MARIAGES A LA COPHTE
Les harems des Européens. — Comment les Européens épousent des fellahines. — Intrigues des harems.
Beaucoup d’Européens ont en Égypte leur harem, tout comme les musulmans. La vente des esclaves est, dit-on, défendue en Égypte, et pourtant il s'en vend beaucoup, môme en plein champ de foire, à Tentah; il est aussi défendu aux Européens, à tout ce qui n’est pas musulman, d’acheter des esclaves : une foule d’Européens en ont, le gouvernement le sait, et il ferme les yeux.
Du reste, rien ne leur est plus facile que de tourner la difficulté : tous ont à leur service des domestiques barbarins, nubiens ou abyssins; si le marchand refuse de leur vendre à eux leurs esclaves, ils les font acheter par leurs domestiques, qui les leur cèdent ou les leur revendent. Donc, presque tous les Levantins, les Syriens, les Arméniens et les Européens ont leur harem, qui se compose de Nubiennes, mais surtout d’Abyssiniennes; ces dernières sont fort prisées par ces messieurs: elles sont généralement bien faites; leurs bras, leurs gorges, sont d’uu modelé parfait; elles ont
de grands yeux noirs veloutés, les dents bien blanches ; leur peau est couleur chocolat. Ces bonnes femmes chocolat ont plusieurs désavantages : d’abord, elles ont une odeur fort désagréable ; ensuite, elles attirent la vermine, à qui, il paraît, cette odeur plaît. Les maisons où il y a de ces femmes en sont infestées.
Elles ont encore celui d’avoir des cheveux d’une complète analogie avec la laine du mouton.
Leur peau est douce et souple, dit-on; voici par quel moyen elles se la font assouplir :
Elles vont au bain tous les huit jours. Là, les baigneuses, avec de la couffe ou écorce de bananier, leur frottent tout le corps pendant des heures entières; ensuite, le leur enduisent d’une graisse particulière.
Vous le voyez, somme toute, ces femmes-là sont peu séduisantes. Et pourtant bien des hommes ici , qui ont la prétention d’être civilisés, en ont.
La seule différence qui existe entre eux et les musulmans, c’est que les musulmans les gardent toujours, et que les Européens les laissent sans ressources sur le pavé quand ils en ont assez.
Ce qui est une véritable infamie, c’est que, tout ' comme les Turcs, lorsque ces malheureuses deviennent enceintes , ils appellent ces femmes patentées dont la mission est de faire avorter, et commettent cet affreux crime sans le moindre l’emords; et ils croient faire une chose toute naturelle 1 Ces femmes-
là, aussi, n’ont pas le moindre instinct maternel; rien chez elles ne leur crie : « Tu commets un crime en tuant un petit être formé de ton sang, de ta chair ! » Elles se font avorter, boivent cette drogue qu’on leur donne pour cela aussi facilement que si on leur donnait une cuillerée de sirop.
Il est d’autres Européens (j’en connais , et des hommes qui passent pour honorables en Égypte), qui, une fois qu’une de leurs esclaves est devenue enceinte, ou la marient à un domestique, ou la revendent, faisant remarquer au marchand qu’elle vaut plus cher, puisqu’elle mettra bientôt un enfant au monde, qu’ils pourront vendre aussi !
G’est affreux, et cela paraît si monstrueux que c’est à n’y pas croire, et pourtant cela est. Que voulezvous! le sens moral, ici, est chose à peu près inconnue; ceux qui en venant en avaient l’ont perdu au contact des autres ; ceux qui en ont encore, c’est vraiment à dose tout à fait homœopathique.
Un monsieur, Arménien, un haut personnage ici, a chez lqi deux favorites , deux Abyssiniennes ; l’aînée a seize ans, et elle a déjà avorté deux fois ; aussi la pauvre petite s’en va-t-elle d’une maladie de poitrine... Les drogues qu’on leur fait prendre pour cela sont fort malsaines... Ce monsieur, plus tard, s’est marié à une Levantine ; il a gardé ces deux esclaves, et les a attachées au service de sa femme; de plus, il lui a donné pour dame de compagnie une vieille femme qui avait l’honorable mission d’aller lui
chercher de petites fellahines que les parents lui vendaient moyennant telle somme.
Eh bien, il a trouvé ça tout naturel; il n’a nullement compris l’indélicatesse qu’il y avait à laisser chez sa femme deux esclaves qui ont été ses maîtresses... pas plus qu’il ne lui est venu à l’idée que cette dame de compagnie non-seulement était peu estimable, mais encore dangereuse; car plus tard elle pourrait faire pour la femme le métier qu’elle avait fait pour le mari.
Je vous assure que non-seulement ce monsieur est haut placé, mais qu’encore il est généralement estimé, quoiqu’on connaisse ces détails, qui sont ici de vrais détails!
Avoir un harem de négresses paraît une chose fort naturelle ; les messieurs qui en ont ne sont nullement critiqués. Il y a un jeune Italien qui se fait gloire d’en avoir de fort belles.
Il est à remarquer, du reste, que tous ceux qui en ont portent un cachet d’abrutissement sur la figure, un quelque chose de tout bestial.)
Une autre mode du pays , c’est d’épouser des fellahines.
La fellahine est assez jolie. De onzeàlseize ans elle a des formes gracieuses, un type qui plaît à certaines personnes.
Des mes-ieurs, ceux qui aiment ce type, chargent une vieille fpmme de leur trouver une jolie petite fellahine. La mégère se met en campagne ; lorsqu’elle
a trouvé , elle vient détailler au monsieur le genre dé beauté, la qualité d’appas de la jeune fille et son âge.
Si ces renseignements le séduisent, il fait demander aux parents la somme qu’ils eu veulent. Une fois le prix fixé (il varie de dix à cinquante louis, selon la beauté de la jeune fille) , le monsieur s’entend ou avec un de ses domestiques, ou avec un autre Arabe, qui va la demander en mariage, et compte la somme aux parents... Comme je l’ai dit, les cérémonies du mariage fellah consistent surtout dans la fantasia ; v le monsieur en paye les frais; le mari de complaisance s’amuse tant qu’il peut , il reçoit même un léger baekchiche pour le récompenser ou dédommager du rôle qu’il joue, rôle, du reste, qui ne l’offusque nullement. Ensuite, le mariage fait, mais non consommé, ou il divorce d’avec sa femme, qui, alors libre d’ellemême, fait ce qu’elle veut et devient la maîtresse du monsieur, ou bien, tout en restant son mari, il la cède au personnage en question.
Il arrive quelquefois que la jeune fille, qui n’est nullement prévenue que l’Arabe qui l’a épousée ne l’a point épousée pour son compte , et le voyant remplacé par un vieillard cacochyme , pousse les hauts cris, pleure. Alors on lui donne quelques! coups de courbache pour lui apprendre à être raisonnable , et le mari lùi-même la force à accepter de bonne grâce le mari à qui il l’a cédée.
D’autres fois, ces femmes-là sont çnchantées d’avoir un monsieur au lieu d’un domestique pour
maître ; elles espèrent avoir la vie plus douce et de plus riches colliers.
Quand le mari divorce immédiatement, lorsque le monsieur est fatigué de la jeune fellahine, ou il la marie, en lui donnant une petite dot , à un fellah ou à un Barharin ; ou bien elle reprend sa liberté et se livre au métier de courtisane. Une fois qu’elle a eu un mari, la femme arabe devient libre, et ses parents n’ont plus aucun droit sur elle.
Il y a des hommes bien connus ici qui épousent, de cette façon-là deux ou trois fellahines par an.
Un Français bevetiüé , qui occupe un poste dans le gouvernement égyptien , a déjà marié ainsi ses trois domestiques et tous les bateliers de sa daabier.
Un domestique a joué à son maître un tour excellent. Il aperçoit un jour une jeune fellahine delà ville. Celles-ci, ne se livrant pas aux travaux des champs, sont plus belles, leurs pieds sont moins calleux, leur, peau moins hâlée par le soleil... Celle dont je parle était fort jolie et appartenait à des gens assez aisés. Notre Arabe en devient amoureux, il s’informe de la dot qu’on exigerait pour la lui donner en mariage. Il faut que vous sachiez que la fille fellah est une vraie marchandise ; on la donne à celui qui offre le plus. Si un domestique, un batelier, offre une plus forte somme qu’un homme d’une position au-dessus, il l’obtient... Si un vieillard offre un prix supérieur à celui qu’offre un jeune et beau garçon, on lui donne
aussi la préférence. Notre domestique était donc bien
sûr que s’il offrait une forte somme, tout domestique qu’il était, ces fellahs lui donneraient leur fille en mariage.
Il s’informa, et il sut que les parents ne la marieraiént pas à moins d’une dot de douze cents francs,... prix énorme!
Il était loin d’avoir cette somme; pourtant il voulait, coûte que coûte, avoir celle qu’il aimait.
Il était au service d’un Français assez mauvais sujet. Un jour, tout en faisant son service, il lui raconta qu’il avait vu une fellahine qui était l’idéal de la beauté, qui avait à peine douze ans. L’imagination de son maître s’enflamme au portrait insinuant qu’il lui fait de ses appas... a N’y aurait- il pas moyen que je la visse ? Ne pourrais-tu pas l’engager à tromper la surveillance de ses parents ? Je te donnerais un bon backchiche et à elle aussi.
— Impossible, répond le domestique. La fellahine n’est pas trop farouche une fois mariée ; mais se marier jeung fille est pour elle un point d’honneur, rien au monde ne la décidera à se donner avant.
— Diable! dit notre Français, je ne puis pas cependant l’épouser, et ce que tu me dis d’elle me donne le plus grand désir de la connaître. Voyons, cherche, il doit bien y avoir un moyen...
— Il y en aurait un, répond notre Arabe d’un air hypocrite, mais ce n’est pas facile...
— Voyons, quel est-il?
— Ce serait qu’un homme du pays consentît à
l’épouser, et qu’ensuite, le mariage fait, il divorçât et vous la cédât... Mais, trouver un homme qui y consente est difficile !...
— Eh bien, mais, toi, pourquoi ne lepouserais’-tu pas? Tu es musulman, on te la donnera... »
L’Arabe se gratta l’oreille sans répondre , il voulait se faire prier.
« Situ fais cela, je te donne deux cents francs et te paye une fantasia comme on n’en aura jamais vu de si belle.
— C’est que , voyez-vous , monsieur, quoique domestique , je tiens un peu à fna réputation , et si l’on venait à savoir que j’ai fait ce marché, tout le monde me dirait des sottises ; la police même me punirait , car c’est défendu, v,
t— Imbécile ! crois-tu que moi-même je voudrais qu’on le sût? Tu comprends que je ne dirai rien, toi non plus; par conséquent, personne ne le saura. Je dirai à tout le monde que tu te maries ; qu’avec tes économies et un petit cadeau que je te fais, étant content de ton service, tu épouses une jolie femme, à qui tu reconnais une grosse dot... Tu es, ma foi, un fort beau garçon., cela n’étonnera personne. ».
L’Arabe consentit enfin à rendre ce service à son maitre. Il fut convenu que le premier s’informerait de la somme qu’on exigeait , et que le maître enverrait une vieille femme de confiance voir si la jeune fille n’était pas au-dessous du portrait qu’en avait fait Ibrahim.
La vieille femme trouva uu prétexte pour aller dans
la famille; elle la vit à son aise, et revint dire ceci à
notre Français :
«'Elle est belle comme une houri du paradià du divin Prophète ; sa taille est fine et souple comme un jeune palmier ; sa peau est blanche et fine ; ses yeux sont plus grands, plus tendres encore que ceux de la gazelle du désert ; sa bouche est comparable à la grenade entr 'ouverte; sa gorge naissante promet de devenir superbe... »
Ce portrait enthousiasma le monsieur, son imagination prit la clef des champs, il ne rêva plus que de cette jeune fellahine. Il pressa son domestique, qui , lui , n’avait pas l’air de tenir beaucoup à jouer ce rôle. Enfin, un jour il vint dire à son maître qu’on lui avait dit qu’on ne la donnerait en mariage qu’à celui qui apporterait une dot de douze cents francs...
« Je donnerai douze cents francs : va faire ta demande... »
Le domestique y alla sans se faire prier : la de- ^ mande fut agréée...
Les apprêts du mariage se firent. Il fut convenu entre le maître et le valet que la petite maison au fond du jardin serait mise à la disposition de Ja jeune femme; que, pour ne pas faire de scandale, il irait la voir là ; que lui , le domestique , ne divorcerait pas , céderait tout bonnement sa femme; qu’en retour, le maître lui augmenterait ses gages de moitié et subviendrait à tous les besoins de la femme.
Le jour du mariage arrive. Notre Français, comme il l’avait promis, fait bien les choses : il paye une luxueuse fantasia, des gâteaux, des fruits, à tous les invités.
Le soir, arrive la fameuse cérémonie que j’ai décrite dans mon chapitre : Mariage fellah # après quoi la jeune épousée retourne, comme il est d’usage, pour huit jours dans sa famille. Le monsieur veut s’y opposer, veut persuader au mari de la garder et de l’amener de suite chez lui ; mais celui-ci fait valoir l'usage, dit et répète que cela ferait un mauvais effet, que même les parents ne consentiraient pas à laisser aller la jeune femme avant ce délai. En maugréant, il se résigne à attendre huit jours. Pendant ce tempslà, il a bien soin d’empêcher son domestique de sortir, dans la crainte qu’il n’aille voir sa femme. Le huitième jour, il l’envoie pourtant la chercher, en lui disant de revenir au plus vile... Mais la journée se passe, le domestique ne revient pas. Jugez si notre Français enrageait!... Le soir venu, il envoie un autre domestique le chercher, en lui faisant dire qu’il ait à revenir au plus vite...
Mais notre Arabe répond avec aplomb qu’il 11e comprend rien à cet ordre, puisque son maître lui a donné huit jours de congé en l’honneur de son mariage, huit jours qu’il compte passer avec sa femme et ses beaux-parents; que si son maître revient sur la permission qu’il lui a donnée, il préfère avoir son congé et rester tranquillement avec sa femme...
Notre monsieur, en entendant cette réponse, a compris qu’il avait été joué... Sa fureur était au comble. « Eh quoi ! s’écria-t-il, c’est pour ce maraudlà que j’aurais payé plus de quinze cents francs !... c’est par trop fort. » Lui-même alors se décide à aller chercher domestique, bien disposé à le bâtonner d’importance ; mais , arrivé à la maison , on lui dit qu’il venait de partir avec sa jeune femme pour aller passer sa lune de miel chez une de ses parentes, dont on ignorait l’adresse.
Le tour était joué... Il était volé, dupé, trompé, et il n’avait qu’à se taire ; car il ne pouvait pas aller raconter au consul le marché qu’il avait fait avec son domestique... On lui aurait donné tort, et, avec raison, on l’aurait blâmé fortement. ■
Maître Ibrahim n’a plus reparu au Caire , il a été dans l’intérieur. Avec les deux cents francs de backchiche qu’il avait reçus et ses petites économies , il a fait une baraque de marchand, et, à l’heure qu’il est, il jouit encore seul et en liberté des appas de sa jeune fellahinel...
Avouez que, si le tour manque d’honnêteté, il ne manque pas d’esprit 1 .
La femme arabe, la Cophte, comme la Turque, va au bain tous les huit jours... Elle a l’habitude de passer au bain au moins cinq ou six heures ; elle y déjeune, elle y fume, y dort; elle retrouve là d’au*
très femmes ; bref, c’est pour elle une vraie partie de plaisir... •
Je vais vous compter deux petites histoires dont je garantis la véracité ; elles vous prouveront combien le bain, et cet usage d’y rester si longtemps, est inappréciable pour celles qui veulent tromper leurs maris ou leurs maîtres.
Un jeune Anglais, très -joli garçon, venait en Égypte passer son hiver depuis deux années ; pour charmer ses loisirs , il se livrait à l’étude de la langue arabe ; il commençait à la comprendre et à la parler passablement.
Ceci avait deux avantages pour lui : celui de le dispenser d’être volé par un drogman , et celui de pouvoir glisser quelques mots de douceur dans l’oreille des belles Arabes qu’il rencontrait.
Un jour qu’il se promenait à Choubrah , à cheval , dans cette belle allée de sycomores , il aperçoit dans une voiture une femme turque , coquettement pelotonnée dans un coin, jouant avec les fleurs d’un bouquet ; en face d’elle, une autre femme dont la toilette plus simple indiquait que c’était une suivante ; un eunuque précédait la voiture, un autre la suivait, montés tous les deux sur de magnifiques chevaux harnachés d’or et de soie.
Notre Anglais, tout en ayant l’air de regarder d’un autre côté, se rapprocha de la voiture, et trouva moyen de lancer fortuitement un tendre et inquisiteur regard vers la belle Orientale; celle-ci n’eut pas l’air de s’en effaroucher. Elle mit même la tête à
la portière , écarta un peu son voile et laissa apercevoir une charmante figure...
Notre jeune homme , en sa qualité d’Anglais, conserva sa tête et son sang-froid, tout en laissant voir à la dame qu’il n’était pas insensible à ses charmes ; il fit en sorte de ne rien faire voir aux vigilants gardiens de la fidélité conjugale ; il s’éloigna , prit l'air le plus insouciant du monde, mais s'arrangea de façon pourtant à ne pas perdre de vue la voiture. Après avoir fait deux tours à Choubrah, elle rentra en ville; il la précéda, arrêta son cheval sur le petit pont qui se trouve avant le chemin de fer, fit semblant d’allumer son cigare ; il revit sa belle au passage et à la barbe des eunuques, lui envoya un baiser du bout des doigts.
En réponse, profitant de l’instant où l’eunuque qui suivait était de l’autre côté de la voiture, elle laissa tomber une fleur de son bouquet... Prestement il descendit de cheval et la ramassa; puis, de très-loin, il suivit celle qui venait de lui laisser une fleur, ce qui veut dire dans le langage amoureux des femmes de l’Orient :
« Tu as touché mon cœur. »
La voiture tourna l’Ezbékièh , prit une petite rue
et s’arrêta devant un magnifique harem. L’Anglais laissa son cheval aux mains de son sains sur l’Ezbékièh, et vint se poster dans l’embrasure d’une porte à peu près en face de celle où entrait la dame.
A la lenteur qu’elle mit pour descendre, au regard qu’elle tourna de son côté, il comprit qu’il avait été vu... La porte se referma lourdement sur ses gonds. Vainement il se promena de long en large ; rien ne parut, ni vieille négresse pour lui dire : « Suis-moi, » ni aucune main mignonne et blanche ne passa entre les barreaux d’une croisée pour laisser tomber encore une fleur, ni le fameux mouchoir que les dames turques, à l’exemple de leurs pachas, jettent... Rien enfin ne lui dit : « Je suis là, je te vois. # Aussi quittat-il son poste, d’autant mieux que l’idée lui vint que les eunuques pouvaient l’apercevoir et mettre fin à cette intrigue naissante.
L’inconnu a un charme irrésistible pour les hommes; ils se rendront plus facilement amoureux d’un de ces dominos bleus, jaunes, roses, qui représentent les Orientales, que de la plus jolie femme qui leur laisse voir ses traits fins et délicats, et pourtant les premières peuvent, il le sait, lui donner une immense déception. Mais c’est l’inconnu, c’est le fruit doublement défendu, et qui a pour eux d’autant plus de saveur qu’il est si bien défendu.
NotreAnglais avait vu bien des joliesfemmes,mais , aucune ne l’avait charmé comme cette apparition. Il rêva houris toute la nuit, eÇ, le matin, n’ayant rien de mieux à faire, il alla flâner sous les croisées du harem; il eut soin de changer de costume, de se grimer un peu pour tromper les eunuques ; mais pour
être reconnu par sa dame, il mit à sa boutonnière la
fleur fanée qu’elle lui avait jetée la veille. Vers les onze heures, la porte s’ouvrit, et, ô bonheur ! la dame de ses pensées sortit précédée d’un eunuque et accompagnée d’une suivante. Elle fit, sans tourner la tête de son côté, un signe imperceptible à l’Anglais, signe qui ne pouvait être' compris que par un amoureux ; pour tous les autres ce n’élait qu’un mouvement machinal, signe qui voulait dire tout à la fois : Je vous vois, je vous aime, je sors à votre intention, suivez-moi.
C’est ce qu’il fit, mais avec une grande prudence.
Il la vit se diriger dans une, étroite et sale petite rue, puis encore dans une autre ; enfin elle s’arrêta devant un bain turc, elle entra avec sa suivante, et le gardien s’assit devant la porte et se mit à fumer tranquillement.
Ici notre Anglais commença à être embarrassé... « Que faire? se disait-il... Je ne puis entrer, les hommes n’ont pas accès dans ces bains. Que veutelle que je fasse? Attendre son retour... mais alors mon seul bonheur sera de la revoir de loin retourner chez elle, et de me voir rejeter sur le nez cette lourde et maudite porte. Là, franchement, c’est trop peu pour me dédommager du soleil qui me brûle les yeux, de la poussière qui me sèche la gorge depuis deux heures que je pose pour elle. »
Pourtant, il restait toujours à distance, surveillant si, par hasard, le gardien ne quitterait pas son poste, bien décidé alors à tenter de pénétrer dans l’établissement.
Il y avait un quart d’heure qu'il était là, lorsqu'il vit deux femmes fellahs sortir du bain et se diriger de son côté ; il les suivait machinalement des yeux, n’ayant rien de mieux à faire. Elles passèrent tout près de lui, et l’une d’elles lui dit tout bas en passant :
« Suis-nous! »
« Que diable peuvent me vouloir ses fellahines? » pensa-t-il. Pourtant, comme il s’ennuyait à faire le planton pdur rien, la curiosité s’en mêlant un peu, il leur obéit. Arrivées dans une autre rue, alors que de la maison des bains on ne pouvait plus les apercevoir, elles s’arrêtèrent et vinrent vers lui. L’une d’elles dérangea un peu le morceau d’étoffe bleue qui représentait un voile qu’elle avait tenu jusqu’alors sur son visage. Il vit une très-jolie femme blanche et rose, au lieu d’une fellahine au teint brôlé. « C’est moi, » lui dit-elle en souriant. En effet, il reconnut les charmants traits qu’il avait aperçus à travers le voile, et qui lui avaient tourné la tête , et , comme il restait là étonné de retrouver sous ce cos tume cette grande dame turque, elle lui dit, comprenant sa surprise : « Je vous expliquerai cela tantôt. Conduisez-nous à votre maison ; marchez devant , nous vous suivrons à distance. »
Il ne se le fit pas dir.e deux fois, comme vous le pensez bien. Il se dirigea vers une petite maison qu’il avait louée dans le quartier cophte ; il entra chez lui, laissant la porte ouverte. Cinq minutes après, les
deux fausses fellahines entrèrent et refermèrent la porte.
La dame laissa sa suivante en bas , et monta sans hésitation dans la chambre du jeune homme.
Là elle lui raconta qu’elle était la femme du bev mais que depuis six mois une esclave à elle était devenue favorite, et qu’elle se trouvait complètement délaissée , ce qui l’avait portée à répondre à ses œillades.
Elle lui expliqua que le bain était d’une grande utilité pour les femmes qui voulaient tromper leur mari, et que plus d’une faisait ce qu’elle venait de .faire ; qu’une fois entrées, elles s’assuraient, par de l’argent , la discrétion de la femme qui le tient ; qu’elles se revê lissaient de ce modeste costume de fellahine , ressortaient, passaient fort tranquillement devant leur eunuque, allaient voir leur amant, et puis rentraient au bain, reprenaient leur premier costume, et ressortaient rejoindre leur gardien, qui n’y avait vu que du feu, et qui était très-persuadé qu’étant resté fidèlement à la porte , les droits du mari n’avaient point ôté lésés; que ce moyen était à peu près le seul qu’elles eussent.
. L’Anglais contempla à son aise sa beauté. Elle était jolie , mais il la trouva un peu trop fardée. Ce n’était pas une femme, mais une poupée. Une grande raie noire lui faisait de superbes sourcils arqués, entre les paupières, et en dessous elle avait du khôl, ce qui faisait paraître ses yeux démesurément grands; du
blanc et du rouge, mis même sans art , recouvrait sa figure. Tout cela, de loin, pouvait être fort bien, faire un joli effet, mais de près c’est fort laid.
Notre dame passa deux heures chez l’Anglais, qui put se convaincre que l’art de savoir se défendre est complètement inconnu chez la musulmane , et que , lorsqu’elle venait. à un rendez-vous, ce n’était pas pour le seul plaisir de causer avec celui qui l’avait captivée; qu’elle tient de la femelle, mais pas du tout de la vraie femme.
Après ces deux heures-là , elle s’en retourna fort tranquillement avec sa suivante reprendre son cos tume au bain et rentrer chez elle.
Elle avait promis au jeune homme de revenir tous les vendredis, jour où elle allait au bain. Elle tint sa parole pendant deux mois, au bout desquels il cessa de la voir. Avait-elle trouvé un autre amant, son mari s’était-il aperçu de quelque chose et la faisait-il mieux surveiller , ceci resta un mystère pour notre Anglais, mystère que, du reste, il se donna peu de peine pour découvrir. Il était un peu désillusionné sur ces beautés orientales.
L’autre aventure est arrivée à un Italien de mes amis. Un jour, il remarque que sa blanchisseuse a un petit coffre avec elle. Machinalement il lui demande ce qn’il contient : elle lui montre de ces bijoux de bric-à-brac dont se parent avec fierté les femmes de l’Orient. « Je vais, lui dit-elle, les porter dans quelques harems pour essayerde les. vendre... »
Les Européens sont tous les mêmes , ce mot harem a un grand attrait pour eux. L’Italien lui dit : « Quoi ! vous avez le bonheur de pénétrer dans ces sauctuai res-là ?
— Mais bien souvent, reprend la femme en souriant.
— Eh bien , ces femmes sont-elles si belles qu’on le croit en Europe ?
— Il y en a qui sont bien , d’autres qui sont laides. Du reste, si vous êtes curieux d’en voir une, je puis vous procurer ce plaisir. » '
Lejeune homme fait un bond de joie... a Là, bien vrai, vous feriez cela pour moi?
— Mais, certainement.
— Mais comment ferez-vous pour m’introduire dans un harem? fît l’Italien en caressant sa longue et belle barbe noire : il me sera difficile de porter un costume de femme.
— Je ne songe pas à vous y faire entrer , Dieu m’en garde 1 J’y risquerais cent coups de bâton, et vous, votre tête. La dame viendra vous voir ici, chez vous.
— Une musulmane venir chez moi! mais, est-ce possible? Comment trompera-t-elle la surveillance de ses gardiens?
— Oh! bien facilement, allez... Tenez, je connais la jeune femme de tel bey... Celui-ci a acheté deux autres esclaves. Il la délaisse depuis. Elle s’ennuie ; si je lui dis que je connais un jeune Européen discret,
bien sûr elle consentira à vous voir pour se distraire.
Voici comment elle s’y prendra : Vendredi , elle ira au bain ; là elle quittera son costume, en reprendra un autre, ressortira en passant devant son eunuque resté à la porte, qui ne- la reconnaîtra pas, et elle viendra chez vous. »
Et comme le jeune homme paraissait incrédule:
« Ce n’est pas la première fois , allez , que je procure à des Européens le plaisir.de connaître de ces femmes... Je les connais et connais leurs mœurs. Si , vous voulez, je vous promets que ce vendredi , cfestà-dire dans deux jours, la dame dont je vous parle sera ici. Si vous voulez vous montrer galant, choisissez làdedans un bijou. (Elle lui montra son coffre.) Je le lui offrirai en votre nom. Je lui dirai qu’un Italien , jeune et beau garçon, m’ayant entendu dire qu’elle était très-jolie, ïheurt d’envie de la voir, et je lui persuaderai de venir vendredi vous faire une visite. »
Notre jeune homme n’en revenait pas, et il avait une arrière-pensée qu’il était mystifié par la marchande, qui allait lui faire payer un bijou qu’elle serait censée offrir, et que, ou il ne la verrait plus, ou elle reviendrait lui faire un conte bleu...
Pourtant il choisit un bijou , le plus cher, et il le lui paya. « Tant pis si je suis mystifié, se dit-il, j’aurai au moins tenté de connaître une de ces célestes houris. » Il donna môme vingt louis à la femme,
lui en promettant le triple si elle tenait sa promesse.
Elle partit , lui donnant l’assurance que le vendredi il verrait la jeune femme.
Il n’y comptait pas du tout'. « Comment , se disaitil , la femme de ce bey se déciderait-elle à venir ainsi chez un homme qui ne la connaît pas, qu’elle ne connaît pas, qui a l’impertinence de débuter par lui envoyer un bijou , chose qu’il se permettrait à peine avec la dernière des lorettes... Non, vraiment, c’est impossible, et j’ai été bien sot de me laisser duper , par cette blanchisseuse. » Tout en se faisant ce raisonnement il était pourtant inquiet, agité. « Si elle allait vehir! » se disait-il parfois. Et ce fut avec un léger battement de cœur qu’il vit entrer chez lui la blanchisseuse le vendredi matin...
« Eh bien? lui demanda-t-il.
— Eh bien, monsieur, elle me charge d’abord de vous remercier de votre bijou, qui lui a plu beaucoup, ensuite de vous dire qu’elle sera enchantée de faire votre connaissance, et qu’à onze heures elle sera chez vous. »
Notre Italien était confondu ; il se hâta de mettre son appartement en ordre, car il était neuf heures déjà.
« N’oubliez pas, lui dit la femme, de faire préparer du café et d’avoir des bonbons, des pâtisseries, des graines de melon à lui offrir.
— Des graines de melon ! et pourquoi faire?
— Comme la plupart de ces femmes , elle s’amuse
à les grignoter. Il faut que vous sachiez quelles passent leur vie à grignoter...
— Bien , bien , je vais envoyer chercher toutes les sucreries du Caire et aussi des graines de melon.
— Moi, je vais l’attendre à quelque distance du bain ; puis , lorsqu’elle en ressortira avec une autre toilette, je l’accompagne pour lui indiquer votre appartement. » ,
A onze heures un quart, comme il guettait impatient à travers sa jalousie, il vit la blanchisseuse se diriger vers sa maison suivie d’une femme habillée à la turque. Par coquetterie , elle n’avait pas voulu prendre le costume de fellahine : elle s’était contentée de prendre un autre costume que son eunuque ne lui connaissait pas. .. Arrivée à la porte de la chambre du jeune homme, elle quitta ses babouches, entra calme et flère sans le moindre embarras ; elle alla s’asseoir sur le divan , s’y installa bien commodément , puis , alors seulement , elle eut l’air^de remarquer la présence du jeune homme ; elle le salua de la main à l’orientale , et lui fit signe de venir s'asseoir près d’elle.
Des deux, le plus embarrassé de cette position passablement anormale , bien sûr ce n’était pas elle... Il vint près d’elle, commença à lui exprimer son bonheur ; elle lui répondit fort gracieusement, en ôtant son voile : elle était jeune et très -jolie !...
Ce qui enflamma le cœur et la tête du jeune homme. Mais, se disant qu’il avait affaire à une
femme du monde, voulant lui prouver qu’il l’estimait et la respectait, il se conduisit en vrai gentleman , ne lui faisant qu’une cour très-platonique. Elle avait de l’esprit naturel, il trouva sa conversation attrayante. Enfin elle s’en alla, promettant de revenir le vendredi suivant.
Notre Italien était au troisième ciel, son cœur commençait à battre pour tout de bon pour cette séduisante créature... Il excusait la façon dont il l’avait connue , et se disait : « Après tout , ce qui serait par trop léger et dénoterait des mœurs fort relâchées, est excusable ici !... »
Au bout de trois jours la blanchisseuse revint le voir : il l’accueillit avec effusion et reconnaissance.
« Mais il paraît, lui dit-elle en riant, que vous n’avez pas été aimable pour cette dame; elle m’a dit tristement que vous lui plaisiez beaucoup, mais qu’il paraît que, hélas! elle n’avait pas eu le bonheur de vous plaire.
— Comment peut-elle avoir une pareille pensée ! . s’écria le jeune homme au comble de l’étonnement. Mais je n’ai cessé de lui répéter qu’elle était belle , charmante; que jamais je n’avais vu une créature plus enchanteresse qu’elle; que mon cœur, dès ce moment, lui appartiendrait entièrement.
— Bien, bien! Mais après? poursuivit la femme en souriant malicieusement.
— Comment, après! Vouliez-vous, par hasard, que je n’eusse pas le moindre égard pour elle, que je la
traitasse comme la dernière des femmes! Non, j’ai voulu répondre à la preuve de confiance qu’elle me donnait...',
— Parfaitement. Avec une Européenne, votre conduite aurait été méritoire et appréciée; mais croyez, monsieur, qu’elle ne l’a pas jugée ainsi; elle a cru qu’elle vous déplaisait, a été humiliée, et elle ne veut plus revenir. Vous pensez bien que, pour ces femmes-là, qui ne comprennent rien à toutes vos phrases , il y a une seule façon de leur prouver que vous les aimez ou au moins qu’elles vous plaisent.
11 était réellement stupéfait et se disait : « Comment, elle m’en veut de ce que je lui ai prouvé que je la considérais comme, une femme du monde, et que je tenais à faire la conquête de son cœur avant de faire celle de son corps?
— Mais, je vous le répète, monsieur, reprit la blanchisseuse de fin avec une nuance d’impatience , les femmes musulmanes ne peuvent pas saisir toutes ces distinctions. »
« Ceux qui disent que ce sont des femelles , mais non des femmes auraient-ils raison? » se demandait notre Italien. Cette conversation lui jeta un petit seau d’eau froide sur son cœur à moitié embrasé.
Pourtant , le vendredi suivant elle revint : il lui avait envoyé dire, par sa messagère, qu’il l’adorait, et mourrait de désespoir s’il ne la revoyait plus...
Il la trouva si jolie qu’il oublia tout , redevint amoureux... « Ce n’est pas possible, se dit-il, qu’une enveloppe si séduisante, si belle, ne [cache pas une âme, un cœur à l’unisson ; c’est peut-être que personne n’a su le faire vibrer, mais je serai le Pygmalion du cœur de cette nouvelle Galathée. * Et souvent il lui parlait du bonheur ineffable que donne l’entente de deux cœurs ; il cherchait à lui faire entrevoir . que l’amour des sens n’est pas tout ici-bas, qu’il en existe un plus noble, plus pur, un qui est la plus belle création de Dieu I -
Alors elle fixait sur lui ses grands yeux étonnés ; elle entendait , mais ne comprenait pas.
« Il faut de la patience, pensait-il, mais je réussirai à réveiller les nobles instincts de l’âme chez cette charmante créature... »
« M’aimes-tu, lui demandait-il souvent.
— Oui, » lui répondait-elle avec un doux baiser.
Un vendredi , elle vint son front rayonnant de
joie.
« Qu’as-tu donc, ma bien-aimée? qu’est-ce qui fait briller ton regard d’un rayonnement de plaisir?
— Oh ouil je suis bien heureuse!... Figure-toi que Malouna, celle qui m’avait supplantée dans les bonnes grâces de notre maître, est en pleine disgrâce à son tour. Voilà huit jours que notre seigneur ne l’a pas vue , et hier soir il est venu chez moi ; et il m’a ce matin envoyé ce collier (elle lui montrait un superbe collier de perles) , en me faisant dire qu’il avait eu
tort de me délaisser ainsi, car j’étais non-seulement la plus jolie , mais aussi la plus douce, la plus soumise de ses femmes... Malounaest furieuse, elle crie, gronde tout le monde, fait des scènes, ce qui augmente la froideur du bey pour elle, car notre maître aime que la paix règne chez lui... Moi , j’ai su supporter ma disgrâce avec résignation , il m’en sait gré. Je suis à peu près sûre que ma faveur và continuer, et que ma rivale sera délaissée à son tour... Voilà, mon bien-aimé, ce qui fait rayonner mon front d’un air de bonheur et de triomphe. »
Le jeune homme l’écoutait, il étajt ahuri... Quoi ! cette femme qui, la semaine d’auparavant, lui disait encore qu’elle l’aimait, lui disait à lui, à lui-même, toute sa joie d’être rentrée dans les bonnes grâces de son maître ! venait en rendez-vous chez lui, et lui annonçait avec une noble fierté que la veille le bey lui avait rendu visite 1
Mais qu’est-ce donc que ces femmes !... Le sens moral leur manque donc? Il se sentit pris d’une rage, rage mélangée de dépit et de jalousie, car il avait fini par s’attacher pour tout de bon à elle, tellement la beauté exerce de l’empire... Elle, voyant qu’il restait là près d’elle sans lui dire un seul mot, s’approcha de lui , passa son bras autour de son cou , en lui disant de sa voix douce et charmante:
«Est-ce que tu es fâché contre Iscet aujourd’hui? » Elle ne comprenait pas même l'effet qu’avait dû produire son aveu .
Il la regarda, la trouva bien belle; il oublia tout et la serra avec un élan de folle passion sur son cœur.
a Écoute, Iscet, m’aimes-tu?...
— Oui, répondit-elle, beaucoup!...
— Es-tu heureuse là , dans mes bras , sous mes baisers ?...
— Oui! fit-elle encore, très-heureuse !...
— Eh bien, dis-moi, n’est -ce pas que tu h’éprouves pas le même bonheur lorsque ton mari t’embrasse?...
— Mais si ! fit-elle. Je suis très-heureuse des caresses; c’est toujours la même chose, qu’elles viennent de notre mari ou de notre amant..» »
Notre Italien fut fixé, il vit qu’il y a des âmes qu’il est impossible de faire vibrer... Cette femme, il la voyait là, àsespieds, à présent, fixant sur lui un doux regard. Elle lui faisait presque horreur... « C’est une jolie poupée, se disait-il, mais voilà tout. »
« Écoute, Iscet, lui dit- il, à présent que tu vas redevenir la favorite, et que cet honneur te comble de joie, il sera prudent, je crois, que tu cesses de venir me voir.
— J’y songeais, dit-elle tranquillement, car, à présentée serai plus 'surveillée...
— C’est parfait, puisque tu y songeais. Nous allons donc nous dire adieu... » 11 lui offrit encore un souvenir; elle le remercia gracieusement, en lui promettant que si le bey s’avisait encore de lui préférer Malouna ou une autre esclave, elle reviendrait.le voir.
Le rôle qu’elle lui avait fait jouer et celui qu’elle lui offrait lui convenaient peu, car notre Italien est un homme de cœur qui a des sentiments élevés...
« Tu es vraiment -trop bonne, lui répondit-il, mais je vais être forcé de retourner dans mon pays... »
Elle l’embrassa pour la dernière fois et le quitta sans la moindre émotion : que pouvait-elle regretter ?
Elle avait pris un amant parce que son mari la délaissait... Elle quittait son amant parce que son mari revenait à elle !
Pour ces femmes-là, comme je l’ai déjà dit, tout homme est un homme !...
Notre jeune Italien ne la vit plus ; il le regretta d’autant moins que d’abord ses illusions sur les houris de Mahomet s’étaient envolées , et qu’ensuite cette liaison de quelques mois l’avait ruiné...
Ces femmes musulmanes ne connaissent rien de la vie ; elles sont des meubles plus ou moins de luxe dans la maison de leur époux, mais les affaires, les intérêts de la maison , leur sont tout à fait étrangers... Comme de vraies lorettes, elles demandent constamment des bijoux, de beaux costumes, sans se préoccuper si l’achat de tous ces chiffons n’est pas onéreux pour leur mari. Peuvent-elles, ' du reste, se préoccuper beaucoup de la fortune de cette maison?...
Cette fortune ne doit-elle pas être un jour la proie d’autres femmes qu’elles détestent et d’enfants issus de ces femmes-là?...
Elles demandent des bijoux, des chiffons, comme l’enfant demande des bonbons...
Iscet, chaque semaine, demandait un bijou nouveau à son amant. « J’ai vu, lui disait-elle, un bracelet, ou un diadème, ou une bague chez tel bijoutier ; tu serais bien aimable de me le donner... » Elle demandait cela sans se rendre compte de ce qu’elle disait, sans comprendre, sans se douter môme qu’elle commettait une action indélicate...
Le jeune homme s’empressait de lui offrir les objets qu’elle désirait, n’ayant aucune idée de la valeur de l’argent. Elle en demandait aussi bien un qui coûtait vingt livres qu’un de deux cents livres.
« Mais que diras- tu au bey, s’il te demande où tu as pris ces bijoux? lui demanda-t-il un jour..- — Il ne fait pas attention à cela. Du reste, il me donne de l’argent et ne me demande pas compte de ce que j’en fais. Je lui dirai que je les ai achetés avec. Ensuite, si souvent nous revendons, nous échangeons nos bijoux, que cela passe inaperçu... » Il avait donc dépensé beaucoup d’argent pour la femme de ce bey ; il n’aurait pu continuer et se serait vu forcé de lui refuser un jour une de ses fantaisies. Il fut donc charmé devoir finir ainsi cette liaison, et il jure bien qu’il ne recommencera plus.
Quelques Européens, jeunes étourdis, se sont quelquefois introduits dans les harems en prenant un costume de femme. Le voile rend ce déguisement possible pour un homme ; mais ce moyén-là est'très-
dangereux, car ils y risquent leur vie. Les ordonnances portent qu’un Européen trouvé dans un harem ou cherchant à s’y introduire est à la complète merci du maître du logis, que celui-ci peut le tuer sans que le consul ait rien à dire.
Je connais un monsieur qui s’est procuré un jour Cette distraction. Le mari de la dame qu’il avait été voir avait deux harems, il devait dîner et coucher dans l’autre; il en profita donc pour aller voir une dame qu’il connaissait et qui était venue souvent chez lui, toujours sous le prétexte d’aller au bain... Il prend un costume de dame turque, un voile trèsépais; les eunuques le laissent entrer sans défiance. Il était depuis un quart d’heure chez la dame, quand soudain ils voient la voiture du pacha s’arrêter devant la porte et celui-ci descendre pour monter chez lui. Notre Français fut pris d’une peur atroce ; il n’avait aucune arme pour se défendre ; une mort horrible l’attendait... Il perdit la tête, supplia la femme de le cacher dans un coin, dans une armoire... Mais celleci conserva son sang-froid... « Non, non, dit-elle : le calme peut seul nous sauver. Reste-là assis, tourne légèrement le dos à la porte, ne bouge pas ; » et elle prit les pantoufles du monsieur , pantoufles de femme, les mit en dehors, et tira la portière de la porte. Lorsqu’elle entendit venir son pacha, elle sortit, alla à sa rencontre gracieusement, lui dit qu’elle avait une visite... Le pacha venait
chercher un objet qu’il avait oublié, il s’en alla sans
se douter de rien et sans entrer dans l’appartement où se trouvait la prétendue dame..., car un musulman n’entre jamais auharem quand sa femme a des visites.
Mais notre jeune homme avoue qu’il a eu horri blement' peur et que jamais il n’est plus retourné dans ce harem, ni dans aucun autre.
Il y a quelques années, le mariage à la cophte était très à la mode en Égypte.
Le mariage à la cophte ressemble beaucoup au mariage irlandais : ce sont des mariages d’un mois, six mois ou un an,... faits d’un commun accord et avec contrat.
L’homme donne une somme de.... à la femme, ensuite il s’engage à la nourrir, la loger, l’habiller pendant toute la durée de leur mariage... Le délai expiré, si les deux contractants le veulent bien, ils peuvent renouveler leur contract, aux mômes conditions et pour le temps qu’ils veulent... .
S’ils en ont assez, ils se séparent, et se remarient avec d’autres... . ,
Ce genre de mariage a eu un grand succès parmi les Européens, beaucoup d’entre eux se sont mariés à la cophte... Les uns, mus par l’inoonstance naturelle aux hommes, se sont mariés ainsi de nombreuses fois; d’autres ont remplacé ce contrat à terme par un définitif, et ils vivent encore aujour-‘ d’hui avec des femmes cophtes.