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LES FELLAHS

Leur position sociale. — Leurs moeurs. — Mariages fellahs.

Parmi toutes ces différentes races qui peuplent aujourd’hui l’Égypte ; Cophtes, Fellahs, Nubiens, Bédouins, Arabes, Osmanlis Abyssiniens, retrouver les vrais descendants des anciens Égyptiens n’est vraiment pas chose facile !...

Les savants se sont livrés à de graves recherches ; ils ont publié leur résultat... Leurs écrits sont certainement remplis de science, d’érudition; mais ils offrent un grand désavantage pour ceux qui tiennent à être fixés... C’est que pas un de ces messieurs n’émet le même avis...

L’un reconnaît dans le fellah le descendant des Pharaons ; l’autre dit que le fellah est le produit de l’Arabe croisé avec le peuple cultivateur, qui a toujours existé ët fait classe à part en Égypte.

Tout comme les Ctfphtes et les Nubiens , qui sont aussi considérés comme descendants des anciens Égyptiens , ont aussi croisé leur sang avec celui des conquérants.

Dès les premiers temps où l’histoire de ce pays

nous apparaît dégagée des fabuleuses inventions des anciens, nous voyons au milieu des classes bien distantes apparaître celle des cultivateurs, classe qui avait le triste privilège de nourrir toutes les autres par son travail, la sueur de son front.

Hérodote nous dit que les Égyptiens étaient divisés en quatre classes ; que chaque enfant était attaché de par la loi à la classe de son père.

Ces classes étaient :

Les agriculteurs, bergers et gardiens de troupeaux ; Les commerçants ; - Les prêtres ,

Et l’armée.

Les commerçants et les agriculteurs étaient seuls soumis à l’impôt... C’étaient donc eux qui avaient mission de nourrir la famille royale, le clergé et l’armée.

Cet état de choses est encore à peu près existant en Égypte... C’est le fellah qui travaille pour tous, c’est le fellah qui, bonne bête de somme, cultive cette riche et féconde terre, lui fait rendre des millions, millions qui aujourd’hui servent à payer le luxe et à eurichir les vice-rois qui se succèdent, ainsi que les membres de leur famille et leurs favoris.

Le fellah est le peuple mouton, doux, craintif; il a la guerre en horreur. Résigné à son sort, il supporte le joug qui pèse sur lui avec, on peut" le dire, une évangélique résignation.., prêt nôn-seulement .à tendre la joue, mais à baiser la main qui le frappe.

Pachas, beys, employés européens même, tout cela frappe sur son dos ; il se laisse faire, se contentant de pleurer alors que l’on frappe trop fort... Routes, canaux, chemins de fer, culture, c’est lui qui fait tout... et, pour le remercier, on le méprise ; chacun dit : Ce sont des brutes !... Non, ce ne sont pas des brutes... ce sont des hommes bons , honnêtes , mais d’un caractère faible et pusillanime. Comme des enfants, ils ont peur la nuit! la vue du sang leur cause de l’épouvante ; dans leurs grandes disputes, le couteau, le pistolet, ne jouent jamais aucun rôle; ils s’injurient, se tirent un peu la barbe, ce qui est pour eux une grande insulte , se donnent quelques coups de bâton , et si un passant s’approche des combattants en disant : « Allah! Allah... » bien vite, se souvenant que Dieu n'aime pas les querelles, les deux adversaires s’embrassent, et la paix est faite...

Le vol, l’assassinat, sont choses complètement inconnues parmi les fellahs... surtout chez ceux qui n’ont pas trop vécu en contact avec les Européens,

On dit : Il est paresseux !

Allons-donc , parcourez l’Égypte , vous le verrez toujours travailler. Sur son dos courbé par le faix, il transporte des pierres pour la construction d’un édifice du gouvernement ou pour la maison d’un pacha... Dans l’eau jusqu’à la ceinture, il traîne les barques sur le Nil, il cultive le sol, il sème, il récolte, il fait enfin tout ce qui est travaux de grosse fatigue : sans lui, que deviendrait l’Égypte ,

II n'a maintenant, il est vrai, aucune émulation pour cultiver les terres qui lui sont données en concessions. C’est qu’hélas ! il sait par expérience que, s’il cultive bien toutes ces terres, les rend prospères, alors ou on les lui reprendra , ou on l’accablera d’impôts. Il ne cultive que ce qui lui est nécessaire pour se nourrir. Il n’a pas l’ambition de se faire une for- ,tune, car il sait très-bien qu’alors qu’il l’aurait amassée, on la lui prendrait.

Le fellah est le pauvre paria qui travaille pour tous, à qui l’on laisse juste assez pour qu’il vive..., qui ne peut posséder la moindre parcelle de terrain.

Il est chez lui..., et lui seul n’a pas un mètre de terre!

Il est forcé de la cultiver pour les conquérants... C’est dur... Et pourtant il ne dit rien , ne se révolte pas. Il se contente de dire : « Allah qérim ! Dieu est grand ! » subissant le joug arbitraire et cruel non pas d’un seul tyran, mais de' cent; n’ayant aucune loi pour le protéger , personne à qui pouvoir se plaindre lorsqu’on le maltraite. Vrai, son sort est affreux ; et lorsqu’on reste longtemps dans ce pays, que l’on sait combien le gouvernement d’abord, et tout le monde ensuite, est mauvais, injuste pour ces bons fellahs, on se sent pris de pitié pour eux.

Les pachas gouverneurs de l’Égypte ne considèrent point les fellahs comme une partie du peuple confié à leur garde , la partie travailleuse , productive , la meilleure par conséquent. Non. Ils les considèrent

comme des machines, des bêtes de somme, leur chose enfin, leur appartenant corps et âme, de qui ils peuvent faire ce que bon leur semble ; qu’ils peuvent battre et tuer à leur gré , qui sont créés et mis au monde pour travailler à leur fortune.

Et le pauvre fellah travaille, travaille sans relâche: pour tout payement on lui donne des coups de courbache , pour tout merci on lui dit : Tu es une brute. *

Et personne ne se préoccupe d’eux, et personne ne réclame, au nom de l’humanité, la fin d’un état de choses aussi injuste que cruel!

Pourtant ces gens-là sont aussi créés par Dieu. Ils ont tout comme nous une âme , un cœur, un corps qui souffre !

N’avez- vous jamais vu dans une famille un pauvre enfant pris en haine par tous, par son père , par sa mère, par ses frères et sœurs? Il est le souffre-douleur de tous. Il a tout le travail de la maison à faire pendant que les autres se promènent. Il porte des haillons tandis que les autres sont richement mis. Quoi qu’il fasse pour contenter tout le monde, on ne l’abreuve que de sarcasmes et de sottises ; quoiqu’on le voie épuisé de fatigue, on trouve toujours qu’il n’en fait pas assez. Cet enfant , cependant, est bon , doux , patient. Vous ne comprenez pas le sort injuste qu’on lui fait; vous êtes indigné envers tous les membres de cette famille , et vous vous prenez d’une sympathique pitié pour lui.

Eh bien, je ne saurais mieux vous comparer le

sort du fellah en Égyp'.e qu’en vous le comparant à cet enfant-là.

Ses villages sont composés de petites huttes en boue, basses, à peine larges de quelques mètres. Ces huttes, d’aspect misérable, vous font mal à voir, enfumées, sans fenêtres, dans ce petit espace. Ils font leur cuisine en allumant sous une casserole un peu de bouse de vache , car un détail assez curieux sur ce pays est celui-ci : tout ce que les chevaux , les ânes, les chameaux, laissent tomber sur les routes, dans les rues, est soigneusement ramassé par les fellahines ; elles pétrissent cela en le délayant dans de l’eau, elles en font des espèces de galettes qu’elles lancent contre les murailles de leur maison. Cela s’applique là ; lorsque c’est sec, elles les détachent, et voilà ce qui leur sert de bois , de charbon , pour faire leur soupe et pour se chauffer l’hiver.

Revenons aux huttes des fellahs... Ils couchent donc là pêle-mêle , parents, enfants, sur des mauvaises nattes, dévorés par la vermine. Leur âne, leurs moutons, sont là aussi dans le même appartement.

Pour tout costume, le fellah et la fellahine portent une grande chemise en cotonnade d’un bleu plus ou moins foncé ; chemise qui nécessairement s’use , se raccourcit, se troue, et alors vous pourrez vous figurer l’effet que cela produit.

La fellahine se tatoue de bleu. Elle a générale-, ment une fleur entre les deux yeux , une sur le menton ; une foule de dessins sur les bras et les mains,

elle a les ongles et le dedans des mains peints en rouge au moyen du henné.

Elle s’enveloppe assez gracieusement dans un lambeau de voile en mousseline bleue. Ainsi drapée, elle représente assez bien Rébecca à la fontaine.

. Le fellah est haut de stature, la poitrine large , les membres bien proportionnés, les traits fins et réguliers, une démarche majestueuse, et un air de noblesse répandu sur sa figure ; les yeux vifs, les cils noir6 et longs, la peau bistrée plus ou moins fortement, selon qu’il habite la haute ou la basse Egypte, la campagne ou la ville.

La fellahine a , jusqu’à vingt ans, c’est-à-dire de onze à vingt, une perfection idéale de formes, les attaches d’une finesse exquise; rien n’est gracieux comme de la voir drapée dans son voile qu’elle ramène pudiquement sur son visage, sa lourde amphore sur la tête, et son bras s’arrondissant gracieusement pour la soutenir. Le seul reproche à faire au type qu’elle a, c’est que le bas de la figure, le menton surtout, est un peu, trop carré, trop bestial, et souvent son nez est épaté. Beaucoup d’entre elles portent un grand et lourd anneau en argent pendu au nez ; ce trou fait aux narines n’est point du tout joli. Elles aiment beaucoup les bijoux ; au cou, elles portent ou un gros cercle en argent, ou un collier en perles de couleur, de verroterie. Au bras, celles qui sont un peu aisées ont des bracelets en argent; elles en portent aussi aux jambes, à la cheville. Il va sans dire

que fellahs et fellahines n’ont ni bas ni souliers.

Les fellahs qui habitent au Caire ou à Alexandrie sont à présent à leur aise; il y en a même de riches, parce qu’ils travaillent pour les Européens. Ceux-là se donnent le luxe de porter des souliers, et leurs femmes sont aussi plus coquettement mises.

Le fellah, jeTai dit, a le caractère de l'enfant ; il en a les défauts : le mensonge lui est assez familier, et il demande un batchiche comme l’enfant demande un bonbon; comme lui il est insatiable.

Ils sont de mœurs passablement relâchées, et une fois que leur sœur et leur fille ont eu un mari, ils ne mettent aucun obstacle, ils se prêtent même, à ce qu’elles se vendent aux Européens ou aux Turcs.

À vingt ans, la femme fellah est vieillie, usée, plus que chez nous une femme de cinquante. Cela tient à la vie laborieuse qu’elles mènent, partageant tous les travaux de leur mari , ayant en plus les peines de la maternité. Elles sont très-fécondes, mais elles perdent beaucoup de leurs enfants, par la raison qu’elles n’ont ni les loisirs ni le savoir de donner à ces petits êtres-là les soins qu’ils exigent. Ceux qui vivent sont rachitiques, maladifs, jusqu’à huit ou neuf ans. Le sort qui est fait à ces femmes est assez triste; elles travaillent autant, si ce n’est plus que leurs maris. On rencontre fréquemment, dans l’intérieur, une malheureuse femme fellah un lourd fardeau sur la tête , un enfant à cheval sur son épaule, un autre à cheval sur sa taille, un autre dans son

bras gauche. Elle suit ainsi péniblement son mari, qui, lui, est monté majestueusement sur son âne. Oui , généralement, les femmes vont à pied , et les hommes^montent sur les ânes; et l’on dit que la femme est faible !

Le fellah a en plus un souverain mépris pour la femme ; s’il parle à quelqu’un au-dessus de lui, il ne prononcera jamais le mot femme sans y être forcé, et s’il le prononce , il dira toujours : « Sauf votre respect, » formule qu’emploient les paysans en France lorsqu’ils prononcent le nom de cet animal détesté des Juifs et des Musulmans. La triste position faite à la femme fellah, l’excès de fatigue qu’elle a à supporter, lui aigrit, je crois, le caractère; j’ai souvent remar- « qué, en traversant les villages, que son humeur est aigre, grondeuse ; elle crie, se démène ; pour un rien elle frappe brutalement ses enfants. L’amour maternel ne me parait pas être fortement développé chez elle.

Voici comment se font les mariages chez les fellahs.

Les jeunes gens qui désirent épouser une jeune fille demandent aux parents ce qu’ils désirent la vendre, la somme, autrement dit, mais ce qui revient absolument au même, qu’ils exigent pour consentir à la leur donner en mariage. Cette somme varie de deux à vingt et vingt-cinq louis.

Souvent un jeune homme s’inscrit chez le cadi, alors que la fillo n’a encore que sept ou huit ans ;

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plusieurs même peuvent s’inscrire : elle appartient à celui qui donne plus vite la somme, ou qui la donne plus forte. Les parents ne feront aucune difficulté de la donner à un vieillard de préférence à un jeune homme, si ce premier donne un louis de plus.

Une fois le mariage convenu de part et d’autre, le futur donne le tiers de la somme comme arrhes : cela sert généralement à acheter le trousseau de la future et les meubles du ménage. Le trousseau consiste en une chemise neuve et un voile, les meubles, un mauvais matelas, le lit des futurs, une casserole et une gargoulette. Tout le mariage consiste en un espèce d’acte déposé chez le cadi. .. et en une fantasia que font le futur et ses amis..., fantasia pendant la^ quelle ils parcourent les ruesde la ville ou du village, précédés de musiciens frappant sur des timbales et des espèces de petits tambours de basque.

Toujours le mariage se fait chez les musulmans le vendredi, c’est-à-dire le jeudi soir, car, d’après leur manière de compter les heures, le jour commence au lever du soleil, et il finit au coucher. Ils ont donc choisi le jour consacré par leurs ancêtres à Vénus pour célébrer les mariages ..

La somme entière est alors comptée parle futur aux parents de la jeune fille. Le cadi inscrit le mariage...

Les hommes accompagnent en grande pompe, fantasia en tête, le futur au bain.

Les femmes en font autant pour la future...

Ensuite un grand dîner se donne chez les parents

de la mariée... On tue un mouton, mouton que l’on a acheté le jour des accordailles et que l’on a engraissé avec soin. Tous les invités doivent en manger. A ceux qui n’ont pu venir on en envoie un morceau, car, selon eux, cette chair est pure et elle a le privilège de purifier tous ceux qui en mangent...

Vers les dix heures, la mariée rentre avec toutes les femmes invitées et parentes des deux familles dans un appartement. Là on la couche sur une table ; deux femmes la tiennent... Le mari s’arme d’une clef, ou d’un morceau de bois, et il fait ainsi une certaine

opération... difficile à vous nommer opération

qui fait qu’on ne saurait plus donner après à la jeune femme le surnom donné à Jeanne d’Arc.

Se marier vierge est pour elle un point d’honneur ; du reste, elles savent bien que, si elles ne l’étaient pas, leur mari et leurs parents les tueraient...

Cette opération terminée, on porte à tous les hommes, restés dans l’appartement, la preuve de la sagesse de la jeune épouse... Les femmes alors s’emparent de la jeune femme et chassent le mari, qui doit rester huit jours, d’après la loi de Moïse, qu’ils suivent fidèlement, sans voir sa femme... Ce délai expiré, elle est conduite chez son mari...

J’ai dit que toutes les jeunes fellahines mettaient im point d’honneur à se marier vierges, c’est vrai... Mais il est une chose qu’elles n’ont pas, qui est même inconnue chez eux, c’est la virginité morale. Si dans les harems les femmes tiennent toutes sortes de con-

versations inconvenantes devant les jeunes filles..., chez les fellahs c’estbienpire...Pourvous donner une idée de l’impossibilité matérielle qu’il y aqu’elles conservent cette innocente chasteté qui fait le charme de la jeune fille en Europe et le pare d’une charmante auréole, je n’ai qu’à vous rappeler qu’ils vivent, qu’ils grouillent pêle-mêle huit ou dix, dont plusieurs sont maris et femmes, dans une seule pièce, large de trois ou quatre mètres... Du reste, ces gens-là n’ont aucune idée de la pudeur, de la décence... Ils ne savent pas ce que c’est que de se cacher pour faire quoi que ce soit... Ils font tout en public sans la moindre vergogne. Devant trente personnes, le fellah, la fellahine, s’il y a de l’eau, s’ils sont près du Nil, se déshabillent, font leurs ablutions bien tranquillement... Votre présence les préoccupe fort peu... Ils ne s’éloignent pas d’un pas.

En parcourant surtout l’intérieur de l’Égypte, les yeux sont choqués d’une étrange façon...

La fellahine a sa chemise faite de manière à montrer sa gorge, et bien au-dessous de sa taille...; mais peu lui importe... Si elle est jeune, elle- cache- son visage : ça lui suffit à elle, et aussi à son mari.

Les vieilles, et les jeunes filles, rarement sont voilées...

Celles qui travaillent aux champs ont un simple voile quelles ramènent sur le bas de leur visage ; celles des villes ont pour voile un morceau d’étoffe noire, qui part des yeux et va jusqu’aux pieds en

se terminant en pointe. Un morceau de canne ou une espèce de tire-bouchon en fil de fer le réunit à celui qui est sur leur tête : cela leur aplatit le nez, et n’est rien moins que gracieux,.. Une série de pièces de monnaie de sequins pend à ce voile. Les coquettes s’en mettent sur les tresses de leur cheveux... Toutes ont des bracelets en argent ou en verroterie aux poignets et aux chevilles. Quelques-unes portent un immense auneau en argent au bout du nez !... Vraiment, pour suivre cette mode barbare, il faut qu’elles soient bien sûres de la douceur leur mari, car, voyezvous, s’il allait, dans un moment de colère, tirer sur cet anneau, leur pauvre nez serait horriblement déchiré!...

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