ET LES MAGNOUNS (FOUS
Savez-vous quels sont les seuls vrais don Juan, les don Juan irrésistibles, auprès des femmes musulmanes en Égypte? Je vous le donnerais en cent, voire môme en mille, et je gage bien que vous seriez forcé de ' donner votre langue au chat. Je vais donc vous le dire.
Ces don Juan , n’ayant qu’à choisir, ayant pour harem tous les harems , pour femmes toutes les femmes, ne rencontrant point de cruelles, mais au contraire se voyant l’objet de l’agacerie de toutes les femmes, qui se disputent leurs faveurs ; ayant môme le rare privilège de n’avoir point à craindre le courroux vengeur des maris, car les maris sont heureux, enchantés et honorés lorsqu’ils veulent bien les déshonorer, ces bienheureux personnages jouissant des * droits superbes des seigneurs d’autrefois, à qui, comme à eux, on peut chanter :
Ah! vous avez des droits superbes Comme seigneur de ce canton....
(1) Les cheiks nus.
Ce sont... Bien sûr, vous ne devineriez jamais !
Ce sont les fous, les idiots, les maniaques!... des hommes qui se vautrent nus et couverts de vermine dans la rue, ou bien qui s’installent au coin d’une borne et n’en bougent plus, vivant de ce qu’on leur apporte, ayant les jambes racornies, les bras osseux, sales, boueux, le regard terne et hébété; d’autres courant de çà et de là, habillés comme Adam avant le péché, faisant mille folies; d’autres enfin, maniaques, vivant dix ou quinze ans, souvent davantage, accroupis à la même place, au coin d’une rue, sur une borne, ou se faisant enchaîner dans un coin de leur logis , et restant là des années et des années. Ceux-là sont les cheiks -arianes, traduisez cheiks nus, et, en effet, ils sont nus, c'est l’uniforme généralement adopté par les fous musulmans ; et, comme L’on a de grands égards pour eux, on ne les force pas à se vêtir; du reste, la police n’a aucune loi pour punir les attentats à la morale publique dans ce bon pays d’Égypte ; liberté complète quant au costume. Le fellah a sa chemise écourtée, le magnoûn rien du tout... Heureusement pour les yeux des Européens, peu habitués à ce costume-là, que leur couleur noirâtre ou jaune les habille un peu. Rien n’est plus vrai que cela; ce qui le prouve, c’est que, complètement accoutumée à voir souvent des gens nus en Égypte, à Jaffa j’ai été fort choquée de voir un grand gaillard fort blanc de peau se promener à l’état d’Adam. Cela a produit le même effet aux Européens de Jaffa ; ils ont
prié le pacha gouverneur de lui donner l’ordre de mettre au moins une chemise, mais il a répondu qu’il fallait laisser les fous agir à leur guise, sans jamais les contrarier.
De tout temps, les fous, les idiots, les maniaques, enfin tout ce qu’on peut appeler insensés, ont joui de toutes sortes de privilèges, ont été un objet de vénération pour les musulmans. Plusieurs passages du Coran leur en font un devoir sacré; dans plusieurs de leurs lois on trouve la marque de ce respect; dans le livre du droit musulman il est dit qu’on pourra faire une de ces quatre choses aux prisonniers infidèles tombés entre les mains du sultan :
« Les garder pour esclaves,
« Ou leur faire grâce et leur donner pleine liberté, a Les échanger contre des prisonniers musulmans, « Ou leur couper la tête, excepté aux insensés, aux femmes et aux enfants. »
On le voit, le Prophète place les insensés avant les femmes et les enfante!... On appelle en Égypte Magnoûii tous les fous, les idiots... Ils ne sont point enfermés, on les laisse librement circuler, aller où bon leur semble... Ce sont des êtres, disent les 'musulmans , aimés de Dieu, et qui ont le privilège de pouvoir converser avec lui ; ils croient même que ces gens-là ont la faculté de lire dans l’avenir...
On voit une foule de magnoûns au Caire et dans l’intérieur de l’Égypte ; tous ont un genre de folie différent ; il y a des gens qui font, je crois, les fous par
pur métier, et parce qu’ils ont des privilèges superbes, grâce à l’ignorance stupide des femmes musulmanes, qui se figurent qu’avoir commerce avec un idiot est un grand honneur, une chose agréable à Dieu; elles croient que cela doit mettre un terme à la stérilité, celte maladie que redoutent le plus les Orientales, supposant que la femme n’est autre chose ici-bas qu’une machine à fabriquer des enfants 1 Ne pas en avoir est un affreux déshonneur à leurs yeux ; aussi , que ne font-elles pas pour devenir fécondes ! Elles vont à Tentah... et elles se donnent aux magnoûns, a ces êtres sales, immondes, couverts de haillons, qui bavent constamment et qui sont rongés par la vermine...
Elles font cela avec une impudeur qui est vraiment inouïe. Figurez-vous ceci : il y a au Caire, comme dans toutes les villes de l’Orient, des hommes qui , fous ou maniaques, s’installent dans une niche au coin d’une rue, et ne bougent plus de là..» Les femmes du quartier leur apportent à manger, leur donnent du tabac, du café, des vêtements lorsque les leurs tombent en lambeaux ; de plus , comme à leurs yeux ce sont des saints, il n’est sorte d’égards, de prévenances, qu’elles n’aient pour eux. Vous voyez toujours autour de ces êtres une foule de femmes qui les entourent. Lorsque ce bonhomme , par un instinct de la brute, souhaite en posséderune, il n’a qu’à jeter son mouchoir : toutes sont prêtes et jalousent celle qui est choisie... Cet accouplement
monstrueux ée passe en plein air ; les femmes amies de la favorite l’entourent , lui faisant un rempart de leurs corps et de leurs voiles contre les regards des passants... Lapolice ne dit rien, et, ce qui est pire, le mari non plus... Se donner à un magnoûn est chose tout à fait permise à la femme musulmane, et, si un enfant en est le résultat , le mari est doublement enchanté, celà lui promet la bénédiction de Dieu dans sa maison. Dans toutes les foires il y a une masse de ces êtres-là qui se traînent d’un coin dans un autre; toujours quantité de femmes les entourent et sollicitent leurs faveurs!... Et cela en public sans la moindre vergogne. 1
Si un magnoûn entre dans une maison turque . ou arabe, on le reçoit comme le bien venu , un saint qui apporte le bonheur, la protection du ciel. S’il lui prend la fantaisie de se permettre toutes sortes de choses avec les femmes du pacha, ni les eunuques, ni le pacha, n’y mettront obstacle : bien au contraire.
Ceci paraît par trop invraisemblable, n’est-ce pas? et pourtant c’est l’exacte vérité... le mari lui prêterait main- forte si par hasard la femme refusait.
Parmi les fous ou magnoûns, les cheiks -arianes sont ceux qui occupent le premier rang dans l’ordre hiérarchique. Au Caire on trouve cinq ou six de ces personnages-là; ce sont de vrais personnages pour les musulmans, qui les entourent d’un respect, d’une vénération, extraordinaires. J’ai été voir, par curiosité, deux cheiks-arianes , ayant bien soin de me faire ac-
eompagner par mon domestique et par trois messieurs, cary aller seule serait une grande imprudence pour une femme européenne qui ne partage pas le moins du monde la sotte superstition des femmes musulmanes.
Le premier auquel nous avons rendu visite habite au vieux Caire, dans une salle basse au rez-dechaussée d’une grande maisoù. Un grand gaillard d’Arabe, qui avec son teint bistré, ses yeux luisants, ses cheveux teints en rouge , un sale carré d’étoffe rouge dans lequel il se drape majestueusement, a assez l’air d’un fils de Satan, nous a introduits près du cheik. Il est nu, couché sur un divan, une chaîne • fort grosse s’enroule autour de son corps et est retenue à un anneau planté dans le mur, une autre plus petite s'enroule autour de son cou et va s’accrocher au môme anneau, une mauvaise couverture est jetée sur lui et dissimule assez mal sa nudité.
Il nous a reçus par un grognement semblable à celui que pousse la panthère dérangée subitement dans sa tanière. Celui-là a la réputation de s'entretenir avec Dieu et de pouvoir ainsi prédire l’avenir. Chacun de nous l’a fait questionner par mon domestique, qui est Arabe et parle français ; ses réponses étaient, comme de raison, complètement absurdes.
C’est un homme d'environ quarante-cinq ans ; il paraît qu’il y a vingt ans qu’il est sur ce môme divan, faisant le métier de devin et celui de féconder les femmes- stériles. Du temps que nous étions là, trois
femmes arabes fort bien mises sont entrées , elles sont venues baiser ses mains dégoûtantes de saleté. Le cheik nous a fait dire de nous éloigner, que pour aujourd’hui il n’avait plus rien à nous dire, mais que si nous voulions revenir le lendemain il s’entretiendrait avec Dieu pendant la nuit, et qu’il nous dirait une foule de belles choses. Nous avions assez comme ça des prédictions et de la vue de ce vieux fou ou de ce comédien, car rien ne m’ôtera de la pensée que ces braves gens exploitent la crédulité des musulmans, et grâce à cette comédie trouvent moyen de se faire nourrir, loger, choyer, et n’ont pas même besoin d’acheter des femmes pour avoir un harem riche et varié. Nous avons donné un louis à son introducteur, et nous l’avons laissé dire à ses belles musulmanes ce*que Dieu ou le diable lui inspirait.
Nous sommes allés voir celui qui est dans le village de lloudah. Ici on nous a fait entrer dans une petite allée bordée de huttes en boue habitées par des fellahs ; les enfants ont couru après nous en nous criant : Batchiche ! les femmes se sont mises curieusement sur la porte de leur tanière , deux ou trois m’ont fait signe d’entrer chez elles, mais, vrai, je n’en ai pas eu le courage : Dieu sait la saleté de toute espèce qui se trouve réunie dans ce carré de cinq ou six mètres de circonférence qui forme une maison de fellah, et où ils fout la cuisine en allumant de la bouse de vache dans un coin ou au milieu , où ils couchent pôle-mêle dix ou douze, sans compter un
âne ou deux ! Enfin nous avons aperçu une cabane dont la porte était ornée d’un tapis mis en guise de rideau, on nous a dit que c’était là la demeure de l’illustre cheik-ariane.
Un des messieurs qui étaient avec moi a soulevé la portière, mais bien vite il l’a laissée retomber. « Il y a des femmes, m’a-t-il dit, je n’ose pas entrer. » Mais l’une d’elles, enveloppée dans un grand voile blanc, avec des pantalons couleur canari, est sortie et nous a fait signe à tous que nous pouvions entrer. Elle a soulevé le rideau pour nous livrer passage, et alors nous nous sommes trouvés dans un bouge sombre, où une odeur infecte nous prenait à la gorge. On lui a demandé où était le cheik, elle nous a désigné un coin de la hutte, d’où partait un tintement de tambour de basque peu harmonieux Un de ces messieurs a allumé une allumette, et nous avons aperçu, pelotonné dans le coin d’un affreux divan, un être tourné du côté de la muraille, frappant sur son tambour de basque.
« Le voilà, a dit la femme, il demande à Dieu de lui donner l’inspiration. » Et comme nous avons voulu nous approcher, elle nous a priés de n’en rien faire, dans la crainte que notre respiration de souillât l’élu de Dieu. « Venez demain matin, nous'a-t-elle dit, alors il aura bien prié, et il vous dira ce que Dieu lui aura communiqué. » Nous avons bien juré en nous-mêmes que nous n’affronterions pas une seconde fois cette saleté et ce spectacle écœurant; nous avons donné
une pièce de monnaie à la femme et nous sommes ressortis. Dans l’allée, une vieille femme nous a arrêtés au passage, elle nous a fait comprendre, par des gestes passablement inconvenants, que c’était elle qui avait eu l’honneur insigne de donner le jour au cheik et de l’allaiter. Nous lui avons donné quelques piastres pour la féliciter et nous débarrasser d’elle.
11 nous est resté de ces deux visites une assez triste opinion de ces gens que les musulmans appellent des saints.
Dans le village de Tell-el-Kébir, il y a aussi un de ces magnoûns. Il est couché au pied d’un arbre, dans le sable; on ne se souvient pas de l’avoir jamais vu se relever ni se promener; il est toujours là depuis quinze ans, dans un état complet d’immobilité. A côté de lui est un monceau de chiffons ; lorsque les haillons dont il se couvre tombent en loques, les bonnes femmes de Tell-el-Kébir lui en apportent d’autres, et les vieux restent là près de lui; les passants ont le droit d’en prendre de tout petits morceaux, pour conserver en guise de reliques. Cet homme-là n’a plus rien d'humain, ni sur sa figure ni dans son corps, avec ses yeux toujours couverts de mouches qu’il ne prend pas la peine de chasser, ses grosses lèvres pendantes couvertes d’écume et de mouches, ses longs cheveux rouges qui ressemblent à une salle filasse, ses jambes grosses comme une canne, l’os seul recouvert d’une peau calleuse reste; elles sont toutes tournées, comme celles de feu Scarron, le pré-
décesseur de Louis XIV dans les bonnes grâces de madame de Maintenon.
Eh bien, tel qu’il est, cet être est un objet de vénération pour les [Arabes de Tell-el-Kébir, et- surtout pour les fellahines; il n’a qu’à choisir parmi elles toutes, et c’est cet être qui a la faculté, le droit, la possibilité de rendre les maris de Tell-el-Kébir ce que les hommes redoutent tant d’être.
Et l’on dit les musulmans si jaloux! Vraiment, cet usage, cette superstition, est incompréhensible, et il faut pourtant qu’elle soit profondément enracinée dans l’esprit des femmes musulmanes pour les faire passer sur le dégoût que devraient leur inspirer ces êtres-là.