‹ Les mystères de l'Égypte dévoilésChapitre 19 sur 28 · LA FÊTE 1)0 TAPIS, 0Ü MOULLET-EL-NEBI · texte numérisé non relu

LA FÊTE 1)0 TAPIS, 0Ü MOULLET-EL-NEBI

La vapeur a tellement rapproché les distances, que les voyages qui jadis n’étaient entrepris que par quelques hardis voyageurs sont maintenant faits par une foule de gens...

Certains pays avaient le droit de rester endormis dans les ténèbres de la barbarie : ils étaient si loin de nous! !...

Mais à présent, c’est autre chose; la vapeur les a mis si près, si près, que, lorsque nous nous y aventurons, nous sommes fort étonnés de les trouver non civilisés.

Ainsi, lorsqu’on arrive en Égypte, certains usages barbares que l’on y retrouve encore choquent énormément, par la seule raison qu’on va de Paris au Caire dans huit jours ; si l’on mettait encore un mois et demi ou deux mois pour s’y rendre, on trouverait cela tout naturel; on dirait : « Ce pays est si loin de nous!... »

Entre tous les usages barbares qui m’ont heurtée

désagréablement, la fête du Tapis est en première ligne.

Chaque année, une caravane part du Caire, tous les bons musulmans se rendent en pèlerinage aux villes de la Mecque et de Médine. Tout musulman fervent doit faire au moins une fois dans sa vie ce pèlerinage ; ceux qui l’ont accompli se reconnaissent à la devanture de leur maison, qu’ils barbouillent en jaune, rouge et vert, ce qui est un grand honneur pour les habitants de ladite maison et leur vaut la considération de tous.

Beaucoup partent, mais, hélas! beaucoup moins en reviennent; le voyage est long et fatigant, et bien des morts sont laissés en route...

Les Arabes supportent les souffrances de la route avec un courage stoïque : ils ne font entendre pas un soupir, pas une plainte.

Ceux qui meurent, meurent heureux et sans donner un regret à la vie. / ' /

Leur Prophète leur a dit :

« Ceux qui mourront pendant le voyage iront tout droit au paradis. »

Or, le paradis de Mahomet est, on le sait, un lieu enchanteur, où les rivières sont de lait, de raki, des liqueurs les plus exquises, où l’eau est parfumée;

Et où enfin chaque fidèle musulman aura un essaim de jeunes et belles vierges (appelées houris) pour lui tout seul, et, ce qui est mieux encore, le pouvoir de les avoir!...

Il faut avouer que ce bon Prophète connaissait bien le cœur des hommes ! %

Pour les forcer à accomplir une religion dont les préceptes sont quelquefois assez durs à remplir,

Il leur promet,

Quoi?..»

Un essaim de jeunes et belles houris !...

Aussi il faut voir comme le musulman est exact à suivre sa religion !...

De plus, il meurt généralement gaiement ; en face du danger, il est calme et résigné, et dit :

« Hallah est grand !... Hallah qérim ! »

Ceux des fidèles qui ne vont pas à la Mecque envoient des présents qui sont destinés ou à l’entretien ou à l’ornementation du tombeau du Prophète.

Ces dons sont emportés dans un tapis consacré à cet usage.

La caravane ne part de la Mecque qu’au mois de saphir, et passe par Médine ; elle est de retour au Caire le 1er de rahié-el-vouel, jour de la fête du Prophète, fête qui s’appelle Moullet-el-nebi,

Le chef de la religion , au Caire , que l’on nomme chtik-el-bekre, va à la rencontre du tapis à Rassaout, escorté de tous les fidèles musulmans ; on rapporte en grande pompe ce tapis jusqu’à la citadelle, où le viceroi lui-même est là pour le recevoir ; on l’enferme précieusement avec les trésors de la citadelle...

Yoici où l’horrible va commencer , car jusqu’ici rien de plus naturel.

Il leur est parfaitement permis et loisible de fêter tant qu’ils veulent le retour de ce bienheureux tapis ; rien là qui puisse blesser le regard ou l’esprit.

Mais, il n’en est pas de même pour la cérémonie qui vient après.

Le cheik-el-bekre monte , pour cette cérémonie , un superbe cheval blanc, cheval sacré qui doit avoir une tache noire au milieu du front, et une à je ne sais plus quelle jambe.

Le cheval destiné à cet usage n’est monté, ne sort de son écurie que ce seul jour par an... Jugez de son ardeur, de ses tendances à prendre la clef des champs et à briser son mors!... Quatre sahïs ont toutes les peines du monde à le retenir.

Eh bien , lorsque le cheik, monté sur ce cheval , précédé de ces quatre sahïs , revient de la citadelle , retournant à sa mosquée, qui se trouve dans une petite rue près de l’Esbékyèh, une foule innombrable d’Arabes, venus de tous les coins de l’Égypte à la seule fin de se procurer ce plaisir, celle douce distraction, l’attendent sur l’Esbékyèh.

Dès qu’ils l’aperçoivent venir, ils se jettent à plat ventre par terre, formant sur tout le chemin qu’il doit parcourir un tapis humain, serrés les uns contre les autres ; c’est une masse compacte, et cela sur un parcours de plus d’un demi-mille.

Le cheik arrive au grand galop sur son coursier indompté, qui piétine avec rage, rue, se cabre; che-

val, sahïs, tout cela piétine sur les tôtes, les corps de ces malheureux Arabes !

C’est affreux à voir!.*.

J’en ai encore le frisson !...

Que de tôtes broyées, d’épines dorsales cassées, de jambes et de bras brisés !

Et pourtant on n’entend pas un cri de douleur, pas une plainte.

On n'entend au contraire que les hourras de joie de la foule , qui contemple ce hideux spectacle avec les signes de la plus vive allégresse.

Lorsque le cheik a fini cette horrible fantasia sur le corps de ces pauvres fanatiques, qu’il est rentré dans sa mosquée, tous se relèvent (ceux, bien entendu , qui sont en état de le faire , car il n’est pas rare d’en voir rester morts sur place).

Chacun envie le sort de ceux qui out eu la chance de mourir, car ils vont aller tout droit au paradis.

Les blessés n’inspirent aucun sentiment de commisération. C’est considéré comme un grand bonheur d’être tué ou blessé par le cheval sacré. ’

Si la foi sauve ,

Bien sûr tous les musulmans iront au paradis, car franchement, il faut l’avouer, ils ont une foi robuste.

Le présent gouverneur général, Ismaïl-Pacha, a été élevé à Paris; il a la prétention d’être fort civilisé, et d’avoir fait déjà beaucoup pour allumer le flambeau de la civilisation dans son gouvernement... Je m’étonne qu’il n’ait point encore songé à abolir, à dé-

fendre un pareil usage. Ce serait un acte d’humanité qui lui ferait honneur ; car il pourrait d’autant mieux empêcher celte triste fantasia, que rien dans le Coran, rien dans la religion musulmane ne l’ordonne ; elle ne se fait qu’en Égypte.

C’est une coutume barbare et non un précepte de religion.

Il est vrai que les Égyptiens, les fanatiques surtout, prétendent que le cheval du cheik-el-bekre a le pouvoir miraculeux de ne blesser ni tuer personne.

Aussi soulève-t-on les blessés et les force-t-on à marcher quand même. Ceux qui restent morts sur le pavé , on les relève en les soutenant par-dessous les bras , et l’on dit à la foule : « Le cheik- el-bekre va le guérir. »

Ce jour-là, le fanatisme musulman se réveille, et si un Européen faisait entendre un murmure improbatif, il courrait grand risque de passer un mauvais quart d’heure; mais, en tout cas, il n’aurait pas à courir celui d’être jeté sous les pieds du cheval sacré, car cet honneur n’est pas fait pour un chien de chrétien, disent les fils de Mahomet.

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