‹ Les mystères de l'Égypte dévoilésChapitre 20 sur 28 · LES PYRAMIDES · texte numérisé non relu

LES PYRAMIDES

Lorsqu’on arrive au Caire, on se sent un désir irrésistible d’aller bien vite admirer les fameuses pyramides, contempler de leur sommet le lever du soleil et le panomara féerique qui se déroule d’en haut à vos yeux charmés.

Mais, hélas ! voilà une curiosité que l’on paye doublement cher, d’abord par un nombre considérable de backchiche; ensuite, par une courbature affreuse... Voilà trois jours que j’ai fait cette promenade, ou plutôt ce voyage ; je suis encore brisée, j’ai des douleurs dans les bras, dans les jambes, et ne puis faire un mouvement sans souffrir; c’est à peine si je puis tenir la plume pour vous raconter notre expédition, car c’en est une véritable.

Jeudi, donc, nous sommes partis à six heures du malin, ce qui, par parenthèse, nous a Lncés à nous lever à cinq, ce qui est souverainement désagréable, pour des Parisiens surtout, habitués à se coucher

souvent à cinq heures, mais à ne se lever qu’à midi. Or, je suis Parisienne ; me lever à cinq heures me rend malade et de mauvaise humeur pour la journée...

Mes compagnons étaient un vieil Anglais, sa femme, un peu moins vieille, ayant, comme de rigueur, les cheveux roux lissés en bandeaux, une longue taille raide, une absence complète de formes, du reste bonne personne et assez amusante; le comte de S..., de Paris; et M. G..., jeune israélite, Parisien lui aussi.

Le rendez-vous était dans le salon de l’hôtel Royal. Tout le monde a été exact; je suis arrivée la dernière, je l’avoue humblement; il est vrai que j’avais eu à revêtir un costume d’homme ; or , l’expérience me manquait un peu pour me l’ajuster, et ma femme de chambre n’en avait pas plus que moi. J 'entre donc dans le salon, avec mon pantalon gris, mon paletot étoile et coupe anglaises, de grosses bottes, un tarbouche rouge sur la tête ; autour, une grande coutie en soie rouge et jaune me le retenait, dissimulant mes che veux et ayant aussi la mission de garantir mon cou des rayons du soleil... rayons ardents, quoique nous soyons en janvier. D’abord on me regarde sans me reconnaître, ensuite on se met à rire. Mon Anglaise (je l’avais prévu) pousse un : « Oh! » qui voulait dire littéralement ceci : « Une femme mettre des pantalons d’homme , s’habiller en homme ! shocking , shocking! » Je me suis immédiatement avancée vers

elle, lui ai serré la main à l’anglaise, de façon à lui défaire le bras, et lui ai dit :

« Je devine votre pensée, milady ; mais, de grâce, attendez à ce soir, c’est-à-dire à notre retour, pour vous prononcer, à savoir si mon costume est oui ou non shocking. Et , tenez, si vous vouliez écouter mon conseil, vous prendriez vous aussi ce costume-là. Priez votre mari de vous en prêter un : croyez qu’avant trois heures d’ici vous vous applaudirez d’avoir quitté pour un jour le costume de notre sexe pour prendre celui du sexe fort.

— Moi, m’habiller en homme, mettre un pantalon d’homme? Jamais 1 me répond-elle d’un air scandalisé.

— Bien, bien, milady, lui dis-je; seulement, vous me direz ce soir lequel de votre costume ou du mien vous aura paru le plus shocking pour cette expédition. »

Nous sommes montés en voiture, emmenant mon domestique, qui parle le français un peu et le comprend très-bien; c’est un Égyptien... Nous emportions un immense panier de provisions ; nous avions envoyé des ânes et leurs âniers nous attendre à Boulak, près des barques que nous avions fait retenir, l’une pour passer les ânes, l’autre pour nous passer, nous.

Souvent l’on m’a dit qu’il fallait des cavas pour aller aux Pyramides, que sans cela les Bédouins de là-bas vous ennuyaient, que ce n’était même pas

très-sûr; mais avec mon opinion très-arrêtée que l’on calomnie ces bonnes gens, qui ont une nature douce, excellente, et qui sont parfaitement inoffensifs, j’ai influencé pour que nous y allassions sans le moindre cavas...

Nous sommes arrivés au bout d’une heure de voiture à nos barques ; nous avons passé le Nil sans autre désagrément que celui d’avoir à nous disputer, en débarquant, avec nos bateliers, qui nous demandaient deux napoléons pour chaque barque; nous avons fini par leur donner dix francs pour les deux.

Là nous avons grimpé sur nos ânes. Milady avait une selle de femme; moi, bravement, j’ai monté à califourchon. Ces ânes sont de vraies bôtes du bon Dieu; ils trottent, ils trottent, que c’est plaisir; ils ont du sarg de chèvre dans les veines, car ils grimpent, passent par des endroits impossibles; on croirait que tout au plus une chèvre ou une gazelle peuvent y passer, et eux montent, descendent, sans jamais faire un faux pas.

Arrivés au petit village de Roudhah, six Bédouins robustes et forts se sont mis à courir après nous, en nous criant : « Pyramides? — Oui! » avons-nous dit, et ils nous ont suivis.

Le comte de S... a fait remarquer qu’ils ne nous seraient d’aucune utilité, puisque nous en trouverions d’autres aux Pyramides.

« Laissons-les toujours venir, a dit l’Anglais :

s’ils ne nous sont pas utiles, nous nous en débarrasserons en leur donnant un léger backchiche. »

Le mien m’était déjà très-utile , car mon diable d’âne courait, courait si bien, que je perdais ' l'équilibre. Un Bédouin s’était mis à côté de moi, me soutenant par la taille et courant à côté de mon âne. Les autres s’étaient placés de la même façon auprès de ces messieurs, qui ne dédaignaient pas leur appui; mais miladv, en se sentant prise par la taille par l’un d’eux, a poussé une exclamation d’effroi. Son mari l’a rassurée, lui disant que, peu habituée à ce genre d’équitation, il était plus prudent qu’un de ces hommes restât là près d’elle pour lui éviter une chute.

« No! no! je ne veux pas que ces hommes me touchent, » s’est-elle écriée. On a dit au Bédouin de se tenir à distance.

Vrai, je crois que son ânier, jeune gamin qui comprend l’anglais et le français, l’a fait exprès : il a donné un fort coup de bâton à l’âne, qui, sans crier gare, est parti au galop. Milady ne s’y attendait pas ; elle a perdu l’équilibre et elle est tombée à la renverse... Bien vite nous avons tous quitté nos montures, et nous nous sommes précipités vers elle. Comme elle poussait des cris de paon, nous l’avons crue blessée. Heureusement il n’en était rien; seulement elle avait eu grand’peur, et elle a commencé à s’apercevoir qu’un costume de femme et une crinoline surtout n’étaient pas précisément ce qu’il y

avait de plus commode pour monter à âne, et surtout pour en descendre sans le vouloir!

Elle est remontée sur sa bête, et elle-même , cette fois, elle a appelé le Bédouin, et elle l’a prié de la soutenir pour lui éviter une seconde chute. L’ânier riait sous cape : vrai, il l’avait fait exprès, volontairement il lui avait ménagé ee billet de parterre gratis.

Après une heure de course à baudet, nous sommes arrivés devant une grande nappe d’eau. Nous nous sommes arrêtés consternés devant cet obstaclb imprévu. Comment traverser cet étang?

Les Bédouins ont relevé jusqu’à leur ceinture leur chemise, l’unique vêtement qu’ils eussent, et ils nous ont fait signe de descendre de nos montures. Quoique nous ne comprissions pas tout à fait dans quel but, nous avons mis pied à terre. Alors ils nous ont fait signe qu’il fallait monter à cheval sur leur cou.

J’avais déjà fait dans la mer Rouge ce genre d’équitation, j’étais donc fixée; mais je riais en voyant la stupéfaction de notre Anglaise. Nos âniers nous ont expliqué qu’il y avait trois ou quatre mares d’eau à traverser avant d’arriver aux Pyramides, qu’il fallait nous résigner à monter à cheval sur le cou des Arabes, que c’était le seul moyen, car les ânes auraient de l’eau jusqu’aux oreilles; qu’il serait, du reste, impossible de les faire passer... En effet, nous avons voulu essayer, mais inutilement; ces pauvres

bêtes disparaissaient sous l’eau, elles se seraient noyées.

Ces messieurs, et j’ai suivi leur exemple, sont donc montés à califourchon sur le cou d’un Arabe, milady est restée à nous regarder. Nous avons traversé ainsi le gué; arrivés de l’autre côté, nous sommes descendus de nos montures d’un nouveau genre, et nous avons vu milady s’installer tant bien que mal sur son Bédouin, fort gênée par ses jupes et sa crinoline, se cramponnant à la tête de l’Arabe dans la crainte de tomber dans cette eau bourbeuse.

Le fait est que ce gué passé de cette façon offre un coup d’œil assez pittoresque; ces grands gaillards d’Arabes n’ont aucune idée des lois qu’imposent dans ce monde la pudeur et la décence, et, dans ce bon pays d’Égypte , il faut habituer ses yeux à des spectacles pas mal shocking... Aucunes lois pour sauvegarder les bonnes mœurs ne sont en vigueur ici , et l’on rencontre bien souvent des hommes portant le costume d’Adam avant le péché sans la moindre vergogne , des femmes se baignant dans le Nil , sortant de ses ondes à l’état d’Ève, se contentant, si elles voient approcher des hommes, de se voiler pudiquement... la figure avec leurs mains. Le reste de leur corps, peu leur importe de le montrer : selon elles, pourvu qu’on ne reconnaisse point leur visage, le reste est un détail.

Entre les mares d’eau et celles de limon où l’on enfonçait jusqu’aux genoux, nous avons eu au moins

trois quarts d’heure à faire, à diverses reprises, sur le cou de nos cavaliers... Je vous avoue que ce mode d’équitation est passablement désagréable, et qu’une autre fois j’attendrai que le Nil soit complètement retiré pour faire cette promenade.

J’avais, moi aussi, grand’peur que mon Bédouin ne me laissât tomber dans l’eau ou dans la boue ; mais il me rassurait en me disant : « N’aie pas peur ! Arabe fort, Arabe bon... » En effet, ces braves gens-là sont d’une vigueur extraordinaire; ils nous soulevaient comme si nous n’avions pesé que quelques kilos, et ils n’avaient pas l’air trop fatigués...

Nous avons eu encore une demi-heure de marche à faire pour arriver au pied des pyramides; il faisait chaud, j’étais lasse... Mon porteur m’a dit : « Au village j’ai un âne, veux-tu que je l’envoie chercher? »

J’ai accepté avec empressement... Il est parti au grand galop le prendre... Cette petite bête nous a été très-utile, à milady et à moi, pour grimper la côte.

« Vous aviez raison, bien raison, m’a dit milady en riant, de me conseiller le costume d’homme, et je regrette bien de n’avoir pas profité de votre expérience du pay^... Je n’avais aucune idée du genre d’équitation que nous allions faire, sans cela j’aurais fait comme vous... »

J’étais enchantée qu’elle eût le caractère assez bien fait pour convenir qu’elle avait eu tort; dès lors je l’ai plainte, mais n’ai plus ri de ses mésaventures...

Enfin nous sommes arrivés au fias des pyramides... Ces trois immenses colosses de l’antiquité vous impressionnent vivement : droits et superbes sur leur petite colline, dominant la plaine, ayant à leur pied ce sphinx dont la tête seule est si colossale qu’un Bédouin monté dessus a l’air d’un petit enfant, etparait moins long que le front du géant...

Aucun mot, aucune phrase ne peut traduire l’émotion qui s’empare de vous en voyant ces pyramides s’élevant comme des montagnes au-dessus de cette esplanade de rochers tous taillés par la main des hommes; car toute celte immense esplanade recèle des tombes taillées dans le roc dur...

M. Mariette, le savant courageux et intrépi le, vient de découvrir, à l’est des pyramides et à leur pied, un temple tout en granit rose ; ses colonnes sont là à nu , sorties du sable ; ces pierres de granit , taillées admirablement, témoignent de la patience des anciens Egyptiens, qui ne se laissaient arrêter par nul obstacle, qui taillaient dans le granit des chefs-d’œuvre. Tailler des salles dans le cœur du roc pour faire enfermer leurs restes 1...

Rien ne peut mieux donner une idée exacte de la grosseur des trois pyramides de Gizèh que le calcul qu’a fait notre empereur Napoléon Ier.

Lorsque, arrivé à leur pied avec son armée, ses généraux se sont empressés de monter sur leur sommet, Napoléon, lui, est resté en bas, les examinant curieusement, tournant autour d’elles. Les officiers

souriaient : «Bonaparte a peur de monter, «disaientils... Il est de fait, que Napoléon, sujet au vertige, n’avait pas voulu s’élever à 422 pieds au-dessus du sol... Du reste, pouvoir y monter plus ou moins facilement est une affaire de jambes plus ou moins longues, la hauteur des pierres qui forment les marches étant souvent d’un mètre... Or, on le sait, Napoléon était petit... En redescendant, les officiers lui dirent avec une légère pointe d’ironie : « Croyez bien que o’est seulement en gravissant jusqu’à leur sommet que l'on peut se rendre une idée exacte de leur grosseur, de leurs immenses proportions.

— Vous croyez ? dit Napoléon en souriant. Voici pourtant qui va vous prouver que je m’en suis rendu compte aussi bien que vous autres!... » Et il leur fit voir un calcul qu’il venait de faire au crayon , calcul qui établissait que, d’après la quantité de mètres cubes de pierres qui se trouvait réunie là, , on pourrait, avec celles des trois pyramides deGizèh, faire un mur de dix pieds de haut sur un de large autour de la France !

Nos généraux restèrent interdits... Monge, le célèbre géomètre qui suivit notre armée en Égypte, refit le calcul, et il le trouva complètement exact.

Oui, il me semble que ce calcul est bien fait pour donner une idée de. l’agglomération des pierres de taille qui se trouvent là superposées les unes sur les autres!...

La pyramide de Chéops , la plus grande des trois,

a 173 mètres de hauteur, mesurée du côté où elle incline. La tour de Strasbourg, la plus haute de. l’Europe, n’a que 142 mètres ; la coupole de Saint-Pierre à Rome a 142 mètres, la flèche des Invalides 105... Les quatre faces des pyramides indiquent les quatre points cardinaux... La largeur de chacune de ces faces, à la base, est de 229 mètres.

Hérodote nous donne quelques renseignements fort intéressants sur la façon dont furent faites ces pyramides, principalement la première; celle de Chéops , renseignements qui lui ont été donnés par les prêtres, les seuls qui eussent mission d’écrire et de conserver l’histoire de l’Égypte. Chéops, nous dit donc Hérodote, succéda à Rhampsinite l’an 1182 avant Jésus-Christ. Le peuple, qui avait été heureux jusqu’à son règne, eut alors à souffrir toutes sortes de misères et de vexations ; il fit fermer les temples, et fit travailler les Égyptiens pour lui. Cent mille hommes, que l’on remplaçait tous les trois mois, étaient occupés, les uns à extraire des pierres des montagnes arabiques, les autres à les traîner jusqu’au Nil, tandis que d’autres encore les transportaient jusqu’à la montagne libyque. Il fît construire un chemin, celui par lequel on transportait ces pierres, et • l’on ne mit pas moins de dix ans à le faire; il avait deux stades de longueur, dix brasses de largeur; il était fait de pierres de taille ornées de figures sculptées (c’est tout au plus sifl’on retrouve la trace de ce chemin).

Ce chemin terminé, on fit les chambres souterraines qui sont dans la pyramide, chambres destinées à la sépulture du roi Chéops , ensuite la pyramide ; il fallut vingt années pour l’achever I... Ce chemin et cette pyramide coûtèrent donc trente années de fatigues, de sueurs, à cent mille Égyptiens !...

Lorsque Hérodote visita les pyramides, elles étaient revêtues d’un revêtement couvert d’hiéroglyphes ; il put lire dessus que les ouvriers, en la construisant , avaient dépensé pour seize cents talents d’argent d’aulx, d’oignons et de persil !... Et il remarque avec raison que la somme dépensée en autre nourriture et outils a dû être fabuleuse...

A côté de la pyramide de Chéops, un peu en arrière, s’en trouve une qui, par comparaison, paraît petite, mais qui pourtant est encore d’une belle grosseur ; on l'appelle la pyramide de la fille de Chéops. Voici ce qu’Hérodote nous dit à son sujet,

C’est une joJie peinture de mœurs de l’année 1180 avant Jésus-Christ :

Chéops, à bout d’argent, quoiqu’il eût pressuré le peuple de toutes les façons pour s’en procurer, ne rougit pas de faire entrer sa fille dans une maison de prostitution, lui ordonnant de lui amasser une somme de... Celle-ci obéit; elle amassa la somme fixée par son père, et elle eut l’idée de laisser, elle aussi , un monument (monument qui, en tout cas, ne pouvait pas témoigner de sa chasteté) à elle propre. Elle demanda donc à tous les hommes qu’elle voyait , en

plus d’une somme d’argent, le don d’une pierre... et, avec ces pierres , elle fit construire la pyramide en question !...

Et dire que l’on mettrait plus de trois jours à compter le nombre des pierres !...

C’est effrayant !...

Quel homme moral que ce Chéops!... et quelle intéressante jeune fille que mademoiselle Chéops !...

Hérodote oublie de nous dire si, son argent et ses pierres amassés, son papa lui a donné un mari...

Pourquoi pas ? Elle aura trouvé sans doute plus d’un officier de la cour du roi prêt, en bon courtisan, à l’épouser !...

Le courtisan est vieux comme le monde, on le retrouve partout,... et Chéops ne devait pas en manquer.

Donc , nous pouvons supposer que cette princesse s’est mariée , et que son époux l’a aidée à faire arranger ces fameuses pierres en pyramide en sonhonneur.

Lorsque nous sommes arrivés tout en haut, près de la première pyramide , celle du Khéops , que quelques auteurs nomment aussi Chouffou..., de nombreux Bédouins nous ont entourés. Le cheik des pyramides, celui qui est là pour les surveiller, qui répond sur sa tête de la tête des voyageurs , sur sa bourse de leur bourse , s’est avancé vers nous. C’est un homme de quarante ans, qui aurait une assez belle figure s’il n’était pas borgne. Nous l’avons prié de nous donner les Bédouins nécessaires pour nous

aider à escalader, de leur recommander de bien nous tenir et de ne pas trop nous étourdir par leurs cris : Backchiche, Backchiche! Il comprend le français, l’anglais et l’italien , ce bon cheik. Il nous a répondu fort gracieusement que si nous avions à nous plaindre d’un de nos Arabes, devant nous-mêmes il lui ferait donner le courbache; puis il leur a fait la leçon en arabe. Ceux-ci l’ont écouté respectueusement, puis, deux par deux , ils se sont emparés de tout Le monde. Moi , je l’avoue, j’ai considéré cet amas monstrueux de pierres d’un œil tant soit peu épouvanté. Je me disais : Si l’Arabe qui nous pousse ou celui qui nous tire nous laissait aller, comme l’on se broyerait t comme l’on se mettrait en marmelade en retombant, en faisant balle sur toutes ces marches à angle pointu ! Et j’hésitais, je l’avoue humblement.

Le cheik alors s’est avancé vers moi : « Madame , m’a-t-il dit. — Monsieur, ai-je répondu.— Non, non , madame, a-t-il dit en riant , je n’ai accompagné aucun gentleman là-haut, eh bien, je vais vous aider moi-même à y grimper avec cet homme. » Il me désignait un vigoureux Bédouin... Je voyais milady» qui était déjà à une certaine hauteur, et qui, tout essouflée, me criait : «Ah! vous aviez raison, mes jupes sont très-incommodes. » Ne pas monter aurait été honteux, je me suis donc décidée et me suis livrée à mon cheik et son compagnon. L’un m’a empoignée par un bras, l’autre m’a poussée par le dos. Grand Dieu! est-ce rude, est-ce dur cette montée!

Bien sûr, je ne recommencerais plus... Et ces diables d’Arabes qui ne vous laissent pas le temps de respirer. Ils vous tirent, vous poussent, sans vous laisser un instant de repos; pourtant, il faut leur rendre justice, ils mettent beaucoup de zèle, de prévenance d’abord à bien vous tenir, ensuite à vous faciliter la montée, et aussi à vous donner du courage. « Bientôt nous y serons, le plus difficile est fait, » me disait toujours mon cheik... Enfin, nous nous sommes tous trouvés réunis en haut sur la plate-forme. Tous, je me trompe, M. G... , à moitié chemin, s’est évanoui; il avait eu un vertige. Les Bédouins l’ont redescendu le portant sur leurs épaules, l’ont couché en bas sur un tapis, lui ont donné de l’eau, du café. Cette montée est atroce, et très-imprudente pour ceux qui sont sujets au vertige.

Le coup d’œil que l’on a du sommet des pyramides, le panorama qui se déroule à vos pieds est vraiment féerique. On voit le Nil, qui, comme un ruban d’argent , serpente tantôt au milieu d’une verte plaine , tantôt au milieu d’une vaste étendue de sable ; d’un côté, le Caire, assis pied du mont Mokattan, avec les flèches de ses mosquées , ses blancs et gracieux minarets, les hautes tours de sa citadelle, fait un effet charmant : il se découpe sur un fond de sable gris-jaune ; des bouquets d’arbres frais et verdoyants sont disséminés autour. Le vaste désert de Sahara vous apparaît au loin , immense mer de sable dont vous n’apercevez pas les limites. Le vent y soulève des

petits tourbillons 'de poussière 5 le soleil donne raille teintes à son sable. Tout cela est beau , grandiose. ■

A vos pieds, vous voyez ces petits bouquets de palmiers, qui vous paraissent d’un petit, mais d’un petit !

Les hommes restés en bas vous semblent être des nains lilliputiens , et nous- mêmes en haut, vus d’en bas , nous paraissons un point noir, voilà tout.

L’émotion vous gagne sans que vous vous en aperceviez; vous évoquez ce passé glorieux, ces siècles de faste pour l’Égypte, ces siècles où les Égyptiens, pareils à des géants, à des demi-dieux , soulevaient et taillaient le roc ; où tout, le vice, les arts, les vertus, les monuments, revêtaient un caractère sublime ou grandiose.

' Mais soudain vos Arabes vous arrachent brusquement à vos pensées... Ils vous font remarquer avec raison, du reste, que la montée vous a mis dans un tel état de transpiration que rester longtemps là est très-imprudent , l’air y étant très-vif.

La descente est encore plus pénible que l’ascension, car le vertige vous prend. Le plus court est de fermer les yeux et de suivre les mouvements que vous impriment les Arabes. Vrai, il faut leur rendre justice, ils sont d’une adresse merveilleuse, d’une force prodigieuse, et ils mettent une grande bonne volonté à vous aider; ils méritent un bon backchiche. Ceux qui les trouvent indiscrets, voleurs, avec leur de-

mande réitérée de backchiches, ne réfléchissent pas assez que le métier que font ces pauvres gens est des plus fatigants, dangereux môme, et que pour le bon p’aisir des voyageurs ils ne peuvent pas les hisser là-haut.

Je constate, du reste, que les nôtres ne nous ont point arrêtés au milieu de la course pour demander un fort backchiche, comme on les accuse de le faire. Arrivés en bas, l’un d’eux nous a dit seulement ceci, que j’ai trouvé très-bien :

* Êtes-vous contents?

— Oui, avons-nous tous répondu. '

— Eh bien , si vous contents , Arabes contents aussi , » nous a-t-il dit.

Du café était préparé ; ils nous l’ont offert. Notre domestique avait mis le couvert sous une des niches qui se trouvent au bas des pyramides. Nous mourions de faim... nous nous sommes mis à dévorer notre déjeuner.

Le cheik, les Bédouins, de jeunes âniers qui nous avaient suivis, de petits enfants des Bédouins, sont venus s’asseoir à nos pieds, nous regardant manger, devinant nos désirs, s’empressant de nous servir... Là, vrai, je me sentais heureuse au milieu de ces braves gens aux mœurs patriarcales. Nous donnions un fruit à l’un, un morceau de pain et de viande à l’autre; ils acceptaient avec cette joie de l’enfant à qui l’on donne un bonbon. Nous avons causé avec le cheik, qui nous a dit avec orgueil que son père avait

connu le grand Bonaparte... « L’aimait-il? lui avonsnous demandé.

— Beaucoup, beaucoup (taïb kilir, taïb kitir), Bonaparte, » se sont-ils écriés , et ils ont crié : « Vive la Francel » Puis le cheik, s’apercevant qu’il y avait là deux Anglais, s’est empressé d’ajouter : « Et vive l’Angleterre! »

Un moment, l’harmonie a failli cesser. Je ne sais plus à quel propos j’ai donné deux francs à l’un d’eux. Alors tous se sont levés en nous criant à nous étourdir : « Backchiche à moi aussi ! » L’un me disait : « Je t’ai donné de l’eau ; » l’autre : « J'ai fait ceci, » l’autre : « J’ai’ fait cela. » Bref, c’était un vacarme à ne plus s’y reconnaître. « Voyez, voyez, vos bons Arabes !» me disait déjà le comte, qui, lui, ne les aime pas trop. J’ai pris un air très-fâchée, j’ai frappé dans mes mains en criant très-fort : « Taisezvous tout de suite ! la paix un peu vite ! » Ils m’ont regardée étonnés, puis se sont assis bien vite, et le silence le plus complet s’est rétabli. « Es-tu contente de nous? m’ont-ils demandé. — Oui, très-contente à présent.

— Bien, Arabes contents aussi, qu,e tu donnes backchiches ou que tu ne les donnes pas. »

Je triomphais, car j’aime ce peuple, je le défends avec zèle quand on l’attaque. L’Arabe est un enfant ; il crie, se démène, mais il n’est pas méchant; un mot l’arrête, et, si vous l’étudiez bien, vous retrouverez chez lui tous les défauts de l’enfant ; il faut le mener

comme on mène un troupeau d’enfants indociles et turbulents.

Moi, j’étais enchantée des miens. Milady aussi, et elle me disait : « Voyez donc, on m’avait dit qu’ils étaient fort méchants et qu’ils tourmentaient les voyageurs. — Que voulez- vous ! on les juge mal. On voit leui’s défauts, sans rendre justice à leurs qualités. »

Notre déjeuner fini, nous sommes allés visiter l’intérieur de la pyramide de Chéops. Voilà encore une promenade fatigante ; il faut marcher à quatre pattes, ramper; malgré les bouts de bougie qu'ailument les Arabes, c’est, sombre comme dans un puits , là-dedans ; on craint toujours ou de se briser la tête à ces parois de granit, où de tomber dans un trou. Après une promenade fort longue et très-fatigante dans un long couloir, on arrive dans une grande salle dont les murs sont en granit ; on voit un sarcophage en granit. Cette chambre est celle appelée chambre du roi.

De là on nous a conduits dans d’autres chambres dont le seul but est, dit-on, de soutenir la première.

Vrai, un savant seul, dévoré du désir de tout voir et de découvrir les mystères de l’antiquité , peut se résigner à rester longtemps dans ces salles : on y étouffe littéralement; des chauves-souris énormes viennent s’abattre sur vous, se coller dans vos cheveux ; vos Bédouins, aux figures noires, aux traits accentués, drapés dans leurs haillons, éclairés par ce

demi-jour projeté par les bougies, prennent un aspect farouche effrayant. Si l’on allume des torches, c’est bien pire : on se croirait dans la demeure du sombre Pluton. Ces gens qui vous entourent prennent un faux air des habitants du "ténébreux empire. On ferme les yeux, et l’on demande à s’en aller. C’est ce que j’ai fait... Par le même passage que nous avions pris pour arriver à la salle du roi, on nous a conduits à celle dite salle de la reine, qui est à peu près la même répétition que la première. Vrai , même morte, ces logis-là me plairaient peu à habiter. En dessous de celle-là en existe une autre, à laquelle on arrive par un puits. J’ai demandé à ne pas y aller.

Ce qui rend dangereux ces promenades dans ces couloirs, c’est le glissant des pierres ou du granit. Les Bédouins, eux, sont sans souliers; leurs pieds, durs comme une écaille de requin, ne glissent pas; mais moi, mes hauts talons m’ont fait faire plus d’une glissade, et je suis ressortie de là avec deux bosses et quatre ou cinq écorchures. En sortant de ces souterrains, on respire avec volupté le grand air à pleins poumons, on est heureux de revoir la lumière, de voir briller le soleil.

Nous avons jeté un rapide coup d’œil sur toutes ces excavations qui sont dans le sol et qui repi'ésentent des chambres mortuaires... L’Anglais avait son calepin et prenait des notes, milady en faisait autant. Pour moi, j’étais bien trop lasse, et puis je

trouve qu’il vaut mieux les rechercher dans sa mémoire que sur son calepin.

Nos Bédouins nous ont conduits, devant le sphinx, placé au pied des pyramides. Ce fantôme vous impressionne vivement. Sa grande figure mutilée paraît méditer sur la décadence de son pays, rêver aux souvenirs de ses siècles de gloire. Ses yeux, fixés vers l’Orient, semblent interroger ce sphinx impénétrable à tous , l’avenir... Son regard a une fixité étrange qui fascine, enfin, sa figure est remplie d’une expression de- calme infini , de majestueuse grandeur. •

Le sphinx est taillé dans le roc même : son corps a quatre-vingt-dix pieds de long et soixante-quatorze pieds de haut ; la tête a vingt-six pieds du menton au sommet; son nez est mutilé, son menton ébréché, et il est tant soit peu borgne !...

Le comte de S.., a voulu monter sur la tête de ce colosse ; les Bédouins l’ont entortillé dans leurs burnous et l’ont ainsi hissé en haut ; nous autres , nous nous sommes contentés d’assister à l’ascension et d’admirer son courage... Il est grand, très-grand même, le comte : eh bien , sur cette tête énorme et monstrueuse on aurait dit un enfant de deux ans!...

Une très-belle tombe a été découverte par le colonel Voyse , tout près du sphinx. C’est un grand puits carré taillé dans le roc ; un sarcophage en pierre renferme un cercueil en basalte noir très-beau...

Tout autour de ce puits, dans des excavations pratiquées dans le roc , sont d’autres sarcophages.

L’Anglais et le comte de S... ont voulu descendre dans ce puits pour voir de plus près les cercueils ; ils se sont mis à califourchon sur le dos d’un Arabe, lequel Arabe est descendu , se cramponnant par les mains , par les pieds. Cette descente a été au-dessus de ma faible dose de courage.

Rien n’est curieux comme de voir cette montagne sur laquelle reposent les pyramides, avec son flanc percé de toutes parts de puits tumulaires et vraiment l’habitude qu’avaient les anciens Égyptiens de choisir, pour placer leurs restes, le flanc des montagnes, était remplie d’intelligence et de sagesse, tout comme celle qu’ils avaient d’embaumer tous les corps morts , même ceux des animaux : ils se préservaient ainsi de cette horrible peste, fléau de l’Égypte. Voyez ce qu’il arrive à présent...

Les eaux du Nil retirées , il reste sur le sol une masse d’animaux morts qui entrent en putréfaction , et l’air est empesté de miasmes putrides. Un âne , un bœuf, un dromadaire, meurt-il? les Égyptiens le Retient, avec leur imprévoyance paresseuse, au premier endroit venu.

L’inondation est-elle trop forte , la moitié de leurs cimetières s’éboulent, les cadavres sont à découvert et répandent des miasmes pernicieux !

Leur faire une religion de l’embaumement serait inutile à présent. Déifier les animaux pour les forcer

à les mettre en momies serait absurde ; mais il faudrait faire une loi de sûreté publique, et forcer à inhumer de telle sorte que ces inconvénients cessassent...

L’inertie de ce gouvernement est. vraiment chose incroyable. Tous ces vice-rois songent à s’enrichir, à planter du coton, à tourmenter les successeurs on les familles des prédécesseurs ; mais il n’y en a pas un qui s’occupe de réformer une masse d’habitudes absurdes, incommodes et contraires à la sûreté publique. Ainsi, croyez-vous qu’il soit jamais venu aux vice-rois la pensée de faire une loi sévère pour forcer à inhumer les morts, de façon à ce que les cimetières ne soient pas un lieu d’infection? Ils se préoccupent bien de ça !...

Les Égyptiens font un trou dans la terre, trou si peu profond que le cadavre n’a pas un mètre de terre sur lui ; là-dessus ils font une espèce de maçonnerie disjointe de tous côtés, et tout est dit... Comme presque toujours les cimetières sont traversés par des routes où passent charrettes, chameaux, le terrain s’effondre, les tombes qui les bordent se démolissent... ; ils ne prennent pas la peine de les refaire, souvent les ossements sont à nu; c’est un spectacle écœurant que le dernier asile des morts... Et l’été on ne peut les traverser sans être asphyxié par une odeur nauséabonde... Croyez-vous que cela gêne les musulmans? Pas du tout. Ils mangent, dorment dans leurs cimetières : c’est leur promenade de prédilection.

Toujours des maisons sont bâties tout autour, et sou- i vent même dedans.

L’été passé, l'épizootie sévissait ici avec force , plus de soixante mille bêtes sont mortes ; c’est tout au plus si l’on jetait un peu de terre dessus ; généralement les quatre pieds ressortent. Vous jugez, avec la chaleur tropicale quirègne dans ce pays, l’effet que cela doit produire !...

Le gouvernement ne dit rien , la police non plus.

Avec cette imprudente inertie, la population de l’Égypte finira par être décimée par une épouvantable peste.

Un usage atroce, barbare, et qui choque au dernier point ici, c’est cette coutume d’enterrer les gens deux ou trois heures après leur mort. Ils n’ont pas rendu le dernier soupir que déjà on envoie chercher leur bière , et en grande hâte on prépare l’enterrement. Que de gens on doit enterrer en vie !...

Cette hâte de se débarrasser d’un parent, d’un être aimé, a quelque chose d’horrible.

Cela me rappelle une anecdote arrivée à Constantinople : Un mari qui avait une femme qu’il aimait très-médiocrement la voit tomber malade, enfin elle rend le dernier soupir... Bien vite il envoie chercher un cercueil, la met dedans, commande l’enterrement; tout cela est l’affaire de quelques heures. Cet homme était Grec. Or, les Grecs ont la déplorable habitude de porter au cimetière leurs morts découverts ; cela fait

que vous vous trouvez dans une des petites rues de

la ville, crac! un enterrement passe, vous ne pouvez vous sauver, et la caisse, le cadavre, vous heurtent en passant...

Voilà donc l’enterrement de cette femme en route ; le mari suivait , faisant mine d’essuyer des larmes qui étaient absentes... Le cortège passe dans un petit chemin couvert d’arbres , une branche égratigne la figure de la morte , qui soudain se lève dans sa caisse en disant : a Où suis-je donc?.. » Le mari est consterné ; il a grande envie de soutenu* que, quoique sa femme remue et parle, elle est morte, bien morte et qu’il faut la mettre en terre... Mais il n’ose pas ; il la reconduit donc dans une voiture à sa maison...

Un an après elle tombe malade et meurt cette foisci pour tout de bon... On la remet dans une caisse, et le cortège se met de nouveau en marche ; arrivé à l’entrée du petit sentier, le mari arrête subitement le prêtre et lui dit : « Ne passons plus par - là , s’il vous plaît , prenons un autre chemin, car cette maudite branche serait dans le cas de la faire revenir encore!... »

Allons! me voilà en pleine digression, oubliant que j’en étais aux pyramides... Que voulez-vous! le caractère humain est ainsi fait : on est heureux de parler de ce dont on n’est pas forcé de parler. Pour moi, je l’avoue, la seule chose qui me charme c’est de parler sans rime ni raison de tout ce qui me passe par la tête, et je n’ai pas plutôt mis un intitulé à un

Page 1