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LE RAMADAN AU CAIRE

Fantasias. — Illuminations. — Les derviches hurleurs. — Les derviches tourneurs. — Les danseuses. — Bateleurs. — Psylles ou charmeurs de serpents.

Nous sommes au 24 janvier, le canon vient d’annoncer que le grand carême des musulmans commence : la ville est illuminée , de joyeuses fantasias la parcourent.

Toute l’après-midi un bonhomme monté sur un âne s’est promené sur l’Esbékyèh. Il avait une couronne de foin , un collier et des bracelets de la même herbe; enfin il était à peu près couvert de foin. Une centaine de personnes l’escortaient, criant en cadence : « Ma-ho-met-Al-lah! » Je n’ai pu comprendre, je l’avoue humblement, le sens de cette cavalcade. Je ne suppose pas qu’ils veuillent dire, par ce

symbole de foin, que leur prophète était un Non,

ce serait par trop irrévérencieux. Enfin , je n’ai pas compris le sens de ce foin.

On le sait, le carême musulman dure quarante jours. Pendant ce temps-là, les musulmans font carnaval la nuit et carême le jour.

Dès l’instant que l’on peut distinguer un fil blanc

d’un fil noir jusqu’au coucher du soleil, le musulman ne doit plus ni boire, ni fumer, ni manger ; il doit se priver d’entrer dans son harem ; mais, si ses affaires l’y appellent , il doit bien se garder môme de toucher la main d’une femme ou de lui donner un simple et chaste baiser.

Dès le matin , un coup de canon annonce que le ramadan commence ; le soir, un autre coup de canon annonce qu’il est fini.

C’est très-amusant de voir les rues du Caire le soir. Dès que les Arabes entendent ce bienheureux coup de canon , ils poussent des cris de joie, roulent vite une cigarette et vont à leur logis pour manger.

Cela se comprend du reste, car rester sans boire, sans manger, depuis six heures du matin jusqu’à six heures du soir, doit être très-pénible , surtout pour ceux qui travaillent. Voyez-vous ces pauvres âniers courant toute la journée derrière leur âne, ou encore les sahïs, ne pouvant même se rafraîchir la gorge desséchée par la poussière. Aussi , vers la fin du ramadan, ces bons musulmans n’ont plus figure humaine. Cette espèce de carême n’est rien moins que sain poulie corps : jeûner le jour, la nuit s’amuser, manger, et par conséquent ne pas dormir, pour le peuple surtout c’est très-mauvais. Les gens riches, ont la ressource de passer leur journée à dormir, eux... , et qui dort dîne, dit-on.

Le Caire offre un aspect pittoresque et burlesque pendant les nuits de ramadan. Si en temps ordinaire

les Arabes sont couchés à huit heures, et si les quartiers habités par eux sont calmes et tranquilles dès cette heure... , pendant leur carême toute la ville devient bruyante et joyeuse la nuit : les maisons sont éclairées; des chants, le son de la musique, des éclats de rire, s’èn échappent. Toutes les boutiques restent ouvertes toute la nuit, et, par conséquent, sont fermées pendant la journée. Les cafés sont remplis, les conteurs arabes, les danseuses, sont là pour amuser les consommateurs... On rencontre à chaque pas de joyeuses fantasias; chaque Arabe porte une torche allumée à la main; tout ça crie, hurle, chante, se démène; on dirait, à les voir ainsi éclairés par la lueur rouge des torches, que tous les habitants de l’enfer ont pris un congé et viennent faire leur sabbat au Caire.

Ces fantasias escortent ou un homme qui fait le fou, ou un qui fait des tours..., ou deux hommes dont l’un est habillé en consul ou en roi, et qui se livrent à la pantomime la plus ignoble. Je ne trouve pas de mot pour qualifier ces scènes obscènes. La foule les entoure, les femmes sont là, et en grand nombre, riant et applaudissant. C’est étonnant avec quelle impudeur naïve se passent ici les scènes les plus incroyables. Ces gens-là n’ont pas, on le voit, conscience de l’inconvenance de certaines choses. Toutes ces femmes sont là, elles n’ont pas la moindre vergogne. Le vice s’étale ici sans gêne et sans contrainte.

Que l’on ne dise pas que l’Égypte est civilisée!...

Après avoir vu certaines processions et certaines scènes qui se passent eu ramadan, et celles en pleine rue, en pleine place de l’Esbékyèh, on se dit que la barbarie avec ses vices honteux, son absence de sens moral , y règne encore dans tout son éclat.

Je ne puis comprendre qu’lsmaïl-Pacha , é'evé à Paris, ayant, par conséquent, des notions de ce qui se passe en Europe, étant enfin un homme civilisé, tolère ces choses-là , qui certes n’existent point dans le reste de la Turquie , et qui sont vraiment honteuses pour un pays et pour celui qui, le gouvernant, les tolère.

La place de l’Esbékyèh est le rendez-vous général ; aussi offre- t-elle un coup d’œil aussi bizarre qu’étonnant, brillamment illuminée comme elle l’est; dans chaque coin se trouve un rassemblement, et la foule joyeuse se presse et va des uns aux autres. Tous ces Arabes ont une façon d’exprimer leur joie qui est passablement assourdissante; ils poussent des cris qui n’ont rien d’humain. On se demande, par moments, si les bêtes féroces dudésert n’auraient pas par hasard fait invasion en ville.

L’Esbékyèh est parsemé de cafés chantants, de cuisines improvisées, où l’on vend des mets turcs. Les bateleurs, les danseurs et danseuses, les derviches hurleurs, les derviches tourneurs, prennent possession de la place.

* Les bateleurs ou psylles ont le privilège d’attirer

le plus de monde : le cou entouré de serpents, les

bras idem, ils . font avec eux toutes sortes de tours qui charment et émotionnent les spectateurs; parfois ils se font mordre les bras, la poitrine; ils sont là ruisselants de sang, se débattant au milieu de leurs vipères, les mordant eux aussi, faisant semblant de les avaler; ils fonl ces tours avec une adresse merveilleuse ; ils ont la vipère hatjé qu’ils font devenir aussi immobile qu’un bâton : pour cela, ils lui crachent dans la gueule, la lui tiennent fermée un instant, appuyant leur main sur sa tête. Aussitôt son corps devient raide comme si la mort en avait fait sa proie; ils font alors passer ce sei'pent de main en main. On peut le toucher, le jeter à terre, il ne fait pas un mouvement. On croirait tenir réellement un bâton dans la main. Pour le réveiller, les psylles roulent dans leurs mains l’extrémité de leur queue ; pendant deux ou trois minutes, la vipère hatjé commence à rouvrir ses yeux, secoue sa petite tête comme si elle sortait d’un profond sommeil , puis , bientôt, se met à faire mille bonds. Cette dangereuse vipère a cinq ou six pieds de long et trois pouces de tour; c’est une des plus redoutables.

Les psylles ont aussi enlacé à leur cou le fameux scythale des Pyramides, le plus redouté de tous les serpents d’Égypte, car sa morsure donne une mort atroce; ensuite, la vipère céraste ou cornue, jolie petite bête dont la peau a le même gris que le sable du désert, ce qui fait qu’on ne l’aperçoit pas, et qu’on est exposé à mettre le pied dessus et à se faire mordre :

sa tête est ronde et assez gracieuse ; au-dessus de chacun de ses yeux elle a une petite proéminence qui ressemble à une corne, ce qui lui a valu le nom de vipère cornue ; sa morsure est aussi mortelle.

Ces psylles, qui ont existé dans l’antiquité égyptienne, car ils figurent sur les monuments représentant des fêtes publiques, ont réellement une adresse extraordinaire et un grand courage. De tous les temps, ils ont joui' d’une grande réputation; ils passent pour être plus adroits que les charmeurs de serpents que l’on trouve dans les Indes. Les psylles ont de tout temps formé une corporation à part; ils font ce métier de père en fils, métier, du reste, qui est une vraie science. « Il faut descendre d’un psylle, disent-ils, pour que les serpents vous obéissent. »

Toutes ces vipères, avec lesquelles ils font leurs tours, dont ils s’entourent tous les membres, n’ont plus les crochets qui contiennent le venin; mais pour les prendre dans le désert ou dans les fossés où elles se trouvent, ne leur faut-il pas une grande adresse et une bonne dose de courage?

On a voulu traiter de fable le talent qu’ils ont de faire accourir les serpents à leur voix ; rien n’est plus vrai pourtant. Deux fois, j’ai assisté moi-même à ce tour-là l’été passé ; nous avons mené deux psylles aux pyramides, où la vipère scythale est en grand nombre ; un des psylles s’est mis à pousser des petits cris, de petits sifflements. Au bout de quelques minutes, deux vipères ont passé leur tête entre la join-

ture de deux pierres, ont fixé sur lui leurs petits yeux ronds.

J’avais une peur atroce ; je me [demandais si elles n’allaient pas venir se jeter sur moi!... Le psylle, en les fixant, lui aussi, a continué de pousser ses petits cris; alors, elles sont sorties de leur cachette et sont venues vers lui en faisant des petits bonds qui avaient l’air d’exprimer la joie ; l’autre psylle s’est rapproché de lui ; l’un a jeté son mouchoir à une des vipères, qui l’a saisi avec les dents ; alors il a tiré fortement à lui, les deux crochets contenant le venin se sont brisés sans doute dans ce mouvement, et le venin est resté dans le mouchoir; il a pris cette bête et l’a enroulé tranquillement autour de son cou... L’autre, une fois la vipère à la portée de sa main , l’a saisie brusquement assez près de la tête; mais il a mal calculé son mouvement, et ne l’a pas prise assez près , car elle s’est retournée et l’a mordu au bras ; le sang a jailli ; nous avons poussé un cri d’effroi ; lui, avec calme, a donné un coup à la bête sur la tête, puis lui ouvert la gueule , a pris son mouchoir, et lui a brisé les crochets contenant le venin.

Tout cela a été fait en moins d’une minute; ensuite, lui aussi, a enroulé la vipère autour de son cou, et il s’est mis à sucer la plaie qu’elle lui avait faite, en crachant le sang qu’il retirait ; nous lui avons demandé s’il nectaignaitpas que, malgré cette précaution, s’il ne se cautérisait pas, il ne lui arrivât un accident, et nous a répondu que bien d’autres fois il avait été

mordu, mais que toujours il n’avait fait autre chose que de sucer ainsi la plaie, et que nous pouvions voir qu’il n’était pas mort.

Pour moi , je n’avais plus aucun charme à considérer les pyramides, il me semblait que de chaque interstice de pierre sortait une tête de serpent, braquant ses yeux fascinateurs sur moi; il me semblait que le sable s’agitait sous mes pas pour donner passage à ces vilaines bôtes qui me font frémir d’épouvante; j’ai prié les psylles de ne plus appeler aucune vipère et de se tenir loin de moi avec les leurs, qui, quoique je les susse inoffersives à présent, me faifaieutpeur... Je dois dire, du reste, que les messieurs qui étaient avec moi se sont sentis mal à l’aise, eux aussi, et qu’ils n’ont pas mieux demandé que de s’éloigner de ces maudites pierres, nids à serpents. Arrivés à une lieue de là, en plein désert, l’un de ces psylles nous dit : « Il y a ici dans le sable beaucoup de vipères à cornes; si vous voulez , nous allons les appeler tout en marchant ; s’il y en a une près de nous, vous la verrez accourir. »

Tous, avec une unanimité qui témoignait de notre peu de courage, nous les avons suppliés de n’en rien faire et de laisser en paix , et le plus loin possible do nous, ces affreuses bôtes.

Un autre jour, dans une campagne, à Choubrah, les domestiques firent remarquer au maître du logis que depuis deux ou trois jours ils voyaient dans les

appartements des traces gluantes qui indiquaient qu’il devait y avoir un serpent... On fit venir un psylle . et , comme on me savait désireuse de voir de près le savoir de ces gens et la manière de faire sortir ces bêtes de leur cachette, l’on me fit prévenir. Je m’y rendis de suite... Le psylle arriva, il parcour rut toutes les pièces de la maison en faisant des invocations qui n’étaient que pour donner plus de prestige à la séance ; mais il poussait aussi ces mêmes certains petits sifflements ; enfin , arrivé à la salle à manger, il renouvela sa pantomime et ses cris..; «Le serpent est ici !' » nous dit-il.

Je commençais à me. sentir le frisson ; craignant qu’il ne sortît d’un coin près de moi , je grimpai résolument sur une chaise.

Entre les croisées se trouvaient sur des petites colonnes des vases en marbre... Tout à coup, d’un de ces vases s’élève la tête d’un serpent , le psylle redouble ses cris , le serpent sort en plein du vase , fait un bond par terre, et s’avance en tortillant sa queue près du charmeur, qui lui lance son mouchoir; la vipère le saisit par les dents ; alors il tire à lui , soulève la vipère, la saisit enfin près du cou et retire fortement le mouchoir: le tour était fait ; les crochets étaient cassés, la bête était devenue inoffensive ; il la prit , la caressa , nous la montra la tenant enroulée à son bras : c’était une grosse et longue vipère, celle que l’on désigne sous le nom de tupinambis du désert,

et qü’Hérodote appelle crocodile terrestre. Fort vilaine bête, et dont la seule vue me faisait frémir d’épouvante...

La science des psylles pour appeler à eux les serpents semble tenir du prodige. On veut voir dans ce talent du merveilleux ; alors , les ennemis de tout ce qui est merveilleux préfèrent nier le fait... Ils disent : « Ce sont des adroits jongleurs ; ils ont des serpents apprivoisés; ils en déposent un adroitement dans un coin , dressé à cela ; il arrive à eux à leur appel. »

■ Eh bien ! non ; ils n’emploient pas le moindre charlatanisme. Aux pyramides, ils n’étaient point prévenus que nous les emmenions. Ils n’avaient donc pu cacher sous les pierres ces vipères... Dans cette campagne, oh a envoyé chercher le psylle ; à son entrée dans la maison, il n’avait aucun sac, rien avec lui; ensuite, nous ne l’avons pas quitté d’un instant, la fraude lui aurait été impossible; il entrait pour la première fois dans la salle à manger quand il a fait sortir ce tupinambis du vase...

Du reste, Hérodote, ce bon père de l’histoire, qui a une façon si simple, si naïve et si vraie de tout expliquer, nous parle longuement des psylles, qui déjà, à cette époque, jouissaient d’une grande célébrité; il nous dit tous les tours qu’ils faisaient, le talent qu’ils avaient d’appeler les serpents à eux ; il nous l’explique de cette façon : « Ils imitent, nous dit-il, le cri d’amour du serpent pour appeler sa femelle, celui de

celle-ci poux’ attirer à elle le mâle ; ils l’imitent si bien que le serpent trompé accourt au bruit de leur voix ; une fois la bête près d’eux, adroitement ils lui cassent les crochets contenant le venin, et peuvent alors les apprivoiser sans crainte, faire avec eux tous les tours qui charment la foule. »

Voilà une explication simple et naturelle, et tout à fait vraisemblable ; le merveilleux est donc exclu de leur science ; mais il leur reste le mérite d’imitation et aussi celui du courage... Ils sont psylles de père eu fils , parce qu’eux seulement savent imiter ces cris, et ils ne transmettent ce talent qu’à leurs enfants, faisant tout ce qu’ils peuvent pour laisser croire à tout le monde que leur science tient du prodige...

Les chasseurs, pour faire accourir certain gibier, se servent d’un sifflet contrefaisant les cris ou chants de ces aniamux. Les charmeurs se servent des mômes procédés pour appeler les vipères ; leur voix remplace le sifflet du chasseur, voilà tout.

Chose digne de remarque et qui prouve que dame nature manque un peu de courtoisie pour nous , c’est qu'aux Indes, où les serpents se tiennent dans les arbres, leur peau est verte, de la nuance môme du feuillage, ce qui fait qu’on ne les aperçoit pas, et qne facilement on est mordu par eux en passant sous-les arbres...

En Égypte, les serpents se cachent dan , le sable du désert, dans les fossés limoneux : eh bien ! leur peau est absolument du môme gris que le sable... On arrive

sur eux sans les distinguer, et facilement on met le pied dessus ; c’est ainsi que l’on est mordu...

Si les espèces des Indes étaient en Égypte, leur vert ressortirait sur le gris du sable, on se préserverait mieux de leur atteinte, et si les serpents des Indes étaient gris, il en serait de même pour eux... Mais non, la nature s’est montrée, je ne sais pourquoi, plus prévoyante pour leur conservation $ eux que pour la nôtre !

Les derviches hurleurs attirent aussi beaucoup de monde ; ils sont de la secte des coupais. Ce sont eux qui , pour plaire à Mahomet ou pour amuser la foule, peut-être encore pour leur propre agrément, se livrent à d’horribles plaisanteries dont je n’ai jamais pu comprendre le but...

Les uns se font sortir les yeux de l’orbite; les autres prennent un morceau de fer rougi, passent la langue dessus ; l’on entend le frou-frou de la chair brûlée, on sent l’odeur quelle exhale...

D’autres se passent une aiguille d’une joue à l’autre, tandis que quelques-uns d’entre eux se livrent à une promenade; peu séduisante selon moi , sur des lames d’épées... Une fois que tous ces exercices sont finis , le chef met de sa salive sur les plaies. D’après eux, cette salive a le don de guérir immédiatement les plaies... Je le souhaite 'pour ces bonnes gens.

Mais la principale récréation des derviches hurleurs est de se mettre tous en rond et de dire, avec

une voix de poitrine qui finit par n’être plus qu’un bruit sourd et caverneux : Al-lah ! Al-lah ! et cela pendant des heures entières, jusqu’au moment où ils en ont la poitrine si fatiguée qu’ils en crachent le sang 1...

Les méevéïs, ou derviches tourneurs, se livrent à l’exercice de leur valse effrénée, en souvenir de Méevéïs, leur fondateur, qui était fou, et dont la principale folie consistait à tourner toujours sur luimême... Sans doute les hurleurs avaient pour fondateur un homme poitrinaire qui crachait le sang, et c’est pour honorer sa mémoire qu’ils essayent d'en faire autant... Je ne trouve pas d’autre raison plausible pour m’expliquer l’exercice religieux auquel ils se livrent avec zèle.

Les derviches tourneurs se mettent en rang; leur chef, beau vieillard à barbe blanche , les préside ; il récite un verset du Coran , ensuite il frappe dans ses mains; tous se lèvent à la fois et viennent défiler devant lui. Le premier arrivé le salue humblement, lui baise la main; dans le salut qu’il fait en se retournant, il prend son élan pour commencer sa valse : tenant ses bras levés vers le ciel, il tourne sur lui-même; les autres font la même cérémonie, et bientôt ils sont tous à tourner, tourner, à vous donner le vertige à vous-même, tandis qu’eux n’ont pas l’air de l’avoir... Ils portent une grande robe en drap serrée à la ceinture, descendant jusqu’à la cheville et ayant beaucoup de fond, presque autant que la fustanelle des Albanais. En tournant, l’air qui

s’engouffre dans cette jupe lui donne la forme d’un éventail.

A un moment donné, le chef frappe encore dans ses mains, tous s’arrêtent subitement et s’accroupissent par terre ; on leur jette alors sur les épaules un manteau: ils en ont grand besoin , car ils sont en nage.

Le temps du Ramadan est un bon temps pour les danseurs , danseuses et chanteurs.

Les cafés restent ouverts toute la nuit. On en improvise d’autres sur l’Esbékyèh. Dans tous il y a des danseuses , des conteurs , de ces conteurs qui narrent d’une voix nasillarde. Leurs bonnes histoires, qui ressemblent assez à celles avec lesquelles nos nourrices nous ont endormis, charment les musulmans; ils sont là bouche béante et tout oreilles à les écouter, tout en prenant leur café et en aspirant la fumée de leur narguillé.

Les danseurs égyptiens ont encore une façon de danser plus choquante que celle des danseuses, qui pourtant l’est déjà assez... Ils vont dans les cafés et dansent même en pleine place de l’Esbékyèh , et les Égyptiens font foule autour d’eux...

Les danseuses qui vont dans les cafés ne sont pas les plus fameuses, car celles-ci sont retenues par les maisons des pachas et des beys. Ces derniers illuminent tout chez eux et donnent des fêtes qui durent toute la nuit... Il y a d’abord un grand dîner, auquel ils invitent leurs amis, où vont même ceux qui ne sont pas invités, car ici, comme à Constantinople , pendant le

tout les fantasias que l’on rencontre à chaque instant ; tous les gens qui en font partie portent des torches... L’Arabe adore la fantasia : parcourir la ville en chantant, avec une torche à la main, est pour lui un vrai bonheur.

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