chapitre, que je me sens prise du désir de m’occuper d’un autre sujet
Notre cheik des Bédouins des pyramides, après nous avoir fait jeter un dernier coup d’œil sur le temple en granit rose , sur le sphinx , sur les innombrables • tombes ou puits sépulcraux , voulut nous accompagner lui-même jusqu’à un petit village qui est le sien, et qui se trouvait sur notre route.
« Es tu marié? lui demandai-je.
— Oui , madame.
— Combien as-tu de femmes ?
— Une seule. Que veux-tu ! la première que j’ai prise était bonne, gentille, douce : pourquoi en reprendre une seconde , ce qui l’aurait froissée et attristée ?
— Bravo! lui dis-je; tu es dans les bons principes.» Milady, touchée de cette réponse , lui serra la main , et j’en fis tout autant.
Nous étions arrivés au village; il nous offrit gracieusement de nous reposer un instant chez lui , ce , que nous acceptâmes tous avec empressement...
Il nous fit monter au premier étage d’une petite maison en pierre, d’un aspect assez riant ; il nous introduisit dans une grande salle ; là il s’empressa d’étendre sur la natte un grand tapis ; il nous donna un coussin pour mettre sous notre coude, et nous nous installâmes tous à la turque... Alors ses deux enfants vinrent s’accroupir près de nous. Il a un petit gamin de sept ans qui s’appelle Atrich, qui est char-
raant ; ses yeux brillent d’espièglerie et d’intelligence. Nous nous amusions à lui donner des pièces de monnaie qu’il courait bien vite porter à sa maman... Ensuite il fouillait son père pour lui prendre tout l’argent qu'il avait, et qu’il portait aussi à sa maman...
Le cheik nous a fait les honneurs de chez lui avec une grâce naturelle, une aménité et une cordialité dignes d’un grand seigneur. Il nous a offert du café , et môme du tabac. Nous sommes restés là une demiheure, admirant cette antique hospitalité.
Après, il nous a conduites, milady et moi, près de sa femme, fort belle créature, vrai type de Rébecca, grande, svelte, un air doux et noble ; elle nous a pris la main, et nous l’a baisée sept fois... Il paraît que c’est l’usage des Bédouines...
Enfin , nous avons pris congé de notre cheik, qui , lui aussi, nous a baisé la main à tous, nous disant que sa maison était la nôtre, et que , lorsque nos ex- \ cursions nous pousseraient par là, nous lui fassions la grâce de nous arrêter chez lui...
Et nous l’avons promis.
Comme pour aller, en retournant nous avons fait la moitié du chemin à âne, l’autre moitié à dos de - Bédouin.
Vrai , il est prudent de- s’informer de l’inondation avant d’aller aux Pyramides.
Arrivés au village de Gizèh, village d’aspect pauvre, et misérable aujourd’hui, mais qui était, du temps
des mameloucks, Une ville fortifiée, où beaucoup d’entre eux avaient leur maison de plaisance, nous avons voulu visiter les fameux fours pour l’éclosion des poulets. , «
Ces fours sont une très-ancienne invention égyptienne , invention qui mérite toute notre admiration, et prouve que le gouvernement, alors, ne dédaignait pas de s’occuper de tous les détails qui pbuvaient assurer le bien-être du peuple. Dans un pareil climat la viande blanche est très- saine pour la santé, il fallait donc la rendre abondante. Ayant sans doute remarqué que l’autruche , le canard sauvage, ne couvent pas les œufs, les déposent dans le sable, les enterrent légèrement, et que la chaleur du soleil suffit pour amener l’éclosion , les anciens imaginèrent ces fours. Ils sont construits aujourd’hui et organisés de la même façon qu’il y a trois mille ans et plus. . . Car Diodore de Sicile , Aristote et bien d’autres auteurs nous en font la description en signalant cette particularité : car l’Égypte est le seul pays où l’on fasse éclore de cette façon artificielle les poulets.
Dans un petit bâtiment carré, coupé à l’intér'eur par un corridor, se trouve une série de petites chambres, divisées en deux étages ; dans celui d’en bas, sur de la paille coupée menue, se trouvent les œufs... Au-dessus est placé un brasier de feu, feu de fumier, car on ne doit pas oublier que c’est le principal bois et charbon du pays. Une ouverture faite au plancher laisse passer la chaleur, que l’on entretient tou
jours à un même degré. Des hommes, voués de père en fils à ce métier, sont constamment là à surveiller.
Le vingtième jour, les petits poussins commencent à 'percer leur coquille. Rien n’est curieux comme de voir cette masse d’œufs (car un four contient jusqu’à cinq mille œufs) s’agiter, et enfin laisser s’échapper de leurs coques brisées tous ces petits êtres. Seulement, il fait dans ces fours une chaleur accablante, et il y règne une odeur nauséabonde... Voilà un métier que je ne ferais pas !...
Chacun vient donc apporter les œufs qu’il veut faire éclore dans ces fours. Le propriétaire du four s’engage à rendre en poulets les deux tiers des œufs qu’il a reçus.
Une fois éclos, on confie l’éducation de ces petites bêtes à des femmes dont c’est le métier ; il leur faut' autant de patience que d’expérience pour arriver à les élever.
Ces poulets sont vendus au boisseau. On les entasse là et on les mesure ; leur prix est très-minime. Mais il faut avouer que ces poulets sont loin de valoir nos volailles du Mans. Ils sont petits, rachitiques, maigres comme desjairondelles. Rarement ils deviennent plus gros qu’un de nos gros pigeons.
Il me semble que si l’on essayait le même procédé, on arriverait au même résultat en Europe, en entourant ces fours d’un vitrage, et en y entretenant., tout comme ici, la même température.
L’Anglais se promet d’en faire l’expérience à son
cottage, près de Londres... Moi, j’ai aussi le projet de la tenter à ma campagne , à Maisons-Laffitte, et, comme il n’y a pas de sot |métier, je ferai le commerce des poulets... Alphonse Karr pourrait me dire que c’est moins poétique que de faire celui des fleurs. Mais, que voulez-vous ! chacun fait ce qu’il peut.
On calcule que les quatre cents fours à poulets que possède l’Égypte donnent, en moyenne, cent millions de poulets par an.