va partir... » Celui-ci pleure, se lamente, ça ne lui sert absolument à rien; alors il offre de l’argent. Lorsque la somme est assez forte, le cheik l’em-
poche et laisse le fils de l’Arabe au village; si elle n’est pas assez forte, il l’enrôle... Ce sont donc toujours les pauvres seulement qui sont soldats, et chaque levée de recrues rend gros aux cheiks, et aussi aux moudirs et wéqils, qui naturellement demandent leur part du butin.
Le gouvernement ferme les yeux sur la conduite des rheiks-el-béleth. 11 les laisse s’enrichir... Mais voici ce qu’il fait lorsqu’il sait qu’un de ces cheiks, à force de piller le peuple, a fait une belle fortune. Sous main, il fait dire à un fellah de son village: a Votre cheik est une canaille, il vous vole, vous pille; dénonce-le et nous te nommerons à sa place. » Celui-ci le dénonce, et vite ou fait une enquête, enquête qui prouve que le cheik a volé. Un le destitue, le gouvernement s’empare de sa fortune: n’est-ce pas un bien volé? Seulement, comme toujours, le volé n’a rien du tout, le gouvernement garde cet argent... Le nouveau cheik fait absolument comme le premier, ôn ferme les yeux jusqu’au moment où son pécule est assez fort , alors la même répétition a lieui.. Vous le voyez, c’est toujours le peuple qui paye les pots cassés !...
Saïd-Pacha avait l’intention de renvoyer tous les employés, d’abolir toutes les administrations et de ne conserver que ces maires de villages... Le fait est qu’ils font tout : ils lèvent l’impôt, .fout le recrutement, rendent la justice... Dieu sait quelle justice 1... Toutes les autres places ne sont que des sinécures...
Le cheik-el-béleth est responsable de tout ce qui arrive dans son village. Si un vol se commet, c’est à lui de trouver le voleur ou de paver ; si un crime se commet, il doit encore trouver le coupable, ou luimême est puni. Aussi, se sachant responsables, il faut voir comme ils traitent leurs administrés! Il n’y a pas de despote , de tyran , qui puisse rivaliser avec eux. On les craint, on leur obéit aveuglément : n’ontils pas droit de vie et de mort?... Jugez encore les abus et les inconvénients de celai...
Ils s’arrogent le droit du seigneur sur toutes les jeunes et jolies fellahines, et de quelle façon!...
La police est en Égypte une institution privée , elle ne tient pas au gouvernement ; il y a un chef suprême, des chefs en sous-ordre, puis une masse de cavas, espèces de sergents de ville... Seulement la police répond de tous les vols commis.
Exemple : Vous prenez deux hommes ou quatre hommes de la police pour surveiller votre maison ou votre campagne ; vous faites un contrat avec eux, vous leur donnez tant par an : moyennant quoi ils répondent de votre argent et de votre personne; s’ils vous laissent voler, ils sont forcés de vous rembourser; s’ils vous laissent assassiner, ils sont pendus!...
Cette institution met, du reste, dans son service, beaucoup de bonne foi , il faut le reconnaître.
Si, vous aventurant dans l’intérieur, vous prenez un homme à la police, il répond de votre bourse sur sa bourse, de votre vie sur sa vie... Aussi 1 ien n’égale
son zèle à vous protéger... Cette idée-là est assez ingénieuse , et nous n’aurions qu’à gagner en Europe à avoir une police répondant des vols et méfaits : ça stimulerait son zèle d’une singulière façon !
Il va sans dire que le chef ou les chefs de la police ont tous de la fortune, et ils ne prennent que des agents ayant aussi quelque bien... En vérité, rien n’est honnête comme ces gens-là. Jamais on n’hésite à tuer l’homme qui a laissé tuer l’Européen qui setail confié à lui , et à le forcer à lui rendre ce qu’il lui a laissé voler... g
11 n’y a en Égypte ni tribunaux ni police correctionnelle; aussi avec quelle hilarité a-t-on appris la nomination d’un Arménien , Eram-Bey, au grade de président du tribunal d'appel I.*.
On se disait : « Le vice-roi ferait bien de nommer un tribunal de première instance avant de nommer un président de la Cour d’appel... » Du reste, cette Cour se réduit à ce monsieur président..