IBRAHIM-PACHA
Le vie d’ibrahim se trouve dans la vie de son père. Valeureux guerrier, bon général, savant stratégiste , il a été un puissant auxiliaire à la gloire du grand Méhéraet-Ali. De son règne on ne peut dire que ceci : c’est qu’il aurait fallu pour le bonheur de l’Égypte, pour sa prospérité, que ce règne, au lieu d’être de soixante-quinze jours, fût de soixante-quinze ans.
Avec l’esprit pratique, positif, ami du progrès, qui animait ce prince, les choses n’iraient pas comme elles vont aujourd’hui en Égypte. Si ce prince avait régné longtemps , il aurait poursuivi l’œuvre civilisatrice commencée par son père; et sa justice et sa fermeté auraient fait de cette nation une grande nation. Il se serait occupé des finances, et voici ce qui le prouve. En arrivant au pouvoir, il s’aperçut de leur état délabré, il vit aussi le gaspillage qui régnait partout, ainsi que les malversations do beaucoup d’employés ; il convoqua tous les ministres et les membres de sa famille, et il leur tint ce langage :
« Il y a assez longtemps que vous puisez à pleines mains dans les coffres de l’État ; ils sont vides, et il faut songer à les remplir sans établir de nouveaux impôts, car le peuple n’en est déjà que trop accablé. Pour cela, non seulement il ne faut plus puiser dans les coffres, mais encore il faut servir le pays pour lien... Toi, dit-il à Abbas-Pacha, tu as des dettes, tu
es une canaille, tu n’as ni cœur ni moralité. Je payerai tes dettes, mais pars au plus vite pour le Hedjaz, si tu ne veux pas que je te fasse raccourcir de toute la tête...
« Toi, dit-il à Saïd-Pacha, tu es bon, excellent, trop bon même, c’est pourquoi tu as des dettes... Combien te rendent tes propriétés?...
— Tant de mille livres », répondit le jeune Saïd, qui, on le voit, était déjà à cette époque enfant prodigue.
— Seulement cela, lui dit Ibrahim. Tu ne t’entends en rien aux affaires. Je payerai tes dettes, à condition que tu m’abandonneras tes rentes, la gestion de tes biens pendant cinq ans, et je te payerai en pension la même somme que tu prétends à présent qu’ils te rendent. Le surplus que je leur ferai rendre, moi, suffira pour me rembourser. »
Après avoir parlé ainsi aux membres de sa famille, il s’adressa aux ministres et aux employés.
« Toi, » dit-il au fameux Chériff-Pacha , celui qui est mort dernièrement laissant soixante millions à son fils Kalil-Bey, ambassadeur de Turquie en Russie, et qui, se rendant en Égypte pour recueillir la succession de son père quinze jours après sa mort, s’est arrêté à Paris pour donner quelques joyeux dîners !
« Toi, Chériff, lui dit-il, tu as si bien puisé dans le trésor du pays, que tu as plus de cinquante millions : c’est bien le moins qu’à présent tu serves quelque temps pour rien, et que tu laisses aux finances le temps de se rétablir... »
A tous il dit quelques vérités, puis il débuta par de sages mesures capables de raviver le bien-être dans ce pays, que les longues guerres avaient épuisé...
Hélas î un destin contraire à l’Égypte le rappela vers Dieu soixante-quinze jours après, et laissa le pouvoir à Abbas, son neveu.
Je le répète, la mort du prince Ibrahim peut être considérée comme une calamité pour l’Égypte ; car lui seul aurait pu, après avoir aidé son père à la conquérir par sa vaillance, la rendre prospère et heureuse.