L 'ANCIENNE ALEXANDRIE. — LA NOUVELLE ALEXANDRIE
Entre toutes les villes Alexandrie est célèbre ; elle évoque mille souvenirs glorieux , cette antique cité bâtie par les ordres d’un héros, sous sa propre inspiration !...
Diodore de Sicile nous dit que l’an 331 avant Jésus- Christ, Alexandre, roi de Macédoine, après avoir soumis à ses lois tous les États qui avaient tenté de secouer le joug , et s’être couvert de gloire dans son expédition contre les Perses , vint à la tête d’une nombreuse armée attaquer l’Égypte.
Les Perses avaient irrité contre eux les Égyptiens profanant leurs temples et en les gouvernant avec dureté; aussi ces derniers virent-ils arriver les Macédoniens avec joie, et Alexandre se rendit maître de ce pays presque sans avoir besoin de recourir à la force des armes...
Il x-égla sagement l’administration de cette province; ensuite il alla consulter le fameux oracle d’Ammon-ra. L’histoire nous raconte le pèlerinage de ce grand homme à travers cet océan de sable...
Le quatrième jour déjà, ses provisions d’eau étaient épuisées ; la suite nombreuse qu’il avait avec lui se livrait au plus amer découragement, que faisait naître la triste perspective de mourir de soif... Une pluie abondante vint à leur secours... Chacun vit dans cela un heureux augure...
Le Dieu Ammon-ra lui-même prononça un oracle des plus bienveillants pour celui qu’il nommait son fils. . . « Personne, lui dit-il, n’a pu te vaincre jusqu’ici, désormais aussi tu seras invincible. »
Enchanté de cette réponse, Alexandre fit de grands présents au temple d’Aiumon ; il s’en retourna avec le projet de fonder une grande ville en Égypte, à laquelle il donnerait son nom. Il choisit remplace- ment qui se trouvait entre la mer et le lac Maraîotis ; il traça lui-même le plan, divisa la ville en rues coupées à angle droit. « Cette ville, dit toujours Diodore de Sicile, située très-avantageusement près du fort du Pharos, avait ses rues disposées de manière à donner accès aux vents étésiens. Ces vents soufflent de la mer, rafraîchissent l’air de la ville et entretiennent une douce température; la santé des habitants s’en trouve à merveille...
« Il üt ensuite entourer la ville d’une enceinte remarquable par son étendue et par sa forte assiette,
car, placée entre le lac et la mer,, elle n’est abordable du côté de la terre que par deux passages étroits et très-faciles à défendre.
« La forme de la ville représente assez bien une chlamyde ; elle est traversée presque au milieu par * une rue admirable par sa longeur et par sa largeur : elle a quarante stades de longueur sur un plèthre de largeur. Cette rue était bordée de palais somptueux , de temples magnifiques. Alexandre s’y fit bâtir pour lui-même un palais royal d’un aspect grandiose et d’un luxe féerique de décoration. »
Champollion nous dit qu’Alexandre le Grand, frappé de la belle disposition d'un isthme formé par le lac Maræotis et la mer Méditerranée , à l’ouest du Nil, sur un emplacement de cinq mille quatre cents mètres sur trente de large, jeta là les fondements de cette ville, à qui il donna le nom d’Alexandrie. Il traça lui- même le plan; la farine destinée à l’approvisionnement des soldats lui servit pour marquer la place des murailles ; il indiqua lui-même la place des temples, des édifices, des places publiques. Il confia l’exécution de ce vaste plan à l’architecte Dinocrate; quelques auteurs l’ont appelé Dinochares ; Plutarque lui donne le nom de Stasicrate. Il donna l’ordre de construire des temples et pour les divinités égyptiennes et pour les divinités grecques, témoignant par là de sa grande tolérance religieuse...
Il y appela, pour la peupler, les Égyptiens des autres villes, les Grecs , les Macédoniens, et permit à
tout le monde de s’y établir. II en fit ainsi, dans sa pensée et en réalité , lé centre du commerce entre l’Orient et l’Occident.
Il laissa pour gouverneur de cette ville Cléomène. Plus tard, un de ses lieutenants y régna sous le nom de Ptolémée Soter. Peu de temps après sa fondation, Alexandrie avait, nous dit Diodore de Sicile, plus de trois cent mille habitants, sans compter les esclaves.
Le palais qu’Alexandre s’était fait bâtir, qui se trouvait sur l’emplacement connu plus tard sous le nom de promontoire de Louchias, était divisé en plusieurs parties.
L’une s’appelait le Muséum : c’était le siège des sciences et des lettres ; un autre s’appelait Soma, c’est là que furent placés les tombeaux d’Alexandre le Grand et des rois Ptolémées.
Le quartier où se trouvait le palais se nommait Bruchium. On y voyait de superbes édifices , des palais somptueux...
Ghampoliion nous dit qu’il faut en chercher les traces près des branches du canal qui se jette dans la mer, derrière la porte de Rosette.
Dans un autre quartier nommé Cæsarium, se trouvait ce fameux palais que Cléopâtre fit bâtir eu l’honneur de César, et qu’elle décora de deux superbes aiguilles en granit rose, que l’on voit encore aujourd’hui, et qui nous donnent une idée de sa splendeur.
Une chaussée de sept stades de long, appelée Heptosdion , réunissait la fameuse île de Pharos au rivage où était située la ville. Cette chaussée, semblable à celle de Tyr, fut, au rapport de Flavius Josèphe, construite par Ptolémée Philadelphe, et non par Cléopâtre, ainsi que le prétend Ammien Marcellin. Cette chaussée ou môle établissait une séparation entre le grand port, aujourd’hui Port Neuf, situé à l’est de la ville , et le port Eurostus, aujourd’hui Vieux Port. Dans le grand port était le port secret, complètement réservé à l’usage des rois ; il était en face du palais. En avant de ce port était l’Ilot d’Antirrodus, où se trouvaient de très-beaux édifices... Un autre port , ou réservoir artificiel, appelé Kipotos , communiquait par un canal navigable avec le lac Maræotis. Il est comblé aujourd’hui.
Près du port, secret se trouvaient encore le théâtre, la bourse et le fameux temple de Neptune , qui occupait la place du Posîdium, que Marc-Antoine prolongea par une digue jusqu’au milieu du port secret. Il y bâtit un palais qu’il appela Timodium, en l’honneur du misanthrope Timon. Il comptait y passer le reste de sa vie dans le calme et la solitude.
C’est entre le Vieux Port et l’Eurostus que se trouvait l’ancien village de Rhocotis. Près de là, sur une colline, se trouvait le Sérapium, ou le fameux temple de Sérapis ( ne pas confondre avec un autre temple de. Sérapis qui se trouvait à Memphis, dans lequel on enterrait les bœufs sacrés, et qui était connu plus
particulièrement sous le uom (1e Sérapium que celui (l’Alexandrie. M. Mariette vientde découvrir les murs de ce temple ), que Théophile , patriarche d’Alexandrie , lit détruire en 389... Cet édifice était une merveille. On y montait par cent degrés. Ammien Marcellin le compare au Capitole. De son sommet, comme du point le plus élevé de la ville, Caracalla contempla le massacre des chrétiens qu’il avait ordonné.
C’est au Sérapium, disent les auteurs anciens, au cœur môme de la ville, que se heurtaient le plus les deux religions rivales ; c’est sur ses degrés que se tenait intrépidement Origène mêlé aux prêtres égyptiens, distribuant comme eux des palmes à ceux qui se présentaient, en leur disant : « Hecevez-les nou pas au nom des dieux, mais au nom du seul vrai Dieu. » C’est là que sous Julien les païens traînaient les chrétiens, immolant ceux qui se refusaient à sacrifier à Sérapis ; c’est là que, sousThéodose, lesclirétiens se précipitèrent furieux, brisant les portes, renversant les idoles et remportant sur les murailles et les chapelles abandonnées cette victoire qu’Eunape , le Plutarque des philosophes alexandrins, célébra avec une amère ironie.
Dans une de ces extases prophétiques auxquelles aspiraient les philosophes alexandrins, l’un d'eux, Antonius, fils de la visionnaire Sosipatra, prédit la ruine du Sérapium, tout comme les prophètes de Jérusalem prédisaient la ruine du saint des saints. Un oracle sibyllin disait : « 0 Sérapis, élevé sur ton
rocher, tu feras une grande chute dans la trois fois misérable Égypte î »
Dans la partie ouest de la ville se trouvaient le Gymnasium, le Decasterium (tribunal). Au sud-ouest de la ville était la Nécropole, espèce de faubourg des morts où se trouvaient les tombeaux, et onze maisons destinées aux opérations de l’embaumement. Strabon nous dit :
« Les Égyptiens avaient toujours une ville des morts àcôté de la ville des vivants, et toujours elle était située à l’ouest comme à Alexandrie. Cette habitude tenait à leurs croyances. Ils plaçaient dans la région où le soleil se couche la demeure des âmes, et ils exprimaient par le même hiéroglyphe et par le même mot, amenti, cette demeure mystique et la région du couchant. »
Sur l’île de Pharos, Ptolémée Philadelphe fit construire ce fameux phare, une des sept merveilles du monde. Il était situé au nord-est de l’île; c’était une immense tour carrée en marbre blanc, qui servait de guide au voyageur égaré.
On aime à se représenter , à rebâtir par cet architecte chimérique, l’imagination, Alexandrie telle qu’elle fut embellie sous les règnes des Ptolémée.
Qu’elle devait être belle et grandiose! Quelle est la ville du monde aujourd’hui qui peut se flatter d’être sa rivale?
Que, telle qu’elle était, telle que nous la représentent les quelques fragments de cailloux, de ruines qui restent, elle ressemble peu à l’Alexandrie d’au-
jourd’hui ! Oui, entre toutes les villes, Alexandrie est célèbre. M. Ampère a dit avec raison :
« Qu’on nous montre une autre ville fondée par Alexandre , défendue par César , et prise par Napoléon ! »
Si cette ville était belle entre les belles, son histoire est aussi des plus intéressantes et des plus glorieuses. Sous les règnes des Ptolémée et de Cléopâtre, c’està-dire pendant une période de deux cent cinquantedeux ans, elle fut florissante, son commerce maritime s’agrandit ; les sciences, les arts, y fleurirent et y firent des progrès importants ; l’astronomie , la médecine „ la philosophie , y eurent des chaires du haut desquelles on entendit des hommes qu’encore aujourd’hui nous admirons. L’histoire intellectuelle d’Alexandrie a laissé dans l'histoire d’inépuisables souvenirs, qui rendent cette ville à jamais célèbre.
Sa bibliothèque , la plus riche dont l’histoire fasse mention, prouve combien les arts, les lettres, les sciences, étaient cultivés et aimés dans cette ville.
Cette bibliothèque se composait d’environ sept cent mille ouvrages, dont quatre cent mille étaient conservés ^u Bruchium (musée du palais), trois cent mille au temple de Sérapis...
• Cette bibliothèque avait été fondée par Philadelphe Soter, et enrichie par ses successeurs, qui faisaient venir à grands frais des originaux de toutes les parties du monde et entretenaient toujours des copistes... Philadelphe surtout augmenta considérablement la
bibliothèque, la mit à la disposition des savants, qui y vinrent puiser de vastes trésors de science. Sous ce règne Alexandrie devint le foyer de lumière du monde entier. L’astronomie y fut cultivée avec soin; tous les arts, les lettres, y brillèrent d’un vif éclat, sous la protection de ce prince éclairé, qui, voyant que le goût de la poésie dramatique s’affaiblissait, institua les jeux d’Apollon pour le ranimer...
< A l’école d’Alexandrie se formèrent les nouveaux disciples de Platon, d’Aristote, de Zénon et de Pythagore ; les écoles des géomètres, des astronomes et des géographes, luttaient d’une heureuse rivalité avec celles des philosophes.
Alexandrie eut pour poètes Callimaque, Lycophron, Apollonius, Conon, Aristarque, Aristophane de Byzance, savant distingué qui succéda à Hérodote dans les fonctions de bibliothécaire à Alexandrie.
Aristille, Conon, Timocharis, se livraient avec ardeur à l’étude des astres. Aristarque soutenait déjà le mouvement de la terre, et, comme plus tard Galilée, était accusé d’irréligion. Apollonius de Perge cultivait, lui, les mathématiques, et se rendait illustre dans cette science.
On le voit, tout concourait à faire d’Alexandrie une ville célèbre entre toutes ; elle était devenue le vaste foyer des lumières, ses rayons se répandaient dans le monde entier.
La bibliothèque du Musée fut détruite pendant la guerre qu’eut à soutenir Jules César.
Pour celle du Séraphin! les avis sont partagés. Des historiens prétendent que tous les livres qu’elle contenait furent brûlés par Amrou, lieutenant du calife Omar, qui, écrivant au calife et lui faisant part des richesses que contenait la ville, lui signala la bibliothèque du Sérapium et les nombreux livres qu’elle contenait. « S’il y a dans ces livres ce qui se trouve dans le Coran, brûle-les, puisqu’ils sont inutiles. S’ils ne contiennent pas ce qui se trouve dans le Coran, brûle-les encore, car ils sont mauvais... »
Et ils furent brûlés par Omar...
On en chauffa pendant quinze jours les quatre mille bains que comptait Alexandrie.
Champollion dit que, selon lui, on a accusé à tort le calife Omar de cet acte de vandalisme; il avait été accompli parles chrétiens antérieurement à l’invasion des Arabes en Égypte... Le Sérapium n’avait-il pas été démoli par les ordres du patriarche Théophile ?
Pendant le règne de Cléopâtre, que César vainqueur de Pompée plaça sur le trône, cette ville joua un grand rôle, et cette reine donna encore un nouveau prestige à Alexandrie.
Enfin, le second triumvirat fait éclater une guerre civile, Cléopâtre unit sa destinée à celle d’Antoine, elle voit sa fortune et sa vie finir avec lui à la journée d’Âctium. L’Égypte devient sous Auguste une province romaine. A Rome on comprit l’importance de cette nouvelle province, et l’on donna un grand soin à tous ses avantages matériels.
Le christianisme, en s’introduisant en Égypte, donna un nouveau genre de célébrité à ce pays. La Thébaïde se peupla de moines ; Alexandrie prit une grande part au mouvement religieux des premiers siècles de notre ère... Les querelles d’Àrius, prêtre de cette ville, et de saint Athanase, son adversaire, qui fut patriarche d’Alexandrie , attirèrent l’attention du monde chrétien vers elle.
Pendant la guerre acharnée que se firent les Égyptiens jacobites ( les cophtes ) avec leurs dominateurs les Grecs, elle eut à souffrir beaucoup.
Et enfin , quand Amfou, lieutenant d’Omar, s’empara d’Alexandrie, en 641 de notre ère, après un siège qui dura quatorze mois , elle eut à souffrir des horreurs de la guerre, qui devint même civile: les Grecs voulaient secouer le joug des musulmans, les cophtes ou chrétiens soutenaient, eux, Amrou, préférant le joug des califes à oelui des empereurs de Constantin
nople. C’est une chose assez curieuse que ce soient les chrétiens qui aient favorisé l’installation des Arabes dans l’Égypte !...
On vit les cophtes s’unir aux musulmans , signer alliance avec eux, et dès lors l’islamisme s’établir en maître à Alexandrie.
Alexandrie perdit son ancienne splendeur sous la domination des califes et des sultans mamelouks ; surtout sa gloire intellectuelle s’amoindrit bien vite : sa bibliothèque n’existait plus , les savants s’éloignèrent
d’elle, et elle entra dans une période tout à fait matérielle et commerciale.
Plus tard, après avoir appartenu aux Ommiades et aux Abbassides, l’Égypte devint un moment indépendante sous Achmet - ben - Touloum , qui dota Alexandrie de belles et fortes fortifications qui existent encore aujourd’hui.
En 882, les Fàthimites, maîtres du pays fondèrent une ville appelée Misr-el-Kaira (le Caire). Celle-ci devint bientôt la rivale d’Alexandrie; elle fut à son tour la métropole des arts et des lettres.
La décadence d’Alexandriehnarcba à grands pas. Ainsi, lorsque Amrou s’en empara, elle comptait trois villes : Ménné, Nékité et Iskandérié. Si elle contenait 4,000 palais, 4,000 bains, 400 théâtres, 1,200 magasins,! à l’époque de l’invasion française ce n’était qu’une bourgade de 8,000 âmes, un repaire de brigands et de pirates. • > , .
Napoléon , comprenant l’importance d’une ville située eomme Alexandrie, la dota de fortifications nouvelles (les siennes tombaient en ruines) et essaya de relever Alexandrie... Mais, hélas! les Français restèrent trop peu en Égypte pour pouvoir faire beaucoup pour elle.
Méhémet-Ali, arrivé au pouvoir, comprit, lui aussi, l’importance maritime, militaire et commerciale qu’avait une ville située comme celle-là , et il donna tous ses soins à l’agrandissement, au relèvement de
oette ancienne et fière cité déchue de sa splendeur... C’est à Méhémet-Ali que la ville nouvelle doit tout ce qu’elle a de bien et d’être redevenue, d’une bourgade de 8,000 âmes, une ville riche commerciale de 300,000 habitants.