LE CAIRE EN
On pourrait comparer les villes de l’Orient à ces vieilles coquettes surannées qui se peignent avec art et patience : de loin , elles font un certain effet , on est tenté de se dire : La belle femme! Mais si l’on approche d’elles , quelle désillusion , grand Dieul... Ces noirs sourcils si bien arqués le sont par un pinceau habile, l’éclat du regard est l’effet du kholl, la fraîcheur du teint a été préparée dans le laboratoire d’un parfumeur. Sous tous ces trompe-l’œil les rides accusatrices apparaissent; on dirait une vieille ruine badigeonnée à neuf, mais qui, pour en être plus ridicule, n’en est pas plus jolie ! On se dit ; Pourquoi ne suisse pas resté à distance?
Eh bien, de loin, les villes de l’Orient paraissent charmantes, coquettes et jolies au possible, avec leurs blancs minarets, dont les flèGhes s’élèvent fières et élancées dans les nues ; leurs maisons à la mauresque, avec leurs moucharabièhs finement découpés; de çà de là, des bouquets de sycomores ou de palmiers ; tout cela fait, je le répète, un effet charmant; mais si l’on approche, si l’on entre dans la ville, une
odeur nauséabonde vous saisit à la gorge, une saleté révoltante blesse et étonne le regard; ces maisons qui de loin paraissaient si jolies, elles sont poudreuses, elles tombent en ruine; ces balcons si artistement ciselés, des poutres en bois apparentes les soutiennent; les rues, tortueuses, sont remplies d’immondices ; des chiens galeux sont couchés à travers : que vous passiez à cheval, à âne ou à pied, ils ne se dérangent pas davantage ; c’est à vous de vous déranger, car il faut vous garder de leur faire du mal, les musulmans vous feraient un mauvais parti. Chose curieuse, pour un musulman le chien est une bête impure; si un chien le touche, il ne peut plus faire ses prières avant de s’être purifié ; jamais on ne voit un musulman caresser un chien, et pourtant ils les laissent en paix, leur donnent à manger; s’ils voient quelqu’un les battre, ils Se fâchent très-fort... Est-ce parce que ces chiens errants dans leur ville sont les seuls balayeurs de rues qu’ils aient?...
Peut-être.
Le Caire vu de loin, du sommet, par exemple, du mont Moqattan ou de la plate-forme de la forteresse, offre un coup d’œil ravissant; on voit au loin les pyramides , le désert de Sahara , qui s’étend à perte de vue; le Nil, ruban d’un bleu argenté qui serpente; l’île verdoyante de Roudah , qui s’élève au milieu ; plus de mille mosquées , disséminées de par la ville, se montrent blanches et coquettes * perdues
dans le fond bleu <Ju ciel ; leurs flèches aux ciselures élégantes, les beaux sycomores de la place de i’Esbékyèh, ceux de la promenade de Choubrah, coupent la monotonie de cet amas de maisons grises par une jolie verdure : c’est original, c’est coquet.
Mais le Caire , vu du Caire , c’est autre chose I II se compose d’abord de la fameuse place de l’Esbékyèh. Cette place, grande, plantée de superbes sycomores, avec des masses de rosiers et de lauriers-rôses, serait fort belle si elle ne servait pas de water-closet aux Arabes. C’est waiment une chose inconcevable que l’incurie de ce gouvernement qui ne sait pas même prendre une mesure d’assainissement public, qui ignore que si la propreté est la principale beauté des femmes, c’est aussi celle des villes. Donc cette place, qui serait une promenade charmante, est un foyer d’infection !
Autour de l’Esbékyèh sont groupés les principaux hôtels du Caire : le grand hôtel Anglais, l’hôtel d’Orient, le charmant hôtel Boyal, qui est celui où l’on rencontre le plus de confort et où l’on trouve la meilleure cuisine.
Il y a aussi beaucoup de maisons cophtes, mais aucunes ne sont remarquables ni par leur style ni par leurs proportions.
L’Esbékyèh, le soir, retentit de la joyeuse mais pas toujours harmonieuse musique des cafés chantants.... Ces cafés et le mauvais petit théâtre en planches que possède le Caire se trouvent dans l’allée
ombrée de l’Esbékyèh, ce qui fait que, malgré les quelques lanternes qui éclairent ces établissements, cette immense place, plantée d’arbres au milieu et bordée de maisons tout autour , est d’un sombre effrayant... Lorsque le clair de lune fait relâche, c’est un vrai puits ; on ne peut y faire vingt pas sans se butter contre un arbre, tomber dans un trou, sur un tas de décombres... Il faut se résigner à se promener un fanal à la main... Comme c’est amusant de promener sa lanterne!...
Ou bien il faut renoncer à sortir... Du reste, si dans le jour il fait chaud, dès le soleil couché un brouillard très-froid enveloppe le Caire comme d’un immense linceul... Aussi, on vient ici généralement pour guérir une bronchite ou une maladie de poitrine, et l’on prend un rhume, une seconde bronchite et du rhumatisme... En Russie il n’y a pas la moitié Autant de douleurs rhumatismales qu’en Égypte!
Ceux, du reste, qui veulent sortir le soir n’ont guère que la ressource de l’Esbékyèh , car les rues du Caire sont impraticables la nuit; à huit heures l’Arabe est clos chez lui, les rues sont désertes... L’autre jour, pourtant , j’y ai fait, de dix heures à minuit, une promenade charmante; j’ai été avec deux amis parcourir toutes les rues du Caire : nous étions dans une voiture découverte; quatre sahïs portant des torches allumées couraient devant notre voiture; les chiens hurlaient, furieux d’être troublés dans leur sommeil... Ces rues sinueuses et étroites, avec ces
masures qui ont toujours l’air prêtes à s’écrouler, les quelques Arabes ou Bédouins, avec leurs blancs manteaux, leur figure brunie, que nous rencontrions, tout cela avait un petit air fantasmagorique assez original!...
Au bruit de la musique des cafés chantants se mêlent souvent des détonations d’armes à feu , car on s’assassine assez fréquemment sur cette bonne place... Dans tous ces cafés il y a des roulettes, roulettes où se rassemblent tous les scélérats du pays, et Dieu seul connaît leur nombre... Là ils jouent, se querellent; le tout finit par un coup de couteau ou un coup de revolver... La police s’émeut peu; les Européens disent : a Un Grec ou un Italien de moins; petite perte!... »
Il n’y a guère, en effet, que les Grecs et les Italiens qui se livrent à cet agréable exercice du couteau et du revolver en Égypte; ordinairement ils se tuent entre eux ; pourtant , quelquefois des étrangers sont leurs victimes... Ces roulettes sont tenues généralement par une petite assooiation de voleurs, et pire encore!... Si un étranger s’amuse à aller y jouer, s’il perd, il n’a rien à craindre; mais, s’il gagne, il est sûr qu’un des actionnaires l’attend à la sortie et le tue, reprenant ensuite l’argent qu’il a sur lui.
Cet été je suis restée trois mois au Caire : on a bien assassiné six ou sept personnes pendant ce temps-là... Un jour, je me promenais au bras d’un Parisien, devant un de ces cafés, pour prendre un peu d’air, car
la chaleur était accablante. Toyt à coup nous entendons un cri rauque... « On assassine un homme, »
' dis-je à. ce monsieur. A l’instant dix ou douze Grecs, le couteau-poignard à la main, passent près de nous en courant : ils avaient reconnu le cri d’appel d’un des leurs. Trois sont restés sur le carreau ce soirlà... Depuis, je n’ai plus été tentée de sortir le soir...
Plus tard, j’y ai passé encore quatre mois. Cinq ou six fois j’ai entendu de ma chambre des coups de revolver tirés sur l’Esbékyèh , presque sous mes croisées,» et on m’a parlé de cinq ou six assassinats... Notez que c’est si fréquent ici que l’on n’y fait pas attention, et que beaucoup ne sont pas connus... Du reste, une justice à rendre aux Européens habitant le Caire et Alexandrie, c’est qu’ils ont une grande prudence : s’ils entendent crier au voleur ou à l’assassin, ils se gardent bien d’aller porter secours, ils s’esquivent du côté opposé; si devant eux on tue un homme, le meurtrier peut s’en aller fort tranquillement, il n’a pas à craindre que personne mette la main sur lui. . Ainsi, au înois de juin, à onze heures du matin, sur la place des Consuls, à Alexandrie, un Italien se promenait sur le trottoir du côté du consulat de France; arrivé devant M. Magrinile libraire, il est attaqué subitement par deux autres Italiens : un lui a donné un coup de poignard dans le ventre, l’autre lui a enfoncé le sien dans le dos; le malheureux tomba mortellement blessé... Il y avait là une masse de monde,... pas un homme n’a eu le courage
r . Co; ' .
d’essayer d’arrêter ces deux brigands ; iis s’en sont allés sans presser le pas, tout comme s’ils ne venaient pas de commettre un horrible crime... J’étais indignée : « Comment donc, ai-je dit à des messieurs qui étaient là à deux pas de l’endroit où s’était commis le meurtre, comment donc n’avez-vous pas arrêté ces assassins?
— Pas si bête! m’oilt-ils répondu : ces gens-là sont une bande; si nous avions aidé à arrêter deux des leurs , les autres , pour les venger, nous assassineraient, nous aussi... Nous aimons mieux ne pas nous en mêler et les laisser se tuer entre eux !... »
Comprend-on une chose pareille?...- Et pourtant c’est le raisonnement de tout le monde ici... Et c’est ce quifaitque les assassinats sont si fréquents... Mais les cavas? me dira-t-on... Les cavas sont généralement de bons enfants, mais le courage est la moindre de leur qualité... S’ils voient ou entendent que l’on se tue quelque part , bien vite ils courent, mais très-vite, d’un autre côté, en poussant, par exemple, de grands cris, et en faisant beaucoup d’embarras.
Ce serait ma foi bien le cas de remettre en vigueur une loi que les premiers législateurs avaient établie en Égypte... Elle punissait comme le voleur lui-même celui ou ceux qui auraient pu empêcher le vol et qui ne l’avaient pas fait, et elle punissait de mort celui qui n'avait pas prêté aide et secours à tout homme menacé, et qui n’avait pas arrêté le meurtrier... Cette
solidarité devait empêcher bien des vols, bien des crimes!... * -
Et vraiment, ici, une loi seule et la peine de solidarité pourraient forcer ces messieurs à prêter mainforte à la victime et à arrêter le coupable.
L’autre année, un monsieur, un négociant, se promenait entre neuf et dix heures sur la place des Consuls, à Alexandrie, lorsque deux individus se jettent surjuietlui donnent deux coups de couteaujil tombe sinon mortellement, du moins grièvement blessé. Les deux hommes le regardent alors, et lui disent... « Ah ! mille pardons , Monsieur, nous nous sommes trompés !.. » Et ils s’éloignent : c’était un autre qu’ils voulaient tuer...
Voilà une méprise désagréable pour celui qui en est l’objet !...
Du reste, c’est assez curieux ! un beau jour on vous montre un homme en vous disant : « Voilà le plus grand assassin de toute l’Égypte!
— Gomment diable le laisse-t-on en liberté ? demande-tron. ♦
— On se garderait bien de l’arrêter, il est toujours 'j armé jusqu’aux dents 1 » vous répond-on.
Le soir, l’Esbékyèh offre un coup d’œil amusant; on y voit défder une nuée de petits bourriquets , ces bonnes petites bêtes dp bon Dieu ; les uns traînent de petites charrettes, les autres portent des fagots d’herbe, des charges de pierre ; les autres, recouverts d’un beau tapis rouge, d’une selle ornée de glands,
de galons d’or, portent un grave Égyptien, un effendi, voire môme un pacha : ceux-ci même ne dédaignent pas cette monture. Du reste , il y a une espèce d’âne ici qui est très-belle : blanc, haut de taille, infatigable; il coûte jusqu’à 2,000 ou 3,000 francs.
Les Européens , les étrangers , adoptent aussi ce moyen de locomotion, et l’on voit à chaque instant passer une joyeuse caravane. Les dames ont de petites selles à fourche ; les âniers courent après et donnent de grands coups aux ânes ; môme , pour les faire aller plus vite, ils leur enfoncent un morceau de bois pointu dans la chair. Ces pauvres petites bôtes sont couvertes de plaies ; les mouches s’y acharnent, cela fait pitié à voir...
On ne peut aller nulle part au Caire sans passer sur l’Esbékyèh; aussi la place a-t-elle une animation extraordinaire : les voitures s’y succèdent. Môme les voitures de louages sont très-belles ici; seulement, elles coûtent horriblement cher ; la moindre course, serait^elle d’un quart d’heure, coûte 10 francs. Pour peu que vous la gardiez deux ou trois heures, c’est 25 francs.
Des chameaux, des dromadaires, défilent aussi d’uu pas grave et lourd. Ils sont chargés souvent de grands diables de morceaux de bois , et si vous marchez distrait ou l’esprit préoccupé, le regard dans le vague, paff ! vous vous heuitez à eux, et vous vous fracturez la tête.
La plus belle rue du Caire est la rue du Mousky ;
c’est la rue de la Paix de Paris. Elle offre un coup d’œil assez pittoresque. Ou la dit grande , mais elle ne l’est que par comparaison, et, vraiment, y circuler n’est pas chose facile : elle est encombrée de riches équipages, de chameaux portant des maisons entières sur leur dos, de bourricots , de chevaux, de sahïs avec leurs jambes nues, leurs vestes rouge et or, leurs larges manches jointes derrière leur dos, un grand bâton à la main , courant devant les voitures ou les chevaux , criant gai’e à tue-tête , et distribuant des coups de bâton de droite et de gauche. Quel métier que d’être sahïs ! Dire que l’on fait courir ces pauvres hommes de façon à suivre des chevaux lancés au grand galop, et cela , des deux , trois et quatre heures. C’est affreux!
Les beys et les pachas affectionnent la rue du Mousky. Ils viennent y magasiner; ils s’installent chez les marchands, fument, prennent du café. Les pachas, les plus fiers avec les gens qui les valent ou même bien au-dessus d’eux, sont toujours amis intimes de leur tailleur, de leur cordonnier, de leur perruquier ; ils sont aussi au mieux avec leurs domestiques.
Le Mousky offre donc un coup d’œil pittoresque sans égal. La moitié de la rue est couverte avec une mauvaise natte , toutes sortes de vieux chiffons enfin ; des cordes vont d’une maison à l’autre : c’est là que les femmes turques font sécher leurs lessives; ce linge vous dégoutte dessus; si vous passez à cheval,
il vient même caresser désagréablement votre tête... Mais en Orient cela est un vrai détail : il faut bien s’habituer à des choses moins propres et plus ennuyeuses encore. La saleté, en Égypte, s’étale sans la moindre vergogne. Tous ces bons Égyptiens portent sur eux un nombre incalculable d’insectes : cela n’a pas l’air de les gêner du tout. Ils se garderaient de les tuer; tout au plus ils les prendront délicatement de peur de les blesser, et les jetteront par terre.
Se promener dans les innombrables petites rues du Caire est assez amusant ; mais Dieu sait tout ce qu’on y ramasse.
Il y a de ces rues si étroites que c’est au plus si un âne peut y passer ; si vous vous croisez avec lui , il vous faut vous écraser contre le mur pour lui livrer passage.
Ce qu’il y a de réellement joli au Caire , ce sont les fontaines ; il y en a qui sont d’un goût, d’un travail exquis.
Il y a encore de fort belles mosquées. On en compte plus de quatre cents grandes et une centaine de petites. Celle d’Amrou, qui date de Pan 620 de Jésus- Christ , est très-belle. Cette mosquée , de pur style arabe, offre l’aspect d’un vaste cloître; une galerie à plusieurs rangs de colonnes l’entoure; le milieu est un ciel ouvert. La fontaine qui sert aux ablutions est d’une richesse, d’une élégance de travail remarquable. Du reste, ces mosquées ayant le ciel pour voûte inspirent un profond recueillement. Où peut-
on être .mieux pour prier Dieu qu’en face du ciel ?
La mosquée du sultan Kalâoum-Sep-el-Dyn est aussi un très-beau monument. Ce sultan était, assurent les Arabes, un savant docteur, qui avait le don miraculeux de guérir tous les malades qui l’approchaient. Aussi, quoiqu’il soit mort en 1292, les Arabes malades vont encore dans cette mosquée ; ils se font donner un des manteaux de ce sultan, une ceinture qui lui a appartenu : ils se recouvrent un instant de l’un et l’autre, et aussitôt, à ce qu’ils assurent, ils sont guéris. Il y a aussi dans cette mosquée plusieurs plaques de marbre qui ont des vertus miraculeuses. Sur l’üne, ceux qui ont la jaunisse passent la langue et la jaunisse disparait.
Sur une autre , les femmes qui désirent avoir des enfants viennent presser un citron ; elles en sucent le suc... et elles sont grosses... toujours à ce que disent les Arabes.
Une autre plaque en marbre rouge, frottée par une pierre mystérieuse, rend rouges quelques gouttes d’eau dont on a mouillé la plaque... Cette eau, bue par les phthisiques, les guérit radicalement.
Dans le vieux Caire, est une grande mosquée où sont les jeunes étudiants arabes, ceux qui se destinent à devenir imans. Il est assez difficile de visiter cellelà. Ces jeunes néophytes sont passablement exaltés et peu tolérants. Si un Français veut y pénétrer, ils l’appellent chien , et sont tout disposés à le jeter à la porte d’une façon peu parlementaire. Moi, j’y Suis
entrée avec deux cavahs , et, malgré cela , ces jeunes musulmans m’ont tiré la langue, m’ont fait une foule de grimaces et dit maintes sottises en arabe.
Du reste , il y a peu d’Européens au Caire, et dans certain quartier un étranger ne court aucun risque sérieux, il est vrai^ mais il peut être insulté.
Le château qui domine le Caire , que l’on nomme la citadelle, qui a été bâti sur l’emplacement de ce fameux château des montagnes dont parlent les légendes arabes, n’est pas précisément beau comme architecture, mais la vue dont on y jouit est merveilleusement belle... Méhémet-Ali y a fait construire une mosquée en albâtre qui est ravissante d’élégance et de coquetterie. C’est dans cette mosquée que se trouve le tombeau du grand pacha. Il repose sur un grand lit à baldaquin qui a de riches tentures. Il est couché et recouvert de sable du désert.
Les bazars occupent un grand espace de la ville; on le sait, ce sont de petites rues eouvertes, bordées d’étroites boutiques ; le marchand se tient là accroupi, fumant gravement son narguillé; il reçoit, du reste, l’acheteur avec une parfaite courtoisie. Son premier soin est de lui offrir du café, une cigarette; il faut se garder bien de refuser : je l’ai dit, le café est le pain et le sel de certains peuples.
Le bazar est un lieu, de promenade, de réunion, aussi la foule y est compacte ; les uns y viennent magasiner, montés sur un âne ou sur un cheval , ce qui rend la promenade encore moins facile.
Il n’y a pas moins de onze cent quarante cafés au Caire. Les musulmans viennent y causer et aussi dormir là; ceux qui ne sont pas occupés y passent leur vie. Il y a des conteurs d’histoires à chacun de ces cafés, lis content des contes à dormir debout, des fables que les enfants trouveraient par trop naïves ; malgré cela, ces bons musulmans les écoutent avec attention, et ça a l’air de les amuser beaucoup...
Il y a bon nombre de bains. Une justice à rendre à l’Arabe, c’est qu’il se lave constamment, ce qui, du reste, ne l’empêche pas d’être fort sale...
Je conseille peu aux Européens d’aller à ces bains ; d’âbord ils sont sales, et puis... ce n’est pas prudent... ils pourraient y faire une triste expérience des goûts orientaux !...
Choubrah est une allée plantée de sycomores qui longe le Nil; c’est la promenade des gens ayant équipage. Rien de curieux comme de voir dans cette allée de sycomores bibliques des élégantes voitures européennes. On se sent là dans la terre primitive, la civilisation européenne y jure. Voyez-vous à côté d’une file de chameaux conduits par un Bédouin ou par un fellah avec sa grande chemise bleue , passer une élégante calèche !...
A côté d’un bourricot sur lequel est juché un fellah filant tout en cheminant , passer un cavalier avec le paletot classique et le tuyau de poêle !...
J’ai séjourné un hiver et un été en Égypte, voulant savoir ce que c’est qu’un été et ce que c’est qu’un
hiver dans cette contrée. Eh bien , l’été est insupportable au Caire, surtout quand le khamsin souffle: on se croirait dans le.fin fond des régions infernales... Et puis, les bêtes y pullulent. Dire que du temps de Joseph les Égyptiens n’avaient que sept plaies et qu’ils se désolaient 1 Hélas ! à présent , ils en ont plus de cent!...
Ils ont les Levantins, Les Arméniens, ayant pour général en chef Nubar-Pacha ; les Européens , les pachas , les scorpions , les tarentules , cinq catégories de serpents à morsures mortelles; les moustiques, les mouches, les puces et autres insectes; ils ont... Dieu sait les plaies qu’ils ont encore 1
J'ai trouvé dans ma chambre, l’été passé, des scorpions en masse, et jusque dans mon lit. Un jour, un serpent s’était gracieusement pelotonné juste au milieu; des tarentules, j’en trouvais à chaque instant; les chauves-souris entraient par centaines ; les rats mangeaient mes bas et mes souliers pendant mon sommeil. Eh bien, on finit par s’habituer à tout cela : on considère la morsure de ces bêtes comme une chance de mort de plus, et voilà tout... On visite avec soin son lit, on fourre son moustiquaire en tulle bien soigneusement sous son matelas, et, préservé par ce mur de tulle, on dort tranquillement en disant : Allah qérim (Dieu est grand). En Orient, on finit par prendre un peu du fatalisme des Orientaux.
Un chemin de fer relie Alexandrie et le Caire, puis se prolonge jusqu’à Suez.
Un chemin de fer, en Égypte !... la vapeur civilisatrice venant sillonner son désert, c’est un grand pas de fait vers le progrès, j’en conviens.
La vapeur remplaçant le chameau et le bourricot , c’est superbe !
Mais, vraiment, il arrive que ce chemin de fer va parfois avec une lenteur égale à celle du chameau.
L’esprit indolent, imprévoyant , des Arabes et des Turcs rend ce chemin de fer d’une inexactitude, d’une irrégularité incroyables.
D’abord, l’heure du départ est loin d’être fixée; il suffit, pour la retarder d’une heure ou deux, qu’un pacha, un bey, fasse prévenir qu’il doit partir : nécessairement on l’attend... Il ne se presse pas, il sait qu’on l’attend, et les voyageurs restent deux heures à s’ennuyer à la gare, pour le bon plaisir dudit pa- ' cha... Jusqu’au dernier moment on délivre des billets, de sorte qu’il grimpe des gens dans les voitures, alors que déjà le train est en mouvement, au grand risque de se casser le cou.
Si un harem va d’Alexandrie au Caire, ou vice versa , vous êtes sûr que vous avez alors trois ou quatre heures de retard... On vous enferme dans la salle d’attente ; les eunuques arrivent avec leur air fier et triomphant, leur énorme bâton à la main, bâton dont ils distribuent des coups à droite et à gauche pour faire faire place ; le harem s’avance, la principale femme ou favorite est soutenue par des-
sous les coudes par deux eunuques ; elles s’installent dans les voitures, ferment les stores, et là elles boivent, mangent du riz, de la viande, jettent les os, les pelures, les restes par terre, s’essuient les mains aux coussins... L’ail, l’oignon, figurent toujours dans leurs repas; aussi les voitures ne sont ni propres ni parfumées quand elles sortent de là; et comme nettoyer, essuyer, balayer, est une chose complètement inconnue en Égypte, elles restent dans cet état.
On se trouve avec des Grecs , des Italiens , qui ne sont pas précisément la fleur des pois de l’Italie et de la Grèce; des Égyptiens, qui quittent leurs souliers, charment leurs loisirs en se grattant les pieds, ce qui est très-bien porté ici. . Ils n’aiment pas descendre au buffet de Kafrer-za-yat , qui est pourtant très-bon : ils redoutent qu’on leur fasse manger, dissimulé sous une sauce quelconque, du porc..., cet animal honni des fils de Mahomet...; ils ont tous des vivres pliés dans leur mouchoir de poche ou placés dans un petit panier...; ils mangent avec leurs doigts, jettent les os par la portière, de façon à ce qu’ils vous effleurent la figure, c’est encore reçu chez eux; ensuite ils s’essuient, comme ces dames, les mains aux coussins...
11 y a au plus six ou sept heures pour aller d’Alexandrie au Caire, le train spécial du vice-roi ne met que trois heures,... eh bien, il arrive fréquemment que l’on part d’Alexandrie à quatre heures et que l’on n’arrive qu’à trois ou quatre heures du matin au Caire...
Dlgilized by GoogI
Ce qui est drôle, c’est qu’ici, où les musulmans exigent que l’on ait mille soins, mille attentions pour que les femmes soient seules et tranquilles dans les chemins de fer, il est impossible d’obtenir une voiture pour les Européennes voyageant seules, comme cela existe en Europe, et les employés se font un malin plaisir de faire monter des messieurs en masse, s’ils voient une dame ou des dames seules. Les Turcs eux-mêmes, eux qui ont un harem, sont les premiers à vouloir monter dans les wagons où ils voient des dames seules... Ainsi, l’été passé, je revenais de l’isthme de Suez, ud de ces messieurs m’avait accompagnée jusqu’à Kafreivza-yat. Arrivés là, lui prenait le train du Caire, moi celui d’Alexandrie ; je remontai dans ma voiture, et je priai le conducteur de ne pas laisser entrer des messieurs ; comine j’accompagnai ma demande de dix francs, il me le promit et ferma la portière à clef... A ce moment arrive un monsieur, l’air fier et hautain, sans doute à cause des broderies qu’il avait aux manches de sa redingote turque et à son collet.
a Ouvrez 1 » dit- il au conducteur d'un air superbe !...
— Son Excellence a un compartiment libre là à côté; madame désire rester seule, lui dit celui-ci.
— Ouvrez, vous dis-je...
— Mais, Son Excellence... voulut continuer le conducteur.
— Ouvrez, ou je vous fais donner cinquante coups de courbaehe. »
Le conducteur s’empressa d’ouvrir.
Je pris alors la parole, et, m'adressant au conducteur, je lui dis :
« Veuillez dire à monsieur, de ma part, que je désire rester seule; que, s’il ne descend pas, moi-môme je quitterai le wagon, et que je compte sur sa politesse pour ne pas me forcer à descendre d’une voiture où j’étais installée avant lui. »
Le conducteur s’acquitta de ma commission. Mais ce monsieur ne répondit rien, s’assit en face de moi, quitta ses souliers, croisa ses jambes, et alluma sa cigarette.
Je pris mon sac, mon ombrelle, je descendis de cette voiture, et je montai dans l’autre. A la station d’après, cet aimable et joli personnage quitta sa place, et vint pour monter dans mon wagon. Pour le coup, mon exaspération fut au comble. Je me mis à ma portière mon ombrelle à la main, et je le menaçai de lui casser la tête avec, s’il persistait à entrer^ J’aurais eu quelque peine, car sa tête paraissait pas mal dure.
Il comprit mon désir de rester seule exprimé de cette façon, et.il se retira.
Le conducteur m’apprit que c’était le wéqil d’une province, ...-Bey, le même qui a apporté la dépêche à Ismaïl qui le faisait vice-roi, et qui est devenu bey par trahison.
Vrai, je me dis que Son Altesse ferait bien mieux d’envoyer ce monsieur-là à l’école que de le nommer wéqil n’importe où...
Donc, en Égypte pas la moindre voiture réservée aux dames... C’est d’autant plus ennuyeux qu’une foule de gens montent sans billet, donnant un batchik au conducteur; ces gens-là montent un peu partout... Du reste, la moitié des gens des troisièmes, des secondes, vont aux premières... On n'y fait pas attention.
Dès que l’on sort d’Alexandrie, on se trouve entre le canal Mahmoudièh et le lac Marœotis... puis bientôt l’on entre en plein dans le lac Marœotis ; à droite, on voit, au loin, la mer; à gauche, à perte de vue, on n’aperçoit que les eaux stagnantes, dégageant des miasmes infects, du lac Marœotis.
La première station est à Damanhour, petite ville qui n’a rien de joli ; ses maisons sont presque toutes en terre; les quelques-unes qui sont en pierres appartiennent à des négociants européens. Une foule d’Arabes viennent se presser aux portières des wagons, passant curieusement leurs têtes; l’été, c’est insupportable, car ils obstruent l’air et apportent une odeur nauséabonde.
Les femmes fellahs viennent nous offrir de l’eau dans des gargoullettes , des oranges... Un homme fellah est venu m’offrir du café ; or, comme j’aime beaucoup le café arabe, je m’en fais verser un jour une tasse, après avoir eu la précaution de laver moi-
môme la tasse; mon fellah , qui avait pour tout costume une sale chemise bleue, qui était en transpiration, met la main dans une poche de sadite chemise, y prend un morceau de suere et le jette dans mon café... Vous pensez que je n’ai pas eu envie de le boire... Eh bien, des Égyptiens, des effendis, s’en sont servis, et le laissent parfaitement sucrer avec ces morceaux de sucre qui ne sont pas mêmes pliés dans un papier. La malpropreté est poussée ici à un point incroyable.
On parcourt le Delta dans toute sa largeur, pour aller d’Alexandrie au Caire ; on passe à quelque distance de la ville de Tentah , on aperçoit le dôme de sa belle mosquée... Là se détache l’embranchement de Damiette, non achevé.
Bena est un assez joli village que l’on traverse, qui se trouve sur la branche du Nil, dite de Damiette, au bord du Nil, tout près de la station. On aperçoit le palais de Bena, bâti par Abbas-Pacha, là où il* a été tué par les deux mameloucks.
A Bena se trouve l’embranchement du chemin de fer de Zagazic ; enfin, on aperçoit au loin la chaîne libyque , la chaîne arabique, et l’on voit se dessiner dans le fond bleu du ciel la masse énorme des trois pyramides de Gizzeh. En approchant du Caire, le terrain devient aride, sablonneux ; on entre dans le Désert.
Le Delta offre un aspect- assez uniforme, et par cela même monotone : une immense plaine , sèche et
aride l’été , verte l’hiver ; dé loin en loin un bouquet de palmiers élevant fièrement leur tête dans les airs et se découpant sur l’azur d’un Ciel sans nuage ; un soleil brillant; de distance en distance, de petits villages arabes , huttes de terre dont les unes n’ont pas plus d’un mètre cinquante centimètres de haut ; presque toujours ils sont placés au milieu d’un bouquet de palmiers ; des huttes même sont construites autour du tronc d’un de ces arbres, qui sp trouve au milieu de leur logis , et ressort par le milieu de la cabane; son feuillage fait comme un éventail audessus d’elle.
Sur le monticulè de sable le plus rapproché de ces villages se trouve le cimetière ; rien n’indique que c'est un cimetière, si ce n’est quelques tas de boue formant un rond : ce sont les tombes!...
On aperçoit à travers les champs une longue file de chameaux transportant toutes sortes de choses... une caravane d’Arabes , les hommes montés sur un Ane, la femme suivant à pied, portant un ou deux enfants, et avec ça souvent un énorme paquet. Chaque fois que je vois cela, l’envie me prend de donner des coups de canne à ces hommes , de les faire dégringoler de leur monture et d’y faire monter leurs pauvres femmes.
Un canal longe tout le parcours du chemin de fer. Son eau est boueuse, dégoûtante, et pourtant elle sert de boisson à tous les gens des villages et à ceux des villes que traverse le '.chemin de fer.- Des Arabes
tout nos s’y baignent; les femmes viennent y faire, elles aussi , et coram populo , leur toilette : peu importe qu’on les voie, elles ont la figure cachée.
Je l’ai dit, une justice à rendre à l’Arabe, c’est qu’il se lave fort souvent , ce qui ne l’empêche pas d’être toujours plus que sale... Ça se comprend, du reste : généralement il se lave dans une eau qui ne peut que le salir davantage. Près d’Alexandrie,' près du Caire, près de toutes les villes, dès «qu’il y a un petit ruisseau, un trou d’eau, toute boueuse et dégoûtante qu’elle soit, vous voyez des Arabes en train d’y faire leur toilette complète, et cela, en plein midi , à la face de tous les passants.
Arrivé au village de Daliani, le chemin de fer passe sur un pont qui traverse labx-anche de Rosette,, qui est très-large. Ce pont, tout en fer, est très-beau. A Kafi'er-za-yat, il y a un buffet excellent, le seul qui soit sur la route ; on y dîne parfaitement. C’est peut-être l’endroit de l’Égypte où l’on mange le mieux... 11 y a un grand nombre de voyageurs, car les deux trains se rencontrent là : celui qui va à Alexandrie et celui qui va au Caii^. Quand c’est le passage de la malle des Indes, c’est une cohue impossible à décrire , et une variété de costumes qui récrée l’œil ; les coiffures surtout y brillent par leur variété et leur originalité. Il y a le fez, ou bonnet rouge de3 Turcs, que même beaucoup d’Européens
adoptent, soutenant que c’est très-bon pour le soleil ;
le casque, le melon, la pastèque; enfin, il y a des chapeaux ronds, carrés, pointus ; les uns avec des voiles verts, d’autres avec des voiles blancs ou bleus; d’autres enfin entourés d’une couûe (grand carré de soie que les Arabes mettent sur leur tête).
Se trouvent réunis là :
Le fellah avec sa simple chemise bleue , le Bédouin avec'ses deux ou trois burnous, l’Égyptien avec son large pantalon et sa petite veste brodée.
Ceux qui reviennent des Indes ont un costume qui ne ressemble plus à rien, vrai costume que dame Fantaisie a taillé , mais non la Mode.
On entend parler anglais, allemand, italien, arabe, grec, turc, arménien, français. Rien ne donne une idée de îa tour de Babel comme le buffet de Kafrerza-yatfî
Près de là se trouve le petit village dejSa, construit sur les ruines de l’ancienne Sais, dont il ne reste plus môme aucun vestige, si ce n’est quelques briques rouges.
L’arrivée au Caire est assez curieuse : la gare est encombrée ; des Bédouins, des Arabes, sont couchés là par terre, il faut passer par-dessus leur corps. Une fois sorti de la gare , on est assiégé par les voituriers, les ûniers, qui vous crient aux oreilles, vous tiraillent chacun de leur côté, car tous veulent s’approprier votre personne. Pour arriver sur la place de l’Esbékyèh on passe par un petit pontet une avenue bordée
Djgitjzed.bjJ^QDgfe
de boutiques arabes. On vend là des mouchoirs de couleur, des confitures, de l’épicerie, du pain; on se sent en plein Orient. Du reste , le Caire est une des villes de l’Orient qui ont le mieux conservé le cachet arabe. Dans le vieux Caire, à Boulak, on se sent dans le vrai pays des Mille et une Nuits.