SECOND HATTI-CHÉRIF
(Portant ta même date)
.4 mon vizir Méhémel- Ali-Pacha, gouverneur de l’ Égypte, à qui a été nouvellement confère en outre le gouvernement des provinces de Nubie , du Darfour, du Kordofan et du Sennaar.
« Ainsi que le porte un autre fi rman impérial, je vous ai confirmé dans le gouvernement de l’Égypte, à titre héréditaire, avec quelques conditions et certaines limites ; de plus, je vous ai accordé , sans hérédité , le gouvernement des provinces de Nubie, du Darfour, du Kordofan et du Sennaar, avec leurs dépendances, c’est-à-dire avec tous leurs attenants hors des limites de l’Égypte Guidé par l’expérience et la sagesse qui vous distingue , vous vous attacherez à administrer et organiser ces provinces selon mes vues équitables et à pourvoir au bien-être des habitants. Chaque année, vous transmettrez à ma Sublime Porte la liste exacte de tous les revenus annuels.
» De temps en temps, des troupes attaquent les vil-
lages des susdites provinces, et de jeunes individus mâles et femelles qui sont pris restent aux mains des soldats en payement de leur solde. Non-seulement il en résulte la ruine et la dépopulation du pays, n^ais encore un pareil état de choses est contraire à la sainte loi et à l’équité. Cet abus, et cet autre abus de mutiler des hommes pour la garde des harems, étant entièrement réprouvés par mon équitable volonté et en opposition complète avec les principes de justice et d’humanité proclamés depuis mon avènement au trône, vous aviserez soigneusement aux moyens d’empêcher et de réprimer à l’avenir des actes aussi ' coupables.
« Vous publierez que, à l’exception de quelques individus connus, qui sont allés en Egypte avec ma flotte impériale, j’ai pardonné sans distinction à tous les officiers, soldats et autres employés qui s’y trouvent.
«Quoique, d’après mon autre firman, la nomination de vos officiers au-dessus du grade d’adjudant doive être soumise à ma décision , ceux qui sont en place aujourd’hui seront confirmés ; mais vous enverrez à ma Sublime Porte une liste de ces officiers pour qu’on .leur envoie un firman de confirmation. Telle est ma volonté impériale, à laquelle vous vous hâterez de vous conformer. »
On le voit, si Méhêmet-Ali s’était vu bien près de monter sur le trône du sultan, celui-ci, à présent, le
rendait gouverneur de l’Egypte , il est vrai , mais . simple gouverneur, et avec des termes et des conditions assez durs.
La conduite du sultan, celle de la Sublime Porte , pendant la conquête de la Syrie par Ibrahim , paraissent inexplicables pour ceux qui ne connaissent pas les Turcs... Il est dans leur caractère de ne se préoccuper d’un danger que lorsqu’il est tout à fait imminent. Ils ne réparent un pont que lorsqu’il s’est affaissé. Ils ne remontent leur maison que lorsqu’elle s’est écroulée en plein , écrasant la moitié de leur famille. Ils n’ont songé à arrêter le pacha d’Égypte que lorsqu’il a été à la veille d’enlever le sceptre à Mahmoud.
Dans ce moment-ci, le fameux hatti-chérif est loin d’être suivi ,, comme je le prouverai dans le chapitre du vice-roi actuel... Eh bien, la Porte n’y fera attention que lorsque l’Égypte arrivera à lui donner des ordres au lieu d’en recevoir... L’indolence orientale est vraiment une étrange chose!... Les Turcs sont forts pour faire des lois..., leur sultan des hatti-chérifs ; mais les faire exécuter..., ils ne s’y entendent plus du tout.
Si le marchand de tabac de la Cavala, l’ex-kaïkjié de Stamboul, devait s’estimer heureux de se trouver gouverneur de l’Égypte, de pouvoir laisser cet héritage à ses enfants, le fier conquérant qui un instant avait tenu l’Europe en émoi, qui avait
fait trembler le sultan sur son trône d’or, était saisi
, d’une rage sourde de voir sa gloire finir là, son ambition bornée. Aussi, à partir de ce moment, Méhémet-Ali sembla ne plus s’occuper d’autre chose en Égypte que de prélever impôt sur impôt, et en effet, depuis ce moment, ce pays est devenu pour les pachas d’Égypte une source de fortune, et voilà tout. Ils ne la gouvernent pas, ils la possèdent. Un mot maintenant sur le caractère et la vie privée de Méhémet-Ali. D’abord il a eu quatre-vingt-quatre enfants. Il est inutile de dire, avec ce chiffre-là, qu’il ne s’en est pas tenu à la femme qu’il avait épousée à la Cavala, mais qu’il a orné son harem d’un grand nombre de femmes. Du reste, son fils Ibrahim lui a envoyé en présent de nombreuses jeunes Grecques faites prisonnières lors de la guerre contre la Grèce.
Par la raison que j’ai déjà dite, que les races étrangères arrivent difficilement à se reproduire en Égypte, sur ces quatre-vingt-quatre enfants, il a conservé seulement cinq fils et deux filles, tous les autres sont morts en bas âge. Ses fils ont été : Ibrahim-Pacha, Saïd-Pacha, Ismaïl-Pacha, Halim-Pacha, Méhémet- Ali-Pacha,deux filles, dont une, mariée à un pacha, a été peu connue, et l’autre, la fameuse princesse Naslé- Ilanen, femme du defterdar Atmeth-Bey, s’est fait une triste célébrité. (Voir chap. 3°). Méhémet-Ali était bon père, et les nombreuses femmes de son harem n’avaient aussi qu’à se louer de sa douceur pour elles.
Il aimait énormément les femmes, et au milieu de
ses graves préoccupations il a toujours trouvé de longues heures à consacrer à son harem. Les quelques Européennes qui ont eu l’honneur de faire sa connaissance l’ont trouvé très-galant, très-aimable, ayant toujours un gracieux compliment à la bouche. Une grande dame anglaise vint en Égypte. Méhémet- Ali était la célébrité du jour, elle fut prise du désir de le voir, pour pouvoir inscrire dans une page do son journal de voyage : c A tel jour, telle heure, vu le grand Méhémet-Ali-Pacha, etc., etc. » Elle lui écrivit un mot pour lui exprimer tout le bonheur qu’elle aurait à faire sa connaissance. Quoique la galanterie fût peu, à cette époque-là surtout, dans l’habitude des Turcs, et qu’il fût tout à fait contraire aux idées ad mises de recevoir la visite d’une femme, le galant pacha lui üt répondre qu’il serait enchanté d’avoir l’honneur de la recevoir. Notre Anglaise se rendit donc chez lui, il la reçut avec une bienveillance tout aimable, causa longuement avec elle, lui offrit le café et la pipe de l’hospitalité, pipe qu’essaya bravement de fumer notre lady. Au moment où elle prenait congé de lui, le pacha la pria de vouloir bien accepter un petit souvenir, et il lui offrit une superbe parure. La dame accepta, puis elle lui dit qu’il y avait un autre souvenir qu’elle serait bien heureuse qu’il lui donnât.
« Quoi donc, Madame ? lui demanda le pacha. Croyez que tout ce que j’ai est à votre disposition. »
Je vous donne en cent à deviner ce que lui demanda
notre Anglaise, une vraie excentricité d’Anglaise 1 Quelques poils de sa longue et soyeuse barbe blanche !
Méhémet-Ali, légèrement interdit de celte demande, prit 'pourtant des ciseaux, coupa une petite mèche des poils demandés et l’offrit à la dame, qui s’empressa de les enfermer dans un médaillon. Mais il fallait que le galant pacha fût réellement très-galant, car pour un musulman la barbe est une chose sacrée : il adopte une forme de barbe, va à la mosquée la faire consacrer par l’iman, et il ne la coupe plus, il la porte toujours pareille. Couper la barbe à un musulman serait lui faire une insulte affreuse, et la victime n’oserait plus se montrer en public avant que sa barbe fût complètement repoussée. Dans leurs querelles, le plus grand outrage que puissent se faire des musulmans, c’est de se tirer la barbe.
Notre lady a donc remporté un vrai triomphe.
Méhémet-Ali avait du reste une fort belle barbe dont il était fier et qu’il soignait beaucoup ; sa main et son pied étaient aussi petits et.bien faits.
Sa figure était fine; dans ses yeux vifs et ardents se lisait l’intelligence mélangée d’un peu d’astuce, cette arme redoutable des musulmans!
On ne peut pas dire qu’il fût précisément cruel, mais il était colère et emporté. On cite plusieurs faits qui prouvent qu’il ressemblait assez à un enfant mal élevé, volontaire jusqu’à la cruauté. Ainsi il avait dans sou jardin uu prunier venu de Frànce; chaque jour
il allait voir le progrès que faisaient vers la maturité quatre prunes qu’il portait. Mais une nuit le khamsin souffle, les prunes tombent, ce que voyant le matin, œ le pacha se mit en fureur et fit donner cent coups de courbacheau jardinier, qui, hélas 1 n’en pouvait mais.
Il est vrai que, sa colère passée, il envoya un cadeau au malheureux. Je ne sais si ce cadeau eut la vertu de lui guérir les meurtrissures du courbache.
La grande exploitation du pacha d’Égypte par une foule d’aventuriers a commencé sous Méhémet -Ali, pour se continuer encore sous Ismaïl. Le premier pacha, comme je l’ai déjà dit, avait- pu voir de près le génie des grands hommes qui avaient fait partie de l’expédition d’Égypte, et il était grand admirateur de la France ; il lui demanda des officiers instructeurs pour former ses armées, des ingénieurs, des médecins, etc. 11 les paya tous fort généreusement... D'un autre côté, son impôt en nature le força à se mettre en relation avec le commerce européen. Plusieurs négociants firent en peu de temps de fort brillantes affaires en Égypte. Bientôt les bouches de la Renommée apprirent à l’Europe que l’Egypte était une mine qui produisait de l’or, beaucoup d’or, à qui savait l’exploiter. Alors vinrent des gens honnêtes, honorables, mais peu favorisés par dame Fortune, pour essayer si dans la terre des Pharaons elle se montrerait moins cruelle pour eux... Mais avec ces gens - là s’abattit sur l’Égvpte une nuée de va-nu-pieds, de gens sans foi ni loi qui, chassés de chez eux par des faillites, des
condamnations ou autre chose de ce genre, vinrent tenter de s’enrichir dans ce pays... Ces' gens-là ou leurs enfants roulent carrosse aujourd’hui, portent la tête haute ; ils sont arrogants, superbes ; ils simulent un écusson sur les panneaux de leur voiture ; volontiers ils parleraient de leurs aïeux, de leurs quartiers de noblesse, s’ils savaient ce que c’est... C’est ce qui forme à présent la majeure partie de la société égyptienne, ce qu’on appelle avec emphase le grand monde.
Méhémet-Ali, sans se préoccuper des antécédents de ces gens-là, de leur moralitéj ou plutôt sans s’apercevoir de l’absence de moralité qui brillait en eux, les accueillit tous indistinctement avec la même confiance ; il leur donna des places, des commandes d’achats en Europe. 11 fut volé, exploité. Alors il se plaignit amèrement de ce que les Français n’étaient pas tels qu’il l’avait cru d’abord. Il fut impossible de lui faire comprendre que chaque nation a sa lie, sa quantité d’hommes sans foi ni loi, et que c’étaient de préférence ceux qui s’expatrient pour aller chercher fortune à l’étranger.
Maintenant le grand pacha a eu près de lui des hommes distingués, honorables, qui ont rendu à lui et à son pays de grands services, entre autres Selves, devenu Soliman-Pacha, qui est mort aujourd’hui; d’Arnaud-Bey, ingénieur, qui est encore en Égypte, et qui a fait de grands travaux et rendu de vrais services au pays.
Il faut convenir que Méhémet-Ali avait eu une vie fort accidentée et bien remplie de sérieuses préoccupations et de poignantes émotions... Le cerveau humain, même chez les plus grands hommes, a ses limites de forces ; Dieu ne veut pas qu’ils oublient que leur nature est toute terrestre , et fragile par conséquent.
Le grand pacha avait abusé des forces que le Créateur lui avait données, son esprit avait trop travaillé, ses nerfs avaient été trop secoués par de puissantes émotions : la folie arriva. Ce qui la fit déclarer doit le rendre encore plus sympathique aux admirateurs de ce grand homme.
Déjà Méhémet-Ali avait donné quelques légers signes de dérangement ou de fatigue de cerveau .. Voici à quelle occasion sa folie se déclara.
Les rapports étaient rompus entre la Porte et la Grèce. M. **% le consul grec en Égypte, était très-bien avec le pacha. Celui-ci lui dit: « Soyez tranquille, malgré les hostilités entre la Turquie et la Grèce, vos nationaux n’auront rien à craindre en Égypte, moi-même je les protégerai... » Le consul vécût donc tranquille, confiant en la parole du vice- roi... Or, un jour, voici ce qu’il arriva. Une femme turque alla acheter des légumes chez un marchand grec à qui elle devait déjà de l’argent. Le marchand lui dit: « Paye ce que tu dois déjà, ou bien je ne te donne plus rien. » La femme, sans tenir compte de ces paroles, prit sa marchandise, et se disposait à sortir en l’emportant, lors-
que le marchand la saisit par le bras pour l’empêcher de s’en aller ; elle se rejeta brusquement en arrière et tomba dans la rue ; dans ce mouvement, son voile resta entre les mains du Grec. Elle se mit alors à crier : « Au secours ! cet homme veut me violer! » Le public s’amasse , des cavas arrivent, la femme leur répète que cet homme a voulu abuser d’elle, « Où est ton mari ? lui demande-t-on. — Soldat en Syrie, » répond-elle...
Les cavas s’emparent de ce marchand, l’entraînent en prison; là il est si bien roué de coups qu’il meurt.
Le consul grec apprend cela , il va trouver Méhémed-Ali, et lui dit :
« Altesse, j’avais compté sur votre parole. D’après elle, j’avais espéré que mes nationaux seraient protégés; et, loin de là, j’apprends que l’un d’eux vient de mourir sous les coups que votre police vient de lui faire donner injustement. — Mais, mon ami, que me dites-vous donc là? » répond le pacha.
Le consul lui raconta l’affaire. « Mais, s’écrie Méhémet-Ali, ce n’est pas ça du tout! Cet homme avait voulu violer la femme d’un de mes soldats qui se trouve en Syrie... »
Le consul lui dit alors : « Écoutez, Altesse, faisons une enquête. Si elle nous démontre que le fait s’est passé comme Votre Altesse le croit, je me tairai alors. Mais si, par contre, il s’est passé comme je viens de l’expliquer, Son Altesse me donnera satisfaction de ceux qui ont traité ainsi ce Grec. »
— Rien de plus juste », répond le pacha.
L'enquête se fait, et elle prouve que ce Grec n’avait jamais eu la pensée d’attenter à la vertu de cette femme, qu’il avait voulu seulement l’empêcher de prendre sa marchandise à crédit; la femme elle-même finit par avouer la vérité. Méhemet-Ali entre alors dans une fureur sans pareille, il mande auprès de lui le bey qui avait fait emprisonner et courbacher ce pauvre homme, ainsi que l’agent de police...
« Malheureux, misérables, leur dit-il, vous me com- • promettez, vous me faites passer comme un homme barbare aux yeux de toute l’Europe... Vous me faites manquer à ma parole; tandis que j’ai promis de protéger moi-même les Grecs, vous en faites mourir un injustement sous vos coups 1
« Que voulez-vous que je dise au consul à présent?... »
La colère l’étouffait, il était rouge, les yeux lui sortaient de la tête... Bientôt il se mit à parler de chose et d’autre, à déraisonner complètement. Il était fou... Sa folie venant d’un motif pareil, doit lui acquérir de la sympathie ; il se mettait en colère au nom de la justice, de l’équité; il était hors de lui qu’on l’eût fait manquer à sa parole.
A partir de ce moment, sa folie n’a plus cessé jusqu’au jour de sa mort... Il a eu même des instants de folie furieuse... Son fils Ibrahim gouverna en son nom jusqu’au moment où , son père mort , il monta lui-même sur le trône.