ALEXANDRIE EN
Le coup d’œil qu’offre Alexandrie lorsque, arrivé dans son port , on la considère d’un œil curieux et impatient , n’a rien de beau : pas de quais , aucune belle construction ne se trouve faisant face au port ; la seule que l’on aperçoive, c’est, à gauche, une construction d’aspect assez bourgeois : c’est le palais du vice-roi, palais appelé Ras-el-Tyn, placé sur la presqu’île de ce nom (Ras-el-Tyn veut dire figuiers). L’arsenal se trouve là aussi.
Hors cela, l’on ne voit que de sales petites maisons qui n’ont pas même le style oriental. Le débarquement est loin d’être facile ; une nuée de bateliers arabes, de drogmans, envahissent le bateau ; tout cela vous crie aux oreilles, vous 'secoue, vous enlève de force vos bagages ; tous veulent s’emparer de votre personne, et se débarrasser d’eux n’est vraiment pas chose commode.
Un homme de la police vient à bord prendre les passeports ; ce n’est qu’après qu’il les a longuement examinés ou fqit semblant, car bien sûr il ne sait pas
lire un mot de français, que vous pouvez entrer dans une barque avec vos effets. Vous commencez par être volé par vos bateliers, qui souvent, ne demandent rien moins qu’un louis pour vous avoir transporté là. Votre drogman a l’air de se disputer avec eux, de leur dire qu’ils sont des voleurs, mais je crois que sa colère n’est que feinte , et qu’il s’entend avec eux pour vous voler : ils doivent partager. On vous débarque sur une mauvaise et sale petite jetée ; vous entrez par une porte étroite et basse dans une baraque, 'un officier de police vous regarde passer, vous fait un salut assez amical : c’est le môme qui a reçu votre passeport, il a l’air devous dire : « Passez, je sais qui vous êtes. »
Vous vous trouvez alors dans une grande coincarrée où sont pêle-mêle balles de coton, charrettes, ânes et âniers , voitures , chameaux ; la traverser n’est vraiment pas sans danger : vous êtes forcé de monter sur des balles de coton, de passer entre les roues des voitures, sous le nez des chevaux; vous êtes abasourdi par les criailleries des Arabes ; ils hurlent, beuglent. On cjirait qu’ils vont s’égorger : eh bien, pas du tout, ils causent, tout bonnement. Rien n’est moins harmonieux à l’oreille que l’organe des Arabes, il faut s’y habituer; non -seulement le timbre de la voix est désagréable, mais encore ils ont la déplorable habitude de crier en causant.
Enfin, vous sortez de cette cour après avoir été poussé, bousculé, par une foule d’Arabes. Cettë pre-
mière étape sur le sol égyptien vous donne une assez triste idée du pays. Vous arrivez à la Douane»* où ni la propreté ni l’ordre ne régnent ; vous n’avez pas la moindre contrebande dans vos caisses; pourtant, comme votre drogman vous glisse à l’oreille: « Donnez un batchiche au douanier, ce sera plus tôt fini, » vous lui donnez une pièce d’argent. Il referme vos caisses assez prestement alors; mais dix douaniers, des Arabes de toute sorte, vous entourent, vous secouent par le bras, se cramponnent à vous en vous criant : a Batchiche batchiche. » Vous montez en voiture, ils vous poursuivent, s’accrochent à la voiture, vous en êtes ahuri. Par une rue qui est très-étroite, sale, bordée de petites boutiques qui ressemblent aux échoppes de nos artistes en ravaudage de vieilles chaussures, vous arrivez à la place des Consuls.
Cette place est grande, les maisons qui l’entourent sont assez jolies. Le palais Zizinia s’y fait remarquer sinon par la beauté du style, au moins par ses vastes dimensions. Le consulat de France est aussi , une grande construction : grande, mais non belle.
Cette place est plantée de beaux arbres, deux trèsbelles fontaines font jaillir en gerbes une eau claire et limpide. Il y a peu d’années, il e^t vrai , que ces fontaines ont de l’eau; ce n’est que* depuis que M. Cordier, ingénieur de Paris connu par les grands travaux qu’il a faits, a installé près d’Alexandrie sa superbe pompe , pompe qui fait monter l’eau du canal de Mamoudièh et l’envoie en masse à Alexan-
drie. Avant cette pompe, les fontaines existaient', c’est vFai , mais elles n’avaient pas une goutte d’eau. Les habitants étaient réduits à se la faire apporter dans des outres en peau de bête par des Arabes. Nonseulement elle revenait fort cher, mais encore elle arrivait sale et boueuse. A présent, grâce à celte pompe, qui est, il paraît, un chef-d’œuvre dans son genre ; grâce à l’intelligente activité de l’ingénieur Cordier, l’eau jaillit dans les fontaines, la ville est arrosée, et les habitants peuvent boire leur soûl de cette bonne eau du Nil.
Des voitures élégantes, de belles calèches à quatre places, encombrent la place des Consuls. On est tout étonné de ce luxe de voitures et surtout de leur confort. Vrai, nos fiacres parisiens feraient triste figure à côté : il est vrai que nos fiacres coûtent l fr. 50 la course et 2 fr. l’heure, tandis que celles-là coûtent 10 fr. la course, cette course serait-elle de dix minutes; et si elles vont promener une femme ou deux, elles coûtent la modique somme de 25 fr.
Alexandrie a de fort bons hôtels. Le premier , qui est pour Alexandrie ce qu’est le Grand-Hôtel pour
Paris, c’est l’hôtel d’Europe. Il est bien situé, sur
la même plactf des Consuls... On' trouve là des chambres assez conforlables, des salons meublés avec un certain luxe, une saine et abondante nourriture, un grand personnel de domestiques européens. ;
Le directeur de l’hôtel , M. Joseph, est pour tous
les voyageurs d’une prévenance, d’une complaisance sans égale. On oublie dans cet hôtel que l’on n’est plus chez soi , que l'on est enfin à l’hôtel, car on y retrouve les petits soins de la famille. Ainsi j’v ai fait une grave maladie ; une horrible angine a failli me tuer en quelques heures. Je ne dois de pouvoir tracer ces lignes aujourd’hui qu’aux bons soins que l’on a eus pour moi dans cet hôtel... J’étais perdue si le directeur n’avait pas mis toute la promptitude , le dévouement le plus complet, à m’envoyer chercher un médecin, s’ils ne m’avait pas entourée de mille bons soins. On dit toujours : C’est affreux d’être malade dans un hôtel. Eh bien ! vrai , dans ma famille je n’aurais pas été mieux soignée!
Et dans un pays comme D’Égypte, c’est une grande consolation et une grande sécurité en même temps de se sentir dans un hôtel pl/eil. Tous les voyageurs, en quittant l’hôtel d’Europe, emportent un bon et excellent souvenir de la façon dont ils»y ont été soignés et traités, ainsi que fie liobligeance extrême du directeur de cet hôtel, M. Joseph. Pour mon compte je ne l’oublierai jamais. *
Une fois qu’on a vu et adriiiré la place des Consuls, il reste peu de chose à voir à Alexandrie. Cette ville a toute la prose d’une ville européenne mal bâtie... Le quartier arabe lui-même a perdu son cachet oriental.
Comme promenade, il y a la fameuse promenade du Mamoudièh. Le Mamoudièh est le canal qui relie
Alexandrie au Nil. C’est Méhémet-Aii qui l’a fait faire. Il a été commencé en 1819. Dans certaines parties ce canal suit la trace de l’ancienne branche canopique. Il a coûté 5,500,000 fr. au pacha, et il a coûté , hélas ! la vie à plus de cinq mille Égyptiens, qui sont morts à la peine pour le creuser. Ce canal est bordé de jolies maisons de campagne appartenant à des Européens. Celles de MM. Pastré, Bravay et Zizinia sont fort belles. On y voit aussi quelques harems turcs. De loin en loin on aperçoit un fragment de colonne en granit, quelques élégants chapiteaux : c’est tout ce qu’il reste des splendides maisons de plaisance qui sous les Ptolémées embellissaient la voie canopienne.
Ce canal est, du reste, une promenade charmante ; l’airy est embaumé par les fleurs des grands lauriersroses que l’on y rencontre à chaque pas ; la route est ombragée par de beaux' tilleuls ; vers le haut du canal, la promenade serpente entre un petit lac d’eau salée et le canal ; au loin, à perte de vue, s’étend le lac Maræotis, à l’onde calme et bleue.
De loin en loin on aperçoit encore, de l’autre côté du canal un bouquet de palmiers se mirant dans les eaux, autour d’eux quelques misérables huttes de fellahs. D’un côté, c’est le quartier européen avec son luxe : grandes, belles maisons spacieuses, beaux jardins; de l’autre, c’est la misère avec toute sa triste laideur.
Dans le canal la fellahine vient puiser son eau ; on la voit remontant le talus avec son amphore pleine sur
la tête, sa démarche flère, ses poses de statue antique... L’affreux buffle se vautre aussi dans son eau, et remonte en étalant sa hideuse laideur et en reniflant fortement. Dieu, les vilaines bêtes!... De quatre à cinq heures, de nombreuses voitures longent ce canal ; quelques amazones aussi et bon nombre de cavaliers.. ; et puis de nombreuses et joyeuses cavalcades à ânes, des femmes égyptiennes voilées' accroupies sur leur monture d’une façon si peu gracieuse qu’on croirait voir un paquet jeté sur l’âne; de graves Turcs fumant leur pipe..., des courtauds de boutiques endimanchés se payant une promenade à âne comme extra.
Bref, le canal du Mamoudièh offre un coup d’œil pittoresque, et c’est une promenade qui ne manque pas d’attrait... Si l’on veut descendre de voiture, on a le grand jardin de Rosette, jardin public avec bancs , chaises , musiques, grands arbres, où l’on peut aller. Ce jardin est le jardin des Tuileries d’Alexandrie ; c'est là que les enfants viennent prendre leurs joyeux ébats... Après avoir vu laplace des Consuls, le Mamoudièh, il vous reste à voir les aiguilles de Cléopâtre, la colonne de Pompée, le camp de César, les catacombes. Des aiguilles de Cléopâtre, l’une est debout, flère et élancée, elle est en beau granit rose; l’autre est couchée. Le pacha avait fait cadeau de cette dernière à l’Angleterre ; mais les Anglais n'ont pu trouver un moyen possible de transporter; elle est donc toujours là. Ces deux restes
(lu somptueux palais de cette illustre reine sont entourés de décombres et placés dans un coin de la ville.
La colonne de Pompée, fort mal appelée puisqu’elle a été érigée en l’honneur de Dioclétien, est d’un granit rouge pailleté d’or superbe ; lorsque les rayons du soleil couchant l’éclairent, sur ce granit poli comme une glace ces paillettes d’or font un effet charmant. Elle s’élève sur un petit monticule qui domine un cimetière turc. Dernièrement, l’ingénieur du vice-roi, M. Darnaud-Bey, a eu l’idée de faire des fouilles tout autour, et il a découvert en dessous de grandes chambres souterraines, avec corridor, pas perdus , puis tout autour des fragments de colonnes. Tout semble indiquer que là devait se trouver l’ancien Sérapium, entouré, on le sait, de cent colonnes en granit rose ; les fragments de plus de cinquante ont déjà été trouvés. Jusqu’à présent on avait cherché en vain où pouvait se trouver remplacement du fameux Sérapium d’Alexandrie. Des fragments de statues, deux tout entières et bien conservées, ont aussi été découverts là.
Les catacombes méritent peu la peine d’être visitées, car l’entrée est si bien obstruée qu’on ne voit rien du tout. Le camp de César est aussi une immense déception. Vous arrivez, on vous dit voilà, et vous ne voyez rien, si ce n’est des traces dans le sablé; de ci et de là, quelques morceaux de briques rouges. Ah ! si, il y a une jolie tête de Méduse en mosaïque de pierres précieuses, porphyre, jaspe, etc.
Cette tête est fort belle. Saïd-Pacha, pour éviter qu’on l’abîmât, l’a fait entourer d’une petite construction. Il est vrai que celane l’a pas préservée complètement, car, un jour, des soldats qui campaient là sont entrés dans cette espèce de petit temple , ils ont allumé du feu, et n’ont rien trouvé de' mieux que d’établir le foyer même sur la tête de la Méduse. Le Turc et l’Arabe sont de grands profanes au point de vue des antiquités, ils ne respectent rien. Lorsque vous avez vu cela, vous pouvez quitter Alexandrie, vous avez tout vu ; le reste, vraiment, ne vaut pas la peine.
Il n'y a aucune jolie mosquée. Le bazar est moins original, a moins de* cachet que celui du Caire. Le quartier arabe n’a de l’Orient que l’horrible saleté. Le palais du vice-roi, Raz-el-Tim, ressemble à une grande caserne ou bien encore à une grande filature de coton. Le nouveau phare actuel, qui occupe toujours l’emplacement de l’antique phare, est loin d’être encore une des sept merveilles du monde.
Enfin, l’Alexandrie actuelle est une ville mercantile, commerciale et assez florissante, mais elle ne rappelle en rien l’Alexandrie d’Alexandre; les ruines même ne se retrouvent plus, c’est au plus si en allant à la porte de Rosette on aperçoit, à moitié caché par le sable, un morceau de chapiteau ou de colonne. Peut-être en faisant des fouilles retrouverait-on des ruines. Ce serait d’un puissant intérêt que de retrouver quelque chose de ces somptueux palais qui ornaient l’ancien Rruchium.
Il y a une porte remarquable par son style , c’est la porte de Rosette.
Alexandrie possède deux théâtres, où l’on joue l’opéra italien : l'un, le théâtre Rossini, est mal construit, il est en bois, mais les chanteurs y sont assez bons ; l’autre est une grande construction rose, portant en tête le nom de son propriétaire, Zizinia. Il est assez bien coupé , à l’italienne, fraîchement et richement décoré, mais la troupe n’est pas des meilleures; pourtant il faut de l’indulgence, c’est la première année que ce théâtre est ouvert.
On peut l’appeler le théâtre de l’aristocratie des écus, car il n’est guère abordable que pour ces messieurs. Jugez plutôt si le pauvre monde , ceux qui n’ont pas 100,000 francs de rente, peuvent y aller :
Une loge coûte la modique somme de 80 francs, et avec cela il faut encore payer l’entrée 2 fr. 50 cent, par personne.
Ajoutez une voiture pour aller, car ce théâtre est hors la ville , la voiture pour revenir : vingt francs pour aller, autant pour revenir, ce qui fait qu’une soirée au théâtre Zizinia coûte 130 francs.
C’est cher pour ceux qui ne font pas d’affaires en coton !