‹ Les mystères de l'Égypte dévoilésChapitre 15 sur 28 · TINT A H · texte numérisé non relu

TINT A H

Sa grande fête. — Tombeau de Saïd-el-BédouI. — Fête de- ce saint. — Réminisri'nces des fêtes de Bubaste.d’Isis a Busiris, des Lampes ardentes k Sais. — La procession des Croisés. — Courtisanes et Aimées.

Tentah se. trouve sur le parcours du chemin de fer ‘du Caire à, Alexandrie, entre Béna et Capr-el-Zaïte. Cette ville est placée aussi à la tête du chemin de fer de Menzoura à Damiette, située en plein Delta, entourée de la terre la plus riche, la plus fertile de l’Égypte.

Elle a une grande importance commerciale , depuis surtout que la culture du coton est venue augmenter encore les richesses du sol égyptien. Sauf une ou deux rues bâties ces dernières années par les négociants, les commerçants, les industriels européens, qui fourmillent en Égypte, Tentah est une ville entièrement arabe : rues tortueuses et étroites, huttes en terre ou en boue ; maisons plus grandes se donnant même le luxe de deux étages , construites aussi en terre, ornées, il est vrai, de ciselures, de découpures à la mauresque. De ci de là, quelques mauvaises maisons en pierre qui, au milieu de ces huttes argi-

leuses, ressemblent à des palais (par effet de comparaison). La malpropreté y règne dans toute sa repoussante laideur. Une nuée de chiens galeux vous y accueillent, sitôt vôtre arrivée , par un concert peu harmonieux à l’oreille et peu rassurant pour vos jambes. Tel est Tentah , qui pourtant est le siège d’une moudirié (préfecture).

Mais ce qui rend cette ville célèbre, c’est sa grande foire d’abord ;

Le tombeau de Saïd-el-Bédouï , que les Arabes considèrent comme un grand saint ;

Et ensuite sa belle mosquée, bâtie avec l’argent des offrandes des fidèles. Elle n’est point terminée en- • core, mais déjà elle donne une idée de ce qu’elle sera un jour, un des plus beaux monuments modernes de l’Égypte. Les proportions en sont vastes et bien dessinées, ses coupoles aussi élégantes que grandioses, et , de plus, elle est décorée avec une profusion de richesses tout orientales.

Si en temps ordinaire Tentah est une triste et sale petite ville , pendant la grande foire elle offre le coup

d'œil le plus féerique, le plus impossible, que puisse

rêver le cerveau en délire d’un poète dont la muse est l’amie du fantastique et de l’extravagant.

Ma plume se déclare impuissante à rendre ce tableau , il faudrait celle d’un de nos maîtres ou le pinceau d’un Rembrandt.

Je vais essayer, pourtant, de vous en faire une esquisse.

D’abord, il faut que vous sachiez que l’on retrouve dans l’Égypte, même encore aujourd’hui, une réminiscence de toutes les anciennes superstitions, de tous les anciens usages de l’Égypte ancienne ; la religion du Coran ne les a point fait disparaître entièrement, et les vrais Égyptiens, chrétiens ou musulmans, font un amalgame des anciennes croyances avec celles qu’a données le prophète Mahomet : aux uns l’Évangile, aux autres le Coran... Si, dans le désert, les Bédouins ont conservé à leur façon le culte du bœuf Apis..., à Tentah, l’on retrouve une réminiscence des fêtes de Bubaste, de Babylone, de Sais..., de Busiris...

C’est dans le Delta, on le sait, que se trouvait l’ancienne et fameusç ville de Bubaste. Les savants croient que le village appelé Tell-el-Basta , situé tout près de Cafner, faite Cafrezagati, a été bâti sur les ruines mêmes de Bubaste... Tentah est à quinze milles à peine de là...

Dans le Delta était aussi l’ancien temple de Vénus, qui était dans la ville d’Attambéchis.

C’est encore dans le Delta que se trouvait Busiris , où se célébrait la fête d’Isis !... Hérodote, en parlant de cette fête, se voile pudiquement la face et annonce que dire par quel dieu se commettent toutes les folies auxquelles la fête d’Isis donne lieu serait offenser la décence !... Qu’est-ce que ce devait être, grand Dieu !... car ce bon Hérodote a émaillé son ouvrage d’histoires assez fortes et assez crues !...

ts.

A Sais avait lieu la fête des lampes ardentes, fête en l’honneur de la déesse Neith, qui avait là son temple. Pour fêter la déesse, chacun illuminait sa maison pendant huit jours.

De la fête de Bubaste Hérodote nous parle en ces . termes :

« Chaque année, de toutes parts de l’Égypte se rendent à Bubaste des hommes et des femmes dans des barques.

« Les femmes agitent gaiement des castagnettes et font retentir l’air de leurs cris rauques et discordants.

« Les hommes jouent de la flûte...

« Lorsqu’on accoste près d’une ville, hommes et femmes, battant des mains, chantant, se livrent à la plus folle gaieté; les femmes insultent les femmes des villes , puis, se mettant à danser, elles se livrent à la pantomime la plus cynique et la plus dévergondée. »

Voilà comment débutait la grande saturnale qui se passait chaque année à Bubaste. Une fois rendus dans cette ville, où la foule de gens venus là s’élevait, à ce-qu’assurent tant Diodore de Sicile qu’Hérodote, à huit cent mille âmes, l’orgie la plus follement insensée , la plus échevelée, commençait et durait huitjours.

En parlant de Babylonc, Hérodote nous parle aussi de l’usage suivant :

Chaque femme de Babylone devait se prostituer

une fois dans sa vie pour être considérée comme une bonne et honnête épouse...

Et qu’on dise que tout n’est pas affaire de convention dans le monde !...

Elles se rendaient donc dans le temple de Vénus, s’asseyaient en rang; les hommes venaient, parcouraient cette rangée de femmes , choisissaient celles qu’ils voulaient.

La femme, elle (décidément elles ont toujours été opprimées), ne pouvait pas choisir.

Elle était obligée de se livrer à l’homme qui lui jetait une pièce de monnaie sur les genoux , et elle conservait cet argent comme une précieuse relique.

Les jeunes et jolies femmes ne restaient pas longtemps dans le temple de Vénus , promptement elles trouvaient un homme qui leur faisait rendre hommage à la déesse ; mais les laides, difformes, venaient s’y asseoir pendant des années entières... Y rester peu était un grand point d’honneur pour la femme . et y rester lontemps une humiliation tout aussi sensible à l’époux qu’à la femme.

Eh bien, à Tentah on retrouve des réminiscences des fêtes de Sais, de celles de Bubaste, et aussi quelque chose de l’usage de la ville de Babylone...

Tentah est peut-être la seule ville du monde où la prostitution s’étale en plein air librement et fièrement, où elle fête Vénus sans la moindre vergogne.

Vous allez vous en convaincre... J’arrive à mon esquisse :

Figurez-vous, d’abord, Tentah entourée d’une immense plaine. Tout autour de la ville , à deux lieues à la ronde , sont placées des tentes alignées et formant rues ; cinq ou six cent mille personnes campent là, Grecs, Albanais, Persans, Turcs, Algériens, Abyssiniens, Égyptiens... Les costumes les plus bizarres, les plus gracieux, les plus laids, les plus salement déguenillés, les plus dissemblables, les plus riches , étonnent les regards , et forment , éclairés par ce brillant soleil, un coup d’œil tout simplement féerique.

Mille petites boutiques sont improvisées. Dans les unes se vendent les abayes, les coussins, les écharpes fabriquées en Syrie ; dans d’autres, les riches étoffes et tapis venus de Perse. Tous les produits de l’Orient sont là : l’or, les couleurs les plus vives , étincellent au soleil.

D’un autre côté, se tient le marché aux chameaux, aux dromadaires; plus loin, celui aux chevaux et aux ânes... , et enfin celui aux esclaves.

Le sultan Abdul-Méjid a défendu, par un haaht, la vente des esclaves en Orient... Je ne sais pas si sous Saïd-Pacha on se conformait à cette défense , mais ce que je sais,* c’est que cette année-ci il s’est vendu à Tentah plus de cinq mille esclaves abyssiniens et circassiens.

Voici comment se fait la vente des esclaves. Ces infortunés sont sous des tentes ; lorsqu’un acheteur arrive, le marchand lui présente un esclave, il corn-

mence à lui faire l’éloge de sa force, et, comme preuve , il se met à lui ddnner des grands coups dans le dos, dans la poitrine; il le jette par terre, et le piétine. La victime doit supporter ces douceurs sans se plaindre ; car, s’il se plaint , il est bétonné d’importance, 'l’acheteur parti... Il lésait, et il se tait. Si cet esclave ne convient pas à l’acheteur, même triste cérémonie recommence pour un autre ou pour d’autres.

Une fais que le marchand a prouvé, par tous ces petits moyens-là, combien sa marchandise est bonne et solide, l’acheteur commence, lui, ses expériences pour s’en assurer.

Et cela se passe en 1864, en Égypte , pays que l’on dit et croit civilisé !...

Pour les femmes et les petites filles, l’examen n’est pas du mêmç genre , mais il n’en est pas moins révoltant.

Au milieu de ces tentes, de cette populace, circulent des Européens avec des chapeaux impossibles, casque, champignon, courge, melon, des coufiéhspar dessous, et sur les épaules des burnous blancs pour atténuer la force caniculaire des rayons du soleil.

De graves Turcs égrenant leur chapelet en ayant l’air de réfléchir profondément, et, dans le fait, ne pensant à rien du tout;

Des fellahs, avec leur chemise bleue pour tout costume ;

Des Égyptiens, avec leurs larges pantalons, leurs petites vestes coquettement brodées ;

Des femmes soigneusement voilées, et cachées par l’ampleur de leur grand ferrigié noir, vrai domino : l’incognito leur est assuré , leurs maris même ne sauraient les reconnaître; elles ressemblent toutes à un paquet sans forme et sans grâce ;

Voilà le coup d’œil qu’offrent les alentours, les faubourgs improvisés de Tentah !

Celui qu’offre la ville même est encore plus curieux.

Cette foire dure huit jours. Or, pour ces huit jours, toutes les maisons de la ville de Tentah sont louées à l’avance par toutes les courtisanes égyptiennes ou aimées... Elles louent ces maisons des prix fous. U y a des maisons payées jusqu’à 5,000 fr. pour la semaine.

Elles viennent s’installer là , apportant leurs plus brillants atours.

Un autre usage existe en Égypte, usage qui y attire beaucoup d’autres femmes, courtisanes d’un autre genre. Le voici :

Le saint Saïd-el-Bédouï , très-vénéré par les musulmans comme ayant été un des compagnons de Mahomet , a, en sa qualité de saint, plusieurs privilèges, entre autres celui de rendre les femmes fécondes... Or, toutes les femmes égyptiennes qui désirent avoir des enfants viennent le prier et restent

les huit jours de la foire , car la foire coïncide avec la fête religieuse de Saïd-el-Bédouï , ce qui attire un plus grand concours de monde.

Une femme égyptienne qui fait un vœu, si son mari l’empêche de l’accomplir, a le droit de divorcer. Un bon musulman ne doit jamais s’opposer à la réalisation d’un vœu.

Celles qui veulent venir s’amuser à Tentah pendant ces huit jours disent, dans le courant de l’année : « Je fais vœu d’aller à Tentah. »

Et leurs maris se conforment à leur désir. Comme on le sait, un mari turc ou égyptien n’accompagne jamais sa femme.

Les maris égyptiens dont les femmes veulent aller à Tentah les y envoient ; les riches les font accompagner d’un eunuque ; les moins riches les font escorter par une vieille femme, parente ou domestique; les femmes du peuple y vont eu caravane fort gaiement.

Arrivées dans cette ville, les unes s’installent dans un appartement retenu à l’avance; les autres où elles peuvent, dans le premier petit bouge qu’elles trouvent à louer; les dernières, enfin, logent en plein air, sous des tentes.

A peine installées, elles vont, viennent dans la foule, et toujours, grâce à leurs masques, elles sont sûres de l’incognito le plus complet ; celles qui ont pour gardien un eunuque ou trompent sa surveillance, ou l’envoient se griser avec du racki.

Enfin là elles jouissent de la plus complète liberté, et elles en profitent.

Du reste, le saint est un grand saint, et beaucoup reviennent grosses de leur pèlerinage.

Les huit jours finis, elles se baignent dans un ruisseau qui est près de la ville. Ainsi purifiées, elles rentrent chez elles; leurs maris sont enchantés, et elles aussi.

Saïd-el-Bédouï est le saint vénéré entre tous par les femmes égyptiennes !

Vous vous figurez sans peine la masse d’intrigues que nouent et dénouent ces belles invocatrices du saint 1

Je laisse à votre imagination le soin de vous en es' quisser le tableau .

Maintenant, arrivons aux courtisanes ou aimées, ce. qui est synonyme.

Du reste, comme je le dis plus loin dans mon chapitre sur les cheiks-arianes et magnoûns, les femmes arabes sont persuadées qu’avoir commerce avec un fou est un honneur, un bonheur, et le vrai moyen de faire cesser la stérilité ; aussi les nombreux magnoûns qui se traînent dans tous les coins de Tentah au moment de la foire sont les don Juan, les plus heureux près de ces dames...; ce sont les plus redoutés rivaux des maris, rivaux, il est vrai, à qui les maris musulmans reconnaissent des droits superbes... Cequi se passe entre ces fous et ces femmes, qui sont quelquefois des femmes de pachas, est inima-

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ginable et impossible à dire ! Ou voit ces femmes les entourer, faire un immense rempart autour d’eux, pendant qu’une d’elles s’abandonne aux caresses de ce fou... Jamais impudeur plus grande ne s’est étalée en plein soleil !

Dans ce pays-ci, à chaque pas, à chaque instant, les yeux, les oreilles, sont choqués et scandalisés d’une étrange façon.

Le soir venu, les aimées illuminent, au moyen de lanternes en papier de couleur, le devant de leur porte et leur escalier... Tentah est donc éclairé, ces huit jours-là, de mille feux de couleurs différentes ; il y a des lanternes rouges, d’autres bleues, vertes, jaunes. La foule compacte, riant, beuglant, se querellant, qui circule dans ces rues ainsi éclairées, a l’air de vrais diables sortant de l’enfer pour se livrer à une hideuse saturnale.

Les portes des maisons restent ouvertes à tout venant toute la nuit.

Je vais vous introduire dans une maison seulement, car partout la même représentation se donne. Dans le plus grand appartement , appartement entouré d’un large divan, se tient la principale maîtresse du logis : c’est une belle courtisane, vêtue d’étoffe or et gaze, qui a loué la maison, et a pris, moyennant tant pour les huit jours, de jeunes aimées à son service... Des pipes, du tabac, du café, sont préparés ; elle reçoit ses nombreux visiteurs avec grâce et déférence.

Les Turcs s’accroupissent sur le divan et allument leur chibouque aussi gravement que s’ils étaient en conseil au Divan ; les Levantins, les Européens, vont, viennent dans la chambre.

Des musiciennes s’installent dans ijn coin ; ce sont généralement de vieilles femmes. Leur musique consiste à chanter un air lent et monotone, en frappant sur des espèces de cymbales en cuivres. Ensuite paraissent les fameuses aimées...

Aimées !... Ce nom-là est-il assez poétique et laisset-il un champ assez vaste à l’imagination !... Figurezvous de sveltes et belles jeunes filles aux pieds mignons, à la taille fine, aux hanches cambrées, la bouche entr’ouverte par le sourire de l’ange du mal , les yeux provocateurs, yeux veloutés frangés de longs cils.

Figurez-vous ces sirènes venant prendre devant vous les poses les plus gracieuses, les plus lascives; dansant mieux que Fanny Essler, ou la pauvre Emma Livry, effleurant à peine la terre...

Ce serait charmant, n’est-ce pas?...

Cela répondrait bien à ce nom d’almée...

Malheureusement ce serait de la pure poésie ; or rien n’est plus éloigné de la vérité que la poésie... Dieu me garde de médire de cette muse charmante! Je l’aime, je l’admire... Mais, pour gentille et séduisante qu’elle soit, dans l’histoire elle est tout à fait déplacée ; or je fais de l’histoire. Au risque donc de vous déplaire en dépoétisant à vos yeux ces

aimées filles de l’Égypte , je vais vous dire la vérité toute prosaïque sur ces danseuses.

Voici d’abord le costume qu’elles portent :

Un large pantalon en étoffe de couleur claire ou en gaze , pailleté d’or, lequel pantalon est si long qu’il cache complètement les pieds. On voit donc des jambes qui s’agitent, et les pieds ont l’air d’avoir été coupés; ce n’est rien moins que gracieux !... Le haut du pantalon, trente centimètres à peu près , est en tulle, de façon à ce qu’elles montrent le dessous de la taille. Singulière manière de se décolleter, avouezlel...

Elles ont une toute petite chemise en tulle , et làdessus une veste un peu dans la forme des vestes espagnoles , la coupe gracieuse en moins.

Cette veste laisse leur gorge à découvert, leurs cheveux pendent sur leurs épaules , sont divisés en une multitude de petites tresses; sur ces tresses sont poséesdes pièces de monnaie d’or; elles portent aussi un collier formé de ces pièces et une espèce de diadème.

' Une longue écharpe s’enroule autour de leur corps en dessous des hanches, car elles tiennent à ne laisser couvert que d’un transparent de tulle le bas de la taille.

La musique commence avec son accompagnement de chant... J’ai peut-être encore tort de vous le dire, mais, elle ne charme pas positivement les oreilles.

Deux ou trois aimées, quelquefois une seule à la^ fois , se mettent non pas à danser, car leur danse n’a

jamais été une danse, mais à faire des contorsions plus obscènes que gracieuses et séduisantes.

Expliquer leur danse , ou du moins ce qu’elles appellent ainsi, est, ma foi, difficile.

J’y renonce,..

Pendant la durée de cet exercice, elles s’approchent des spectateurs; la galanterie de ceux-ci consiste à prendre une pièce de monnaie : suivant leur générosité ou leur fortune , elle est en argent ou en or; ils la mouillent avec de la salive et l’appliquent adroitement,sur la joue, sur le front ou sur la poitrine de la danseuse... Les plus jolies, les plus savantes, arrivent à être tatouées de pièces d’or...

Comme dans la même soirée dix ou douze dansent, cela revient fortcherpour les spectateurs, surtout pour ceux qui s’amusent à aller, par curiosité, dans un # grand nombre de maisons. Des pachas, de riches Égyptiens, dépensent ainsi une centaine de livres dans leur soirée.

Cet argent est pour la maîtresse provisoire du logis ; elle ne donne aux autres que le prix convenu, plus un cadeau à celles qui lui ont rapporté beaucoup.

Comme les portes, des maisons sont ouvertes au premier venu, dans une seule maison, surtout dans celle où l’on sait qu’il y a de jolies aimées, il entre dans une seule soirée deux ou trois cents personnes; les uns entrent, les autres sortent.

11 y a une danse qui a une grande célébrité en Égypte, c’est celle appelée danse de l’Abeille,

Ôn peut la voir aussi exécutée par les aimées à Tentah.

Voici en quoi elle consiste :

Une aimée ou deux se mettent à se tortiller, tantôt lentement, tantôt avec mollo furio; elles simulent qu’une abeille s’est introduite sous leur costume et les pique, prétexte pour quitter d’abord leur veste, ensuite leur chemisette, ensuite leur pantalon, et rester à l'état d’Eve avant le péché.

L’art de cette danse consiste dans la grâce, la souplesse, qu’elles mettent, dans la plus grande inconvenance de leurs contorsions, et dans la manière d’arriver à quitter, une à une, toutes les pièces de leur ajustement.

Vous le voyez, il serait difficile de trouver quelque chose de plus contraire aux lois de la pudeur, de la décence, de la morale, que ces fameuses danses égyptiennes.

Comparées aux aimées, nos danseuses de l’Opéra méritent ie prix Montyon.

Notez que je passe sous silence les scènes scandaleuses qui surviennent souvent pendant ces danses..., ce qui a lieu dans ces maisons à trois heures du matin, quand le gros du public est parti, et d’autres danses bien plus obscènes encore.

Les aimées d’un rang inférieur, celles qui logent sous des tentes, dansent ou en plein air ou sous des tentes. Ici les scènes qui se passent sont inimaginables.

C’est la débauche éhontée, s’étalant sans vergogne aucune en public.

Et tout cela a lieu en 1864, en Égypte, pays que l’on dit civilisé.

La fête du saint, ou de Saïd-el-Bédouï, je l’ai dit, attire aussi de nombreux pèlerins : ceux-ci campent près de la mosquée, et passent leur journée en prières et en chants ; ils se mêlent peu au reste de la foule; ils apportent de nombreuses offrandes qui servent à l’entretien et à la construction de la mosquée. Ceux qui ne peuvent faire eux-mêmes ce pèlerinage confient à ceux qui le fout de l’argent pour des dons.

Le huitième jour, a lieu une procession assez curieuse.

On trouve encore à Tentah de belles armes ayant appartenu aux croisés. On sait que près de là saint Louis a perdu une bataille et a été fait prisonnier.

Une quantité d’Arabes s’habillent ce jour-là avec un costume rappelant celui des croisés ; ils prennent ces armes, et l’on simule une petite bataille ôà , il va sans dire, les croisés sont vaincus et les Égyptiens vainqueurs... Ensuite on fait défiler les vaincus en procession dans la ville. Ils sont hués , bafoués par tout le monde.

Le même soir, qui est le dernier de la foire , une autre procession, ou, pour mieux dire, une satumale hideuse, a encore lieu. Cette fois-ci celui qui est

hué et bafoué, c’est un Arabe qui se grime et représente généralement un consul peu sympathique ou un pacha détesté. La police ferme les yeux et laisse faire. Du reste, toute la police de l’Égypte entière ne suffirait pas, on le comprendra sans peine , pour maintenir le bon ordre parmi la foule de sept ou huit cent mille Ames qui se trouve réunie là.

11 est prudent, si l’on est tenté d’aller voir la foire de Tentah, de s’arranger de façon à pouvoir reprendre le chemin de fer du soir, sans cela on est exposé à coucher à la belle étoile.

Il n’y a à Tentah qu’un mauvais hôtel , qui est archjcomble pendant la foire.

Il est même prudent d’y venir muni de provisions, ear elles y manquent fréquemment , et souvent un morceau de pain s’y vend son pesant d’or.

Malgré la curiosité et la nouveauté du spectacle que l’on a sous les yeux, on est pressé de quitter Tentah ; la vermine qu’y apportent et y sèment tous les gens qui y sont entassés vous en chasse bien vite. La quantité de mouches qu’ily a est incompréhensible. On est littéralement dévoré par elles. Tous les fruits, les sucreries, le pain, que vous voyez étalés dans des boutiques, sont complètement recouverts par un millier de mouches. Si l’on vous sert un verre d’eau, une tasse de café, du temps que vous le portez à la bouche dix mouches s’y sont noyées.

A celui qui serait égaré à Tentah, sans gîte pour

la nuit , je recommande d’aller demander une chambre à l’hôpital. 11 trouvera là un lit à peu près propre.

La fête de Tentah a lieu en plein été, au mois de juin. C’est pourquoi cette foire et ses particularités sont peu connues en Europe... Les voyageurs européens viennent en Égypte l’hiver, et non pas l’été ; les négociants européens établis fuient eux-mêmes le pays pendant les mois des fortes chaleurs ; ceux qui y sont retenus souffrent trop de la canicule pour aller se promener à Tentah... Du reste, que leur importe Tentah et sa foire?... Ils ne sont pas en Égypte pour s’amuser, mais pour gagner de l’argent... Je l’ai déjà dit, il est ici des Européens établis depuis vingt ans dans le pays qui ne connaissent rien de l’Égypte, de ses curiosités, de ses particularités, des lois, de la souffrance du peuple... Ils connaissent le taux de la rente, le prix du coton, l’autichambre du vice-roi, et voilà tout.

De nombreuses affaires commerciales se font pendant cette foire, achat et vente de tous les produits de l’Europe et de l’Orient. Les marchés entre l’acheteur et le vendeur sont curieux à voir. Le vendeur demande le double, l’acheteur offre le quart; ils discutent ainsi une heure , souvent en viennent aux

coups. Comme rien n’est moins harmonieux que la langue arabe, qui est. la plus gutturale qui existe, de par le monde, quand deux Arabes se disent des

aménités ils ont toujours l’air de se quereller : jugez ce que ce doit être lorsque vraiment ils se querellent!

Enfin, quand acheteur et vendeur sont d’accord, ils vont chez une espèce de juge qui ratifie le traité , qui sans cela serait nul ; ce fonctionnaire perçoit un droit de deux pour cent sur le prix. C’est un petit impôt que met le gouvernement sur le commerce, et la foire de Tentah lui rend une somme assez ronde.

Tous ces gens quittent Tentah et lèvent leur teille le vendredi suivant, dernier jour de la foire. C’est encore un spectacle assez curieux que de voir ces caravanes avec des chameaux, des dromadaires, des ânes, s’en allant dans tous les sens; ils ont tous des torches allumées, ce qui ajoute au pittoresque du coup d’œil. Il est assez malsain de' se trouver ce jour-là dans le chemin de fer car, arrivé à cette station, il est littéralement pris d’assaut; ils se jettent dans les voitures pêle-mêle , au risque de s’étouffer et d’étouffer les malheureux voyageurs qui s’y trouvent. Ceci me rappelle un accident qui est arrivé cette année. Au moment où le train passait près de Tentah, une caravane venant de la foire avec nombre de torches allumées cheminait tout près des rails. Une masse de voyageurs, dont beaucoup d’Égyptiens, étaient dans le train. La lueur de ces torches les a effrayés; ils ont cru que le feu avait pris aux wagons, et ils ont sauté en bas des voitures, le train lancé à grande vitesse; plusieurs ont été tués, d’autres blessés. Le train a continué tranquille-

it;

ment son chemin, laissant ces malheureux sur la route.

Il y a encore dans l'année deux petites foires à Tentah, mais elles sont loin d’avoir l’importance de celle du mois de juin.

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