ET SA COUR
Los deux premiers actes de ce vice-roi, alors qu’il a pris en main les rênes du gouvernement de l’Égypte, ne font pas, vraiment, son éloge.
D’abord, il a oublié complètement ce qu’on doit de respect à la mort, ce qu’un homme doit aux restes mortels d’un de ses parents, quelque soit le sentiment de haine et d’envie qu’il ait nourri dans son cœur contre lui ; ce qu’un souverain doit de respect aux cendres de son prédécesseur, quelle que soit la joie qu’il éprouve de sa mort qui met le pouvoir entre ses mains.
Saïd-Pacha a été enterré comme le dternier des fellahs ne l’est pas; aucun cortège, aucun honneur, ne
l’ont accompagné. Non-seulement Ismaïl-Pacha n’a pas jugé à propos de conduire lui-même à sa dernière demeure son oncle et prédécesseur, mais il n’a donné aucun ordre pour qu’on lui fit un enterrement digne du rang qu’il avait occupé , digne de l’oncle de celui qui allait être vice-roi ; et pour que personne ne suivît son cortège, il a choisi l’heure où l’on devait enterrer Saïd-Pacha à Alexandrie pour se faire, reconnaître vice-roi au Caire. Nécessairement tous les ministres, les employés, se trouvaient là, les courtisans s’y trouvaient aussi. Encenser le nouveau dieu leur paraissait plus urgent quç d’accomplir ce pieux devoir de haute convenance envers un prince mort dont la grande bonté, la générosité folle, les avait enrichis.
C’est triste à constater, et le monde vraiment ne vaut pas grand’chose : il n’a pas même la pudeur de cacher ses sentiments bas, il étale sa noire ingratitude sans la moindre vergogne.
De tous les Européens que Saïd-Pacha avait comblés d’or, de bonté, pas un n’était là, tous étaient à faire leur cour à Ismaïl, qui les a reçus le sourire aux lèvres, avec plaisir et bienveillance , qui s’est même montré flatté de leur empressement , et qui ne s’est pas dit : « Ces ingrats-là, ils se conduiront de la même façon envers moi ; lorsque la mort sera venue me rappeler vers Dieu , ils m’abandonneront avant même que j’aie rendu le dernier soupir, pour courir faire leur cour à mon successeur 1... » Non, il ne s’est pas dit cela, et il les a fort bien accueillis.
Quand j’ai dit que pas un des Européens que Saïd- Pacha avait comblés d’or et de bontés ne l’a accompagné à sa dernière demeure, je me suis trompée : un seul a suivi le modeste convoi avec recueillement et tristesse, c’est M. François Bravay, dont je viens de parler.
Dès que les médecins eurent annoncé que tout espoir était perdu, tous les courtisans qui entouraient Saïd-Pacha l’ont abandonné lâchement pour faire leur cour au prince Ismaïl ; seul M. Bravay est resté près de lui, et lui a prodigué ses soins jusqu’aux derniers instants.
On avait tellement peur qu’il ressuscitât que , trois heures après sa mort , l’ordre est arrivé du Caire à Alexandrie de l’enterrer au plus vite.
Ismaïl-Pacha entouré de pompe, d’honneurs, de courtisans... Saïd-Pacha jeté en terre trois heures après sa mort, comme un pauvre malheureux!,., est-ce assez triste, et cela n’inspire-t-il pas des réflexions philosophiques sur le sort des grands?...
Dans les derniers mois de sa vie, Saïd-Pacha, comprenant que l’heure de sa mort approchait, s’était fait construire un superbe tombeau au barrage du Nil. Ismaïl-Pacha n’a pas môme respecté ce dernier vœu d’un mourant, qui est ordinairement une chose sacrée pour tout le monde. Il a empêché que son oncle fût enterré dans ce tombeau-là, et il a donné l’ordre de placer ses restes dans une tombe de famille qui se trouve à Alexandrie.
Pauvre Saïd-Pacha ! bon comme il était pour tous, il ne se doutait guère que son successeur lui refuserait même le droit d’habiter la tombe qu’il s’était fait construire!... - ■
Cet oubli impardonnable des convenances, ce premier début de son règne, n’a point attiré à Ismaïl- Paclia la sympathie des gens de cœur : cela en dénotait trop peu chez lui !
N’est-ce pas même de mauvaise politique, à celui qui arrive au pouvoir, de montrer au peuple le peu de cas qu’il fait des restes de son prédécesseur?
La royauté, comme la vice-royauté, pour se soutenir, a besoin d’être entourée de beaucoup de prestige !...
La mort de Saïd-Pacha me rappelle un fait qui s’est passé dans ce moment, fait qui peint bien le caractère des gens qui entourent les pachas d’Égypte.
Le voici.
Ismaïl-Pacha était au Caire; il savgit le vice-roi très-malade, il avait la fièvre de crainte et d’espérance. 11 avait envoyé à Alexandrie un nommé Dervieu, agent des Messageries, pour le tenir au courant des progrès de la maladie. Ce Dervieu venait de lui télégraphier ceci ( textuel) :
« Qu'on prépare la maison, le locataire déménage. »
Ce qui voulait dire : Qu’Ismaïl-Pacha se prépare à prendre le pouvoir, Saïd se meurt. Cette dépêche avait tout mis sens dessus dessous dans le palais du successeur, pourtant il n’osait rien faire tant que la
mort n’aurait pas fermé les yeux de son oncle , il se disait : S’il allait en revenir!... Fort impatient d’avoir des nouvelles, il avait donné l’ordre au directeur du transit, Bessy-Bey, de rester la nuit et le jour au télégraphe et de venir prestement lui apporter la dépêche qui annoncerait que tout était fini...
Or, celui qui le premier donne au prince héritier la nouvelle de la mort du vice-roi ’.est nommé par lui bey s’il ne l’est pas, pacha s’il est bey.
Ce monsieur était bey, il tenait à devenir pacha; il s’installa donc au télégraphe à attendre la fameuse dépêche... Pourtant, au bout de quarante-huit heures, voyant qu’elle n’arrivait pas, mourant de fatigue et de sommeil, il voulut aller prendre quelques heures de repos; il dit à un de ses petits employés :
« Je vais me reposer quelques heures à l’hôtel d’Orient; toi , reste là, je laisse ma voiture en bas : dès que la dépêche arrivera, tu ]a prendras et tu viendras sans perdre une minute me l’apporter. Je te promets cinq cents francs pour récompenser ton zèle. » L’employé promit de ne pas quitter un instant le bureau du télégraphe , et de faire toute diligence possible pour lui porter cette dépêche. Bessy-Bey alla tranquillement se reposer à l’hôtel.
La dépêche annonçant la mort de Saïd-Pacha arrive, le jeune employé s’en empare au plus vite; mais, au lieu d’aller la porter à son maître, il court au palais d’Ismaïl-Paeha, se jette à ses pieds, en lui
tendant la dépêche. Celui-ci la parcourt et il dit au jeune homme : « Relève-toi, tu es bey. »
Dans l’émotion que lui donnait cette nouvelle, Ismaïl laisse tomber le papier à terre. Le nouveau bey prestement s’en empare et la fourre dans sa poche tout en se relevant... Il pensait aux cinq cents francs!...
11 remonte en voiture, donne l’ordre au cocher d’aller à l’hôtel d’Orient. En route, il recachette la dépêche avec soin, il réveille son maître en lui disant : « Tenez , voilà la dépêche. »
Celui-ci se lève à la hâte. Sa joie était grande , il allait devenir pacha. Tout en s’habillant, il ouvre son secrétaire et donne les cinq cents francs à son employé, qui le remercie en lui baisant la main et empoche son argent.
Le bey va au palais , lui aussi se jette aux genoux d’Ismaïl-Pacha en lui tendant la dépêche. Ismaïl, étonné, lui dit : « Mais que m’apportez-vous là? J’ai déjà reçu cette dépêche? »
Vous comprenez la fureur du bey en se voyant joué par son commis ; il va le trouver et commence par l’accabler d’injures ; mais celui-ci lui répond d’un air superbe :
« Veuillez me parler avec plus de respect, mon- * sieur, car je suis bey tout comme vous. » .
Voler un titre au détriment de son maître n’était pas assez aux yeux de ce monsieur ; il a voulu aussi avoir les cinq cents francs ! Eh bien, ce bey par trahison est à présent un personnage , il est wéqil de
D... On a trouvé au palais que c’était un garçon d’esprit et d’avenir. C’est possible, mais en tout cas les supérieurs et les amis de ce monsieur feront bien de se méfier de lui, car la loyauté n’est pas sa principale qualité.
Le second acte qu’a commis le vice-roi Ismaïl-Pacha ne fait pas non plus son éloge : c’est la persécution qu’il a fait souffrir au fils de Saïd-Pacha et à sa veuve , une princesse digne de l’estime de tous , bonne, généreuse, affable, instruite, remplie de dignité et qui méritait toutes sortes d’égards.
Grâce à toutes les taquineries, les persécutions, dont elle s’est vue l’objet, elle reste, elle et son fils, presque sans fortune. Son époux avait laissé, dit-on, une cassette contenant de quoi lui assurer une position honorable. Ismaïl-Pacha a prétendu que cet argent était au Trésor, et non de la fortune personnelle du pacha. Il s’en est donc emparé pour le verser, dit-on toujours, audit Trésor.
La veuve de Saïd-Pacha, cette princesse digne d’égards à tant de titres, vit presque sans fortune, délaissée de tous les siens. Il n’y a sorte de chicanes que ne lui fasse le vice-roi pour le peu qu’elle a encore.
Un seul exemple :
Saïd-Pacha avait fait bâtir à quelque distance d’Alexandrie, sur la route du Mesch, un très-beau château style rococo. Ce palais, presque fini, lui avait coûté des sommes folles.
l6mâïl-Pacha en a disputé la propriété à sa veuve, prétextant que ce château avait été bâti sur un terrain qui appartenait au pays, et non au vice-roi... Et pourtant Ismaïl prouve assez qu’il considère, lui, l’Egypte comme lui appartenant en entier, en s’appropriant quantité de terrains !
La princesse veuve n’a donc pu ni prendre possession de ce palais, ni le vendre. Il reste là inachevé, mais Ismaïl a eu soin de prendre , pour un de ses palais , des parquets fort beaux qui s’y trouvaient , et les garnitures de croisées , qui avaient été payées chacune 30,000 fr. par Sa'id-Pacha.
Un troisième fait pourrait lui être reproché, c’est le beau discours qu’il a fait en arrivant à la viceroyauté... Il devait régénérer le pays, s’occuper exclusivement du bonheur du peuple confié à ses soins. Dieu sait si jamais il s’en est préoccupé !
Il allait, disait-il, abolir la corvée, qu’il qualifiait d’usage injuste et inique. Eh bien! rien que pour ses canaux , la culture de ses immenses propriétés , comme je l’ai déjà dit, il occupe chaque année plus de cent mille hommes en corvée, et il laisse ses ministres, ses employés, les moudirs, les wéqils et les Cheiks-el-béleth s’en servir et en offrir à leurs amis. La corvée n’a été abolie que pour le canal de Suez!... A quoi bon promettre lorsqu’on ne veut pas tenir?
Ismaïl-Pacha a trente-six ans ; il est de taille moyenne, assez gros; il a des petits yeux fauves, la barbe et les cheveux d’un blond ardent, autrement
dit couleur carotte. Il n’a aucune des qualités nécessaires à l’homme qui a la haute mission de gouverner un peuple. Du reste, une passion est si dominante chez lui, celle d’amasser de l’or, de s’approprier le plus possible de cette riche et fertile terre d’Égypte , que cette passion, cette pensée de chaque instant, l’absorbe entièrement.
Saïd-Paeha, dit-on , était d’une générosité folle et a ruiné le pays.
Il était d’une générosité poussée à la folie , c’est vrai.
Mais qu’il ait ruiné le pays, c’est faux. Il s’est ruiné, lui , mais non pas le pays. Il n’avait point mis plus d’impôts, bien au contraire; s’il savait qu’une province avait été éprouvée, vite il renonçait à l’impôt. Ses largesses, sa générosité, retombaient un peu sur son peuple.
Ismaïl n’est pas généreux, il est avare, rapace; mais qu’est-ce que cela fait à son peuple?... Cela, certes, ne l’enrichit pas ; bien au contraire , il a plus d’impôts que jamais à payer; plus que jamais les agents du vice-roi se montrent implacables pour les lui faire payer; le courbache, la pincette rougie, sont toujours employés pour le décider à se dépouiller de ce qu’il possède.
Or, l’économie, l’amour du lucre, d’Ismaïl-Pacha, loin de rendre son peuple moins malheureux, ne le condamnent qu’à plus d 'impôts et de corvées.
Voilà plus de deux ans qu’il règne : a-t-il fait quel-
que chose pour améliorer le sort'du peuple? a-t-il pris quelque sage mesure pour supprimer les actes d’exactions qui sê commettent?
Non.
Il s’est occupé de développer le commerce, parce qu’étant le premier commerçant de son pays , c’est à lui que les plus gros bénéfices reviennent.
Comme tout ce qui est commerce est fait par des Européens, comme tout ce qui est places, bénéfices, est donné à des Européens, le peuple n’en a pas profité.
Un grand tort du gouvernement égyptien, et Ismàïl tombe dans ce travers plus qu’aucun de ses prédécesseurs, c’est de toujours considérer l’Egypte comme un pays conquis ; de regarder le peuple comme des machines créées et mises au monde pour être bâtonnées, tyrannisées par eux, machines qui ne doivent travailler qu’à augmenter leur fortune et leur bienêtre... Ce pauvre peuple non-seulement est gouverné par des Turcs, mais encore est exploité , mené par des Européens , qui occupent lés bonnes places, les bénéfices, prennent son or, ne lui laissant que les labeurs.
C’est on ne peut plus injuste ; de plus, c’est maladroit et impolitique. Puisque les descendants deMéhémet-Ali ont l’Égypte héréditairement, ils devraient tâcher de faire oublier au peuple qu’ils sont des conquérants ; ils devraient donner les places, les sinécures, aux Égyptiens, et non pas aux étrangers. Se main-
tenir là par l’amour qu’ils inspireraient au peuple serait meilleur et plus sûr que s’y maintenir par la force et par un traité !...
Il y a de jeunes Égyptiens intelligents, élevés en France, qui végètent dans de plus que modestes places de six cents ou douze cents francs, tandis que de riches sinécures sont données à des Européens ou à des intrigants d’ Arméniens... Cela exaspère le peuple égyptien, avec raison. Quel est le pays qui supporterait d’en venir à ne plus posséder une parcelle de la terre de ses ancêtres, à être forcé à travailler pour ses conquérants, et à voir même toutes ses places , son commerce, exploités exclusivementpar des étrangers?...
Si, comme je l’ai dit, Ismaïl-Pacha n’a ni l’intelligence ni les qualités nécessaires à celui qui gouverne un pays, il faut pourtant lui reconnaîtra une grande intelligence... commerciale. Il a le génie du négoce, du trafic, du commerce... Comme prince, il ne brille pas ; mais, si le sort en avait fait un financier, ç’aurait été un Rothschild ou un Pereire remarquable. Il est aussi raffineurde sucre: il possède une superbe raffinerie de sucre qu’il s’est' fait construire avec les ruines d’une ancienne ville. Ces pauvres Pharaons se doutaient peu que les ruines de ces édifices qu’ils laissaient en souvenir de leur règne et de la splendeur de l’Égypte serviraient à bâtir une raffinerie de sucre à un gouverneur de ce pays !...
Le pacha vend en gros son sucre ; il le vend aussi
en détail dans une petite boutique au Caire, et si les paclias et les employés n’aclietaient pas leur provision là, ils courraient grand risque d’étre disgraciés... Il est en même temps banquier, et quelque peu associé dans cette grande banque qui prête à la semaine, au mois ou à la saison, et à gros intérêts, aux fellahs.
C’est le plus grand marchand de coton de l’Égypte, et pour cause : il possède un gros quart de la terre.
Pendant la dernière épizootie il n’a pas même dés daigné de se faire marchand de boeufs et de moutons. Il en a fait venir en grande quantité du dehors pour les revendre dans le pays, ce qui, par parenthèse, a ramené l’épizootie. Comme nécessairement ses bestiaux étaient dispensés par lui-même de la quarantaine, car la loi que l’on fait n’est jamais pour soi, ces bêtes étant malades, elles ont fait recommencer l’épizootie plus fort que jamais...
Il a aussi fait le commerce du charbon, ce qui du reste lui a réussi : il a fait apporter par les bateaux du gouvernement du charbon d’Angleterre, et il l’a revendu à son bon peuple avec un bénéfice de cinquante pour cent.
On voit qu’il oublie- assez la loi de Mahomet, qui interdit le monopole. Il cumule, et de quelle façon ! puisque déjà nous voyons que Son Altesse est d’abord vice-roi, raifineur de sucre, banquier, marchand de bestiaux, marchand de charbon, marchand de coton... Notez que j’en passe... Il est aussi propriétaire du chemin de fer.ee qui est fort commode et très-lucratif
pour lui, mais ce qui est fort incommode pour le public. Ainsi, le départ est-il fixé à huitheures, unharem doit-il partir, on attend qu’il plaise à ces dames d’être prêtes; or, l’indolence orientale fait qu’elles n’arrivent qu’une heure ou deux après.
Un pacha, un haut personnage doit-il partir, on attend aussi. Je connais des voyageurs qui ont mis trois jours pour venir du Caire à Alxandrie (il y a un trajet de sept heures). Voici comment : le train part ; à une station le conducteur reçoit l’ordre de s’arrêter et d’attendre , il attend sept heures, après arrive l’ordre de retourner au Caire chercher une dépêche avec un personnage. Là, il attend de longues heures; puis enfiu, l’un et l’autre n’étant pas prêts , on le fait repartir. A moitié route , il reçoit un nouvel ordre de s’arrêter, puis de retourner. Bref, ce n’est qu 'après trois jours que les voyageurs sont arrivés à Alexandrie... Que dire? Le chemin de fer appartient à Son Altesse, elle est libre de faire ce que bon lui semble.
Pour les négociants, c’est plus qu’incommode, c’est quelque fois très-onéreux.
Exemple :
Ils vendent sur* la place d’Alexandrie des cotons livrables au délai de deux ou trois mois. Leurs magasins sont dans l’intérieur, à Tentât. , à Damanour ou ailleurs; ils ont à les faire arriver... Mais tout à coup paraît un petit avis ministériel annonçant que, pendant le délai d’un mois ou deux, le chemin de fer ne transportera que les marchandises du gouverne-
ment, autrement dit les cotons du vice-roi. Les négociants sont consternés ..
Le délai fixé pour la livraison des marchandises arrive , l’acheiteur les met en demeure de leur livrer leur coton , force leur est ou de se laisser faire un procès, ou d’aller acheter d’autre coton sur place, et de le leur livrer au lieu des leurs.
Or, ces cotons sont ceux du vice-roi, et leur prix est tenu très-élevé. Perte nette pour les négociants, mais, en revanche, gain pour Son Altesse. Ismaïl- Pacha est aussi un agriculteur des plus distingués, et l’on peut dire qu’il a l’amour de la propriété; cette bonne terre d’Égypte, si féconde, si fertile, donnant deux ou trois récoltes par an , a pour lui un grand attrait.
Dans dix ans, s’il continue à s’offrir chaque année le même nombre de fédams de terrain, l’Egypte en entier appartiendra à ses enfants. Ses successeurs auront les charges du gouvernement, mais aucun bénéfice. Le sultan, en venant rendre visite à son gouverneur général de l’Égypte, lui a fait la gracieuseté de lui offrir cinquante mille fédams de terrain.
Aussitôt, au moyen des corvées, cette terre a été sillonnée de canaux, ensemencée de coton.
Après cela, Son Altesse s’est adjugé, de son autorité cette fois-ci, d’autres cinquante mille fédams incultes, qui ont été cultivés de la même façon économique. Comme on le sait, il n’y a pas de terre inféconde en Égypte : dans ce terrain sec et aride
amenez l’eau du Nil, et vous aurez deux et trois récoltes par an.
Maintenant Ismaïl a trouvé un autre moyen pour agrandir ses propriétés : il achète aux fellahs. Rien de mieux, dira-t-on : si le fellah vend, c’est qu’il le veut bien.
Allons donc !
Le fellah peut-il avoir une volonté sous le courbache toujours levé sur sa tête?
D’ailleurs, s’il refuse ou s’il demande trop cher, . par mesure soi-disant d’utilité publique, on coupe les canaux qui arrosent ses terres, qui deviennent incultes, et alors Son Altesse, bonne et compatissante, consent à les lui acheter : il lui en donne fort peu , c’est vrai, mais ne sont-elles pas infertiles?
Une fois ces terrains devenus la propriété du viceroi , le fellah a la fiche de consolation de venir rétablir les canaux , et de cultiver son ancienne terre en corvée.
Pauvre peuple ! est-il assez malheureux !
Ce que je ne comprends pas, c’est que le sultan ne force pas les vice-rois d’Égypte, le hatti-chérif lui en maintient le droit, à donner au peuple égyptien les mêmes institutions, les mêmes lois, qui sont en vigueur en Turquie. Comme je l’ai dit dans mes Mystères du sérail et des harems turcs, une chose qui m’a frappée en Turquie, c’est l’excellence de certaines lois, leur justice primitive, mais logique, et surtout la
grande égalité qui règne devant la loi. Un simple
paysan, un batelier, n’importe qui, peut attaquer un pacha, le grand visir môme. Les juges ne font point attention au grade, leur jugement est toujours juste et équitable. En Égypte, le mot loi est un vain mot, le mot justice une dérision; la base fondamentale du gouvernement égyptien, c'est le courbache.
« La raison du plus fort (c’est-à-dire du plus puissant) est toujours la meilleure. »
C’est là surtout que cette fable du bon La Fontaine se vérifie.
Le peuple n’a aucun droit, aucun privilège, aucune loi qui le protège. Vice-roi, ministres, favoris, moudirs, wéqils, cheicks-el-béletli, pachas, beys, sont autant de tyrans, de sangsues, devant qui il doit s’incliner, par qui il doit se laisser soutirer son argent.
On l’exproprie , on l’envoie mourir dans la haute Égypte, on le roue de coups de courbaçhe sans qu’il ait personne pour le protéger, aucune loi pour le défendre.
Un seul exemple de la façon dont se conduisent les beys et pachas envers ce pauvre peuple qui les enrichit par son labeur :
Un petit bey de fraîche date , Arménien cumulant le métier de marchand de bijoux et de prêteur à la petite semaine avant qu’Ismaïl-Pacha l’eût beytifié et placé près de sa personne, très-fier, très-hautain à présent, étant un jour à fumer sa cigarette à sa fenêtre, voit un fellah donner un coup de pied à un chien qui voulait le mordre. Or, ce chien appartenait
au bey, qui entre dans une fureur verte de voir qu’un fellah osait battre un chien lui appartenant. Il donne aussitôt l’ordre à ses domestiques de courir après cet homme et de le lui amener.
Les domestiques reviennent disant qu’il a pris la clef des champs.
Surcroît de fureur du bey, qui ordonne alors que l’on prenne les quatre premiers fellahs que l’on rencontrera dans la rue et qu’on les lui amène.
Bientôt après , on lui présente quatre malheureux les mains liées, tremblants et blêmes.
Il leur dit ceci :
# Si vous ne me retrouvez pas le fellah qui tantôt a donné un coup de pied à mon chien, vous recevrez chacun cent coups de courbache. »
Ces quatre fellahs partent à la recherche du coupable, escortés des domestiques du bey; ils reviennent bientôt amenant un fellah, lui aussi les mains liées, et ils disent : « Voilà le coupable ! » Vous comprenez que si ce n’était pas celui-là, c’en était un autre. Pour se sauver eux-mêmes de la bastonnade, ils pouvaient bien avoir pris le premier fellah venu.
Le bey commande alors à ses domestiques de donner cent coups de courbache à cet homme.
Cet infortuné, sachant très-bien qu’on les traite comme des brutes et qu’il est inutile de résister, pâle comme un trépassé, ses dents grinçant de peur, s’est étendu à plat ventre pour recevoir les coups de bâton.
Une dame française se trouvait là. Jusqu’à ce moment elle n’avait rien dit,, bien aise de connaître la façon dont tous ces beys de pacotille traitent le pauvre peuple égyptien. Mais, lorsqu’elle a vu que l’exécution allait commencer, elle a dit au bey qu’elle considérait comme une insulte personnelle que, devant elle, Française, on commît un acte inique pareil. Elle lui a dit enfin si carrément sa façon de voir sur un tel acte , que le bey, interloqué , a dit à l'homme de se lever et de partir, que cette dame venait de demander sa grâce.
Eh bien , de pareils actes se passent tous les jours en Égypte. Le vrai pacha, Égyptien ou Turc , ne le fera pas, ou moins souvent ; mais tous ces beys et pachas, Arméniens ou Européens, croient se donner de l’importance en se conduisant ainsi.
Le pauvre peuple est complètement à la merci de tous ces prétendus personnages, de tous les employés, qui sont tous des étrangers. Les Européens, depuis longtemps, en Égypte , ne valent certes pas mieux , et eux aussi s’avisent à tout propos de faire donner le courbache. On les voit à chaque instant, dans la rue , battre, malmener ces pauvres gens.
Un jour, au Caire, sur la place de l’Esbékièh, je voyais un Européen battre comme plâtre un malheureux petit ânier de dix ou douze ans. Je m’arrêtai indignée; sur ma figure, sans doute , se lisait clairement mon indignation pour un pareil procédé. Le monsieur se tourne vers moi et me dit : « Que voulez-
vous, madame, ces gens sont des. brutes, il n’y a moyen d’en faire quelque chose qu’en les traitant ainsi. »
Ce pauvre enfant rendait du sang par le nez, par la bouche. Gela m’enleva mon sang - froid. Je ne pas m’empêcher de répondre à ce monsieur : « C’est possible, monsieur; mais, en tout c^s, la plus brute de cet ânier et de vous, dans ce moment-ci , ce n’est certainement pas l 'ânier.. »
Un autre jour, dans la gare d’Alexandrie entre un Maltais, un gros bonnet du pays ; un ânier le suivait en pleurant et réclamant le prix de l’âne qu’il lui avait loué. « Va-t’en au diable, lui dit-il brusquement, je t’ai payé. — Vous ne m’avez donné que dix sous , ce n’est pas assez, dit l’ânier... » Le monsieur ne lui répond plus, et se met à parler avec des Européens qui se trouvaient là. Le pauvre petit ânier se mit à pleurer plus fort pour attirer l’attention. «Le maître de la bourrique me battra, disait-il, pour ne pas m’être fait payer ce qu’il faut... » Notre Maltais, ennuyé, lance un coup de pie 1 en pleine poitrine à cet enfant., et l’envoie rouler à dix pas , rendant du sang à pleine bouche. -
Eh bien ! pas un des Européens qui étaient là n’a dit à cet homme : « Monsieur, vous êtes un lâche , un misérable ; cet enfant peut-être en mourra ! » Je crois même que plusieurs ont ri des cris de douleur que poussait ce pauvre petit.
• Pas un des cavas qui étaient là n’a rien dit à cet
homme; j’étais exaspérée, j’en ai appelé un, et je lui dis assez haut pour que ce monsieur m’entendît,..
* Quoi! vous êtes là pour faire la police, et vous n’arrêtez pas ce misérable qui , au lieu de payer à cet enfant ce qu’il lui doit, le traite de cette façon ?
— Nous n’avons pas le droit, m’a-t-il répondu, d’arrêter un Européen. » •
Ceci est vrai, et si ces capitulations ont du bon pour certaines choses, d’un autre côté elles rendent le séjour de l’Orient impossible aux honnêtes gens. Il y a un ramassis de Grecs, d’Italiens, d’Européens enfin , rebut de la société de leur pays, qui font , Dieu sait quoi 1 Ils volent, ils assassinent, sûrs de l’impunité , car enfin le consul , avec ses deux cavas , ne peut pas être partout, tout voir, et, la police du pays ne pouvant les prendre, l’impunité leur est assurée.
Cet état de choses est fort ennuyeux pour les Turcs et pour les Égyptiens, et fort désagréable pour les Européens honnêtes établis en Orient. Une justice à rendre au vice-roi, c’est que le premier il donne l’exemple de traiter le peuple de cette façon : un bey, un pacha, fait-il rosser un fellah, il ferme les yeux... « Ce ne sont pas des hommes, dit-il lui aussi, ce sont des brutes!... » Que volontiers je dirais : Les plus brutes ne sont pas ceux qui sont battus, mais bien ceux qui battent !
Ce pauvre fellah si malmené le mérite pourtant si peu! Il est doux, bon, laborieux, industrieux même. Que serait l’Égypte sans lui?....
Et pourtant ce fellah qui seul connaît bien cette terre sablonneuse, qui sait lui faire rendre de l’or, est si docile et se contente de si peu ! La galette , les lentilles , un mouton dans les grandes occasions, voilà tout ce qu’il lui faut pour vivre; pour .se vêtir, une chemise bleue, un bounet en poil de chameau, voilà tout; pour s’abriter, une hutte en boue, qu’il se construit lui-même; pour couche, la terre avec un peu de paille ou un misérable tapis. Avec les eaux de ce Nil, fleuve miraculeux, qui portent dans leur sein l’abondance et la fertilité ; avec ce climat si doux, si clément, qûi permet aux roses de fleurir en janvier, la neige et les autans y étant chose inconnue; avec un pareil pays, qui de plus se trouve admirablement situé pour le commerce, un vice-roi. intelligent, animé du désir du biert de son peuple, ferait de l’Égypte la plus riche et la plus heureuse des nations. Mais, hélas! Méliémet-Ali, qui par sa grande intelligence était à la hauteur de cette mission, n’a point eu le temps de l’accomplir. Il lui avait fallu créer cette nation, ce qui était une tâche lourde et difficile. La mort est venue le prendre quand il avait à peiue terminé. Il est vrai que déjà il avait indiqué à ses successeurs la route à suivre, en créant dés écoles, en attirant des Français instruits. Tout ce qu’on retrouve eucore de bon en Égypte remonte au règne du grand pacha. Les autres , loin de continuer cette voie, ne se sont guère appliqués qu’à détruire ou rendre nul ce qui avait
été fait par l’illustre fondateur de leur* maison.
Ibrahim, homme fort énergique, doué d’une grande justesse de vue, d’une intelligence remarquable, n’étant point dévoré par une ambition personnelle, aurait pu faire beaucoup pour le bien-être, la civilisation de l’Égypte. Hélas ! je l’ai dit, son règne n’a été que de soixante-dix jours !
Abbas n’était point un homme, c’était une incarnation du tigre, de la bête fauve. Saïd-Pacha avait l’intelligence nécessaire pour faire le bonheur de son peuple : cœur bon, excellent; il en avait le désir; mais sa grande mobilité de caractère, ses tendances effrénées vers le luxe et le plaisir, l’en ont empêché. Son entourage était loin de lui parler de ce qu’il y aurait à faire pour la prospérité du pays, pour le bonheur du peuple : c’était là, bien sûr, le moindre souci de ces messieurs, leur unique préoccupation étant d’exploiter à leur profit la générosité de Saïd-Pacha et d’amasser de l'argent. On peut dire de Saïd-Pacha qu’il avait toutes les qualités requises pour faire un bon gouverneur; mais, malheureusement, il avait tous les défauts de ces mêmes qualités, et les défauts annulent les qualités.
Ismaïl-Pacha, je le répète, n’est poinj né pour être gouverneur d’un peuple, il est né pour être négociant ou banquier : c’est à croire que le sang d’Israël coule dans ses veines au lieu du sang des enfants de Mahomet. Son règne sera une calamité pour l’Égypte. Heureusement que son successeur dans la vice-
royauté d’Égypte est un prince d’une grande intelligence, instruit aux mœurs et usages de l’Europe, e| étudie avec soin en vue de la mission qu’il aura à remplir un jour. Ce prince, qui est Moustapha-Paclia, vient presque chaque année en Europe. Il a le cœur noble et bon de Saïd-Pacha ; il a un peu de sa générosité, mais c’est une générosité raisonnée, qui n’est point poussée jusqu’à la folie comme celle de Saïd- Pacha.
Il a encore son esprit vif et enjoué , mais plus sérieux dans le fond, et il n'a pas celte mobilité de caractère qui empêchait Saïd-Pacha d’accomplir toutes les grandes choses qu’il projetait. Ceux qui ont l’honneur de connaître ce prince assurent qu’il a toutes les qualités voulues pour accomplir cette grande mission de civiliser l’Égypte; de tirer son pauvre peuple de cet état odieux d’esclavage et d’abrutissement dans lequel on le tient.
Ismaïl-Pacha et son successeur le prince Moustapha-Pacha sont frères, tous les deux sont üls d’Ibrahim-Pacha. Le prince Ismaïl, à présent vice-roi, a nourri dès sa plus tendre enfance un profond sentiment de haine et d’envie contre son frère Moustapha. Celui-ci, bon, généreux, ayant un caractère élevé, souffre beaucoup de ces sentiments antifraternels que lui témoigne son frère et de l’espèce de persécution dont il l’a toujours poursuivi; mais il ne les partage nullement, et il est três-affligé de les rencontrer chez son frère.
Voici l’origine de l’inimitié que le prince Ismaïl- Pacha lui a vouée, elle remonte à sa plus tendre . jeunesse... Si ces deux princes sont fils d’ibrahim, comme cela arrive souvent en Orient ils ne sont point de la même mère.
La mère du prince Moustapha était d’abord fort belle, de plus elle était très-intelligente et elle avait même de l’instruction, ce qui est rare chez les femmes musulmanes ; elle avait une grande noblesse de sentiments, des manières affables et dignes. Avec toutes ces qualités, qui faisaient d’elle une femme supérieure, elle était facilement parvenue à prendre une grande influence sur le cœur de son époux. Le prince Ibrahim l’adorait ; il parlait avec elle de ses affaires, souvent la consultait, sûr de trouver une réponse saine et sensée...
La mère d’Ismaïl- Pacha était loin de posséder toutes ces qualités, on peut même dire qu’elle n’en possédait pas une seule... D’abord elle était très-laide, d’un esprit étroit, borné, n’ayant qu’une passion, celle de l’avarice, qu’un sentiment dans Je cœur, celui d’une haine profonde envers sa rivale, à qui elle ne pouvait pardonner d’être plus belle, plus intelligente qu’elle, et surtout de savoir se faire aimer par leur époux, qui n’avait au contraire pour elle qu’un sentiment médiocrement tendre... Dieu sait toutes les misères, les taquineries, les méchanretés, qu’elle inventait chaque jour pour rendre la vie dure à son heureuse rivale, qui, elle, souffrait en silence, ayant
l’âme trop bonne et trop grande pour songer à se venger...
Tou tes deux accouchèrent d’un fils à quarante jours de distance : le prince Ismaïl n’a que quarante jours de plus que le prince Moustapha...
Dès la plus tendre enfance de ces princes, on remarqua en eux les mêmes différences qui existaient entre leurs mères, tous deux tenaient d’elles. Le prince Ismaïl avait de petits yeux fauves, des cheveux rouges, le caractère méchant et sournois et l’esprit aussi peu développé que celui de madame sa mère.
Le prince Moustapha avait, lui, l’intelligence vive de sa mère, sa nature franche, loyale, son cœur bon et dévoué. . .
Enfin le prince Ismaïl était peu sympathique, tandis que le prince Moustapha se faisait aimer de tout le monde; son père Ibrahim-Pacha avait pour lui une tendresse extrême. Tout cela fut un nouveau sujetd’amertume et de jalousie pour la mère du prince Ismaïl. L’épouse avait été humiliée dans la personne de son enfant, aussi voua-t-elle une haine implacable à sa rivale, et elle ne s’appliqua qu’à une chose, à faire partager ce sentiment peu louable à son fils, à lui * inspirer rte l’inimitié pour son frère ; elle y réussit parfaitement. Tout jeune, le prince Ismaïl ne répondait pas à l’affection que lui montrait son frère ; bien au contraire il lui témoignait en retour une grande *“ antipathie. Ce sentiment ne s’est point affaibli par la suite, il est resté le même : Ismaïl l’avait sucé au sein
de sa mère, il ne pouvait pas plus pardonner à son frère sa supériorité sur lui que sa mère n’avait su pardonner à sa rivale celle qu’elle avait en tout sur elle. S’il a hérité, ce prince Ismaïl, de l’esprit, du caractère de sa mère, il a aussi hérité de son avarice, de sa soif de l’or.
Dès qu’il est arrivé au pouvoir, que la vice-royauté est tombée dans ses mains, il a commencé à persécuter son frère tant qu’il a pu. Esprit peu élevé, il a fait môme peser cette persécution jusque sur les affaires d’intérêt. Ainsi, on l’a vu et on le voit faisant mettre à sec les canaux de son frère pour empêcher ses récoltes, susciter mille ennuis à ses hommes d’affaires. C’est petit... Mais que voulez-vous, il ne faut pas oublier que le vice-roi Ismaïl a plus d’un point de ressemblance avec les princes marchands des Indes; toutes ses vues, son intelligence, sont portées vers le commerce. Se mériter l’amour de son peuple par un bon et juste gouvernement, s’attirer des éloges des nations civilisées, c’est pour lui un détail. Son seul but, sa grande affaire, c’est d’amasser de l’or !...
« Depuis un an , l’inimitié qu’Ismaïl-Pacha nourrit contre son frère ne fait que grandir, et tourne vraiment à la folie. En voici la raison. Occupé exclusivement a gagner de l’argent, il laisse le peuple dans la . misère, il ne fait rien pour lui; son entourage commet mille exactions, indispose tout le monde ; le peuple égyptien souffre et est fort mécontent. "Ismaïl
se sent, se sait détesté ; il sait encore que le peuple aspire au jour où le prince Moustapha sera vice-roi, parce que, sachant ce prince bon et intelligent, il espère qu’avec son règne commencera une ère de bonheur pour l’Égypte. Ismaïl, avec cette injustice des gens qui détestent, rend encore son frère responsable des sentiments qu’il inspire ad peuple ; volontiers il croirait môme que, si lui est détesté, c’est encore la faute de son frère.
Il ne veut pas que le prince Moustapha rentre en Egypte, parce qu’il craint que le peuple, lassé de son joug commercial, inintelligent et tyrannique, se révolte contre lui et appelle Moustapha au trône. Voilà le secret de cette grandé inimitié. Seulement, le viceroi d’Égypte, n’osant avouer qu’il craint l’amour que son frère a su inspirer au peuple, a préféré le calomnier, ce qüi, selon moi, est une chose des plus condamnables. On peut ne pas aimer son frère, mais l’on doit toujours se souvenir que le môme sang coule dans vos veines.
Ismaïl-Paeha oublie trop que le sang d’Ibrahim- Pacha, ce courageux et grand guerrier, coule aussi bien dans les veines de Moustapha-Pacha que dans les siennes.
Il est si vrai que le peuple égyptien est lassé et irrité de la façon de gouverner du vice-roi actuel, que dernièrement une insurrection a éclaté dans la haute Égypte, et cela au sujet de la levée de cent mille hommes en corvée qu’a faite le vice-roi, malgré
son be%u discours dans lequel il annonçait abolir cet usage inique. Un pacha du Caire a été envoyé à la tête de plusieurs mille hommes pour soumettre les révoltés; il y est parvenu facilement, parla raison que les Bédouins n’avaient point pris part au mouvement, et que les fellahs n’étaient pas ou étaient mal armés. Ce pacha a commis, du reste, à cette occasion , un fait inqualifiable, digne des temps les plus barbares.
Le voici :
À la tête des révoltés se trouvait un cheik , qui est tombé en ses mains prisonnier. Le père de ce cheik s’était jadis, lui aussi, révolté. Or le pacha a dit ceci : Son père s’est révolté, lui se révolte, décidément cette famille a un sang révolutionnaire dans les veines.
Ce raisonnement pouvait ne pas manquer de justesse, mais ce qui manquait de justice et d’humanité, c’est ce qu’il a fait.
Il a fait rechercher tous les membres de la famille de ce cheik : ils étaient au nombre de trente-quatre, fils, petit-fils, neveux et cousins ; il a fait mettre à mort tous ceux appartenant au sexe masculin, voire même de tout jeunes enfants; les femmes et petites filles ont été vendues comme esclaves.
Eh bien! le vice-roi a trouvé que son pacha avait fort bien fait ; lui-même il a raconté la chose à des Français, dont un colonel ; il l’a racontée en donnant des éloges à la prudence et à l’intelligence de son
pacha, qui avait éteint ainsi une famille de révolutionnaires.
Une chose étonnante, c’est la tendance qu’ont ces vice-rois d’Égvpte à s’entourer de gens de rien , de gens communs, sans instruction. Vrai, leur pays est un pays de cocagne pour les hardis aventuriers, aventuriers de bas étage. Il y a quelques hommes honorables, il y en a eu, je me plais à leur rendre justice, d’autant plus que pour rester honnête en Égypte il faut avoir une dose d’honnêteté cuirassée: le sens moral se perd dans le contact de ce monde. Donc ils n’ont que plus de mérite de l’être encore. Mais il eu est vraiment à qui on ne saurait faire merci.
Ce qu’on appelle la cour du vice-roi est une chose *’ assez curieuse.
On devrait bien plutôt l’appeler le parquet principal de la Bourse, la grande réunion des boursicotiers et des marchands de coton...
Car elle n’est hantée que par ces gens-là,; ce sont eux qui sont les amis du vice-roi , qui forment sa cour.
» Les places
De grand maître des cérémonies,
De chambellan ,
D’aide de' camp de service ,
Ces places ou dignités y sont complètement inconnues.
Dès le matin, l’antichambre de Son Altesse se remplit d’une, foule de monde : c’est un gros bonnet
du j>ays, un ex-agent des messageries, qui a gagné quelque argent ; l’argent dans ce pavs-là, tout comme le Champagne , grise. Ledit monsieur l’est passablement ; de plus, il se dit que, hantant le palais, il doit être un haut et puissant personnage. Aussi, quand il traverse la ville dans sa voiture, il semble toujours attendre que le peuple pousse des acclamations et le salue. Il a l’air de dire : « Inclinez-vous, 6 vous le commun des mortels, je suis D...1 » Mais on sourit et on d’en fait rien. Le second favori, l’ami le plus intime de Son Altesse, est un Arménien , qui a gagné pas mal d’aëgent, lui aussi, dans les cotons. M... est un bon type; il fait moins d’embarras que le premier, il est moins grisé; cependant il se donne une certaine importanëe et copie parfaitement les allures du vice-roi. Il salue ses amis de la main, d’un petit air protecteur. II est bien l’homme le plus superstitieux de l’Italie, voire même de la Sicile. Ainsi, le matin, il se lève et sort ; mais, si le hasard fait que la première personne qu’il rencontre est une personne ayant le mauvais œil , bien vite il rentre , se recouche , puis se lève de nouveau et ressort. Il recommence ainsi jusqu’à ce que la première personne qu’il ait rencontré ait le bon œil... Il ne fait jamais d’affaires le vendredi , encore moins le i 3 ; il a des cornes à ses breloques, dans son bureau il y en a de suspendues de tous côtés. Il n’est pas marié. Mais l’on assure qu’il a un sérail d’esclaves noires chez lui. Je le croirais, car la couleur lui a déteint sur les mains.
Cet Arménien est assez bon enfant ; on jure qu’il croit surtout que prêter à un ami porte malhèur, et qu’aussi il n’a jamais rendu un service à son meilleur àmi... Je crois cela exagéré, et cela pourrait plutôt s’appliquer au premier.
M... a pour son maître, le vice-roi, un sentiment qui se rapproche de l’adoration.
Ces deux messieurs, bons banquiers ou négociants, ne sont ni fort instruits, ni d’une intelligence extraordinaire.
On voit encore dans cette antichambre un des 0... , de Francfort. Ces banquiers ont une célébrité assez grande pour que je ne parle pas d’eux, chacun connaît leur histoire. Ils ont des millions, et ils sont persuadés qu’avec cela on est toujours de grands hommes.
On y voit encore un bey, ex-valet de chambre du vice-roi, puis un autre bey arménien, qui est bien le petit monsieur le plus nul et le plus mal appris de toute l’Égypte... encore deux ou trois négociants, Grecs, Italiens ou Arméniens, du pays.
Dans cette antichambre se tiennent les caïtjiés, qui ont mission de leur dominer des pipes et du café.
Ces messieurs causent avec eux, leur font leur cour , car ils se disent : S’ils allaient devenir bevs, pachas, et puis ministres , ils pourraient nous être utiles.
Comme souvent ils passent des heures entières à
faire antichambre, pour tuer le temps ils jouent,
Voici leur jeu favori :
L’un prend une poignée d’or, la jette en l’air, et l’autre dit Pair ou bien Impair. S’il a deviné, tout l’or lui appartient; s’il a perdu, il doit égale somme.
Ou bien encore ils jouent à pile ou face.
Enfin, ils sont introduits, et chacun fait la roue devant le pacha, essaye d’accrocher une affaire, une commande. Dans l’antichambre ils étaient bons amis, mais à présent ‘c’est à qui essayera de plaire au détriment de l’autre. L'un obtient-il une affaire, les autres essayent de lui mettre des clous (expression du pays qui signifie empêchement, bâton dans les roues).
Son Altesse invite quelques-uns de ces hommes-là à sa table, ou bien tous. On cause coton; quelquefois on fait de la haute politique... La politique de ces messieurs, vrai, ce doit être drôle !...
En un mot, ce qu’on appelle la cour de Son Altesse est composé de telle façon qu’un épicier en retraite du faubourg Saint-Denis la trouverait tout au plus digne de lui, et pourtant il faut voir la morgue de ces gens-là, comment ils parlent de tout le monde !
Car en Égypte tout le monde ou à peu près est fort mauvaise langue: on dirait qu’ils veulent éclabousser l’Europe entière pour dissimuler les taches de boue qui les recouvrent.
C’est avec eux que le proverbe provençal est vrai :
« On n’est jamais éclaboussé que par la boue. »
Ceux qui ne sont point invités à la table du vice-
roi peuvent dîner à la table du service, celle des employés du palais... À cette table -là on mange à la turque, c’est-à dire avec les doigts !.. Si l’on juge le vice-roi par son entourage, on peut se dire qu’il a des goûts un peu roturiers, et qu’il n’apprécie ni l’esprit ni la bonne éducation,
J’écrivais ces lignes au mois de juin... Les chaleurs, m'ont forcée à quitter l’Égypte. Trois mois j’ai été respirer un peu d’air frais en Allemagne, en Russie... A mon retour, en décembre, j’ai trouvé tout bien changé à la cour de Son Altesse. D’abord, tous les favoris étaient en pleine disgrâce, ce qui enchantait fort le public, car ces messieurs, grisés par lejir titre de gens en faveur auprès de Son Altesse, étaient légèrement insupportables pour tout le monde par leur morgue, leur air d’importance...
D’où vient leur disgrâce?..
Le voici.
Ils avaieut formé un cordon sanitaire autour de Son Altesse, un rempart infranchissable ; ils ne voulaient laisser approcher personne. Ils étaient là sept ou huit à obtenir commandes, concessions ; un pacte d’alliance était conclu entre eux, iis se facilitaient la réussite les uns aux autres, et tous partageaient. Ils faisaient faire pas mal de bêtises au vice-roi, lui conseillant beaucoup de choses contraires à ses intérêts et à ceux du pays... Mais, bah! se disaient-ils, pourvu que cela nous rende de l’argent !.. Le vice-roi doit être
pour nous la poule aux œufs d’or ; l’Égypte, une mine d’or à exploiter; ses habitants, des machines qui doivent servir ànotre fortune... Ils circonvenaient donc Son Altesse, la retenaient comme prisonnière dans leur réseau, disant: « Halte-là! on n’approche pas, » dès qu’un autre voulait percer...
Mais M . D .... , M . 0 , M . M ..., M . R ..., et compagnie ,
ce qu’on appelait avec esprit les néo-dévorants, n’aVaient certes pas des ressources à 'esprit inépuisables , hien s’en faut ! Au milieu d’eux Son Altesse a fini par se sentir asphyxiée ; elle s’est sentile besoin de respirer dans une autre atmosphère. Elle s’est aperçue alors du cordon sanitaire formé autour de sa personne, du rempart bâti autour d’elle, et l’a brisé d’un coup ; elle a fait condamner sa porte à tout ce mondelà. Quelle débâcle, grand Dieu! et quelle mine déconfite avaient tous ces gens-là!..
Pour que le public ne rît pas trop de leur disgrâce, pour la dissimuler autant que possible, ces messieurs envoyaient chaque jour leurs voitures au palais, quelquefois ils y allaient eux-mêmes, mais ils n’étaient reçus que dans l’antichambre des domestiques. Là ils donnaient des batchiches à ces derniers, faisant les aimables avec eux pour avoir le droit de venir.
, Mais ce manège ne trompait personne, et le public applaudissait des deux mains à leur' éloignement du palais; on se disait: Le vice-roi s’est enfin aperçu de leur nullité et de leur rapacité...
Ce dernier vivait isolé, n’ayant appelé près de lui
qu’un homme qui est fort, aimé en Egypte, parce qu’il n’est point envieux, qu’il est toujours prêt à rendre service. Il s’appelle M. Bravay. Cet homme, le même qui était l’ami de Saïd-Pacha , est tout dévoué au vice-roi actuel ; mais, comme il l’est aussi au pays et qu'il ne conseille que des choses utiles et bonnes, chacun lui rend justice, sauf pourtant les néo-dévorants. Ce que j’ai entendu dire d$ M. Bravay me l’a rendu sympathique, car cela m’a prouvé que ce n’était point un vil courtisan, un homme avide de s’enrichir, mais une nature franche, loyale, un esprit vif, enjoué et une grande intelligence. Du reste, né dans la classe moyenne de la société , il est l’enfant de ses œuvres; par son intelligence, son activité, il est parvenu à se faire une grande fortune...
M. Bravay était donc le seul en faveur, tous les autres étaient aux abois. Ils se disaient : Il n’y aura plus rien à faire, car celui-ci n’est pas un intrigant !
Mais ces messieurs d’Egypte ont l’esprit inventif pour gagner de l’argent... Une société s’est formée,» ayant en tête un monsieur Grec ou Arménien, ou je ne sais trop quoi, mais qui est vice-cousul d’une puissance européenne. On pourrait appeler cette société celle des inventeurs de conspirations, des fabricants de conspirations...
Il leur fallait quelqu’un ou quelque chose à exploiter, ils se sont aperçus que l’article commandes s’usait : le vice-roi actuel est trop bon commerçant,
trop habile calculateur, pour se laisser vendre le triple un objet; il sait marchander... Il fallait donc trou ver autre chose... Ces quelques futurs favoris se sont assemblés un jour, présidés par le vice-consul en question. « Que pourrions-nous bien faire pour gagner de l’argent, prendre les places que les disgrâces de MM.D..., M..., 0..., Gr..., F..., ont laissées vacantes?..» Ils ont cherché, bien cherché, et à force de se gratter l’oreille le président a dit :
« J’ai trouvé : notre fortune à tous est assurée, notre faveur également...
— Qu’avons-nous à faire pour cela ? se sont-ils écriés en chœur... -
— Ce que nous avons à faire, le vôici, a dit le président. Écoutez et comprenez : Saïd -Pacha était généreux, nous exploitions donc sa générosité avec succès... Ismaïl-Pacha a pour moindre défaut la générosité, mais il a un défaut qu’on n’a pas songé à exploiter encore, ce défaut est la peur. Vous le savez, il est d’un caractère pusillanime, ayant peur de son ombre, ne rêvant qu’assassin, poignard et poison!... Nous allons donc fabriquer, pourensuite les découvrir, des conspirations contre sa personne. Je lui persuaderai d’organiser une police secrète dont je serai chef... Je lui dirai, et il me croira (un poltron croit toujours au danger), je lui dirai : « Altesse, vous êtes entourée de traîtres, on en veut à votre vie, le danger est grand ! Mais soyez sans crainte, mon dévouement est plus grand encore. Je suis là près de vous avec
quelques amis à moi, je veille, nous veillons... Sous notre garde le danger n’osera s’approcher de vous ; mais ne laissez personne autre s’avancer, éloignez tout le monde... » Comprenez-vous?... — Oui, nous comprenons à merveille : le vide se fait autour de lui ; dès qu’un homme est prêt à accrocher une bonne affaire, nous disons tout bas au vice-roi : « C’est un conspirateur 11... » Il l’éloigne de lui avec indignation, et un de nous hérite de l’affaire... C’est cela, n’est-ce pas, disent-ils tous...! — Précisément... »
Ce programme a été suivi à la lettre, le présidentdirecteur de ladite société a été trouver un jour Son Altesse le vice-roi Ismaïl-Pacha, et lui a tenu à peu près ce langage : « Vous connaissez, Altesse, mon profond dévouement à votre personne?...
— Oui, oui, a répondu Ismaïl. Quelle affaire vqnezvous me demander?... »
L’autre s’est relevé de tout son haut... « Je ne viens rien vous demander , c’était bon pour tous ces gens qui vous entouraient, qui ne songeaient qu’à leur fortune... Mais je ne leur ressemble pas, croyezle; l’intérêt que je porte à votre pei*sonne m’amène seul près de vous... «Puis, plus bas, d’une voix sourde et grave : « Altesse, vous êtes entourée de traîtres, d’assassins, de conspirateurs ; on en veut à votre auguste vie... » Le vice-roi, pâlissant un peu : « Quoi! comment! que dites vous?...
a — Oui, Altesse, je viensde découvrir une noire, une
itifâme conspiration 1... Sans moi, vous seriez .mort empoisonné ces jours-cil... »
Le vice-roi pâlissant beaucoup : « Grand Dieu 1 est-ce possible? Vite, donnez-moi des détails!...
— Voici, Altesse. On sait que vous adorez les sardines, que vous en mangez chaque matin à votre déjeuner ; alors on a empoisonné des boîtes de sardines superbes qui étaient destinées à votre usage... Mais je veillais, car je savais vaguement que l’on conspirait : j’ai tout découvert... Tenez, voilà uneboîte de ces sardines, 'faites-en manger une à un chien ; vous le verrez bientôt après se tordre dans les douleurs de l’agonie... » On tente l’expérience... Le chien meurt... Son Altesse, fort émue, remercie avec effusion son sauveur, lui donne deux cent mille francs, que l’autre empoche tout en jurant de son dévouement et de son désintéressement... Alors, séance tenante, il fait un plan au vice-roi pour organiser une police secrète. Nécessairement, il se fait nommèr le mouchard eil chef, comme tel se fait assurer de fort beaux appointements; puis il pense à ses amis, les propose pour remplir les postes de mouchards en sous-chef... Et voilà ces braves gens devenus mouchards, qui dénoncent comme conspirateurs tous ceux qui leur portent ombrage. Leur chef, devenu le meilleur ami. le confident du vice-roi, est en train de se faire une fort belle fortune II garde la part du lion, mais il laisse les bribes à ses amis.
Pour prouver l’utilité de leurs emplois, ils imagi-
nent de temps en temps quelque canard comme les boîtes à sardines... Son Altesse, grâce à eux, ne dort plus, car il rêve conspiration, poignard, poison ! Il ne mange plus que ce que sa mère elle-même lui prépare ; il ne prend plus de café, sachant mieux que personne combien le café est une boisson dangereuse en Orient. On lui a dit : « Ne fumez plus, car on pourrait empoisonner le tabac ou les cigares... » Il ne fume plus... Un jour ses chevaux se sont emportés et ont failli le jeter dans le Nil ; un soldat, en s’élançant à leur tête, les a heureusement arrêtés... Il a eu une .peur affreuse. Le soldat son sauveur a été nommé général ; mais, à son grand désespoir, il n’a pu faire rouer de Coups son cocher, qui était Anglais : il a fallu qu’il se contentât de le renvoyer.
Aussitôt le vice-consul lui a dit d’un air lamentable: « Je vous l’ai bien dit, que vous étiez entouré de conspirateurs, entouré de pièges ! On essayera de faire emporter vos chevaux, de faire sauter les trains du chemin de fer. »
Ismaïl croit à tout cela, il ne voit pas qu’il est le jouet d’intrigants habiles qui l’exploitent. Il n’ose plus sortir; si son ombre se projette sur le parquet, il s’écrie, épouvanté: « A moi! on m’égorge! » Il est enfermé dans son palais de Désirah , qui est dans l’ile de Roudah. Un vapeur chauffe tout près de son palais pour servir en cas d’alerte. Chéliff-Pacha a donné un bal, il n’y a point assisté ; il n’a point été aux courses, craignant qu’un de ces êtres imagi-
naires dont lui parlent sans cesse ses mouchards ne fût là. Il est enfin le plus malheureux des hommes, dupe de ces gens-là, ne comprenant pas qu’eux sont les seuls conspirateurs qu’il ait à redouter, conspirateurs qui vident sa bourse, — car entretenirune police secrète coûte très-cher! — qui finiront par ruiner sa santé. N’oser pas seulement respirer l’air, manger à sa faim, est un régime fort malsain.
Personne n’ose dire à Son Altesse : Vous êtes la dupe de ces gens-là. Vivez en paix, nul ne songe à attenter à vos jours. Au lieu de vous préoccuper l’esprit de conspirations imaginaires, occupezvous un peu d’améliorer le sort -de votre peuple, de le rendre moins malheureux; songez que celui qui est roi ou vice-roi a charge d’âmes, qu’il aura à rendre à Dieu compte de ce qu’il a fpit pour le bonheur de son peuple. Faites cela, et vous redouterez moins la mort; lorsqu’elle arrivera, elle vous trouvera plus résigné. Sachez, du reste, que Dieu, qui est le maître souverain ici-bas, a d’avance fixé l’heure de , votre mort, qu’il ne dépend pas de tel ou tel misérable d’en avancer l’heure.
Non, personne ne dit cela à Son Altesse, parce que tous ceux qui l’approchent sont des courtisans, mais non des amis dévoués. Ils cherchent à plaire, mais non à être utiles.
Ceci vous paraîtra incroyable, et pourtant cela est. Eh bien, Son Altesse avait mal aux dents, il souffrait horriblement; dallait faire venir un dentiste pour se
faire soigner... On lui a dit : « N’en faites rien , ce dentiste pourrait vous enfoncer son outil dans la gorge et vous étouffer. » Et Son Altesse a gardé sa dent, en a souffert et en souffre encore!...
Moi, je ne me suis pas gênée de dire ma façon de penser tout 'haut sur la conduite de certains Européens, sur leur chantage continuel, leur exploitation du pacha... Alors on m’a signalée comme conspirant aussi... et Dieu sait les misères que cette chère police m’afaites! Cela m’a aussi instruite, je me suis ditavec logique : « Puisqu’on dit aussi que je conspire, et que c’est bien le moindre de mes soucis, les autres accusés doivent être aussi blancs que moi... » J’ai su comment on se conduisait dans ce pays envers ceux qui ne voulaient pas quand même mentir à leur conscience et dire et écrire que tout s’y passait comme dans le meilleur des mondes possible...
Un jour de bal masqué, au théâtre, apercevant le préfet de police, j’ai mis un loup, et j’ai été l'intriguer. Je lui ai d’abord reproché d’avoir fait emprisonner à leur débarquement des Monténégrins qui n’avaient commis d’autre crime que de venir pour travailler au canal de Suez; je l’ai engagé à les mettre dehors.
« Qui êtes-vous donc , madame? m’a-t-il demandé.
— Une femme que vous avez mission de surveiller, lui ai-je répondu.
— Ah î j’y suis: hôtel d’Europe , 26...
— Oui ; mais, permettez, vous ôtes un peu naïf pour un préfet de police.
— Puisque vous savez , madame, que l’on vous surveille, savez-vous qui et pourquoi?
— Oui ? Le premier et le plus grand marchand de coton du pays... Pourquoi?... Mais parce qu’il faut bien que ceux qui ont mission de découvrir des conspirateurs aient l’air de n’avoir pas qu’une simple sinécure.
— Il y a encore autre chose, madame.
— Ah ! oui, j’y suis ; c’est qu’à Paris j’ai rencontré dans quelques salons le prince successeur, prince qui est fort estimé du gouvernement français. Je sais que le présent vice -roi déteste toujours le futur, c’est de règle. Eh bien , voici ce qui en est. J’ai pour ce prince une estime parfaite, car on le dit bon , intelligent , capable de faire un excellent souverain. Tous ceux qui, à présent, se permettent de dire du mal de lui, unjour, lorsqu’il sera vice-roi, iront lui baiser les pieds, l’assurer de leur dévouement; ils essayeront de lui dire de son successeur ce qu’ils disent à présent de lui àlsmaïl, Seulement, lui, moins crédule et sachant ce qu’on doit à un frère , les fera taire promptement. Déplus, je suis sûre qu’il gouvernera mieux que lui. Voilà mon avis et mon opinion. Vous le voyez, je ne la cache pas. vous pouvez aller „le dire à votre maître. Du reste , pour que plus fiacilement vous puissiez me surveiller, voilà 1 Regardezmoi bien. » Et j’ai quitté mon loup.
Une justice à rendre à ce préfet de police, c’est qu’il a pris ma sortie en homme d’esprit ; il m’a même
offert des glaces, que j’ai prises, quoique les personnes qui m’accompagnaient m’assurassent à l’o- ' refile que c’était fort imprudent.
« Vous le voyez, lui ai-je dit, moi je ne suppose pas aux autres de vilaines pensées. Je prends vos glaces, votre café, malgré les avertissements qu’on me donne de me méfier du café ; vous devez voix- que je n’ai poiut peur. Surveillez-moi, espionnez-moi, que m’importe? je n’ai rien à cacher. J’écris ; mon manuscrit sur l’Égypte est dans ma chambre, sur la table. La porte de ma chambre est toujours ouverte. Faites de moi tout ce que vous voudrez. Quoique le caractère, la façon de gouverner de Son Altesse, ne me plaise pas, que j’aie peu de sympathie pour lui, je lui rends pleinement justice : il est incapable de m’envoyer dans l’autre monde. C’est ce que je vous dis, à vous, et ce que j’ai dit à ceux qui m’ont dit : « Écrire contre le gouvernement est malsain ici ; prenez garde ! » Je suis convaincue de céla, je suis fort tranquille. Mais si quelqu’un , par un excès de zèle, voulait me donner la fameuse tasse de càfé, espérant un bon batchiche, je le préviens que je crois d’abord que le vice-roi le désapprouverait, et je l’avertis que nous tous Français nous avons un père puissant qui veille sans cesse sur nous, prêt à nous aider, prêt à nous venger : ce père, c’est notre empereur. Il vengerait ma mort, j’en suis sûre.
« Voilà , monsieur, ce que je pense. »
Puis je l’ai salué et suis partie.
On m’assure que le lendemain ce bon préfet a été conter au vice-roi ce que je lui avais dit. Seulement, il paraîtrait qu’il a changé légèrement les rôles, et n’a pas eu une mémoire très-fidèle.
Oui, je passais pour une conspiratrice en Égypte... A qubi, diable, n’est-on pas exposé dans certains pays!
Après tout, le comte Litta, partant avec deux de ses amis pour aller chercher de la graine de vers à soie, a bien eu le môme sort. On le jeta lui et ses compagnons dans un noir cachot, où il a pensé mourir de faim et de froid , et cela sous le prétexte qu’il venait conspirer contre le gouvernement. Sans la Bussie, ces messieurs seraient encore dans leur cachot.
Moi j’ai à voter des remercîments à Son Altesse Ismaïl-Pacha : il n’a point tenté de m’enfermer dans un noir cachot. J’ai été de par le Caire , de par le désert, fort tranquillement, et il ne m’est rien arrivé.
Aussi je compte retourner dans son pays cet hiver, et compléteras notes que j’y ai prises.
Maintenant, je veux dire un mot d’une opinion émise par des gens très-sensés sur le rôle des découvreurs des conspirations. Ils prétendent qu’outre l’appât du gain, une vieille rancune contre le pacha les pousse; ils veulent le faire devenir fou en lui
cornant aux oreilles qu’il est entouré de gens qui veulent le tuer... ou le faire mourir d’un coup de sang en l’empêchant de sortir, de prendre l’air.
Je livre cette idée à la perspicacité de Son Altesse Ismaïl.