LA FETE DU KHAL1G
Une des jolies fêtes de l’Égvpte, fête qui offre un cachet tout oriental , c’est celle qui se célèbre dans la nuit qui précède l’ouverture du Khalig, ou canal qui traverse le Caire , et va répandre ses eaux dans plusieurs provinces qui sont près de la branche occidentale de Damiette.
Les anciens Égyptiens adoraient le Nil ; ils l’appelaient le Dieu, horus et zeidorus (soleil et fertilité), noms qu’il mérite bien, puisque l’Égypte lui doit son existence et sa fertibté. On peut encore l’appeler le Dieu créateur, car n’est-ce pas lui qui a créé ce riche pays?...
Ils avaient fondé une ville appelée N ilus, où ils élevèrent un temple en son honneur. Le Nil était représenté par un beau vieillard à barbe blanche. Cette statue était en marbre noir, à cause , sans doute, de l’origine éthiopienne de ses eaux ; sa tête était couronnée d’épis en signe de l'abondance qu’il faisait naître dans les champs. Il s’appuyait sur un sphinx, probablement parce qu’à cette époque, comme encore
aujourd’hui , les lieux où il prend sa source étaient inconnus.. Il avait à ses pieds un crocodile et un hippopotame. Il était entouré de seize enfants, qui, par leur pose , représentaient les seize coudées que doivent atteindre les eaux du fleuve pour apporter la fertilité- dans cette contrée.
Si aujourd’hui on ne décerne plus les honneurs divins au Nil , on entoure de soins et de sollicitude ses eaux bienfaisantes, et, par tous les moyens pos-
sibles, on cherche à les conserver et à régulariser leur répartition sur le Nil égyptien. Comme jadis, les Égyptiens savent bien que du Nil dépend l’abondance ou la disette , la richesse ou la pauvreté.
Chaque année donc une grande fête a lieu au Caire pour le coupage du barrage du Khalig, qui se fait lorsque le Nil est arrivé à la hauteur voulue pour l’inondation; l’époque varie du 10 au 25 août .. Dès le soir la ville s’illumine, tout y prend un air de fête ; les Arabes chantent gaiement, se livrent à mille joyeuses fantasias. Les pauvres se rendent à pied au barrage, les riches louent des dahabiers (grandes barques), et vont passer la nuit sur le Nil, qui offre un coup d’œil féerique... Une quantité débarques, de dahabiers», le sillonnent en tous sens; elles sont éclairées de lanternes de couleur. Des musiciens, des chanteurs, assis sur le pont, font retentir l’air de leurs chants joyeux. L’été passé, j’ai été invitée à cette fête dan$ un très -beau dahabier. Il était illuminé a giorno; des fleurs, des pavillons, l’ornaient
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de toutes parts ; des musiciens, des danseuses ou aimées, étaient sur le pont. Assis dans le salon, les fenêtres ouvertes, nous voyions tout au loin le Nil éclairé de mille feux. Des chants , des joyeux éclats de rire, nous arrivaient de toutes parts. Après un fort bon dîner, au son de la musique de nos musiciens arabes, musique tantôt langoureuse et indolente, tantôt éclatante et joyeuse, les aimées ont commencé à exécuter leur fameuse danse ; elle ne m’amuse pas du tout. Aussi ai-je préféré rester sur le pont à jouir de l’aspect fantastique que produisaient tous ces Arabes, ces musiciens sur chaque barque, éclairés et par la clarté de la lune et par ces mille feux de couleur... On se serait cru au milieu d’une myriade de fantômes diaboliques, on aurait dit un bal dans le fleuve infernal, d’autant plus que les Arabes [expriment leur joie par des notes aiguës, stridentes.
Tous les bords du fleuve étaient couverts par une populace en goguette, et ceux-là aussi, éclairés par la lueur de leurs torches se mariant à celle du clair de lune, avaient un petit air de diables se livrant à une sarabande , qui faisait l’effet le plus saisissant et le plus pittoresque. La fête a continué toute la nuit. On apercevait au loin fusées, feux de Bengale, car ce jour-là on tire une foule de feux d’artifice dans le Caire.
Saïd-Pacha avait conservé l’habitude de se rendre en grande pompe au barrage du Nil pour la fête du Khalig; une année il invita beaucoup de personnes,
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des Turcs et des familles européennes. Il donna l’ordre à un pacha de lui commander un bon dîner, de faire dresser vingt tables près du barrage.
Son Altesse arrive , se met à une petite table exprès pour lui, et engage ses invités à prendre place aux autres tables. Tout était prêt, les couverts mis et le dîner servi... Seulement les invités croient à une mystification... Les uns sont assis à une table où il n’y a que des potages, vingt quatre soupières; les autres que des hors-d’œuvres, les autres vingt-quatre rôtis; d’autres enfin rien que des sucreries... Pourtant ils n’osent rien dire : les uns mangent leur assiette de soupe et en restent là, tandis que leurs voisins mangent le dessert pour tout potage... Ceux des hors-d’œuvres sont le plus mal partagés.
Voici ce qui était arrivé : le pacha, pensant aux vingt-quatre tables, avait commandé vingt-quatre de chaque plat Les Arabes qui avaient mission de déballer ce dîner et de le placer sur les tables avaient cru faire preuve d’une rare intelligence en mettant tous les potages sur l’une, les rôtis sur l’autre et ainsi de suite... Les invités se souviendront longtemps de ce dîner; et, lorsque Saïd-Pachaa connu ce détail, il a ri comme un fou de voir que personne n’avait osé rien dire, et que chaque table s’était contentée du mets unique, mais abondant, qui lui était servi. Il demandait à chacun s’il s’était trouvé à la table du potage ou à celle des hors-d’œuvres ?
Enfin, au point du jour, les troupes sont arrivées
en grande tenue, le vice-roi à leur tête... On a jeté en grande pompe une espèce de mannequin fait en argile, et qui a la prétention de représenter une jeune et jolie vierge de quatorze à quinze ans. Une fois le mannequin lancé, on tire un coup de canon dans la digue, qui est rompue, et l’on voit l’eau bondir impétueuse et se précipiter dans le canal.
On le voit, en bien des choses on conserve encore aujourd’hui un simulacre, un quelque chose des anciennes coutumes : exemple le mannequin jeté en pâture au dieu Nil pour s’attirer ses bonnes grâces.
Beaucoup d’anciens auteurs nous disent que dans l’antiquité, pour la célébration de cette fête, on cherchait une belle et gracieuse jeune fille, on l’arrachait de force à sa famille; en plus, on la revêtait d’un somptueux costume, celui que porte la mariée, et on la jetait dans les eaux du Nil, lui donnant ainsi la mort pour époux.
Par ce sacrifice barbare, ils pensaient, ces bons Égyptiens, se rendre le dieu favorable, et amener l’abondance dans leurs champs.
Des auteurs modernes ont soutenu que les Égyptiens étaient trop civilisés pour commettre un pareil acte, et que sans doute les auteurs anciens nous ont fait un conte, ou ont été trompés par l’usage -de ce mannequin que l’on jette encore aujourd’hui, et qu’ils ont pris [jour une jeune fille.
Ni l’un ni l’autre n’est croyable. Si l’on met ce fait en doute, il faudrait mettre toute l’histoire de
l’Égypte, et, du reste, quoique éclairés, avancés sur bien des arts et des sciences, ces bons Égyptiens avaient cependant plus d’une autre coutume qui ne manquait pas dp barbarie.
Du reste, l’époque de la conquête de l’Égypte par Amrou ne date pas d’assez longtemps (de l’ère de J.-C.) pour que l’histoire des faits qui se sont passés alors soit déjà enveloppée dans les nuages de la nuit des temps. Tous les historiens arabes, comme les historiens français, s’accordent à dire qu’ Amrou, choqué de la cruauté d’un pareil usage, le défendit, et, le hasard faisant que le Nil resta quelque temps sans monter, tout le peuple se mit à murmurer, et Amrou commençait à craindre une révolte. Il écrivit donc à Omar pour le consulter; celui-ci lui répondit qu’il avait bien fait d’abolir cette coutume barbare ; il lui envoya, sur une feuille de papier, une invocation à Dieu, lui ordonnant de la jeter dans le Nil, et, soit hasard, soit que Dieu voulût prouver à Omar et à Amrou qu’il lui était agréable qu’ils eussent mis fin à une barbarie pareille, les eaux montèrent de seize coudées.
A partir de cette année, on remplaça alors la jeune fille par un informe mannequin d’argile.
Tous les auteurs sont unanimes sur ce fait. Il se trouve relaté dans une foule de livres arabes. On ne peut donc guère nier son exactitude. Du reste, le mannequin est encore là pour nous prouver que
l’histoire du premier sacrifice est bien vraie. On me dira que, lorsque Amrou est arrivé en Égypte, ce pays était déjà peuplé de chrétiens, et qu’il est étonnant qu’eux n’aient pas mis un terme à cette atrocité, sans attendre qu’un musulman le fit. Mais les chrétiens d’alors étaient greffés sur des anciens idolâtres ; ils n’étaient pas entièrement idolâtres, mais ils n’étaient pas non plus complètement chrétiens. Les peuples ne changent pas aussi vite, ne perdent pas ausèi facilement des croyances existant depuis six mille ans dans leur pays 1 '
Voyez ce que nous dit des chrétiens d’Égypte Adrien, qui fit un voyage dans cette contrée, alors province romaine, l’an 130 de l’ère chrétienne :
« J’ai bien étudié, mon cher Servinius (écrivait-il au consul de ce nom), cette Égypte que vous me vantiez, et je l’ai trouvée légère, inconstante, empressée de toute espèce de bruits ; ceux qui adorent Sérapis sont chrétiens ; ceux qui se disent les évêques du Christ sont aussi des dévots à Sérapis. Il n'y a pas de chefs de synagogue, de prêtres des chrétiens, de devins, d’aruspices, de baigneurs , qui n’adorent Sérapis. »
On le voit, Adrien reconnaissait qu’à cette époque le christianisme n’avait pas encore pu arracher parfaitement les- anciennes croyances du cœur des Égyptiens; ils pouvaient donc bien avoir conservé celle que ce don d’une telle vierge rendrait le Nil plus empressé à monter et à fertiliser leur sol.
Comme barbarie, hélas! le christianisme n’a pas eu pour effet immédiat non plus d’en arracher tout germe de leur cœur.
Voyez ce qu’ils font à Alexandrie, l’an 418 :
Une femme d’une beauté sans rivale, d’un talent oratoire extraordinaire, instruite à rendre des points aux savants d’Alexandrie , Hypatia , fille du célèbre mathématicien Théon, brillait à une des chaires d’Alexandrie , enseignant à un auditoire charmé Platon et Aristote; elle avait aussi brillé à l’école d’Athènes; elle était aussi vertueuse que belle, on l’admirait et on l’estimait.
Eh bien I un jour, les disciples de saint Cyrille s’attroupent autour de son char, l’en arrachent, la mettent en mille pièces, jetant les lambeaux de sa chair dans les flammes. Voilà qui est assez peu parlementaire, il me semble ; ça sent la stupide et folle barbarie. Pourtant, ça se passait l’an 418 de notre ère, et les auteurs de cet horrible assassinat n’ont point été punis. Saint Cyrille leur accorda une absolution complète. Ils avaient été, du reste, conduits, pour commettre ce meurtre, par Pierre, un lecteur de l’Église.