LES HAREMS D’ÉGYPTE
L’abaissement de la race turque. — Les enfants nés d’esclaves. Position de leur mère. — Coquetterie des femmes.
Les femmes musulmanes, en Egypte, sont tenues plus sévèrement enfermées qu’à Constantinople... Elles sortent moins souvent, elles jouissent de moins de liberté. Cela tient , je crois, à ce qu’ici les harems sont plus généralement composés d’esclaves; les filles de bonne maison turque , en se mariant, s’arrogent un peu plus de liberté : si leurs maris se plaignent, leurs familles les soutiennent; si leurs maris se conduisent mal envers elles, elles ont une justice à qui elles peuvent s’adresser, et qui les protège. Mais en Egypte, hélas! la justice est chose inconnue ; le seul maître souverain et arbitraire est le vice-roi d’abord, ses favoris ensuite.
Chaque pacha, chaque bey, est maître souverain dans son harem. Il peut être despote cruel, ses malheureuses victimes n’ont personne à qui elles puissent porter plainte.
Aussi, que d’atrocités il a été commis et il se commet encore dans les harems d’Égypte !
Si dans le reste de l’empire d’Orient le droit de
tuer sa femme ou ses esclaves est aboli, et si l’on punit sévèrement ceux qui se rendent coupables de ce crime , les musulmans d’ici s’arrogent encore parfaitement ce droit-là. Je choisis deux ou trois histoires au milieu d’une centaine, parfaitement connues et véridiques, et dont les héros sont encore en vie.
Une jeune fille musulmane entretenait des relations coupables avec un jeune Levantin; celui-ci habitait la maison d’à côté... La jeune fille, lorsque tout le monde dormait chez elle, se levait sans bruit et allait chez son amant en passant par-dessus la terrasse. Un jour, le père surprit ce rendez-vous galant. Il attendit le retour de sa fille en fumant tranquillement son narguillé. Lorsque la malheureuse revint, il la saisit de ses mains vigoureûses , lui passa autour du cou un lacet qu’il avait préparé, et l’étrangla.
Le lendemain matin ou l’enterra, et nul ne vint demander compte à ce père dénaturé du crime qu’il avait commis. Une femme de plus, une femme de moins, c’est un simple détail dans ce pays-ci.
11 y a quatre aus , la femme d’un' pacha du Caire devint amoureuse d’un bourriquier, d’un de ces hommes qui courent , couverts d’un haillon bleu , après la bourrique que vous leur avez louée. Ce bourriquier se tenait sur la place, juste en face du harem de cette dame. Il paraît que rouvent elle le regardait à travers sa moucharabieh, et qu’il lui sembla bel homme.
En Europe, on trouvera extraordinaire que la femme d’un pacha, une femme comme il faut, s’éprenne de passion pour un homme de cette espèce... Ici ça n’a rien que de très-naturel. Songez que généralement ces dames sont ou esclaves ellesmêmes ou filles d’esclaves; que, par conséquent, un homme du peuple est de leur condition; qu’ensuite , elles n’ont pas l’éducation qui élève les sentiments; elles ne voient dans l’homme que l’homme. Son éducation ! peuvent-elles l’apprécier? saventelles ce que c’est, vivant enfermées dans leur prison, ne sachant ni lire ni écrire, rien du monde, de ses conventions ? Je l’ai dit dans mes Mystères du sérail et des harems turcs , je le répète : ce sont des femelles, et non des femmes. La faute n’en est pas à elles... Non, Dieu leur a donné le cœur, l’intelligence, l’esprit; niais on étouffe de bonne heure le germe de tout cela en elles, au lieu de l’aider à se développer, de le cultiver. Il y a, il est vrai, ici comme à Stamboul, quelques femmes distinguées, qui ont une certaine éducation, mais elles sont rares, et ce sont alors des filles de beys, de pachas, à qui l’on a fait donner quelque instruction.
Pour les autres, ce sont des créatures qui n’ont que l’instinct bestial. Elles vivent pour manger, bien dormir, se vêtir richement ; dans l’amour elles ne voient que l’amour matériel, celui de la brute... Tout homme pour elles est un homme, et les beys et pachas d’ici ont plus souvent leurs propres domèsti-
ques pour rivaux que des Européens ou d’autres messieurs du pays. Les femmes préfèrent donc leurs domestiques, cela leur offre moins de danger, et ils sont à leur portée plus facilement.
Donc notre dame avait remarqué ce boutiquier, et elle était désireuse de le voir de plus près. À prix d’or elle gagna son eunuque , qui consentit à le faire monter chez elle au moment où le mari serait absent.
Mais l’eunuque fut traître; il prit l’argent, fit monter cet homme chez sa maîtresse; et puis, il courut dire au mari : « Ta femme m’a forcé, en me menaçant de me tuer si je n’obéissais pas, à faire entrer un homme chez elle... Viens vite. »
Le mari accourut... La femme, épouvantée en l’entendant venir, fit cacher le jeune homme dans une petitè chambre où l’on met dans le jour tous les matelas que l’on place un peu partout le soir pour faire les lits.
Elle nia énergiquement la présence de cet homme chez elle; mais le mari et l’eunuque cherchèrent tant et si bien, qu’ils trouvèrent le malheureux plus mort que vif, couché sous un amas de matelas. Le pacha le prit par le bras, le fit asseoir sur un divan, força sa femme à lui servir du café, un chibouc, à lui donner de l’eau pour se laver les pieds et les mains... Ensuite il saisit sa femme par les cheveux , prit son sabre et lui trancha la tête... Il mit la tête et le corps de cette infortunée dans un sac, fit charger ce sac sur les
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épaules du bourriquier, qu’il mit à la porte eu lui disant : « Tu as voulu ma femme, la voilà; fais-en à présent ce que tu voudras... » Ce malheureux grelottait de peur et d’épouvante sous cette lugubre charge ; il se dirigea vers un puits ; la nuit était venue ; là, il lava le sang qui l’inondait, puis se clapit dans un coin pour attendre que la nuit devînt com-' plète et pouvoir aller jeter son triste fardeau dans le Nil. Un homme de la poüce l’aperçut et vint lui demander pourquoi il se cachait, et ce qu’il avait dans son sac... Il raconta la vérité; mais le cavas, croyant qu’il mentait et que lui-même avait tué cette femme, le conduisit en prison. On fit appeler le pacha, qui répondit que le bourriquier avait dit l’exacte vérité; il raconta à son tour, en détail, comment les choses s’étaient passées.
Le père de la pauvre femme fut appelé, lui aussi ;
. son gendre lui dit qu’il avait tué sa fille, lui expli quant pourquoi.
Je vous donne en mille à deviner la réponse du père!...
« Vous me voyez au désespoir, mon gendre, que ma fille vous ait donné un pareil ennui... Pour Vous dédommager, j’ai encore une fille âgée de quinze ans, ravissante de beauté, dix fois plus jolie que sa sœur, je vous l’offre en mariage... »
Je vous jure que mon histoire n’est pas un conte ; je n’y ajoute pas la moindre broderie; je raconte, voilà tout... i
- Ce pacha, tout le monde lé connaît ici, et beaucoup savent cette histoire. Les musulmans trouvent ce qu’il a fait la chose la plus naturelle du monde. Ils trouvent aussi fort raisonnable qu’il ait épousé la sœur de sa victime. Car, disent-ils, grâce à la punition appliquée à sa sœur, elle ne sera pas tentée de tromper son mari...
Par exemple, on ne sait rien de la nature des sentiments qu’a cette seconde femme pour le bourreau de sa sœur !...
Un autre pacha est bien connu aussi par sa cruauté et par les mauvais traitements qu’il fait infliger aux
nombreuses esclaves qu’il a dans son harem, et pourtart jamais on 11e lui a fait une observation; jamais le gouvernement ne l’a exhorté à avoir un peu plus d’humanité ; la police lui laisse une liberté complète.
Voici ce qui s’est passé il y a deux ou trois ans dans son harem. La vieille femme chargée de surveiller toutes ses esclaves lui annonça un jour que deux de ces jeunes filles étaient enceintes, l’une d’un mois, l’autre de deux mois.
Le pacha , qui est fort vieux , soupçonna qu’il pourrait bien n’être pas le père... 11 ne dit rien pourtant, donna l’ordre de bien les soigner toutes deux, puis il les surveilla. Acquit-il la conviction que ces femmes-là l’avaient trompé?... Les uns disent oui, les autres prétendent qu’il ne découvrit
rien, mais que son grand âge lui confirmait ses soupçons.
Peut-être savait-il cetle fameuse phrase : « À soixante ans, un homme a rarement des enfants ; à quatrevingts, il en a toujours. » Et peut-être en avait-il saisi le sens ironique.
Donc, savoir si oui ou non il avait une conviction est un mystère resté impénétrable. Il ne fit rien comprendre de son courroux à personne, pas même aux esclaves, qui furent soignées et traitées avec bienveillance. Le jour arriva pour la première, qui mit au monde un robuste et beau garçon ; la seconde accoucha un mois plus tard d’un enfant grêle et chétif... Un mois après les couches de la seconde, alors que toutes deux étaient parfaitement remises, il réunit toutes les femmes de son harem dans une grande salle; les deux jeunes mères vinrent leurs nourrissons dans les bras... Le pacha ordonna alors à un de ses eunuques d’étrangler les deux enfants, ce qui fut fait devant lui et devant toutes ces malheureuses femmes frémissantes d’épouvante, aumilieudes crisdedouleur des deux mères; les corps furent jetés, froids et contractés par la mort, dans un coin de l’appartement. Le pacha fit lier les deux mères, les fit dépouiller de leurs vêtements et leur fit donner à chacune cent coups de courbache devant toutes les autres esclaves, à qui il dit : « Voilà ce qui est réservé à celle de vous autres à qui il prendrait la fantaisie
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de se faire faire un enfant par un de mes domestiques. »
Une de ces pauvres femmes mourut dans la nuit même des suites de ces coupsde courbache... L’autre, plus forte, malgré l’horrible douleur que lui faisaient éprouver les plaies béantes dont elle était couverte, eut le courage de s’esquiver pendant nuit, en appliquant une échelle au mur du harem et en se laissant glisser de l’autre côté. Toute ruisselante du sang qui s’échappait de ses blessures, elle se v rendit à pied au consulat de Russie pour implorer aide et protection. Le consul la conduisit à Alexandrie, où il l’embarqua à bord du bateau russe en rade.
Il la recommanda au commandant... Celui-ci, ému de pitié, consentit à la prendre à bord, la lit cacher dans une cabine... Le bateau partait le lendèmain pour Trieste... Pendant toute la traversée, la jeune esclave fut soignée, et lorsqu’elle arriva à Trieste, elle était à peu près guérie. Le commandant la remit entre les mains de sa femme. Celle-ci l’a gardée auprès d’elle, l’a traitée avec douceur et bonté, lui a appris la langue italienne, lui a enseigné à coudre, à diriger un ménage , l’a instruite dans la religion chrétienne, qu’elle a embrassée dernièrement. Sa maîtresse l’a mariée ensuite avec le mécanicien du bord.
Cette jeune esclave bénit Dieu tous les jours d’avoir pu s’échapper de sa prison , et elle raconte à qui veut les entendre des détails peu édifiants, détails qui dé-
notent peu d’humanité, sur la façon dont son pacha se conduisaitdans son harem, et sur d’autres harems où elle a été admise...
Pourtant ce pacha, quoiqu’on n’ignore pas ici sa conduite barbare, Tétranglement de ces deux enfants, passe pour un homme très-bien, et il est fort haut placé.
Un autre trait qui révolte l’homme le moins sensible est celui-ci :
Il y a bien quelques années, un grand pacha, s'ennuyant un soir, envoya chercher des danseuses ou aimées pour faire charmer son ennui par leurs danses... L’une de celles qui vinrent était fort belle; elle plut à ce pacha , qui l’honora de ses faveurs et lui déclara qu’à partir de ce jour il lui défendait d’aller danser ni de recevoir aucun homme , la menaçant d’un châtiment exemplaire si elle désobéissait... La danseuse était fort peu enchantée d’être la maîtresse de ce monsieur, laid et peu aimable, mais, hélas! elle le savait tout-puissant : elle se résigna donc... Elle dit adieu à ses joyeuses amies et vécut renfermée dans son appartement, attendant qu’il convînt au pacha de l’envoyer chercher... Il y avait trois mois quelle menait cette vie... Cette enfant de la bohème égyptienne s’étiolait; elle ne rêvait que danse et musique. Quoique son amant lui donnât de l’or et de beaux bijoux, de beaucoup elle aurait préféré continuer à aller chez l’un, chez l’autre , s’enivrer du succès qu’ob-
tenait toujours sa beauté et la volupté nonchalante de ses poses.
Elle sut un jour que le pacha était parti pour un mois à Alexandrie ; elle en profita pour faire venir chez elle des danseuses de ses amies... Celles-ci lui dirent que depuis quelques jours elles allaient danser tous les soirs chez des jeunes gens aimables et généreux, qui habitaient au vieux Caire. « Veux-tu venir?
lui dirent-elles ; ce soir il y aura nombreuse société, ils ont invité des étrangers. »
Asmalane hésitait, elle avait peur que son tyran vînt à l’apprendre. « Bast ! il n’en saura rien , » lui dirent ses compagnes. Bref, elle grillait d’envie de repasser une joyeuse soirée, elle y fut. Elle était la plus belle ou tout au moins une des plus belles des danseuses du Caire : son retour fut accueilli par des cris de joie... « Mais ne soyez pas indiscrets, dit-elle à tous : si mon pacha savait que je suis venue danser ici, il me ferait bâtonner. » Tous jurèrent une entière discrétion et l’engagèrent à revenir le jeudi suivant, jour où ils auraient encore de nouveaux étrangers qui seraient heureux , lui dirent-ils , de voir la perle des aimées... Son pacha devant être absent pour un mois, elle le promit.
A cette soirée se trouvait un jeune bey qui avait le désir de parvenir à un poste dans le gouvernement; le pacha était en faveur et tout-puissant ; le jeune bey cherchait une occasion de le flatter, de lui faire sa cour afin de s’en faire un protecteur... « L’occr.sioü
vient à moi fort belle,, se dit-il , il y aurait folie à n’eu pas profiter. » Il partit pour Alexandrie, alla trouver le pacha et lui raconta qu’Asmalane lui avait désobéi, qu’elle était allée à cette soirée, qu’elle devait retourner danser dans la môme maison le jeudi suivant... Il fit valoir avec adresse le zèle qu’il avait mis à venir le prévenir, le désir qu’il avait de lui être agréable...
Le pacha se mit en fureur à cette nouvelle.
« Ah 1 elle a osé enfreindre ma défense 1 Eh bien , elle verra ce qui lui en coûtera! s’écria-t-il... Et ces impertinents ont osé l’engager à revenir alors qu’ils savent qu’elle est ma maîtresse!... Ils se sont ri bien sûr de moi, voyant qu’elle me trompait... Eh bien, ils verront comme je me venge ! »
Il revint au Caire. Le jeudi même il envoya chercher Asmalane par son eunuque. Elle fit une horrible grimace en apprenant son retour... « Quel malheur! se dit-elle, voilà ma soirée manquée!... » Pourtant, connaissant le caractère de son amant, elle se rendit au plus vite chez lui.. Arrivée dans la maison, deux eunuques la prennent et l’enferment dans une petite chambre... sans lui dire un seul mot. Elle commença à trembler bien fort... « Saurait-il quelque chose? » se dit-elle.
A huit heures, le bey traître arriva : le pacha l’avait fait mander.
« A quelle heure doivent commencer les danses? lui demanda-t-il.
— A neuf heures, Excellence;
— Bien. Allez à cette soirée et dites à, ces messieurs que vous venez de voir Asmalane; qu’elle vous a dit qu’à neuf heures et demie précises elle arriverait, que l’on pouvait commencer les danses sans elle. Ne parlez pas de mon retour. » *
Le bey s’inclina et par tit s’acquitter de cette commission...
Après son départ, le pacha fit venir sa maîtresse; il lui montra un costume superbe d aimée et lui ordonna de le mettre... Elle obéit. Une fois qu’elle fut bien parée, il lui dit : « Vous deviez aller en soirée ce soir, mon retour a dû vous contrarier, mais ne craignez rien , vous irez. » Elle était interloquée , baissait les yeux et ne savait que dire; l’air farouche de son amant la faisait tressaillir... Lui, fit venit un grand coffre, y fit placer un châle au fond, et se fit apporter des fleurs... a Voilà dans quoi vous irez, lui dit-il !... je veux vous éviter la fatigue de la marche. » Il fit un signe à ^ses eunuques, qui aussitôt s’emparèrent d’elle, lui tranchèrent d’abord la tête, ensuite les bras, les jambes... Ils mirent tous ces morceaux sanguinolents dans le coffie, les recouvrirent par des gazes, de la soie, placèrent des fleurs dessus ; le pacha donna l’ordre à deux de ses domestiques d’aller dans la maison où la danseuse était attendue, de demander le maître du logis, et de déposer ce coffre au milieu de son salon, en disant à lui et à sa société : « Voici, messieurs, ce que le pacha un tel vous envoie en cadeau à tousl... »
Voici comme l’ordre fut exécuté :
Dans un salon brillamment éclairé , de nombreux jeunes gens riaient et lutinaient les danseuses ; la musique faisait entendre ses sons discordants et criards se confondant avec les éclats de rire de la joyeuse bande.
La porte s’ouvre. « Voici la belle des belles , voici enfin Asmalane ! » s’écrient-ils tous en chœur... Les deux domestiques entrent, déposent leur coffre au milieu du salon en disant : « Voilà, messieurs, ce que le pacha *** vous envoie à tous en cadeau 1 » St ils s’éloignent. Tout le monde se regardait étonné. Le bey pâlit; il eut un pressentiment... « Que diable nous envoie-t-il, ce bon pacha, dit l’un? — Bon, dit l'autre , le voilà de retour, il garde sa maîtresse pour lui ce soir î Gageons que , pour nous dédommager, il nous envoie du champagne pour boire à sa santé... Eh bien, si cela est, je déclare que c’est à tort qu’on le dit béte, cruel et barbare. C’est un bon enfant et un homme d’esprit. »
Enfin on découvrit le coffre, l’on enleva les fleurs, la soie, les dentelles...' Un-cri d’horreur s’échappa de toutes les bouches. Vous savez ce qu’ils virent...
Eh bien ! voici ce qui arriva. Les Levantins présents se turent: iis craignaient le pacha, ne voulaient pas se mettre mal avec lui ; le bey poussa l’indignité jusqu’à aller chez lui le complimenter de sa vengeance, lui conter l’effet qu’elle avait produit, et rire avec lui de l’épouvante de ces messieurs... Aussi
est-il devenu depuis son confident, son ami le plus intime ; il a conquis ainsi places et honneurs !
Qu’il est dur de voir le vice , la méchanceté , l’infamie, triompher dans ce monde !
Deux Européens présents jurèrent de châtier la cruauté de cet horrible pacha; ils tirèrent au sort, et celui que le sort désigna lûi envoya un cartel, lequel cartel resta sans réponse... Exaspérés, tous deux l’attendirent dans la rue , et lui dirent que , s’il refusait de se battre, ils sauraient bien l’y forcer, en le souffletant chaque fois qu’ils le rencontreraient. Le pacha alla trouver le consul de ces messieurs, lui dit que deux de ses nationaux l’avaient insulté, et l’avaient menacé de l’insulter chaque fois qu’ils le rencontreraient. Le consul fit prendre ces messieurs par des cavas, les fit embarquer, les expulsa de l’Égypte, sous prétexte qu’ils troublaient l’ordre public.
Et le pacha ne fut nullement inquiété à cause de son crime. La police n’a rien à voir dans ce que font les pachas puissants, et la mort d’une danseuse était du reste pour elle un accident de peu de valeur.
Ce pacha ne “pouvait pas môme invoquer le droit d’époux ni celui de maître. Cette danseuse n'était pas son esclave! Comme le loup de la fable avec l’agneau, il avait agi selon les droits du plus fort.
Le loup de la fable aurait pu dire, lui, : « J’étais affamé... » tandis que le pacha ne pouvait être affamé que de cruauté.
Ce refus de se battre eu duel m’amène à constater ceci, c’est que ce peuple, qui est bon guerrier, il l’a prouvé maintes fois, et récemment encore, a une aversion bien marquée pour le duel. Jamais on ne voit deux Turcs vider une querelle, laver une insulte sur le terrain... Si un Turc en offense un autre, celuici ne dit rien, ne laisse «pas paraître sa rancune, continue de l’appeler mon ami, mon frère; mais pendant sa vie entière il cherche à lui nuire, à lui faire du mal , à se venger à la sourdine. La franchise est loin d’être le fond du caractère turc... Non, il semble que tous ont été instruits à la fameuse et détestable école des Jésuites... Ils le sont, le sont, à rendre des points aux nôtres !
Deux Turcs qui se détestent, qui voudraient mutuellement se voir à cent pieds sous terre, se font mille fois plus de démonstrations d’amitié que deux Turcs qui réellement ont de l’affection l’un pour l’autre.
Aussi dans ce pays-là les inimitiés s’éternisent tout comme en Corse, avec la seule difféi'ence qu’en Corse les vendelte se font à coups de couteau, et qu’en Turquie elles se font en essayant de se démolir réciproquement position, crédit et réputation.
En France, cette nation qui a inventé le poiut d’honneur et le duel, on ne voit pas de ces inimitiés, de ces haines passant de génération en génération. , Quand un homme est froissé, insulté par un autre, il le provoque; ils vont sur le terrain, ils échangent
un coup de pistolet ou se donnent un bon petit coup d’épée, et tout est dit...
Il est fort rare que deux personnes qui se sont battues en duel ensemble n’échangent pas après une franche et cordiale poignée de main... Si l’un est tué, sa famille le déplore ; mais elle ne s’en prend pas à la famille de l’adversaire...
Le duel est, selon moi, une fâcheuse nécessité, mais c’est peut-être une nécessité!
La différence de race est une chose incontestable, elle existe chez l’homme comme chez le cheval, comme chez le chien et enfin chez tous les animaux. Comparez donc ce fin et svelte cheval arabe, aux jambes fines, à la tête fière, à l’encolure gracieuse, avec ce lourd et épais cheval normand, avec ce cheval fait pour le labour et la charrette. Comparez un cheval anglais à ces bons gros chevaux qui conduisent nos omnibus, et vous verrez deux races bien distinctes... Les uns sont créés pour porter le fier Bédouin avec son burnous, ses bottes rouges qui reluiseut d’or au soleil, c’est le cheval arabe. L’anglais est créé pour porter une gracieuse amazone, un noble cavalier, ou pour traîner une belle voiture... Les uns enfin représentent l’aristocratie, les autres la démocratie.
Voyez la levrette, l’épagneul..., ces races ne sontelles pas différentes de celle de cet affreux chien roquet?...
Chez l’homme la distinction des races est encore plus sensible.
Prenez un bon gros paysan, aux larges mains, aux pieds plats, aux attaches épaisses; comparez-le à un grand seigneur, aux pieds minces et cambrés, à la main allongée et blanche , aux attaches fines et élégantes, et dites-moi si c’est la même race !
Vous pouvez me dire : Mais il y a des paysans ayant des pieds, des mains, des attaches fines, et des grands seigneurs les ayant épaisses et grosses. Ceci, d’abord, c’est une exception; du reste, c’est qu’alors il y a eu croisement de races.
Croisez une lourde jument normande avec un élégant cheval pur sang anglais, les produits n’auront ni la grâce , ni la beauté complète du père, ni toute la lourdeur disgracieuse de la mère.
Dans l’intelligence, les manières, le genre, l’esprit de l’homme, il y a aussi deux espèces distinctes... Le grand seigneur dans sa bêtise, dans son mauvais genre, conserve toujours quelque chose de sa race.
L’homme du peuple peut être intelligent, distingué même; mais il y a toujours une nuance, son bon ton ne vaut pas même le mauvais ton de l’homme bien né...
Oui , selon moi , il est incontestable qu’il y a dans ce monde deux races distinctes autant physiquement que moralement. Voyez le riche parvenu achetant titres et blasons; comparez-le à un vrai grand seigneur.,. L’un peut être comparé à la beauté naturelle, sortie des mains de Dieu ; L’autre est la beauté artificielle, ouvrage du fard et de l’art...
Le croisement des races ne peut, selon moi, produire un bon résultat; les produits de ce croisement ont souvent les défauts, les vicesdes deux races, sans avoir les vertus, les qualités d’aucune.
Le peuple turc dégénère, c’est incontestable; il n’est plus ce qu’il a été.
Eh bien ! la faute en est à leur manie de croiser leur sang avec le sang d’esclaves circassiennes, nubiennes, abyssiniennes. Tous les Turcs ont, de nos jours, du sang d’esclave dans les veines ; ils sont ou fils ou petits-ûls d’esclaves, ce qui fait que vous rencontrez chez le Turc un mélange du grand seigneur et du valet. Il a la ruse, la dissimulation de l’esclave, ses instincts grossiers; insolent avec ses inférieurs, souple et humble jusqu’à la servilité avec ses supérieurs. Vous verrez ce môme Turc, fier et hautain avec des gens au-dessus de qui il se croit, se lier, se complaire avec des domestiques, des garçons tailleurs , être charmant avec eux. Ce mélange de sang plébéien et patricien se livre combat constamment en lui.
Je donne ceci à méditer aux musulmans.
Quel serait, croyez-vous, le croisement continuel de chevaux de race avec des juments non de race? Après nombre d’années, quels chevaux auriez-vous ?
Des chevaux abâtardis, mauvais.
Eh bien ! croyez -moi, si vous continuez à mêler votre sang à celui de la première esclave venue,
vous ne serez plus qu’une race abâtardie, une race dégénérée.
Ensuite, cela ne renverse-t-il pas toutes les lois des convenances, même celles de la nature... que la position que fait aux enfants et à leurs mères votre imprudence d’honorer de vos faveurs la dernière de vos esclaves?
En voici un exemple :
Le fils du pacha *** descend un jour à la cuisine. Il avait seize ans; il trouve là une négresse esclave employée à laver la vaisselle ; elle lui semble jolie , originale dans sa laideur, cette brune fille de la nuit. Il lui prouve immédiatement qu’elle a eu le bonheur de lui plaire. Neuf mois après, cette fille mettait un enfant mauricaud au monde, le fils du jeune prince. .. un prince lui aussi... prince qui, d’après l’ordre de succession établi par les lois de Mahomet, doit hériter, lui aussi à son tour, de la vice-royauté d’Égvpte.
Ainsi, après le prince Ismaïl, viendra le prince Moustapha; après lui, le prince Halim; et après celui-ci, l’Égypte aura pour vice-roi, si Dieu lui prêle vie et s’il éloigne de ses pas les nombreux accidents semés sous les pas de tous les hommes, mais surtout sous les pas de ceux qui doivent porter une couronne ou une demi-couronne; si donc Dieu lui conserve la vie sauve, l’Égypteaura un jour pour gouverneur un prince mulâtre, fils d’une esclave abyssinienne.
Ce jeune homme a le titre de prince, et il est en
conséquence traité avec égard et déférence ; mais sa mère est restée simple esclave ; comme telle, c’est elle qui doit égard et respect à son fils, qui doit le servir, se tenir droite en sa présence.
Autre exemple :
La femme de Saïd-Pacha n’a pas eu d’enfants; mais Saïd-Pacha en a laissé un qui est le fils d’une esclave de sa femme. Eh bien ! la mère de ce jeune prince se trouve dans la môme position vis-à-vis de son fils que celle du jeune mulâtre : il est prince , elle n’est qu’une esclave, elle lui doit respect et salamalec; quoique mère du seul héritier de Saïd-Pacha, elle n’a pas le droit de rester assise devant la princesse veuve du défunt vice-roi ; elle doit se tenir debout devant elle.
Tout cela fait un gâchis impossible. C’est tout comme les filles du sultan, qui ont le titre de sultanes, tandis que leurs mères ne sont que des esclaves; par conséquent, ce sont les mères qui doivent du respect à leurs filles !
On se représente généralement en Europe les eunuques comme les ennemis naturels, les gardiens féroces des femmes emprisonnées dans les harems. Quelquefois il en est ainsi, mais souvent une grande intimité règne entre eux et ces femmes. N’en connaît-on pas une au Caire qui aimait tellement son eunuque, qu’à eux deux ils ont confectionné une bonne petite tasse de café, de ce fameux café égyptien qui joue un si grand rôle dans les harems ! Ils l’ont
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offert au mari, qui est mort une heure après, tellement le café était bon, et la femme a vécu et vit avec son eunuque; ils s’adorent mutuellement.
Du reste, les maris savent parfaitement que leurs eunuques se permettent certaines licences avec leurs femmes, mais ça leur est bien égal. De la jalousie ils ne connaissent que celle de l’amour-propre. Pourvu qu’ils puissent dire : « Aucun homme n’a pu et ne pourra pénétrer dans mon harem, » cela leur suffit.
Les harems ne sont pas précisément une école de vertu, et si ces femmes musulmanes n’ont aucune éducation, dans l’art du vice elles sont très-instruites ; tous les vices de l’ancienne Babylone sont connus par elles, et Sapho a en elles d’ardentes prosélytes.
Une chose qui choque au dernier point les femmes européennes qui vont pour la première fois dans un harem , c’est la crudité de langage de ces femmes; elles tiennent des conversations à faire rougir un hussard de Ja garde, et cela avec une bonne foi, une naïveté ! elles ne soupçonnent pas que l’on puisse ne pas parler de certaines choses, pas plus qu’elles ne se doutent qu’il existe des tournures de phrases pour dire bien des choses. Non, elles parlent de tout, appellent chaque chose par son nom ; elles ont la crudité farouche de la Bible.
L’amour matériel dégagé de toute poésie est pour elles le grand mobile de la vie. Avec l’éducation qu’on leur donne, ou plutôt l’absence d’éducation, avec l’habitude qu’elles ont de se donner au premier homme
qu’elles voient, qui est leur époux, on fait très-bien de les enfermer, de les empêcher de voir des hommes, car sans cela elles se conduiraient Dieu sait comme ! Elles ne s’imaginent pas que l’on puisse être avec un homme pour autre chose que pour être sa femme. Les musulmans non civilisés, ceux qui n’ont pas été en Europe, ont une fort triste opinion des femmes européennes. Les jugeant d’après les leurs, ils pensent que ces femmes , pouvant voir librement des hommes, ont autant d’amants que d’hommes qu’elles voient.
On a remarqué que la vie sédentaire, l’absence de distraction, aigrissait le caractère. Je crois l’observation juste. On ne pourrait se figurer jusqu’où ces femmes poussent la méchanceté, la cruauté, lorsqu’elles s’y mettent. Étrangler l’enfant que leur mari a fait à une esclave, pour empêcher qu’elle ne devienne femme légitime, est un crime qui se passe fréquemment dans les harems. Tuer sa rivale par le poison... si c’est une esclave, la faire mourir à force de mauvais traitements et de coups... leur parait une chose naturelle.
Ces crimes restent incoimus, rarement ils transpirent, par la raison qu’il n’y a en Égypte aucune loi, aucune sécurité pour les personnes. S’il meurt quelqu’un dans un harem, il n’a pas rendu le dernier soupir, que sa bière se confectionne devant la porte de la maison ; son corps est à peine froid, que l’on va l’enterrer. Il n’y a aucun registre d’état civil, ni pour
enregistrer ceux qui naissent, ni pour enregistrer ceux qui meurent. Pour enterrer quelqu’un on n'a donc aucune déclaration à faire,; aucun médecin ne vient s’assurer si la personne est morte de sa mort naturelle, ou si c’est le poison ou le fer qui l’ont tuée.
On comprendra sans peine les crimes et abus que favorise cette absence de lois.
Un crime a lieu dans un harem. Si c’est le pacha qui le commet, chacun se tait; si c’est une femme, le pacha punit lui-même la femme à sa guise et à son caprice, et tout est dit; il n’ébruite point la chose pour éviter le scandale.
Voici ce qui s’est passé il y a peu d’années au Caire. Un pacha, qui a plusieurs femmes, désirait beaucoup un fils, n’ayant que des filles jusqu’alors... Une d’elles donna enfin le jour à un superbe garçon... A dater de ce moment, elle devint la favorite du pacha; il lui prodiguait des bijoux, des costumes très-riches; il était pour elle bon , prévenant, et il négligeait complètement les autres. Celles-ci étaient furieuses: elles complotèrent ensemble ce qu’elles pourraient bien faire pour se venger et pour chasser l’amour que leur maître avait conçu pour leur rivale. Elles s’arrêtèrent unanimement à ceci : chasser ce qui avait fait naître cet amour, c’est-à-dire ce fils désiré...; elles résolurent donc de tuer l’enfant... Sa mère le nourrissait et le tenait couché , la nuit , sur un petit matelas placé près du sien. Pendant qu’elle dormait,
une des femmes est entrée dans sa chambre; elle a
fourré un mouchoir dans la bouche de l’enfant pour l’empêcher de crier; ensuite elle l’a étranglé , puis l’a placé près de la mère pour faire croire que celle-ci l’avait, par mégarde, gardé au sein, et s’était endormie , et qu’ainsi elle avait pu l’étouffer en remuant... Cette pauvre mère, en se réveillant le malin et trouvant son enfant froid et inanimé auprès d’elle, poussa des cris affreux. Le pacha, prévenu, arriva ; il entra dans une fureur épouvantable en voyant son fils mort ; lui aussi il crut que sa mère l’avait étouffé par mégarde, et, cédant au premier mouvement de colère, il la fit saisir par ses eunuques et lui fit administrer des coups de courbache... La pauvre mère, la voix étouffée par les sanglots de douleur, n’avait pas môme la force de lui dire qu’elle n’était poiut coupable de cette négligence... Les autres femmes étaient accourues ; elles étaient là, et, voyant le cruel traitement infligé à celle qu’elles détestaient, leur front rayonnaitde bonheur... Le pacha s’en aperçut; un soupçon traversa alors son esprit; il examina l’enfant, vit autour du cou les marques de la strangulation : il comprit touL.. Il ordonna aux eunuques de cesser leur opération; il üt lier les mains des trois autres femmes, et, prenant son sabre, le faisant tournoyer au-dessus de leur tête , il leur ordonna de dire la vérité, les menaçant de leur couper immédiatement la tête si elles n’obéissaient pas... Folles d’épouvante, elles se jetèrent à genoux et avouèrent tout.
« Quelle est celle qui l’a étranglé? demanda-t-il...
— Nous avons tiré au sort, dirent-elles, pour savoir qui s’en chargerait ; le sort a désigné Irosha , c’est donc elle qui l’a étranglé. »
Le pacha saisit Irosha par les cheveux, lui coupa la tête, puis en fit autant aux deux autres.
Cette fois-ci cette exécution ne manquait pas de justice... Mais la police, qui n'en savait rien, ne se préoccupa nullement de savoir pourquoi il sortait quatre caisses ce jour-là de chez ce pacha; elle ne se dit point : « Quatre morts dans dans un jour, dans une seule maison, c’est beaucoup pour être naturel ! » Non, elle n’en prit nul souci, et le pacha fit enterrer fort tranquillement ces quatre personnes... Donc , la police ne demandant nulle preuve, ne faisant aucune enquête, les musulmans se faisant ainsi justice euxmêmes, on comprend san» peine les abus et les crimes que cela facilite.
Si dans la rue on trouve un cadavre jeté, on ne
recherche nullement de quelle maison on l’a ainsi jeté, où s’est commis le crime... On l’enterre, et tout est dit.
Sur le Marmoudièh, l’été passé, tout près de la porte de Rosette , on a trouvé le cadavre d’une négresse percé de cinq coups de couteau ; un peu plus loin le cadavre d’un jeune homme. On les a pris, on les a enterrés, mais on ne s’est pas le moins du monde préoccupé de connaître le nom des victimes ni celui du meurtrier... Il est évident que celte jeune esclave
devait se trouver dans un des harems qui bordent le Marmoudièh de ce côté; son maître l’aura surprise avec ce jeune homme , et il les' a tués tous les deux, puis les a fait jeter là...
Vous m’avouerez que, si la loi ne reconnaît pas personnellement à tous les musulmans le droit de vie et de mort sur toutes les personnes qui sont dans leurs harems, d’un autre côté elle le leur accorde trèsbien par ce système de ne pas se préoccuper davan tage de ce qui se passe ; ce droit ne leur sera réellemen t enlevé que lorsque la police fera d’actives recherches pour découvrir les meurtriers alors qu’elle trouvera des gens assassinés, et lorqu’on ne pourra enterrer personne sans avoir fait constater à quelle maladie a succombé cette personne ; enfin , quand on aura établi un registre pour les naissances et pour les morts , ce qui , du reste , faciliterait la levée de l’impôt, la levée des corvées et le recrutement.
Voici encore un crime commis tout récemment dans un harem, par une grande dame cette fois-ci.
Les romanciers sont souvent accusés d’écrire des choses impossibles, tout à fait en dehors de ce qui se passe dans ce bas-monde.
Mon histoire va paraître, à ceux qui ne savent pas qu’elle est, hélas I vraie, parfaitement vraie, elle va paraître impossible... Une femme arrivée à ce degré de barbarie, poussant la cruauté dans la vengeance aussi loin, c’est inadmissible, dira-t-on. Que voulezvous, le vrai a le talent de paraître toujours plus in-
vraisemblable que le mensonge... Cela se comprend du reste : la vérité est toute nue, toute crue; le mensonge est entouré de- voiles et d’atours !... Du reste, mon histoire est si vraie, que le Times , il y a trois mois, eu relatait le dénoûment... Si je la raconte, c’est que j’ai obtenu des détails intimes et intéressants sur le fait, sur l’héroïne et sur les victimes.
Une grande dame musulmane avait un jeune mari beaucoup plus jeune qu’elle et très-beau garçon , tandis qu’elle, elle n’était pas favorisée par dame nature... Elle était très-jaloqse de son mari; d’une naissance au-dessus de la sienne, elle pouvait le tyranniser tout à son aise... Elle usait et abusait de ce droit-là, l’empêchant de sortir, lui faisant des scènes violentes pour un rien, voulant le contraindre à être le plus tendre des époux, alors qu’il ne pouvait avoir dans le cœur que de l’antipathie pour elle... Ce mari était le plus malheureux des hommes, il maudissait et aurait envoyé à tous les diables l’honneur d’être l’époux de cette grande dame...
Un jour il était au harem, sa femme avait bien voulu l’inviter à prendre une tasse de café... Il était assis à la turque à côté d’elle ; elle était dans un de ses jours de gracieuseté, elle lui lit donner un narguillé.
Une esclave de la dame vint le lui apporter; involontairement il la regarda... Elle était belle, comptait à peine quinze printemps; ses grands yeux noirs frangés de longs cils avaient une expression de douceur angélique; sa peau avait la doüceur et
la fraîcheur des feuilles de la rose alors qu’elle vieut à peine de s'entr’ouvrir au soleil... Sa bouthe était jolie et gracieuse; sa taille petite, mignonne. Sa veste en satin rouge laissait entrevoir une gorge admirable. Sans le vouloir, sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il ne prenait pas son narguillé, et il restait là, les yeux ardents fixés sur elle... La pauvre enfant émue, interdite de cette admiration qu’elle devinait (une femme, môme une Turque, comprend toujours l’effet qu’elle produit), était là toute rougissante...
« De quel pays êtes-vous, mon enfant? lui dit-il enfin.
— Je crois que je suis de la Grèce, seigneur, lui répondit-elle.
— Comment! vous croyez. N’en êtes-vous donc pas sûre ?
— Hélas ! on m’a amenée ici si petite fille , que je n’ai gardé qu’un bien vague souvenir de ma patrie ; mais j’ai entendu dire que j’étais Grecque.
— Oui , vous devez l’être , car vous avez le type si beau, si pur, des filles de ce pays. »
La femme avait observé le sentiment que faisait naître cette esclave dans l’esprit de son mari; la colère bouillonnait dans son cœur; elle les couvrait tous deux d’un regard de tigresse.
Voulant interrompre la conversation, elle demanda brusquement une seconde tasse de café à la jeune fille, qui s’empi’essa d’obéir.
Elle voulait punir cette jeune fille, qu’elle détestait à cause de sa grande beauté, et qu’à présent elle
venait de prendre en haine ; mais elle voulait un prétexte, ne se souciant pas de lui donner la satisfaction de lui montrer qu’elle était jalouse d’elle; elle s’arrangea de façon à faire un brusque mouvement au moment oü, agenouillée devant elle, elle lui offrait son café; ce liquide se répandit sur elle; la tasse même s’échappa des mains de la jeune fille et se brisa.
La dame appela deux eunuques et leur donna l’ordre de battre à l’instant cette malavisée d’esclave. Elle lui fit ^infliger cette punition devant son époux , pensant qu’en lui voyant subir cette humiliation, son admiration pour elle disparaîtrait... Mais elle avait peu la connaissance du cœur humain ; dix minutes avant, il n’avait pour elle que ce sentiment que l’on éprouve pour une personne très-belle, sentiment banal , s’adressant plus à la beauté qu’à la femme. A présent qu’il la voyait pousser des cris de douleur, pâle d’effroi et de souffrance, il sentait qu’il l’aimait. Voilà encore, disait-il, une victime de ma femme !... Et puis il devinait qu’il était la cause du châtiment qui lui était infligé* Il n’avait pas été dupe de la tasse de café 'renversée.
A partir de ce jour , l’épouse jalouse ordonna qu’on fît vêLir Alté avec de laids et disgracieux vêtements. Elle lui défendait de se coiffer avec soin , de mettre aucun ornement dans ses cheveux. « Tu es fière et vaine de ta prétendue beauté , lui disait-elle durement; eh bien! je veux qu’elle se
fane et qu’elle passe plus vite que celle de la rose églantine. »
Alté était abreuvée de mauvais traitements et par sa maîtresse , et par les autres esclaves , qui , pour complaire à cette première, l’humiliaient et la maltraitaient. Souvent, alors que son mari était au harem, elle la faisait venir, la forçant à rester droite dans un coin, ses mains humblement croisées sur sa poitrine; si elle lui ordonnait de lui apporter un verre d’eau ou n’importe quoi, c’était d’une voix impérieuse et dure.
Le mari gémissait de toutes les injustices, de tout ce qu’on faisait souffrir à cette pauvre fille ; mais il n’osait pas élever la voix , sachant bien que cela ne servirait qu’à aggraver son sort. Sa femme lui aurait dit, du reste : « Cette esclave est ma propriété à moi, je puis en faire ce que je veux. »
Je le répète; ce mari se trouvait inférieur en naissance à sa femme, qui appartenait à une fort grande famille, et ceux des musulmans qui se trouvent dans cette position sont à plaindre. Les femmes se vengent sur eux du triste sort que la loi du prophète fait aux autres femmes.
Il se taisait, mais son cœur s’indignait. Il prenait en haine sa femme, et, en contemplant le visage pâle, les yeux voilés de larmes, de la jeune Grecque, il sentait plus que delà pitié pour elle dans son cœur, il sentait que l’amour y naissait.
Sa femme, qui l’épiait avec la défiance d’une
femme jalouse et amoureuse , s’en aperçut aussi > Alors son dépit ne connut plus de bornes ; elle devint aigre, dure, impérieuse pour son mari, méchante et cruelle pour celle qu’elle accusait d’avoir voulu séduire son époux.
La position devenait intolérable pour les deux vie-
times de cette mégère.
Un soir, le pacha se rendait chez sa femme de par son ordre : il aperçut dans le coin d’un appartement la pauvre Alté qui pleurait silencieusement; on venait de la battre jusqu’au sang. Il s’approcha, s’agenouilla près d’elle, et, cédant à un entraînement de son cœur, il lui prit les deux mains dans les siennes, en lui disant : « Pauvre enfant, c’est parce quelle voit que vous êtes cent fois plus belle qu’elle , et que je vous aime, qu’elle est aussi cruelle pour vous ; c’est à cause de moi que vous souffrez ; mais si vous saviez combien j’en suis malheureux I
— Merci de m’accorder un peu de pitié, balbutia la pauvre Alté ; mais, de grâce , ne restez pas là , éloignez-vous de moi : si elle vous voyait ainsi, bien sûr elle me tuerait 1
— Oui, je vais m’éloigner ; mais laissez-moi vous dire encore quelque chose. Peut-être de longtemps je n’aurai plus l’occasion de pouvoir causer avec vous sans témoin... Eh bien! moi aussi, je suis si* malheureux, que je veux me soustraire à cette horrible vie. Je vais réunir ce que je pourrai d’argent ; au premier bateau en partance pour l’Europe , je m’enten-
draiavec le commandant; nous nous sauverons tous les deux. Je vous emmènerai en Europe, nous vivrons quelque part où je serai libre de vous aimer, de vous faire oublier ce que vous avez souffert. Le voulezvous, Alté? , . *
— Oh 1 oui, murmura- t-elle joyeuse, à l’espérance de fuir sa prison et son affreux bourreau.
— M’aimez-vous un peu?...
— Oui , » dit-elle encore.
Un léger bruit les fit tressaillir ; bien vite il la quitta et entra chez sa femme, qui lui fit un aimable accueil ce soir-là... Comme il allait se retirer, elle lui dit même : « Venez demain dîner avec moi... » Il la remercia de l’honneur qu’elle lui faisait, et le lendemain il s’asseyait en face de sa femme sur un coussin. Sur une petite table, devant eux, était un superbe plateau en argent... Les esclaves servirent plusieurs de ces mets turcs ; enfin ou apporta un magnifique plat en argent que l’on posa tout couvert sur la table. « C’est un plat de ma façon que je vais vous faire manger, voyons s’il vous plaira. Découvrez-le, » lui dit-elle...
U le découvrit : il resta là les yeux hagards, la pâleur de l’épouvante peinte sur les traits, puis enfin il tomba à la renverse évanoui...
C’était la tête d’Alté, entourée de persil et d’oignons, qu’elle venait de lui faire servir ! !...
Heureuse de l’effet qu’avait produit son atroce vengeance, elle le contempla un instant gisant à terre
avec un sourire de triomphe ; ensuite elle appela ses
eunuques, et lui fit trancher la tête; puis elle fit jeter les deux cadavres dans les flots du Bosphore, qui baignent les murs de son jardin... Quant aux deux tètes, elle les fit brûler, et elle en éparpilla les cendres dans son jardin.
Que dites- vous de cette bonne et aimable femme?...
Et cette horrible vengeance n’est-elle pas digne des temps les plus barbares?...
Elle avait entendu la conversation de son mari avec la jeune Grecque, elle avait su dissimuler 6a rage, et, tout en causant d’un air amical avec lui, elle méditait ce crime atroce... Elle a assisté à l’assassinat d’Alté, et c’est elle-même qui a voulu arranger sa tête dans le plat. . .
Oui , lorsque ces femmes turques deviennent mauvaises, vindicatives, elles sont capables de tout, rien ne les retient; n’ayant ni éducation ni bons sentiments inculqués dans le cœur, cette vie de réclusion dans le harem finit par leur aigrir le caractère. Si l'amour (un amour tout sensuel, elles n’en connaissent pas d’autre) vient à s’emparer d’elles, malheur à qui excite leur jalousie 1... la mort seule de la personne peut apaiser leur sombre fureur. Que croyezvous, du reste, que l’on ait fait à cette femme?
Rien du tout!...
Qui de droit s’est contenté de lui faire dire qu’il était très- mécontent de ce qu elle avait fait...
D’ici à peu on donnera sans doute un second mari à cette bonne et douce créatuie.
Avouez que, si un romancier peignait un pareil caractère et contait un tel fait, ou crierait à l’invraisemblance, on dirait : C’est un roman.
Et bien, pourtant, mon histoire n’est pas du roman, c’est de la simple histoire.
Pour moi, je' me croirais plus en sûreté au milieu de la forêt de Bondy qu’entre les quatre grands murs blanc de cette partie des maisons turques que l’on appelle harem, c’est-à-dire prison des femmes !...
Maintenant, je reconnais qu’il y a des musulmans, même en Égypte, doux, bons, pas le moins du monde cruels..., des femmes douces et bonnes, elles aussi, et incapables de commettre le plus petit méfait. Mais cette absence de lois protectrices pour les êtres enfermés dans les harems n’en est pas moins con damnable, et n’offre pas moins d’inconvénients.
On plaint généralement beaucoup en Europe les femmes musulmanes, par cela seul qu’elles ne peuvent montrer leur visage , recevoir des visites d’hommes et sortir librement. Ou se figure qu’elles passent leurs nuits et leurs journées à pleurer et à gémir sur leur captivité.
C’est une erreur. Ces femmes, nées et élevées dans les usages du harem, voyant dans ces usages un commandement de Mahomet, ne connaissant rien de ce qui se passe en Europe, se résignent de bonne grâce à cette vie-là et se trouvent heureuses... Leur grand -chagrin est qu’une rivale leur soit préférée, ou qu’elle obtienne du maître un plus beau costume,
un plus riche bijou. Indolente#,' paresseuses par nature et. par caractère , elles passent leur temps accroupies sur un divan ou sur un tapis. Elles ont pourtant leurs distractions : la toilette... et les cancans, car elles connaissent aussi les cancans!... Elles se visitent entre elles, se racontent mutuellement ce qui se passe chez elles; elles se donnent des fêles, où avec orgueil chacune étale le nombre de ses bijoux... Le bain est pour elles un lieu de réunion, une partie de. plaisir; elles y passent la journée entière, y mangent, y fument. Quelquefois elles font venir des danseuses, de la musique, et donnent là une grande fête. Ce jour-là elles louent le bain pour elles seules et leurs invitées.
La coquetterie n’est pas une invention parisienne!... Non..., c’est plutôt la femme orientale qui l’a inventée— Seulement, la Parisienne a sa coquetterie à elle, coquetterie d’esprit surtout. Comme l’esprit est lettre morte pour les Égyptiennes, elles ne connaissent pas celle-là; mais, en revanche, elles pratiquent celle du corps : plaire à l’homme qui est leur maître ou leur époux, ou l’un et l’autre, est le seul but de leur vie, comme avoir des enfant est, pensent-elles, leur seule mission ici-bas.
Dieu sait tout ce qu’elles n’imaginent pas pour essayer de se rendre plus belles !... C’est bien d’elles que l’on peut dire que l’art est pour beaucoup dans leur beauté.
Au moyen du khôl (antimoine en poudre}, elles se
donnent un brillanÿ extraordinaire aux yeux en se teignant en noir le bord des paupières, se dessinent en dessous ce cercle que les poètes disent tracé par les amours, et qui chez elles est tracé par le khôl; elles se rasent les sourcils et s’en dessinent d’immenses, toujours avec cette même poudre... * >'
Elles se mettent , tout comme nos anciennes marquises, des mouches sur le visage, sur le cou.
Elles teignent leurs ongles en rouge avec la feuille du henné, qu’elles réduisent eu poudre et humée* tent avec de l’eau... Souvent aussi elles teignent de celte façon les paumes de leurs mains, les ongles de leurs pieds. Les riches mettent des anneaux aux doigts des pieds, des bracelets à la cheville... Le blanc, le rouge, jouent aussi un grand rôle dans leur toilette ; elles se barbouillent si bien de blanc et de rouge qu’on les prendrait pour ces poupées tournantes que l’on voit dans les vitrines.de nos coiffeurs.
Avoir une énorme gorge est une grande beauté pour les femmes égyptiennes..., aussi ont-elles des procédés qu’elles disent fort bons pour la faire développer.
Elles demandent à l’éclat des brillants, au doux chatoiement des perles, de rehausser aussi leur beauté; elles sont toujours couvertes de bijoux...
Les femmes égyptiennes auraient grand besoin que leurs époux leur fissent la sage morale qu’Iscko-
machus fit à sa femme pour la <|étourner de l'usage du fard (1).
« Un jour, dit-il à Socrate, je vis ma femme toute couverte de céruse, afin de paraître plus blanche qu’elle n’était, et de rouge, pour se donner un faux incarnat; elle avait des chaussures élevées, afin d’ajouter à sa taille. « Réponds-moi, femme, lui dis-je : « me jugerais-tu plus digne de tendresse, moi qui vis « en société de fortune avec toi, si je t’en faisais sim- « plement l’exhibition sans en rien surfaire, sans en « rien déguiser, ou bien si je m’efforçais de te trom- « per en te disant que j’ai plus de bien que je n’en ai, « en te montrant de l’argent de mauvais aloi, des « colliers de bois recouvert en métal, de la pourpre « de mauvais teint, que je te donnerais pour vrais? » a Elle, alors, reprenant aussitôt : « Pas de mauvaises, « de funestes paroles !... Puisses-tu ne jamais agir « ainsi! car je ne pourrais plus, si tu faisais cela, t’ai- « mer de toute mon âme. — Eh bien, femme, lui dis- « je alors, en nous unissant ne nous sommes-nous « pas fait un don mutuel de nos corps? C’est ce que « disent les hommes. Me jugerais-tu plus digne de ta « tendresse, moi qui vis en intimité avec toi, si, au « lieu de m’efforcer de t’apporter un corps soigné, « «ain et fortifié par l’exercice, et par conséquent de « t'offrir une belle carnation, je me présentais à toi « frotté de vermillon, avec une teinte d’incarnat sous
(1) Xénophon , chap. 10.
« les yeux, essayant ainsi de te faire illusion, te don- « liant à toucher et à voir du vermillon au lieu d’une « peau et d'un teint naturels!... »
La femme d’Ischomachus comprit la leçon et plus jamais ne demanda à l’art d’ajouter à sa beauté.
Peut-être les femmes orientales seraient-elles tout aussi dociles? leurs maris devraient essayer du sermon d’Ischomachus...
Mais, voilà le difficile, Xénophon leur est complètement inconnu !...