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LA CORVÉE

La corvée est une ancienne institution égyptienne, ii’histoire nous dit que Sésostris, de retour de ses brillantes expéditions guerrières, ramenant avec lui un grand nombre de prisonniers, fit construire par eux en corvée des canaux et une partie des monuments dont ce grand roi avait doté l’Égypte, et dont les ruines sont encore là pour rappeler son règne glorieux.

La corvée a été depuis fort appréciée par tous les souverains ou gouverneurs de l’Égypte ; ils ont trouvé fort commode de faire faire, de cette façon tout économique, d’abord tous les travaux d’utilité publique, ensuite tous ceux pour leur utilité personnelle... Le grand Méhémet-Ali s’est servi de la corvée, mais lui au moins s’en est servi pour le bien et la prospérité du pays qu’il gouvernait, et non pour son intérêt personnel.

Tout ce qu’on voit de bon fait en Égypte a été fait par ce premier pacha, qui, lui, n’était pas préoccupé par un mesquin intérêt personnel , mais un peu par la gloire et par le bien-être de son peuple...

Hélas ! c'est bien changé à présent !...

fie vice-roi actuel se préoccupe de laisser à ses enfants une brillante fortune ; il se préoccupe du plus ou moins 'de rendement de sa raffinerie de sucre, du prix plus ou moins avantageux auquel il vend ses cotons... Mais le bonheur de son peuple est bien son moindre souci...

Les fellahs sont considérés par lui comme un troupeau de moutons, il les fait tondre le plus souvent possible, le plus ras possible, pour retirer de leur laine beaucoup d’argent...

Faire rendre à la province qu’il gouverne le plus d’argent que faire se peut... pouvoir en amasser, en dépenser, écraser de son luxe un peuple qui, lui, n’a rien, ne possède rien, dont la misère navre le cœur, voilà ce qu’il fait.

Mais je reviens à la corvée.

La corvée est due par le peuple égyptien, comme je viens de le dire,- de temps immémorial.

Si l’on doit reconnaître qu’avec le caractère insouciant, lè défaut de solidarité qui existe chez ce peuple, le seul moyen d’obtenir dans ce pays des travaux d’utilité publique est de le forcer à les exécuter, on comprendra, d’un autre côté, l’abus d’un système régi par l’arbitraire, et qui n’a jamais été réglementé; aucune liste n’est levée pour que chacun fasse la corvée à son tour. ;

Jamais on n’a fixé combien de journées de corvée devait faire par an chaque fellah...

Jamais on n’a décrété que ceux arrivés à un certain Age, ceux qui étaient les soutiens d’une nombreuse famille, en seraient dispensés.

La même difficulté se rencontre pour lever les corvées que pour le recrutement.

Il n’existe aucun recensement du peuple égyptien; aucun acte d’état civil n’est dressé à leur naissance pas plus qu’à leur mort, ce qui donne lieu aux mêmes abus pour la levée des corvées que pour le recrutement.

Lorsque le vice-roi a besoin d’hommes pour exécuter tels ou tels travaux , il s’adresse à un moudir, lui disant: « Envoie-moi tant d’hommes. »

Celui-ci s’adresse à son tour à ses cheiks-el-béleth et demande à chacun d’eux un nombre, de façon à arriver au chiffre qui lui est demandé par le viceroi.

Les cheiks-el-béleth, maîtres absolus, désignent ceux qui doivent partir, ne suivant > d’autre loi que celle de leur caprice, de leur faveur, de leur haine ou de leur intérêt; mais l’intérêt l’emporte toujours : le fellah qui a de l’argent à donner à son cheik est sûr de ne pas être désigné.

Ce sont donc toujours les plus pauvres à qui échoit cette triste corvée.

Et chaque levée enrichit le cheik-el-béleth... Quel- * quefois aussi sa bienveillance pour les uns, sa malveillance pour, les autres, le guident ; mais l’esprit de justice, jamais.t.

Premier abus...

Le second abus est :

Qu’une fois la corvée admise comme une nécessité en Égypte, les gouverneurs ne s’en sont pas servis seulement pour les travaux d’utilité publique...

Moudirs, wéqils, cheik-el-béleth, ministres, pachas, favoris, Européens en faveur près du vice-roi, tout le monde s’en est servi; ce pauvre fellah est devenu une béte de somme que chacun a fait travailler, lui donnant pour tout salaire des coups de courbache...

A tout seigneur tout honneur !

Lorsque Son Altesse a des canaux à faire ou à parer sur ses propriétés personnelles , ses cotons à cultiver, des palais à construire ou à arranger, etc., tout cela est fait par des corvées...

Tous ceux qui sont bien en cour en demandent et en obtiennent ; plus d’un Européen a fait construire ainsi usine et fabrique.

Tous les pachas font cultiver de cette façon leurs terres.

Le moudir, souverain absolu dans sa province, fait faire ainsi ses travaux, ses cultures.

Son wéqil suit son exemple, le cheik-el-béleth en fait autant...

Jugez du nombre des corvées!... et de l’agréable position de ce malheureux peuple !...

Notez que les corvées levées dans une des provinces les plus reculées de l’Égypte ont à se rendre à pied à leur lieu de destination, quelque éloigné qu’il soit; il

ont à apporter leur nourriture pour tout le temps que durera leur corvée, leurs instruments de travail aussi, car ils sont forcés de les fournir. Pour tout salaire, on leur distribue des coups de courbache. Avouez que c’est dur !...

La culture des champs du peuple est donc abandonnée aux vieillards, aux femmes et aux enfants; il est vrai qu’on leur en laisse si peu ! juste assez pour qu’ils ne meurent pas de faim.

Tout ce qui est fort , valide , sert comme soldat ou travaille en corvée...

En parcourant l’intérieur de l’Égypte, vous pourrez vous en convaincre ; vous ne verrez travaillant la terre que des vieillards, des femmes ou des enfants, comme je viens de vous le dire...

La richesse du sol et les labeurs du fellah, voilà ce qu’exploitent les pachas, les favoris et le vice-roi...

Ismaïl-Pacha, en arrivant au gouvernement de l’Égypte, a fait un discours fort beau et surtout rempli de philanthropie, il a promis monts et merveilles; il allait ne se préoccuper que d’une chose, du bonheur du peuple confié à ses soins ; il allait abolir tous les abus existants... il allait enfin abolir la corvée... la corvée , cette horrible et barbare institution , qui était si contraire aux lois de l’humanité, et qui dénotait un pouvoir par trop arbitraire!...

Tout le monde a crié bravo... Les journaux ou t encensé comme il convenait ce prince philanthrope, régénérateur de l’Égypte... On s’est dit : Enfin ce

pauvre peuple égyptien va voir une ère de bonheur commencer pour lui...

Hélas! trois fois hélas!... je doute que jamais il ait été aussi malheureux...

Promettre, c’est quelque chose ; mais tenir serait plus encore 1.4 *

Or, Ismaïl-Pacha a-t-il tenu les belles promesses dont son discours était émaillé ? Bien certainement non.

Qu’a-t-il fait pour le bonheur de son peuple? Rien... '

A moins que l’on trouve que c’est pour lui un bonheur suffisant de voir son vice-roi le dépouiller de ses terres, s’enrichir à ses dépens !...

La côrvée a-t-elle été abolie?...

Pour l'isthme de Suez oui, avec empressement, et pourtant les fellahs travaillant pour le canal étaient, comme je l’ai déjà dit, d’abord transportés en bateau, en chemin de fer, aux frais de la Compagnie ; ils étaient nourris par cette même Compagnie, payés 80 cent, le mètre cube, la moitié plus que ce qu’il est payé en France ; un service médical était mis gratis à leur disposition... On le voit, la Compagnie française de l’isthme s’était souvenue du droit de l’homme, le fellah était là traité comme un homme, et non pas comme une bête de somme.

Mais le vice-roi a-t-il aussi aboli la corvée pour la culture de ses immenses terres?...

Non.

is

A t-il défendu sévèrement à ses moudirs, wéqila , cheiks-el-béietli , de s’en servir?

Non.

Elle a été abolie en apparence ; en réalité, elle existe plus que jamais.

Le but du vice-roi, en disant qu’il abolissait la corvée, était de ne pas tenir l’engagement du défunt vice-roi Said-Pacha, de fournir un nombre de travailleurs par an pour1 le creusement du canal...

Une fois son but atteint, la corvée a continué en Égypte.

11 est vrai que les journaux du pays et le vice-roi jurent qu’elle n’existe plus, ses favoris l’assurent aussi... Les Européens habitant le pays, occupés à gagnerde l’argent, s’eu soucient fort peu, ils ignorent ce qui se passe dans l’intérieur* de l’Égypte...

Donc , on croit généralement que la corvée est abolie.

Eh bien, il n’en est rien, je le dis et l'affirme ; ceux qui en douteront peuvent, pour s’en convaincre, faire ce que j’ai fait, aller parcourir toutes les provinces, et ils verront par leurs yeux ce que moi j’ai vu, c’est v que d’abord les immenses terres de Sou Altesse sont cultivées par des hommes à corvées... C’est plus économique!...

Ses canaux sont creusés de môme , et le chemin de fer qu’il fait construire en ce moment, chemin de ' fer pour sa seule commodité, est fait par corvée ; il va de Zagazig à une grande propriété de Son Altesse.

Sa raffinerie de sucre emploie constamment pins de douze cents hommes en corvée.

Enfin, je l’affirme, revenant du désert, me trouvant dans l’intérieur, j’ai rencontré dans l’espace de huit jours cinq corvées, les unes composées de cinq cents hommes, les autres de deux cents. Plus d’un malheureux fellah était conduit les mains enchaînées, ce qui prouvait assez évidemment que ce n’était pas par amour pour son souverain qu’il allait travailler pour lui.

Je tenais à être édifiée : les amis du vice-roi m’avaient si bien juré leurs grands dieux qu’il n’y avait plus de corvées 1

Chaque fois, je suis donc descendue de mon dromadaire. Au moyen de mon interprète j’ai questionné le cheik conduisant ces malheureux, et aussi plusieurs fellahs: tous m’ont répondu qu’on les avait arrachés à leurs villages, à leurs familles, à leurs cultures , pour les amener travailler sur les terres de Son Altesse.

Ils portaient d’une main un sac contenant des galettes et des lentilles, de l’autre leurs instruments de travail.

« Combien êtes-vous payés », leur ai-je dit. Ils m’ont regardée avec un air de profond étonnement. « Payés, nous !... Nous avons des coups de courbache lorsque les forces nous manquent et que nous ne travaillons pas assez. » ,

Il est vrai que, de retour à Alexandrie, alors que

j’ai raconté cela, les mêmes amis du vice-roi m’ont assuré que j’avais eu une hallucination, rêvé en plein jour ; que la corvée ne pouvait plus exister, puisque le Grand Seigneur avait dû l’abolir.

Ah ! courtisans, vous serez toujours les mêmes ! Il est vrai encore qu’à Alexandrie et au Caire on a convoqué les consuls de toutes les puissances pour leur montrer que les fellahs travaillant pour les travaux d’utilité publique même étaient payés, et pour le prouver on a distribué de l’argent à quelques corvées.

Mais, si les consuls tenaient à être édifiés, ils n’auraient qu’à aller se promener dans l’intérieur et faire ce que j’ai fait, moi.

Le vice-roi se flatte d’être un des plus riches souverains de l’Europe.

C’est vrai, mais il s’enrichit avec la sueur, le sang de son peuple.

Souverain absolu, ayant un pouvoir arbitraire que personne ne lui conteste, il lève les impôts à sa fantaisie, rançonne selon son caprice, économise en tout, n’a rien à payer pour les travaux d’utilité publique, fait cultiver gratis ses propriétés, fait fabriquer gratis son sucre, etc., etc.

Le moyen de ne pas se faire des millions et des - millions de rente !

Ce qui prouve de quelle façon la corvée est abolie, c’est ce qui se passe dans ce moment -ci, décembre 1864 ; un décret annonce que, le vice-roi

s’étant engagé à faire faire les travaux de prise d’eau dans le Nil pour le canal d’eau douce allant de Zagazig à Suez , trente mille hommes de la réserve de l’armée du vice-roi sont levés pour aller faire ces travaux.

Notez que l’armée du vice-roi est de douze mille hommes...

Notez qu’il peut appeler l’Égypte entière la réserve de son armée!... Cette tournure de phrase n’est qu’une manière de dissimuler qu’il fait une levée de corvée de trente mille hommes ; que ces trente mille malheureux fellahs, arrachés à leurs villages, à leurs familles, ont eu une longue et pénible route à faire pour se rendre sur les lieux du travail ; qu’ils vont avoir un travail dur et fatigant à faire avec leurs propres instruments, qu’ils auront à se nourrir, et recevront en payement des coups de courbache...

L’autre jour, je causais corvée ; des favoris du viceroi étaient là, ils juraient qu’il n’y avait plus la moindre corvée...

Arrive un riche Égyptien me faire visite, on cause de choses et d’autres... « Vous êtes l’ami, je crois, du wéqil de telle province? » lui dis-je... Il me répondit ceci : « Son ami n’est pas le mot, mais je tâche d’être bien avec lui, je lui fais souvent des cadeaux, enfin je tiens à ses bonnes grâces, par l’excellente raison qu’il m’est très-utile. J’ai une grande propriété dans la province où il est wéqil, et, en retour des cadeaux que je lui fais chaque année, il me donne deux ou

trois corvées ponr nettoyer mes canaux , ensemencer et recueillir mon coton, ce qui me fait une grande économie. »

Je me mis à rire en regardant les favoris, qui eux étaient assez confus.

« Mais, dis-je à ce monsieur, avez-vous eu une corvée - cette année-ci?

— J’en ai une dansce moment de trois cents hommes qui travaille à arranger mes canaux... »

Très-bien, j’étais enchantée. Tenant à mieux confondre encore ces messieurs, je continuai... « Mais sans doute ce qu’on fait pour vous est une faveur unique en Égypte , cela ne se fait pour personne autre? — Mais si, madame, me répondit-il, cela se fait pour beaucoup de personnes... D’abord, pour les pachas, les amis des pachas; pour les terres des moudirs, dewéqils, cheiksel-béleth, et pour celles de leurs amis. — Maisje croyais la corvée abolie ! » A son tour, il se mità rire... «Oui, elle l’est pour la forme, mais elle existe autant qu’avant, sinon plus. »

Je savais tout cela, mais j’étais enchantée de ce démenti donné immédiatement aux paroles de ces courtisans du pouvoir.

Savez-vous par quel procédé ingénieux on stimule le zèle de ces malheureux fellahs?... Lorsqu’ils arrivent en masse pour faire tels ou tels travaux, ne sachant pas bien ce qu’on demande d’eux, peu habitués au genre de travail qu’ils ont à exécuter, souvent ils sont un peu longtemps à se mettre en train. Pour

parer à cette perte de temps, voici ce qu’on a imaginé... Un effendi, homme de confiance du vice-roi, a mission de surveiller ces travailleurs. Il leur explique donc ce qu’ils ont à* faire, ensuite il prend au hasard un de ces malhëureux , le fait pendre par les pouces et lui fait administrer des coups de courbache jusqu’au moment où tous les fellahs sont bien au travail L’cffendi prétend que c’est le meilleur

moyen de stimuler leur zèle. Il rit, du reste, de son idée ingénieuse et des grimaces du malheureux...

Tout cela se fait par des hommes appartenant à Ismaïl-J’acha, et par ses ordres !..

Et l’on dit que la civilisation brille en Égypte !

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