‹ Les mystères de l'Égypte dévoilésChapitre 4 sur 28 · LEUR FAMILLE · texte numérisé non relu

LEUR FAMILLE

Méhémet-Ali. — Ibrahim-Pacha. — Le Defierdar. — La Princesse Naslé-Hanen. — Abbas-Pacha. — Sald-Pacha. — Ismall-Paclia et Mustapba-Paclia.

Méhémét-Ali est né à la Cavala , petite ville de la Roumélie, vers l’an 1768. On ne peut savoir au juste l’année exacte ; bien souvent Méhémet-Ali cherchait lui-même , d’après ce qu’il avait entendu dire à ses parents, à découvrir l’âge qu’il pouvait avoir ..Un Turc ne sait jamais au juste son âge. Grâce à cette déplorable absence d’état civil, ils naissent sans être enregistrés, ils meurent sans que l’on dresse aucun acte mortuaire. Méhémet-Ali aimait à dire qu’il était né la même année que Napoléon, et ses courtisans ne manquaient pas de lui dire que la même année avait vu naître les deux hommes les plus illustres de leur siècle. Il est de fait que ce grand pacha est un des hommes les plus remarquables que l’Orient ait vus naître. Né de parents pauvres, orphelin de bonne heure, celui que l’on appelle le « grand pacha » passa sa jeunesse dans l’obscurité et dans la misère. Il a vécu plusieurs années à Constantinople, ou il était simple

caikjié (batelier). Un jour, ennuyé de cette vie de labeur, désireux aussi de revoir sa ville natale , il alla trouver un petit banquier arménien et il lui dit : « Je voudrais aller m’établir à la Cavala, v faire le commerce de tabac ; mais je n’ai pas le sou. Si tu me prêtais six mille piastres, tu me rendrais un grand service. Je te rembourserais cette somme dès que je le pourrais. #

Ce banquier était de bonne humeur cc jour-là, il avait fait une bonne affaire, il lui prêta cet argent. Et comme Méhémet-Ali voulait lui donner un reçu, il lui dit: « A quoi bon? Si avec cet argent tu fais une petite fortune, je te crois trop honnête pour ne pas songer à me le rendre. Si, au contraire, il ne te porte pas bonheur, et si tu fais de mauvaises affaires, je n’irai pas te le réclamer pour ajouter à ta peine. »»

Tout enchanté, Méhémet-Ali prit cet argent, en acheta du tabac et alla se Axer à la Cavala, où il fit de suite, sinon de brillantes, du moins de bonnes affaires.

Un jour, il était chez le pacha gouverneur de la Cavala; il venait essayer de lui vendre du tabac. Le pacha était dans une colère affreuse, on lui apprenait à l'instant qu’un cheik de village se révoltait et refusait de payer l’impôt. Le gouverneur se trouvait sans soldats, il avait envoyé tout son contingent à la Porte ; il lui restait au plus deux cents hommes pour sa garde personnelle. Il se voyait donc dans l’impuissance de réprimer la rébellion de ce cheik.

Méhémet-Ali lui dit: « Puisque tu es si furieux contre lui, je m’engage à te l’amener pieds et poings liés d’ici à quatre jours. »

Le pacha, entendant cela, haussa les épaules : « Comment veux-tu, lui dit-il, arriver à le faire prisonnier? 11 me reste à peine deux cents soldats, c’est au plus si je pourrais t’en donner la moitié. Avec cela, tu ne pourrais jamais avoir raison des révoltés, qui sont trois ou quatre cents.

-T- Je n’ai pas besoin de cent soldats, répondit le marchand de tabac. Si tu veux m’en donner deux, seulement laisse-les-moi choisir moi-môme, je t’engage ma parole que dans quatre jours le cheik sera ici à tés pieds. »

Le pacha trouva la chose assez impossible ; cependant, comme il ne risquait que deux hommes, il consentit à les lui donner, lui promettant une superbe récompense si réellement il lui ramenait le cheik prisonnier.

Méhémet-Ali choisit deux soldats courageux et forts, tous deux ses amis, et tous les trois ils se mirent en route pour ce village. Arrivé à quelque distance, il laissa les soldats, leur recommandant de ne pas se montrer; il leur avait, du reste, fait quitter leur costume militaire. Tout seul et à pied , il entra dans le bourg. Il était grand matin , les musulmans étaient à la mosquée à faire leurs prières ; il s’y rendit aussi, et, apercevant le cheik dans un coin, occupé à prier, il alla, sans avoir l’air de le reconnaître, se mettre tout

près de lui. Là il se prosterna à plusieurs reprises, marmottant à demi voix des versets du Coran. Enfin, lorsqu’il vit son voisin prêt à quitter la mosquée, il se leva et sortit en môme temps que lui.

11 le connaissait, plusieurs fois il lui avait vendu du tabac. Il le salua respectueusement et lui demanda s’il n’avait pas besoin de tabac. Celui-ci lui répondit que si. « Eh bien, lui dit Méhémet-Ali, j’en ai en poche de deux qualités différentes. Eume une cigarette de chacun, tu me diras celui que tu préfères et je t’en apporterai dans quelques jours. « Le cheik accepta une cigarette, se mit à la fumer et à marcher à côté de Méhémet-Ali. Quand iis furent un peu à l’écart, celui-ci lui dit : « J’ai quelque chose de grave à te dire. \Ucns un instant avec moi. Je viens de la Cavala. Le gouverneur est furieux, je suis venu pour te prévenir de ce qu’il médite contre toi. » Le cheik, sans défiance, le suivit. Il l’amena dans le chemin par où il ôtait venu, là où il avait laissé les deux soldats. Il lui raconta que le pacha, fort mécontent de sa rébellion, avait fait redemander des militaires à la Porte pour pouvoir le châtier; que d’ici à quinze jours ils seraient arrivés, et qu’il comptait envoyer brûler le village par eux et le faire, lui, prisonnier... Le cheik écoutait avec attention. Tout à coup, sur un signe de Méhémet-Ali, les deux soldats, cachés derrière une touffe de cactus, se jettent sur le cheik, lui mettent un mouchoir sur la bouche, lui lient les mains, et, sortant un pistolet de leur poche, le menaceutde lui brûler la cer- ,

velle s’il tente de se dégager ou d’appeler au secours. On le force à monter sur un cheval qu’on avait amené exprès pour lui; les trois autres montent aussi à cheval, se plaçant un de chaque côté de lui, un autre derrière. Et bien vite ils reprennent au grand galop le chemin de la Cavala, craignant que l’on ne s’aperçût dans le village de l’enlèvement du chef.

Le quatrième jour, comme il l’avait promis, Méhémet-Ali amena au pacha, les pieds et les mains liés, le cheik rebelle, demandant seulement qu’on lui laissât la vie sauve. En effet, le gouverneur se contenta de l’accabler d’injures, de le faire jeter en prison, mais il ne le fit pas mettre à mort.

Ce fait témoignait de plus de rase et d’astuce que de vrai courage, pourtant il enchanta le gouverneur. Dès ce jour, il prit le marchand de tabac en affection ; il voulu se l’attacher complètement ; il lui donna en mariage sa fille, divorcée depuis quelques mois à peine d’avec son premier mari.

Dès ce moment-là Méhémet-Ali quitta son commerce de marchand de tabac et entra dans l’armée turque* Son beau-père et protecteur le fit arriver promptement à un grade. Dès lors sa fortune va aller en grandissant, pour s’arrêter à la position de vice-roi d’Égypte. Il faut en convenir, la suite de son histoire le prouvera, Méhémet-Ali a été un homme remarquable, si l’on songe surtout que, sorti du peuple, il n’avait reçu aucune éducation. A quarantecinq ans, une esclave de son harem lui apprenait à

lire. C’est vraiment de lui que l’on peut dire : Il a été l’enfant de ses œuvres.

Courageux jusqu’à la témérité, connaissant à fond la stratégie de la guerre par intuition, car il ne l’avait pas apprise; bon général, d’une conception vive, d’une grande intelligence, c’est une belle figure. C’est le grand homme de son siècle que ce caïkjié marchand de tabac devenu vice-roi. 1

Mais une chose choque certains esprits dans l’étude de son caractère : c’est que l’astuce, la trahison, tout autant que le courage et l’adresse, l’ont aidé à sa fortune. Pour arriver, tous moyens lui ont paru bons. On va le voir sacrifier à son ambition ceux qui l’ont protégé , ses amis , ceux qui l’ont aidé. Ainsi, nous le verrons, favori du vice-roi Khosrew, envoyé par lui contre les mamelouks, et, n’ayant, pu par hasard les combattre, tirer parti de cela aux yeux des mamelouks, se jeter dans leur camp, trahir Khosrew au profit de son rival Bardissy» A la tête des mamelouks, il le fait prisonnier, l’amène au' Caire. Le voilà l’ami du nouveau vice-roi Bardissy, grâce à sa trahison envers Khosrew son bienfaiteur. Plus tard, il flatte encore les mamelouks, se sert d’eux pour arriver au pouvoir ; ensuite il les fait égorger tous.

Plus d’une fois, dans le cours de sa vie , on l’a vu sacrifier à son ambition ses amis et ceux qui lui avaient prêté un zélé concours.

On l’a dit bon et clément. C’est vrai, jamais il ne s’est montré cruel sans nécessité ; il ne l’a été que lors-

que son intérêt l’exigeait. On pourrait peut-être se demander s’il était généreux et clément par orgueil, car faire parler de lui en Europe était son but, son grand désir ; ou bien s’il l’était par nature.

Le caractère de cet homme est très-difficile à analyser, car il a fait de grandes, de nobles actions, et à côté de cela, la trahison , la ruse, ont eu aussi leur place dans sa vie. Ensuite, il faut le reconnaître, le bonheur du peuple égyptien l’a fort peu préoccupé. Accablé d’impôts, impôts qu’on le forçait à payer à coups de courbache, décimé par les guerres qu’il avait eues à soutenir, il n’a pu vraiment considérer ce pacha comme un bienfaiteur. Les fellahs lui ont <• donné le nom de Zalem-Pacha :Zalem, en arabe, veut dire tyran, oppresseur.

Du reste, par ses actes on pourra mieux le juger ; reprenons son histoire. Peu de temps après son mariage, eut lieu l’invasion française en Égypte. La Porte demanda des soldats au pacha son beau-père. Celui-ci envoya trois cents hommes commandés par son fils Ali-Agha, à qui il donna pour lieutenant Méhémet-Ali. Cette petite troupe se joignit à celle du grand visir, et l’une et l’autre essuyèrent une terrible défaite à Aboukir.

Ali-Agha, effrayé et découragé de cet échec, repartit pour la Cavala , abandonnant à son lieutenant le commandement du restant de sa troupe.

Méhémet-Ali ne quitta pas l’Égypte; il assista à la gloire de nos armes, il vit Bonaparte, Kléber, Desaix,

Régnier, Bon, Murat* Doromartin, Caü'arelli-Dufalga, Menou, etc.; il vit de près le génie français joint au courage faire des prodiges. D’une nature ardente, ayant soif de tout voir, de tout apprendre, il tâchait de saisir quelques bribes du génie militaire de ces héros, car déjà des projets ambitieux roulaient dans sa tête; la vue de nos grands hommes lui donnait le vertige. Il se disait déjà : « Je veux, moi aussi, en devenir un. Je veux que l’Europe s’occupe un jour de mes hauts faits. » C’est au contact de notre armée qu’il a pris ce premier germe de civilisation que l’on a plus tard remarqué en lui, comme aussi la sympathie, l’admiration, qu’il a témoignées pour la France, ont pris naissance pendant notre expédition en Égypte. En

voyant 'de près tous les grands hommes que nous *

avions envoyés là, il s’est dit qu’une nation qui avait produit de pareils héros devait être une grande nation. Aussi, une fois vieejroi, sa politique est restée française ; sans cesse il s’est efforcé de copier les institutions françaises , il s’est entouré de Français, leur a confié des postes éminents et de haute confiance.

Le règne des fameux mamelouks, qui avant l’occupation française gouvernaient l’Égypte, commençait à pâlir. La Porte, jalouse de leur force, les empêchait de recruter des hommes en Circassie et en Géorgie pour remplir les vides qu’avaient faits dans leurs cadres les guerres avec les Français. Les races étrangères nepeuvent se reproduire en Égypte; tous leseu-

fants qu’avaient les Mamelouks étaient étiques et mouraient de bonne heure ; leur nombre allait donc en diminuant; leurs deux principaux chefs, Osman- BarJissy et Mohammed-l’Elfy, jaloux de leur pouvoir réciproque, se faisaient une guerre acharnée, ce qui diminuait encore leur force et leur puissance.

Méhémet-Ali vit tout cela, il comprit le profit qu’il pourrait en tirer lui-même, et dès lors, flattant les uns, servant les autres, il commença à assurer sa . puissance en Égypte. La Porte nomma Mohamed- Khosrew vice-roi de l’Égypte après le départ de l’armée française, lui ordonnant de détruire peu à peu la puissance des mamelouks.

Méhémet-Àli s’attacha à la fortune du nouveau vice-roi, qui le nomma serchimé, chef de trois mille hommes, et l’honora de son amitié et de sa confiance. Dès ce moment il fit tout son possible pour se mettre bien avec l’armée, se rendre populaire dans ses rangs. Peu de temps après, le vice-roi envoya une armée composée d’Albanais pour combattre les mamelouks, Méhémet-Ali faisait partie avec ses troupes de cette expédition; seulement son corps d’Albanais arriva trop tard pour prendre part à l’action. Les mamelouks, du reste, furent complètement victorieux. Alors le serchimé eut l’idée de se faire un titre à leurs yeux de ce retard, leur faisant entendre qu’il avait été volontaire, et fit cause commune avec eux , pour mettre leur bey Bardissy à la place de Kosrevv. Il vint assiéger celui-ci dans Damiette, le fit prisonnier et le cou-

duisitau Caire, le livrant au mamelouk Ibrahim-Bey (première trahison).

LaPorte, furieuse, envoya un nouveau vice-roi en Égypte, Gezairli -Pacha, lui donnant l’ordre- de châtier durement les auteurs de celte révolte. Ce nouveau vice-roi fut mis à mort par ceux qu’il venait punir.

Voici donc Méhémet-Ali l’ami, le conseiller, lé favori du vice-roi mamelouk Bardissy. Celui-ci ne jouit pas longtemps de son triomphe sur son compétiteur au pouvoir; le bey l’Elfy était allé demander de l’appui à l’Angleterre, qui lui avait promis sa protection moyennant des engagements fort nuisibles à l’Égypte, engagements qu’avait signés le bey. Il revint donc en Égypte fort des promesses de l’Angleterre, et une lutte acharnée recommença entre les deux rivaux. Méhéiftet-Al>, comprenant les fruits qu’il pourrait tirer de ces dissensions pour lui-même , attisa dans le cœur de Bardissy des sentiments de haine contre son rival ; il lui conseilla de s’en défaire par la violence. En effet, l’Elfy fut attiré dans un guet-apens, mais il troxiva moyen de s’échapper, et il se retira dans la haute Égypte. Peu de temps après la retraite de son compétiteur, les Albanais à la solde de l’Égypte, à l’instigation de Méhémet-Ali, réclamèrent impérieusement huit mois de solde qui leur étaient dus... Bardissy, craignant une révolte s’il ne faisait pas droit à leur requête, mais ayant son trésor à sec, frappa les habitants du Caire d’une forte contribution. Ceuxci, indignés, se levèrent en masse, encore à l’insti-

galion de Méhémet-Ali, qui se mit avec ses soldats àleur tôle et qui vint assiéger son ami Bardissy jusque dans son palais. (Seconde trahison !) Celui-ci parvint à se sauver, mais il quitta le Caire pour ne plus y rentrer.

Voilà donc Méhémet-Ali débarrassé de ses rivaux et au faite du pouvoir. Se faisant l’ami de tous, il avait aidé sans remords à leur perle ! .. Pourtant, jugeant que le moment n’était point venu encore de dévoiler ses vues ambitieuses, il refusa le titre de vice- roi, feignit un grand respect pour les ordres de la Porte, et fit nommer à ce poste un pacha turc, Kourchid. Mais lui fut nommé grand kaïmakam. Dans ce nouveau poste il montra beaucoup de ruse, d’adresse, en un mot une grande diplomatie , mais fort peu de franchise. Les mamelouks et les Turcs luttaient à qui mieux mieux, les uns pour soutenir le reste de leur puissance, les autres pour achever de la détruire. Méhémet-Ali ne se prononça pour aucun parti. Tantôt flattant l’un, tantôt flattant l’autre, il sut se ' maintenir bien avec les deux. Plus tard il devait trahir la Turquie en levant l’étendard de la révolte contre elle... et faire égorger les mamelouks jusqu’au dernier ! Il consacra tous ses soins à miner les forces des deux partis en entretenant sous main leur mutuelle rivalité. On l’a vu attaché tantôt à la cause des pachas contre les mamelouks, tantôt à celle des mamelouks contre leè pachas. Il cherchait à se concilier les bonnes grâces des cheiks, celles des oulémas, en affectant un grand amour pour le bien-être de ce

pays, en déplorant les troubles qui le ruinaient et eu affichant un zèle religieux exagéré. Et cependant il fomentait habilement les dissensions entre les Turcs et les mamelouks. Lorsqu’il vit le peuple bien fatigué de cet état de choses, et qu’il comprit qu’il avait assez de partisans, il se rallia les cheiks, la population du Caire, les oulémas; il suscita une nouvelle révolte, -assiégea Kourchid- Pacha dans son palais, l’en chassa et se rendit maître du Caire (troisième trahison). Les mamelouks l’avaient aidé ; mais, une fois la victoire gagnée, il les chassa à son tour; les Albanais, et les oulémas le nommèrent pacha à la place de Kourchid. Il feignit de refuser, se laissa prier, offrir de superbes cadeaux, et enfin il daigna accepter ayant l’air d’y être contraint et forcé, tandis que depuis de longues années il travaillait à en arriver là... La Porte, lasse de toutes les dissensions qui (Jésolaient l’Égypte, confirma ce choix et envoya au pacha un firman d’investiture. Ceci se passait en 1 805. Mais Méhémet-Alî, pendant quelques années, ne commanda que dans la basse Égypte : la haute Égypte était restée au pouvoir des bevs mamelouks. A Alexandrie, un délégué de la Porte commandait. L’Eîfy-Bey et Bardissy-Bey mirent tout en œuvre pour le renverser. L’Elfy surtout chercha un appui dans l’Angleterre, qui ne manqua pas de le lui accorder. L’ambassadeur de cette puissance à Constantinople fit si bien que la Porte envoya une flotte en Égypte porter l’ordre au pacha de quitter ce pays, lui ‘donnant comme com-

pensation le pachalik de Salonique. Méhémet-Ali, au lieu de suivre cet ordre, chercha un nouvel appui dans les mamelouks, dont plusieurs se rallièrent à lui pour combattre la Turquie. La France le soutint aussi, et enfin la Porte lui envoya un nouveau firman qui le rétablissait dans sa vice-royauté moyennant un tribut de 5 millions de francs qu’il payerait au Grand Seigneur.

Bientôt sa puissance fut consolidée pai la mort de ses deux adversaires, l’£lfy-Bey et Bardissy-Bey... Mais l’Angleterre, furieuse de l’échec qu’avait essuyé sa politique, envoya huit mille hommes en Égypte pour renverser le pacha, pensant que les mamelouks se joindraient à eux... Cette expédition fut un nouvel échec pour l’Angleterre ; les Anglais furent battus par lestroupesdu vice- roi, celui-ci à leur tête... Méhémet- Ali, la victoire gagnée, fit couper la tête à mille Anglais; il envoyace trophée auCaire : ces têtes furent placées tout autour delà place du Roumlyeli... Il est vrai qu’il essaya de racheter cet acte de cruauté en rendant plus tard tous les prisonniers sans aucune rançon...

Les Anglais partis de l’Égypte, le pacha commença à respirer; il chercha alors à se fortifier chez lui, levant de secouer un jour le joug de la Porte. Mais celle ci devina ses intentions, et, pour ne pas lui laisser le temps de se livrer à ses projets ambitieux, le sultan lui envoya l’ordre d’aller combattre les Wahabys, qui menaçaientde s’emparer de la Mecque. Méhémet-Ali comprit tout le danger qu’il y aurait

pour lui à quitter le pays; emmener la majeure partie des trbupes, c’était laisser aux mamelouks le temps et les moyens de ressaisir Je pouvoir. II résolut alors leur perte. Il voulait arriver à la gloire, au pouvoir, à un pouvoir sans entraves : pour cela il ne recula devant rien, et de sang-froid il médita la mort de quinze à vingt mille personnes, par la seule raison que ces hommes-là faisaient ombrage à son ambition...

Pour commettre cet horrible forfait, le meurtre de vingt mille personnes..., AIéhémet-Ali se servit encore de ruse ; il invita tous les chefs et tous les mamelouks à un grand dîner d’adieu à son palais de la forteresse au Caire, il les reçut le sourire aux lèvres, les combla de marques d’amitié et de bienveillance...

Ce palais est bâti sur une petite montagne qui domine le Caire; on y arrive par des rues étroites, bordées de hautes murailles et de maisons... Il avait donné l’ordre à ses fidèles soldats albanais de se poster à l’entrée de toutes ces issues et de massacrer tous les mamelouks sans faire quartier à aucun, à la sortie du palais. La fête terminée, le vice-roi congédia amicalement ses hôtes, qui, sans défiance et enchantés de l’accueil qui leur avait été fait, s’engagèrent dans ces petites rues; alors les soldats embusqués fermèrent les deux issues des rues, se précipitèrent sur eux inopinément, et les égorgèrent avant qu’ils eussent

pu môme se mettre en étal de défense... Ce fut une boucher e horrible !...

Un seul s’échappa, Hassan-Bey, le frère de l’Elfy- Bey. Monté sur sou cheval, il parvint à passer au milieu des rangs des soldats ; il arriva sur la plateforme du palais même, devant une des portes ; là il lança à droite son cheval dans le vide ; il tomba d’une hauteur de plus de vingt mètres. Son cheval fut tué sous lui, mais lui ne se fit aucun mal. 11 fut recueilli par des fellahs qui le cachèrent chez eux. On nomme encore aujourd’hui ce côté de la plateforme le saut du mamelouk. Un jour que j’étais là assise, admirant la vue que l’on découvre de cet endroit, un vieil Arabe vint s’asseoir près de moi. « C’est de là, dit-il, qu’a sauté le mamelouk, se recommandant au Prophète, qui a amorti sa chute et l’a sauvé, voulant qu’il restât au moins un de ces infortunés pour pouvoir conter leur terrible disgrâce et maudire leur bourreau... » J’étais tout étonnée.

« Qui es-iu donc? lui ai-je demandé... — Je suis, m’a-t-il répondu, le fils d’un mamelouk français.

— Français!... Comment, il y en avait de français...

— Oui, lorsque l’armée française a quitté l’Égypte, elle a abandonné quelques traînards et quelques blessés. Ces malheureux, dont mon père faisait partie, n’ont pu se sauver de la barbarie des Turcs qu’en se faisant musulmans; on les a alors incorporés dans le

corps des mamelouks. Voilà comment mon. père s'est trouvé mamelouk... » Alors 'il m’a conté leur fin tragique, le carnageaffreuxqu’onenafait... «J’ai connu, m’a t-il dit, ce malheureux qui seul s’est sauvé ; ce terrible drame l’avait tellement frappé, qu’il a fini par devenir fou... Dans sa folie il voyait toujours les Albanais massacrant ses frères : alors il tombait en convulsion. Les Arabes l’avaient en grande vénération, iis prenaient soin de lui et le traitaient avec toutes sortes d’égards...

— Et les mamelouks français, les a-t-on tués aussi? ai-je demandé...

— Non, m’a-t-il répondu, leur nombre était trop petit pour faire ombrage, et puis le grand pacha a voulu, en les épargnant, flatter la France. C’étaient de braves et courageux soldats que ces mamelouks, a continué le pauvre homme en essuyant une larme qui coulait sur sa joue ridée, et leur massacre a été une horrible action ; je gage que c’est son souvenir qui plus tard a fait que celui qui l’avait ordonné est devenu fou lui aussi; et bien sûr, dans sa folie, il devait voir les cadavres de ces malheureux, entendre leurs cris de douleur... » Je partage assez l’opinion de ce brave homme, car pour moi, femme, je ne reconnais aucune raison politique assez forte pour faire égorger un homme, et encore moins vingt mille 1... Je trouve le massacre des mamelouks une tache inelfaçable sur le règne de celui que l’on nomme le grand pacha; d’autant plus que ces mamelouks avaient été sès

amis, plus d’une fois il avait fait cause commune avec eux !...

Je quittai la forteresse le cœur serré péniblement. Le vieillard vipt m’accompagner jusqu’à ma voiture. En arrivant à l’entrée de la place de Roumlyeh, il me dit : « Oui, voilà oà le reste de cette glorieuse armée a fini, traîtreusement égorgé. Tu vois, ce défilé était tortueux ; une fois qu’ils ont été engagés là, on a fermé les issues, on a tiré sur eux ; des soldats étaient embusqués là, derrière ces murs, ces rochers ; d’autres se sont précipités sur eux. Ils n’ont pas même eu le temps ni la possibilité de défendre leur vie : ç’a été une vraie boucherie. Le bey Soleiman, à moitié nu et couvert de blessures, courut sous les fenêtres du harem du pacha demandant protection. Hélas ! le harem fut inhospitalier, des soldats le prirent et le décapitèrent sous ces mêmes croisées. » Vrai, j’étais là émue tout comme ce fils d’ancien mamelouk; il nie semblait voir ruisseler le sang de ces infortunés, entendre leurs cris de détresse. Je remontai dans ma voiture, et, après avoir donné un batchiche à ce brave homme, je m’éloignai en me disant que la politique est une atroce chose, ou que plutôt on se sert de son manteau pour commettre des atrocités !...

Pendant le massacre de ceux qui dix minutes avant étaient ses hôtes, qu’il avait traités en amis, invités à une fête pour les faire égorger, Méhémet-Ali était enfermé dans son palais. Comme preuve de la bonté de son cœur, ses admirateurs prétendent qu’au

bruit de la fusillade, il était pâle et ému au point de demander un verre d’eau! Je crois vraiment qu’un cœur de roche aurait été ému !

L’ordre avait été donné, et dans toutes les provinces le même massacre fut fait. Dans un même jour donc l’Égypte vit mourir tous les mamelouks!

Rassuré de ce côté, ayant l’armée et le peuple pour lui, Méhémet-Ali songea, après cette sanglante exécution, à remplir les ordres de la Porte; il envoya ses fils Ibrahim et Toussouri faire la guerre aux Wahabys; lui-même marcha à la conquête du Hedjaz à la tête d’une nombreuse armée. Le sultan pensa que le moment était bien choisi pour enlever l’Égypte à ce pacha : il envoya Satif-Pacha avec un firman d’investiture au Caire. Méhémet - Bey, le wéquil de Méhémet-Ali, fidèle et dévoué à celui-ci, reçut fort bien Satif-Pacha ; il feignit de favoriser sa reconnaissance par les ulémas, ensuite il s’empara de lui et le fit mettre à mort.

Toujours le même système chez les Tûrcs : l’astuce et la trahison. Un Français l’aurait reçu les armes à la main ; celui-ci le reçoit le sourire aux lèvres, lui fait raille salamalecs, l’appelle son seigneur, son frère, et traîtreusement il s’empare de lui et le fait tuer... Les Turcs, en hypocrisie, en fausseté, rendent des points à notre fameuse institution des Jésuites Méfiez-vous d’un Turc qui vous appelle son frère. Règle générale : plus il vous déteste et est prêt à vous nuire , plus il vous accable de tendresses.

Sauvé encore une fois du chagrin de perdre ce bon pachalik d’Égypte, Méhémet-Ali- ne songea plus qu’à assurer sa puissance, à se débarrasser du joug de la Porte ; un moment même il réva la conquête de tout l’Orient.

Il s’occupa des moyens de rétablir les finances épuisées. Pour cela il créa l’impôt en nature. Cette institution avait du bon et du mauvais; j’en parlerai plus tard. Elle enrichit non le pays, mais une foule d’Européens. Il réprima le brigandage des Bédouins, donna des soins à l’agriculture, jugeant que c’était la vraie richesse du pays. Ayant admiré l’excellente discipline, la façon de manœuvrer de l’armée française, lors de son occupation de l’Égypte, il créa à Assoun un camp d’instruction sous les ordres d’un Français nommé Selves, depuis devenu Soliman-Pacha. Il demanda à la France des généraux, des officiers , pour organiser son armée. Il créa des écoles militaires avec des instructeurs français ; une école de médecine, dirigée aussi par des médecins français; plusieurs écoles pour faire donner quelque instruction à la jeunesse du pays. Enfin il montra un grand désir d’améliorer l’Égypte, surtout le désir de l’installer à l’instar de la France, nation, comme je l’ai déjà dit, qu’il admirait beaucoup. Il déploya en cela une grande intelligence et une grande fermeté. Tout ce qu’il reste encore de bien enÉgypte est l’œuvre de ce pacha ; ses successeurs ne se sont plus préoccupés que d'une seule chose, lui faire

rendre le plus d’argent possible, et s’y enrichir eux et leur famille- Ce fut lui qui le premier eut l’idée d’envoyer de jeunes musulmans en France pour les faire instruire dans nos écoles , écoles de commerce, écoles militaires.

Se souvenant de son ancien métier de négociant, il donna tous ses soins au comiherce de son pays ; on peut dire qu’il est le créateur du commerce de l’Égypte avec l’Europe. Il établit des fabriques, faisant venir des modèles de France. Enfin, grâce à son impôt en nature, il organisa un grand commerce avec l’étranger. Chaque gouvernement devait lui donner celui-ci tant de blé , celui-là tant de cannes à sucre, un autre du tabac, un autre du café. Tous ces produits étaient déposés dans de vastes entrepôts appartenant au gouvernement , et vendus en bloc à des négociants. C’est à ces achats que les Pastré et autres négociants venus à cette époque en Égypte ont fait de brillantes fortunes. Le vice-roi leur donnait aussi des commandes pour l’Europe, et, tout comme le font encore aujourd’hui ceux à qui Ismaïl donne des commandes, ils lui revendaient ces objets le triple et plus encore de ce qu’ils leur coûtaient à eux.

Cet impôt en nature paraissait plus facile à payer pour le peuple, mais il avait son désavantage. Au hasard, lejpacha disait: « Ilfautque tel gouvernement me donne tant de blé ou de coton, # sans se préoccuper si la terre était propice ou non à la culture de ce qu’il demandait, et si les fellahs étaient habitjiés à

cette cnltufe-là. Et puis, si ceux qui achetaient ces produits au pacha y gagnaient des sommes énormes, le pauvre peuple n’y gagnait, lui, qu'uu surcroît d’impôt; c’était lui qui avait à fournir le surcroît du gain de ces messieurs les négociants. Aussi le pauvre fellah a-t-il été bien malheureux dès le règne de Méhémet-Àli. Épuisé par les guerres, il a eu-à remplir quand môme les trésors vides de l’État. Pour cela, on l’a accablé d’impôts, on les lui a fait payer en lui distribuant sans pitié des coups de courbache. Une masse de corvées ont été levées pour construire tous les établissements qu’a fondés Méhémet-Àli.

Les employés aussi n’étaient pas très-heureux; leurs appointements leur étaient payés en nature : l’un recevait mille tarbouches en payement de son traitement, l’autre du blé, l’autre du coton; ils étaient obligés, de revendre tout cela à vil prix à des espèces d’usuriers.

C’est pendant le règne de Méhémet-Àli que la culture du coton à longue soie a été introduite en Égypte. Quelle reconnaissance doit lui avoir Ismaïl- Pacha, qui est le plus grand marchand de coton de • l’Europe, et qui aime tellement ce bon coton, en fait si bien ensemencer toute l’Égypte, qu’on y meurt de faim à l’heure qu’il est !...

Pendant que Méhémet-Ali s’occupait de l’organisation de l’Égypte, son fils Ibrahim continuait à faire la guerre aux Wahabys. Enfin, en 1818, il remporta sur eux une éclatante victoire; il fit prisonnier leur

chef, mit leur armée en déroute. Le chef Abd-AUahben-Sounoud, envoyé au Caire, porta lui-même au pacha les bijoux qu’ils avaient enlevés à la Mecque... Le pacha l’envoya ensuite à Constantinople, pour prouver au sultan qu’il avait si bien exécuté ses ordres que le chef était son prisonnier. Là le malheureux fut mis à mort... A cette occasion, Méhémet-Ali fut nommé khan, et son fils Ibrahim pacha de la Mecque, la plus haute des dignités dans la hiérarchie ottomane.

Fier de ce succès et rêvant d’agrandir ses États, Méhémet-Ali voulut faire la conquête du Sennaar, où il espérait trouver de grandes richesses. Il fit donc partir son fils Ismaïl-Pacha, avec une armée de six raille hommes et dix pièces de canon, pour cette expédition.

Le jeune général eut à combattre une nation assez belliqueuse, les Chaylayé, bons cavaliers et guerriers courageux. Pourtant, comme ils n’avaient pour toute arme qu’une espèce de sabre à deux tranchants, il ne tarda pas à avoir raison d’eux, et il s’établit dans le Sennaar, où bientôt son beau-frère le defterdar Ahmet-Bey vint le joindre avec une troupe de trois mille hommes. Ismaïl-Pacha profita de l’arrivée de son beau-frère pour lui confier le commandement provisoire des troupes, et aller avec deux cents hommes faire une excursion jusqu’à Chendy, où il espérait trouver enfin les fameuses mines d’or but de l’expédition... Arrivé là, il fit appeler le Melek-

Nemr, gouverneur, espèce de roi du pays. « Je veux, lui dit-il, que tu me donnes de l’or de quoi remplir ma barque, d’ici à cinq jours ; que tu me fournisses deux mille hommes pour mon armée. Si tu n’obéis pas, je viens avec mes troupes brûler ta ville et vous égorger tous... » Melek-Nemr promit d’exécuter cet ordre. Alors Ismaïl s’établit dans la plus belle maison du pays, fit camper tout autour ses soldats et ses chevaux ; ensuite il dit au Melek-Nemr qu’il lui ordonnait de lui amener sa fille, pour qu’elle passât la sèirée avec lui. Le malheureux père voulut protester, mais le général égyptien s’emporta et le menaça d’un châtiment exemplaire s’il n’obéissait pas... Ce pauvre père ne dit plus rien, il s’inclina en signe d’acquiescement. En effet, une heure après, lui -même amenait sa fille à Ismaïl, qui la fit entrer chez lui... Dans la soirée, alors qu’Ismaïl s’adonnait tranquillement au bonheur de posséder sa jeune beauté, car elle était jeune et belle, le Melek-Nemr fit transporter de la paille que lui avait demandée le pacha pour ses chevaux et pour faire coucher ses soldats ; il la fit placer tout autour de la maison et du cordon que formait la petite troupe ; il en fit apporter une grande quantité. Les soldats riaient et disaient : « Il a peur, le vieux, il fait du zèle, il nous en apporte tant et tant T> ; et, sans défiance , ils voyaient s’amonceler cette paille autour d’eux... C’était pourtant leur mort qui se préparait là, sans qu’ils s’en doutassent : le père outragé méditait une terrible vengeance....

Une foule d’hommes et de femmes arrivent bientôt en dansant, en.chantant et en brandissant gaiement des torches enflammées à la main ; ils entourent la maison, faisant une joyeuse farandole; le tambourin fait entendre sa musique criarde. Ismaïl se mit sur la porte de sa maison, s’appuyant sur l’épaule de la jeune fille, qui, les yeux rougis par les larmes, les cheveux en désordre, ressemblait à la statue du Désespoir. Le pacha, gai et insouciant, regardait ces joyeuses danses improvisées en son honneur; les soldats riaient à gorge déployée de l’effet produit par ces gens noirs comme la nuit, éclairés ainsi à la lueur rougeâtre des torches...

La langue de cette contrée diffère de celle de l’Égypte. SL le pacha , si les soldats avaient pu comprendre le sens des paroles du chant qu’ils entendaient, ils auraient tous frémi d’épouvante...

Le père de la jeune fille chantait ainsi tout en conduisant la farandole :

« Mes frères, mes amis, vous le voyez là ce traître : non content de venir troubler notre tranquillité, nous demander notre or, il veut encore nous asservir à ses lois; il demande deux mille d’entre vous pour le servir. Obéirons-nous à cet infidèle?...

— Non, non! s’écriait la foule en chœur..,.

— Mes frères, mes amis, continuait le père, pour lui rien n’est sacré... J’avais une noire colombe, une douce gazelle, que j’avais conservée pure et chaste pour son fiancé.... 11 vient de la souiller, de la dés-

honorer. Regardez-la près de loi, les cheveux en désordre. . Laisserons-nous ce traître, qui ne respecte rien, impuni?...

— Non, non! » s’écrièrent-ils tous en chœur... »

Un jeune et beau garçon entonna, lui aussi, le chant

suivant :

' « Mes amis, mes frères, j’avais pour fiancée une jeune fille ; ses yeux étaient plus beaux que Ceux de la gazelle, sa gorge ferme et ronde, sa bouche plus rouge que la fleur du grenadier, sa voix plus douce à. l’oreille que le bruit de la brise qui le soir caresse la terre... Au seul bruit de sa voix, à la seule vue de son voile blanc, mon cœur bondissait d’allégresse... Hélas! la voyez- vous là à présent? Elle est souillée par un impur contact, elle est morte pour moi. Hélas ! hélas! ma fiancée est mortel... Laisserons-nous sou ravisseur jouir en paix du vol qu’il m’a fait?

— Non, non ! qu’il meure lui et les siens ! » hurla la foule...

« Écoutez , amis , dit le père ; écoutez et obéissez • promptement. Cette paille, je l’ai placée là pour leur servir de cercueil. Au troisième cri que je pousserai , tous jetez vos torches sur la paille, saisissez vos armes et égorgez ceux qui pourront parvenir à franchir ce mur de feu.

— Mais, chanta le fiancé, la malheureuse Irsilla deviendra, elle aussi, la proie des flammes?...

— Comme tu l’as dit, pour toi ta fiancée est morte; pour moi ma fille est morte aussi. »

Et les soldats riaient en entendant ces chants, en voyant ces danses échevelées autour d’eux ; et le pacha considérait cette foule d’un air gai et insouciant. Soudain le père poussa trois cris aigus, perçants, qui résonnèrent au loin comme le son du clairon de guerre ; au troisième , toutes les torches furent jetées sur la paille, qui en une minute s’enflamma. Une immense lueur s’éleva vers le ciel et éclaira un singulier et affreux spectacle : le pacha , les soldats, épouvantés, poussaient des cris d’effroi et de douleur; ils ten- ' taient de franchir ce mur de feu, mais les autres, rangés en rang tout autour, les rejetaient dedans avec de grands bâtons, avec leurs longs sabres. Les femmes poussaient des hurlements de joie : on aurait cru assister, à une sarabande chez les dieux infernaux. Folle d’effroi, la noire Irsilla se précipita les bras tendus vers son fiancé, qu’elle apercevait; lui hésita un instant, puis, d’un bond franchissant les flammes, il vola vers elle, la saisit dans ses bras vigoureux et refranchit une seconde fois ce rempart de feu; il retomba de l’autre côté. Ses vêtements , ceux de son infortunée fiancée, étaient en feu. 11 déchira à pleines mains ceux de la jeune fille, il la roula dans la poussière, et parvint à éteindre la flamme ; ensuite il songea aux siens. Tous deux couverts de brûlures, nus comme Adam et Eve, étaient là l’un dans les bras de l’autre. « Merci de m’avoir sauvée! murmura Irsilla à l’oreille de son fiancé, je suis encore digne de toi. » Pourtant, le père arriva près d’eux. «Malheureux 1 dit-il au jeune homme, pourquoi

l’as-tu tirée des flammes? Est-ce pour me forcer, moi son père, à la tuer de ma propre main? » Et déjà il brandissait son sabre sur sa tête, la tenant par sa noire chevelure que le feu avait à moitié consumée. « Arrête! dit le jeune homme, en saisissant le bras du père, elle est ma femme, tu n’as plus aucun droit sur elle. » Cette scène se passait à la lueur du feu, aux cris des malheureux expirant dans d’horribles souffrances. Ismaïl-Pacha et tous ses soldats périrent ainsi. Pendant trois jours, la population, ivre de vengeance, vint danser autour de ce brasier humain.

Le defterdar, beau-frère d'Ismaïl, apprit bientôt l’horrible fin de ce jeune prince et de sa suite; il quitta au plus vite le Kordofan, où il se trouvait, et jura de faire tomber vingt mille têtes pour venger son beau-frère. Le defterdar était, comme on pourra le voir au chapitre suivant, un homme cruel, féroce de nature; il tint religieusement sa parole. Le village de Chend v fut détruit de fond en comble , ses habitants, femmes, enfants, vieillards, furent tous égorgés; le defterdar inventa pour eux les supplices les plus atroces ; ensuite, devenu commandant en chef de l’armée du Sennaar et du Kordofan, il décima plus de la moitié de la population. Les habitants de ces contrées disaient : « Ce n’est plus un homme, c’est un démon échappé de l’enfer. » Ses soldats mêmes finirent par frémir de terreur à sa vue, au son de sa voix. Méhémet-Ali aimait beaucoup ses enfants, il pleura

amèrement en apprenant la triste fin de son fils Ismaïl. 11 était encore tout au chagrin de cette mort, v lorsque le peuple égyptien accablé d’impôts, les fellahs arrachés à leur famille pour aller en corvées travailler aux fabriques du vice roi, las de murmurer, de se plaindre sans résultat , se révoltèrent ouverte- * ment. L’émeute se déclara dans le Saïd, sous les instigations d’un marabout. Méhémet-Ali fut furieux de voir que le peuple osait ne pas être content et ne pas trouver bien tout ce qu’il faisait. Il donna ordre à la troupe de marcher sur les rebelles , de ne leur faire ni grâce ni quartier. Les soldats eurent bientôt raison des révoltés. Ceux-ci, forcés de quitter les armes, furent encore plus malheureux qu’avant.

Le pacha, très-préoccupé de l’idée de se former une nombreuse armée, de la rendre bien disciplinée, pour s’en servir plus tard en faveur de ses vues ambitieuses, faisait de nombreuses levées de recrues. Les fellahs sont un peuple pasteur et agriculteur , mais nullement guerrier ; la guerre avec ses carnages leur fait horreur. Aussi, pour se soustraire aux lois du recrutement, se crevaient-ils un œil ou se coupaientils un doigt. On le voit, le sentiment guerrier était tout à fait négatif chez eux, puisqu’ils aimaient mieux se mutiler que d’étre soldats. Méhémet-Ali eut alors une idée assez baroque, mais qui eut pour résultat de faire cesser l’habitude de ces mutilations : il composa un régiment de tous les mutilés, borgnes, manchots, et, la guerre arrivant, il le mit au premier rang...

Remplir ses coffres, former son armée , lui faire apprendre les manœuvres européennes : voilà à quoi s’occupa le pacha pendant deux ou trois ans. Il se forma aussi une marine. Lorsque la Grèce tenta de secouer le joug de la Turquie, le sultan demanda des soldats au pacha d’Égypte, ainsi que son escadre ; Ibrahim-Pacha partit d’Alexandrie en 1824 atec seize mille hommes et huit cents chevaux. Son escadre se composait de soixante-trois vaisseaux. Ibrahim était un habile général, un soldat courageux, un intelligent stratégiste ; il était sévère à l’excès peutêtre, mais juste : il récompensait comme il punissait, avec justice; les soldats l’aimaient beaucoup. Dans sa guerre contre la Candie il fit des prodiges de valeur, payant toujours de sa personne comme un simple soldat. Cette guerre fut longue, elle coûta bien de l’argent. Méhémet-Ali y perdit son escadre et nombre de soldats. Pour rétablit* les cadres et remplir de nouveau les coffres de l’État, Dieu seul sait ce qu’a eu à souffrir le pauvre peuple fellah. On le rouait de coups pour lui faire payer l’impôt. Tandis qu’il ne restait aux champs que les vieillards, les femmes et les enfants, tout le reste était enlevé pour l’armée; on rencontrait à chaque pas dans les campagnes des pauvres fellahs pleurant, sanglotant, conduits le carcan aux mains. Si ces années ont été des années de gloire pour le pacha, elles ont été des années de désolation pour le peuple égyptien. Voyez plutôt la position faite aux fellahs obligés de cultiver

non ce qu’ils voulaient, mais ce qu’on leur ordonnait; obligés de livrer tous les produits de leur récolte, pouvant à peine garder pour eux ce qui était indispensable à leurs besoins ; forcés de faire en corvée tous les travaux de construction, le travail des fabriques, des usines...; chaque fellah soumis àune contribution extraordinaire de neuf piastres pour les frais de la guerre, chaque maison frappée d’une taxe On le voit , Méhémet-Ali ne gouvernait pas l’Égypte, il la possédait. Aussi le fellah, pour ne pas mourir sous les coups de bâton, vendit d’abord tout ce qu’il avait pour payer l’impôt; puis, n’ayant plus rien, il résolut de déserter ce sol si peu hospitalier pour lui. En peu de temps , malgré les postes établis aux frontières, plus de dix mille fellahs quittèrent l’Égypte pour aller s’établir en Syrie.

Tous ces ennuis et cette mauvaise position financière n’empôchèrent pas le pacha de songer à la conquête de la Syrie. Un petit différend avec le pacha d’Àcre, Abd-Àllah, lui en fournit le prétexte. Celui-ci avait fait bon accueil aux fellahs émigrés, avait refusé de les renvoyer au pacha d’Égypte, qui les réclamait impérieusement comme ses sujets... Abd-Allah mettait en ayant les lois du Coran, qui commande de ne pas trahir l’homme qui se met sous votre protection ; ensuite il ajoutait que ces fellahs étaient des sujets du sultan, et que comme tels ils avaient le droit de rester en Turquie.

Méhémet-Ali lui écrivit alors qu’il irait lui-même reprendre ses dix mille .fellahs et qu’avec eux il prendrait un homme de plus... Il fit donc ses préparatifs de guerre en 1831. Yingt-quatre mille hommes et quatre-vingts canons se mirent en route pour la -Syrie... La plus grande partie prit la route du désert ; Ibrahim, à la tête de ses troupes d’élite, prit la mer et alla débarquer à Jaffa.

Àbd-Allah avait fort peu de troupes; il se retira à Saint-Jean-d’Acre et se prépara à défendre cette ville.

Ibrahim se rendit facilement maître de Jaffa et de Caiffa, puis il vint assiéger Saint Jean-d’Acre, disant fièrement que, si Napoléon avait échoué dans la prise de cette ville, lui serait plus heureux. Mais pendant cinq mois il s’épuisa en efforts inutiles ; la place, vigoureusement attaquée, était défendue de même. Le pacha commençait à croire qu’il avait trop présumé de ses forces ; le découragement se mettait dans les rangs de ses soldats. Enfin, un Italien, officier du génie, donna à Ibrahim un nouveau plan d’attaque, qui fut d’intercepter les vivres et les munitions envoyés pour ravitailler la place; ensuite on tenta un assaut général. Ibrahim montra beaucoup de courage. Toujours à la tête des troupes, le premier il monta sur la brèche, et enfin, en 1832, après six mois de siège, il entra victorieux dans Acre; il fit Abd-Allah prisonnier et l’envoya à Méhémet-Ali. Celui-ci ne se montra point cruel; il se contenta de l’accabler d’injures et de moqueries, puis il l’envoya

— flt —

vivre à Rouduh, lui donnant pour prison une petite maison...

Maître de cette place, Ibrahim continua sa marche victorieuse à travers la Syrie ; il s’empara de Tripoli, de Damas. Ali-Pacha, gouverneur de celte dernière ville, la lui abandonna sans môme songer à la lui disputer... Partout où il arrivait, les Osmanlis fuyaient devant lui, lui cédant la place sans coup férir... Soliman-Pacha (le Français Selves) accompagnait Ibrahim dans sa campagne de Syrie; il l’aida puissamment dans trois victoires remportées contre les Turcs... Enfin, à Haleb, à Homs, à Beylan, les troupes du sultan furent battues... et bientôt même les Turcs commencèrent à déserter leurs rangs pour se mettre dans ceux des Égyptiens victorieux...

Le sultan Mahmoud , qui jusqu’alors avait paru peu se préoccuper des succès de l’armée d’Égypte, commença à s’apercevoir qu’elle pourrait bien, de victoire en victoire, arriver jusqu’à Constantinople... Il leva une nouvelle armée, et l’envoya, commandée par Reschyd-Pacha, grand visir, contre le conquérant. Ibrahim résolut d’aller lui-même à la rencontre de cette nouvelle armée; il quitta Adana, se rendit par les défilés du Taurusà Konièh... Smvrne lui ouvrit ses portes, le reçut non en ennemi, mais en libérateur ; sa marche fut celle d’un triomphateur. Pendant ce temps, le sultan lançait contre le pacha d’Égvpte et son fils mille anathèmes au nom du prophète Mahomet et mettait leurs têtes à prix...

Ce fut près de Konièh que l'armée du grand visir et celle d’ibrahim se rencontrèrent... L’issue de la bataille fut néfaste pour Reschyd-Pacha ; son armée fut mise en déroute, et lui-même fut fait prisonnier. . Soliman-Pacha, toujours à côté du général égyptien, fit comme lui des prodiges de valeur...

Cette éclatante victoire assurait à Méhémet-Ali la possession de la Syrie, lui ouvrait même les portes de tout l’Orient... Tous les esprits étaient enflammés d’admiration par les hauts faits d’armes d’ibrahim ; les Turcs à l’envi se rangeaient sous son drapeau... Si dans ce moment-là Ibrahim eût marché droit sur Constantinople, cette ville lui ouvrait ses portes, le sultan était détrôné, et lui, le fils de Méhémet-Ali, devenait sultan de tous les enfants du Prophète... N’était-ce pas lui qui avait arraché la Mecque, leur ville sainte, aux infidèles Wahabys, ce qui lui donnait un nouveau prestige aux yeux des Musulmans...? Mais il tarda, il laissa le temps au sultan épuisé de réclamer l’appui de la Russie, qui lui envoya vingt mille hommes. . Ibrahim dut donc renoncer à la conquête de la Turquie et se contenter de la possession de la Syrie, que lui reconnaissait le traité de Fustaieh...

La conquête de la Syrie avait pris moins d’une année au fils de Méhémet-Ali... Pendant sept ans, le pachad’Égypte jouit en paix de sa conquête... Mais le sultan, irrité des honteuses défaites de son armée, projetait de se venger; il réorganisait son armée, sa marine. Enfin, lorsqu’il se crut assez fort, en 1 S39, il

envoya Hafiz- Pacha à la tête de quarante mille hommes reconquérir la Syrie.

La victoire se montra constante à l’Égyptien, Hafiz- Pacha fut battu. Sur ces entrefaites, le sultan Mahmoud mourut, laissant pour héritier un tout jeune homme. Alors les Turcs appelèrent de tous leurs vœux Méhémet-Ali sur le trône, et, le 1 -4 juillet 1839, la flotte ottomane entrait dans Alexandrie pour acclamer Méhémet-Ali comme sultan de toute la Turquie !

Quel beau rêve pour l’ancien kaikjié de rentrer sultan dans cette ville où il ramait sur un petit kaïkl...

Hélas! l’Europe s’en mêla, et ce beau rêve s’évanouit en fumée... Il a été une heure, un jour, sultan en rêve, voilà tout!... A partir de ce moment, où il était arrivé à l’apogée de la gloire, Méhémet-Ali apprit que la fortune est une Tille fantasque et capricieuse... La Syrie se révolta... Les Druses traitèrent les Égyptiens en ennemis, en massacrèrent beaucoup. Pour conserver la Syrie, il épuisait ses coffres et était forcé de mettre tous les fellahs, valides ou non, sous les armes... La Prusse, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche, signèrent un traité d’alliance avec la Turquie pour maintenir Méhémet-Ali au simple rang de vassal... On lui offrait le pachalik de Saint- Jean-d’Acre et celui d’Égypte... Le pacha refusa net, il avait foi encore en ses forces. Alors les Anglais envoyèrent Napier en Syrie. Beyrouth, Acre et plusieurs places de la Syrie furent prises par lui, et l’invincible Ibrahim battu à

plusieurs reprises... Le fier pacha se vit forcé d’accepter la paix. On la lui fit alors à des conditions plus dures pour lui. Il dut réduire son armée à dix-huit mille hommes, renvoyer dix mille Syriens qu’il y avait incorporés, et on ne lui donna plus alors le pachalik d’Àcre, mais seulement celui d’Égypte, héréditaire dans sa descendance mâle.

Voici la copie du hatti-chérif qui donne le pachaük d’Égypte à Méhemet-Ali et à sa famille :

Page 1