SA FEMME
Jamais on ne vit des époux mieux assortis que ne l’étaient le defterdar et sa femme la princesse Nnslé- Hanenl...
C’étaient vraiment des époux bien intéressants!...
La Porte avait envoyé en Égypte Achmet-JBey, avec la mission de defterdar, c’est-à-dire surveillant: le sultan voulait s’assurer si son gouverneur général ne lui dissimulait pas le chiffre des impôts, et si ces impôts étaient perçus et levés avec équité.
La question de l’impôt était une corde très-sensible
pour Méhémet-Ali, aussi voulut-il s’attacher l’homme chargé de cette mission ; il fit donc du defterdar son gendre en lui donnant en mariage sa fille Zora-Pacha, qui est plus généralement connue en Égypte sous le nom de Naslé-Hanen. Du reste, outre le désir de mettre dans ses intérêts l’inspecteur nommé pour surveiller les finances, Méhémet-Ali fut peut-être encore poussé à faire ce mariage par la persuasion qu’à pareille femme que mademoiselle sa fille il fallait un homme comme celui-là. Il aurait pu faire la réponse que fit un colonel français dont la fille, âgée de seize ans , avait déjà tous les vices possibles et impossibles, un caractère violent, impétueux, l’âme noire et perverse... Un jeune officier de marine s’en rendit pourtant amoureux, et il demanda en mariage àsonpère... « Comment l s’écria celui-ci, vous voulez devenir le mari de ma Mel... Mais je n’y consentirai jamais : vous êtes un charmant garçon que j’aime beaucoup. Je destine ma fille à un Anglais ; je désire faire cette union pour me venger de cette nation, qui est ce que je déteste le plus au monde. »
L’hommé que le pacha détestait, mais là, très-cordialement, c’était le defterdar ; aussi lui donna-t-il sa fille en mariage.
Le defterdar était un Turc assez instruit; ses manières étaient affables, bienveillantes même, quand il le voulait; de taille moyenne, parfaitement constitué. Sa figure n’était pas trop déplaisante ; mais son œil, d’un gris vert, était fauve et méchant. Il avait l’habi-
tude de regarder dans le blanc des yeux ceux qui lui parlaiént , et vraiment sous ce regard ceux-ci se sentaient mal à l’aise. Ce qui a rendu le defterdar célèbre , c’est une cruauté froide , inouïe. Il y a trente-huit ans qu’il est mort, les Égyptiens frémissent encore d’effroi en entendant prononcer son nom. J’ai raconté dans le chapitre de Méhémet-Ali comment il a vengé dans le Sennaar et le Kordofan le meurtre d.’Ismaïl-Pacha et de sa suite. Là encore, l’indignation, la douleur du beau-frère, pourraient excuser jusqu’à un certain point les atrocités qu’il a commises; mais, de retour en Égypte, il en a commis d’inouïes et froidement. Cet homme-là avait du sang de tigre et de panthère dans les veines : la vue du sang, du meurtre, avait pour lui une âcre et suprême volupté... Son beau-père lui avait conféré un haut grade dans l’armée... Les soldats frémissaient d’épouvante à sa voix, à sa vue... Un volume entier ne suffirait pas pour raconter tous les actes de barbare cruauté dont s’est rendu coupable le defterdar. J’en prends quelques-uns au hasard qui pourront donner une idée de cet homme, de ce monstre plutôt... Tous ces faits, je garantis leur authenticité; ils sont, du reste, bien connus en Égypte; je les tiens de gens contemporains du defterdar.
Un jour qu’il se pi’omenait au Caire, sur la place de l’Esbékyeh, il voit une femme qui se disputait avec un soldat. « Qu’est-ce? dit-il en s’approchant.
— Cet homme, lui dit la femme , m’a acheté pour
cinq piastres de lait, et il ne veut pas me payer.
— C’est faux, dit le soldat, je ne lui ai pas acheté de lait.
— Menteur ! s’écrie la femme, tu viens de le boire. »
Le defterdar demande au soldat si réellement il a
acheté du lait à cette femme. Celui-ci persiste à dire que non, la femme que si. Le defterdar donna alors l’ordre aux cavas qui l’accompagnaient d’ouvrir l’estomac et la ventre de ce soldat. L’ordre est exécuté, le malheureux est pourfendu avec un énorme poignard. Il y avait du lait dans son estomac. Le defterdar sort alors sa bourse, donne les cinq piastres à la femme en lui disant : « Tu avais raison. » Et il s’éloigne tranquillement, laissant ce pauvre diable étendu par terre dans les convulsions d’une horrible agonie. Il a vu éventrer cet homme d’un air impassible, fumant tranquillement son chibouk, et on aurait dit qu’il faisait là l’acte le plus naturel du monde.
Une autre fois, il entend un soldat qui murmurait. « Pourquoi n'es-tu pas content, lui dit-il? Que signifltentees murmures? — Mais voyez-donc, Excellence, lui répond cet homme, je sers mon pays et je n’ai pas môme de souliers, les miens tombent en loques... — Ah ! c’est parce que tu n’a pas de souliers que tu murmures, dit le defterdar. Eh bien, je vais t’en donner et qui resteront longtemps à tes pieds. » Il envoie chercher une paire de souliers, ainsi qu’un maréchal ferrant, fait attacher le malheureux soldat et lui fait clouer les souliers aux pieds. .
De pareils faits n’ont pas besoin de commentaires.
Une autre fois, il se rendait dans l’intérieur et voyageait à cheval. En passant sous un arbre, une branche accrocha son tarbouche (bonnet rouge); il pe s’arrête pas et le laisse là. Quinze jours après, il repasse par le même endroit et n'aperçoit plus ledit bonnet. Il fait venir le cheik El-Bélett du village voisin et lui dit : « Informe-toi de suite qui a volé le tarbourche que j’avais laissé là il y a quinze jours. Si dans une heure tu ne m’as pas amené le voleur , je te fais bâtonner. » Il fait poser sa tente sous cet arbre et se met à déjeuner. Une heure après, un malheureux fellah lui était amené par le cheik. « C’est toi qui as volé mon tarbouche? lui demande-t-il. » Le pauvre diable balbutia en tremblant : « Oui, Excellence; mais je ne savais pas à qui il appartenait.
— A. qui qu’il appartînt, tune devais pas le voler, » . lui répond le defterdar, qui donne ensuite l’ordre de le pendre à la même branche où son bonnet était accroché , ce qui fut fait.
Plus d’une fois il a fait attacher des fellahs à la bouche d’un canon. Restant à quelque distance, il s’amusait à voir voler en morceaux le corps de ces infortunés.
Je l’ai dit, le defterdar était assez instruit pour un Turc ; il avait même des notions géographiques assez exactes. Dans son expédition dans le Sennaar et le Kordofan , il s’occupa à tirer une carte géographique du pays. Cette carte est la seule au monde de
son espèce... Il l’a faite avec du sang humain , une • encre de son invention !
Voici comment il s’y est pris (je tiens ces détails d’un officier français qui faisait partie de l’expédi- .tion du Sennaar avec le defterdar). Son armée suivait une ligne droite, il écrivait chaque jour : « A tant
de distance de nous traversons une plaine ou
. un désert, à droite tel village ou tel oasis, ou le désert. » Pour avoir de l’encre il fit trancher la tête à un homme , fit nettoyer l’os du crâne , s’en fit un encrier. Lorsque sa provision fut épuisée, il fit couper encore une tête, et ainsi de suite jusqu’au jour où sa carte fut terminée. Il eut à son retour l’idée de faire hommage de sa carte à l’Institut géographique de Paris. L’Institut reconnaissant accepta la carte (elle y est encore), et lui envoya un de ses membres,
. M. Parissy, lui apporter en Égypte sa nomination de membre honoraire dudit Institut. La visite de M. Parissy au defterdar fut rendue assez drôle par l’incident que voici :
Le defterdar habitait au Caire le palais qui se 'trouve sur la place de l’Esbékych tout près de l’hôtel anglais , palais qui est à présent habité par Mmo Kamill-Pacha. On introduisit Parissy dans un superbe salon du séblanlik. Il s’assit, en attendant le maître du logis, sur un magnifique et moelleux divan. 11 était là depuis un instant, contemplant d’un œil étonné ce luxe oriental, quand tout à coup la porte,
laissée entr’ouverte, est repoussée, et entre, calme,
üer et majestueux , un énorme lion, • qui se dirige droit sur Parissy. Celui-ci pousse un cri perçant, ne fait qu’un bond à la croisée. Heureusement pour sa peau, malheureusement pour sa peur, il y avait des barreaux : il ne put donc sauter, mais il se mit à grimper tout en haut, se pelotonnant, se faisant aussi petit que possible. Le lion s’était approché de la. fenêtre, il regardait d’un œil curieux la gymnastique de notre membre de l’Institut, qui, craignant que l’animal ne grimpât après lui pour le dévorer, poussait des cris de détresse à se faire entendre des bords du Nil. Ces cris firent accourir les domestiques, qui, voyant ce malheureux cramponné tout en haut des barreaux, se mirent à pousser des éclats de rire, des cris de joie. Parissy traduisit cela par des cris de frayeur, et il eut encore un peu plus peur lui-même, d’autant plus que les domestiques s’éloignèrent en courant.
Bientôt le defterdar, averti par eux, paraît sur le
seuil de la porte. Lui aussi, en voyant Parissy dans
cette burlesque situation, est pris d’un fou-rire. Enfin
il s’avance, lui tend la main pour l’aider à descendre *
en lui disant gracieusement : «Eh quoi! monsieur, c’est ce bon et fidèle animal qui vous a si fort épouvanté?— Mais, dit Parissy un peu honteux, il me semble qu’il y a de quoi ! Nous, Parisiens, nous ne sommes point habitués à vivre en société de ces bêtes-là.»
Alors le defterdar, après avoir fait asseoir son visiteur et s’être assis lui-même, se mit à l’assurer que son lion était plus doux qu’un agneau, et pour preuve
il lui donna une tape. Le lion rugit sourdement et le defterdar laissait sa main dans sa gueule s’il ne l’eût pas retirée prestement... « Mais, dit Parissy en se sentant repris d’un frisson d'épouvante, l’agneau me parait assez peu mouton I
— Je ne sais ce qu’il a aujourd’hui , il fait le méchant. Je vais le faire châtier. » 11 appelle un domestique et lui dit : « Donnez une correction à cet animal. »
Le serviteur pâlit affreusement... Parissy aurait bien demandé à s’en aller s’il l’avait osé. La porte ouverte, dans l’appartement à côté fut conduit le lion; l’Arabe lui donna un grand coup de poing sur la tête. Le lion bondit sur celui qui osait lever la main sur lui et l’étendit roide mort.
« Quelle superbe bête ! dit le defterdar à Parissy avec un aimable sourire. Comme il est beau et majestueux dans sa fureur!» Et sans plus faire attention à cet homme mort à côté de lui ni au bon, il se mit à parler de chose et d’autre à son visiteur. Celui-ci se sentait fort mal à l’aise ; il offrit au defterdar son brevet de membre honoraire de l’Institut, ainsi que les remercîments que la savante société lui adressait pour son envoi, et il prit congé jurant bien ses grands dieux, in petto , qu’il ne reviendrait plus chez son collègue égyptien... Il partit en effet sans revenir chez lui. **-
Le defterdar avait toujours un ou deux bons près de lui, en guise de chiens. Son grand bonheur, sa distraction de prédilection, était, pour la moindre des
fautes commises, de livrer un de ses serviteurs aux fureurs de ces bêtes. Il forçait le malheureux coupable à battre le lion ; celui-ci, mis en colère, se jetait sur lui, le déchirait à coups de griffes et de dents. Pour le bey ce spectacle avait autant de charme qu’en a pour nos dilettanti une bonne représentation aux Italiens.
Le defterdar était devenu un objet d’épouvante pour tout le monde. Lui ne craignait qu’une seule personne, sa femme, la fameuse princesse Naslé- Hanen. Il sentait par intuition qu’ils avaient tous deux la même nature, les mêmes instincts. Comme deux ennemis redoutables, ils se toisaient, se regardaient en face ; peut-être s’admiraient-ils mutuellement. Le fait est que lui, cruel, farouche pour tout le monde, a toujours été assez convenable pour sa femme. Celleci, de son côté, n’a commencé ses exploits amoureux et néfastes qu’après qu’elle a été veuve.
Méhémet-Ali, le fier guerrier, finit par trembler devant son gendre. Il l’avait d’abord, pour l’éloigner de lui, envoyé dans le Sennaar et dans le Kordofan ; mais, la guerre ayant pris fin, le général revint, et donna carrière à sa nature barbarement cruelle au Caire et à Alexandrie. Le grand pacha n’osait lui faire aucune observation, redoutant le courroux de cet homme qui n’avait d’humain que la figure. Bientôt, je le répète, il prit peur de cet être. Un jour il parla à sa fille la princesse des sentiments de crainte que lui inspirait son mari.
« C’est bien, mon père, » répondit-elle. Le lendemain, de sa blanche main elle servait à son mari une tasse de ce bon et délicieux café arabe. Elle lui tendit la tasse avec un charmant sourire, il la but d’un trait. En Orient, le café est quelquefois malsain. Le defterdar ne vécut qu’un quart d’heure après avoir avalé cet excellent café.
Les Égyptiens ne lui donnèrent certes pas un regret. Les fellahs dirent : «L’enfer a repris son démon.»
La princesse était donc veuve : elle préféra cette position-là aux chances d’un nouveau mariage. Elle commença dès lors à renouveler en Égypte les exploits de Marguerite de Bourgogne, de néfaste mémoire ; le Caire eut sa tour de Nesle, ou plutôt ses tours de Nesle. Car la princesse aimait changer souvent de logement; ces changements avaient pour but de mieux cacher ses exploits amoureux. Elle habitait tour à tour sa villa sur le Nil, son harem situé dans le Mouski, son pied-à-terre sur la place de l’Esbékyeh, et une autre maison donnant sur le canal du Khalig.
Naslé-Hanen était loin d’être jolie ; elle était petite, avec un embonpoint tout à fait oriental.
Mais elle avait une nature ardente, impétueuse. C’était la Messaline de son siècle.
Seulement la grande dame voulait bien avoir des amants, en changer tous les huit jours ; mais elle ne voulait pas ternir sa réputation, subir les conséquences de cette vie déréglée qui lui aurait attiré le
mépris des musulmans et la colère de sa famille.
Elle ne connaissait certainement pas l’histoire de cette fameuse Marguerite de Bourgogne ; le récit de ses amours néfastés n’était sans doute jamais parvenu jusqu à elle , et cependant elle donne aux habitants du Caire un spectacle pareil à celui que Marguerite avait donné jadis aux Parisiens.
Ayant toujours vécu enfermée dans son harem, elle devait peu connaître le caractère des hommes, et cependant, par intuition , elle devina ceci: c’est que compter sur leur discrétion est une vraie folie, que le plus discret des hommes raconte tout au moins à son ami le plus intime, qui à son tour la raconte au sien, et ainsi de suite, la bonne fortune qu’il a eue.
Elle avait deviné que leur cœur est peu accessible à la reconnaissance, et qu’alors qu’une femme les a honorés de ses faveurs, a eu pour eux un tendre sentiment, ils sont après les premiers à la compromettre et à dire du mal d’elle ; que c’est là toute la reconnaissance qu’ils ont des bontés que les femmes ont eues pour eux.
Elle agit donc en conséquence. Elle avait besoin du secret, du secret le plus absolu : elle ne le demanda pas àses amants, sachant que c’était inutile, mais à la mort...
Un certain docteur, attaché à la personne de cette princesse, a joué dans tout cela un rôle assez ignoble.. Tout en étant son amant, il lui amenait de jeunes
étrangers. Ces étrangers étaient conduits là les yeux bandés, on ne leur disait pas chez qui ils allaient. Voir de près une femme musulmane étant le rêve de tous les Européens, ce bon docteur italien leur disait : «Je vous faciliterai cette bonne fortune. À telle heure, ce soir, soyez à tel endroit. » Ils n’avaient garde de manquer au rendez-vous. Un eunuque arrivait, leur bandait les yeux et les conduisait chez la princesse. Une fois là, ils étaient bien traités, bien choyés pen danthuitou quinze jours, selon qu’ils avaient plus ou moins le talent de plaire à la reine du logis ; ensuite elle leur disait: «Mon mari va revenir, il faut que vous partiez ; mais lorsqu’il sera encore absent je vous ferai revenir.» Ils partaient, mais pour l’autre monde. Si elle habitait dans ce moment-là son palais sur le Nil, on rebandait les yeux au jeune homme, l’eunuque le prenait par la main, et, au lieu de le conduire à la porte par où il était entré, il le conduisait à une autre donnant sur le Nil. Une fois la porte ouverte, l’eunuque prestement lui assénait un violent coup de poing sur la nuque et le jetait ainsi à moitié assommé dans le Nil. Les eaux du fleuve transportaient au loin le cadavre, et tout était dit.
Lorsqu’elle habitait son palais sur le Ehalig, canal qui traverse le Caire, les choses se passaient à peu près'de la môme façon.
Lorsqu’elle était dans son harem de Mouski , grande rue du Caire, une citerne remplaçait le Nil. Pourtant la mort elle-même trahit souvent les secrets
qu’on lui confie. 11 le faut, car sans cela les crimes resteraient impunis.
Bientôt la rumeur publique se préoccupa de ces nombreuses disparitions. On avâit vu au clair de lune des eunuques de la princesse jeter un corps à l’eau ; au Mouski , les voisins de son harem avaient vu, assuraient-ils, des eunuques introduire un homme. Ils n’avaient plus vu ressortir cet homme ; mais, quelques jours après, ils avaient entendu des cris étoufl'és, comme si on étranglait quelqu’un.
D’autres disaient qu’un soir, dans un café, ils avaient vu un eunuque, qu’ils avaient bien reconnu pour être de la maison de la princesse, parler tout bas à un jeune Grec, que ce Grec l’avait suivi, et que depuis ce moment-là on n’avait plus revu ce jeune homme, et que sa famille le faisait en vain chercher partout.
Mais l’on se disait cela tout bas, car la princesse étant fille du grand pacha : on craignait de se compromettre.
Un jour pourtant ces rumeurs arrivèrent aux oreilles d’un jeune Italien, très-beau garçon et d’humeur assez aventureuse. « Eh bien, dit-il à ceux qui lui racontaient ces funestes bruits, je vais aller dans ce café hanté par les eunuques de celte dàme, et s’ils me proposent d’aller voir leur maîtresse, j’irai, et, vous le verrez, j’en sortirai en vie ! »... En vain on lui dit et on lui répéta que son projet était insensé,
imprudent; il n’écouta rien, et à partir de ce jour il s’installa dans ledit café.
Il était très-beau garçon, ce jeune Italien; les eunuques ne tardèrent pas à le remarquer, et un soir, l’un d’eux vint fumer sa pipe tout près de lui.
« Je connais une fort jolie femme qui est amoureuse de toi, lui dit-il. Veux-tu venir la voir? Je suis à son service et je m’offre à te faire parvenir près d’elle sans danger...
— Mais j’irai avec grand plaisir si elle est jolie, répondit l’Italien; seulement je ne le puis ce soir. Veux-tu m’y conduire demain?
— Oui. Sois à la porte vers les sept heures, lui dit l’eunuque, et lorsque je passerai près de toi, suis-moi sans rien dire. »
Le lendemain, à l’heure indiquée, notre jeune téméraire était là. Quelques instants après, l’eunuque passa près de lui ; il le suivit. Lorsqu’ils furent arrivés dans une rue isolée, ce verbe neutre s’approcha de lui et lui dit : « Pour que je t’introduise près d 'elle, il faut que tu te laisses bander les yeux , car il ne faut pas que tu saches chez qui tu vas. — Bande-moi les yeux, puisqu’on n’a pas confiance en ma discrétion , » lui répondit le jeune homme, qui se prêta de bonne grâce à cette formalité.
Après cela, l’eunuque le prit par la main, le fit marcher longtemps, puis enfin le fit entrer dans une maison , lui fit monter un escalier, et l’amena dans un appartement brillamment éclairé; on lui enleva
le bandeau , et il se trouva dans une chambre somptueusement meublée à l’orientale. Une femme qui n’était pas belle, mais à qui des riches atours donnaient un certain prestige, était allongée sur un divan ; elle jouait avec un chapelet en corail rose et diamants; une esclave agenouillée près d’elle leventait avec un éventail en plumes d’autruche. Elle lui fit signe de s’avancer vers elle et le fit asseoir sur un coussin à ses pieds. Il put s’apercevoir que , si elle n’avait pas de beauté, elle avait de l’esprit ; sa conversation était enjouée, entraînante. Il n’eut pas grand’peinc à jouer son rôle d’amoureux ; du reste elle fit des avances fort gracieuses.
Bref, il passa là huit jours fort agréables, et il se convainquit que la princesse Naslé-Hanen n’avait pas usurpé sa réputation de femme ardente et passionnée.
Elle lui fit les honneurs de chez elle avec une grâce charmante. C’était tantôt des danses exécutées par les jeunes esclaves, tantôt de la musique , des repas succulents ; ils dînaient en tête-à-tête, au son de la plus voluptueuse musique.
Mais tout a un terme en ce monde -, notre Italien, quë cette vie avait d’abord charmé, commença à s’en lasser; malgré lui, il devenait moins tendre.
Le huitième jour, terme fatal, arriva. La princesse lui dit, en l’embrassant fort tendrement : « Il faut nous séparer, mon bien-aimé, au moins momentanément ; mon mari va revenir. S’il vous trouvaitici, nous
serions perdus tous les deux. Mais nous nous reverrons, je l’espère bien.
— Madame , lui dit alors avec calme , mais avec fermeté, le jeune homme, votre mari ne va pas revenir, car vous ôtes la princesse Naslé-Hanen, veuve depuis longtemps. » Et comme elle faisait un mouvement négatif: « Ah! croyez-le, madame, poursuivit-il, je sais qui vous ôtes , je sais même le sort qui m’attendrait si je n’avais pas pris mes précautions. Votre eunuque me reconduirait par une petite porte qui donne sur le Nil ; là, il m’assommerait d’un coup de poing, puis il me jetterait dans l’eau.
— Et quelles précautions avez-vous prises, Monsieur, lui demanda la princesse? qu’elles sont les précautions qui, cela étant, pourraient vous sauver?
— Mon Dieu, madame, elles sont fort simples. Je n’ai point suivi votre émissaire le premier jour, je lui ai dit : « Demain j’irai. » J’ai donc été prévenir mon consul, et quand votre eunuque est venu me chercher, à deiix pas de nous était un homme du consulat; il nous a suivis, il sait donc que je suis ici; mon consul, par conséquent, est averti. Je lui ai dit que, si le huitième jour il ne me revoyait pas, c’est que j’aurais subi le sort que vous faites subir à vos amants, que j’aurais été tué. Il s’adressera alors à Son Altesse le vice-roi. Vous voyez d’ici le scandale que cela fera! La rumeur publique vous soupçonne de nombreux crimes , alors c’est une certitude qu’elle aura I »
La princesse était là devant lui interdite : on voyait
qu’une sombre colère l’agitait; mais elle comprenait la logique du raisonnement qu’on lui faisait.
Enfin, elle dit, essayant de sourire, mais ne pouvant y parvenir : « Tout cela, monsieur, est une plaisanterie, je n’ai jamais fait tuer personne, vous êtes le premier homme que je fais pénétrer dans mon harem, croyez que vous allez en sortir sain et sauf; je vous demande seulement le secret sur tout ceci. # Après cela, elle congédia notre Italien, qui parvint en effet sans accident dans la rue, où il trouva un cavas que son consul, fort inquiet, avait envoyé là pour l’attendre. Il va sans dire qu’il ne garda pas le secret, il raconta son aventure à tout le monde.
Plus tard, sous le règne de Saïd-Pacha, quoiqu’arrivée à un âge avancé, la princesse continuait ses exploits amoureux. Seulement, on savait si bien à quoi s’en tenir, que ses fournisseurs, son docteur et ses eunuques, avaient de la peine à trouver des hommes désireux d’aller rendre visite à leur dame ; ils étaient forcés de s’adresser aux nouveaux arrivés, à ceux qui n’avaient point encore ouï les histoires effrayantes de la princesse Barbe-Bleue; pourtant elle trouvait encore des visiteurs. Mais la police s’était émue de tous les cadavres de jeunes hommes que l’on trouvait fréquemment sur le canal de Khalig, non loin du palais de cette dame. Ces bruits étaient arrivés aux oreilles de Saïd-Pacha, il avait fait de sévères remontrances à sa parente, qui avait tout pié, bien entendu, et il avait donné l’ordre à la police de surveiller
activement, jurant bien que, s’il parvenait à acquérir la preuve de ses crimes, il la punirait.
Sur ces entrefaites, un jeune Grec aussi aventureux que le jeune Italien voulut, lui aussi, tenter s’il ne parviendrait pas à échapper sain et sauf de chez Naslé-Hanen : il était fortement curieux de connaître cette femme qui s’était fait une si triste célébrité.
Il cacha un petit revolver et un poignard dans la poche de son paletot et il alla assidûment au fameux café.
La princesse, pour déjouer la police, avait quitté son palais sur le Khalig et était venue dans son harem de la rue du Mouski.
11 y avait plusieurs jours qu’il passait inutilement ses soirées dans ce café, il n’avait pas aperçu encore le moindre eunuque , lorsqu’un soir il reconnut le premier le chef de la princesse ; il était assis devant la porte. Négligemment, il vint s’asséoir à côté de lui , lui demanda du feu , puis enfin lia conversation avec lui. Celui-ci finit par lui dire : «Vous ôtes jeune et beau, ma maîtresse vous aremarqué. Je gage qu’elle me donnerait un beau batchiche si je vous conduisais vers elle... — Diable ! mais son mari? dit le Grec.
— Oh ! moi vous conduisant, vous n’aurez rien à craindre. Du reste, il est absent, et tenez, si vous voulez venir, ce soir môme je vous conduis vers elle. » Il ne voulait pas cette fois-ci donner le temps à celui-là aussi de prévenir son consul.
Notre Grec accepta. Lorsque la nuit eut répandu
un voile épais sur le Caire, que les dernières boutiques furent fermées, il lui dit de le suivre. Il le mena dans une petite rue ; là, comme à l’autre, il lui parla du bandeau. Le Grec se laissa bander, lui aussi, les yeux; il arriva ainsi chez la princesse, qu’il feignit de ne pas reconnaître. Il resta là quelques jours, puis on le congédia. Il savait ce qui l’attendait, c’est-à-dire qu’on allait l’étrangler dans la cour et jeter son corps dans la citerne qui s’y trouvait. Une fois dans l’escalier, les deux eunuques marchèrent devant lui ; comme ils étaient prêts à se rétourner pour se jeter sur lui, il les prévint et leur déchargea un coup de revolver à chacun; ensuite, prenant son poignard aux dents, son revolver toujours à la main, il courut dans le jardin, qui communiquait, il le savait, avec celui d’un pacha de ses amis. Cependant le bruit de la détonation avait attiré d’autres domestiques; il fut encore forcé d’en tuer un autre et d’en blesser deux avant de parvenir à monter sur le mur et à arriver de l’autre côté. Il y parvint enfin et il alla frapper à la porte du pacha, à qui il conta tout, après quoi il courut se réfugier dans son consulat. Cette dernière aventure fît un grand scandale. Saïd- Pacha, voulant en finir, fit enfermer
la princesse Naslé-Hanen dans son harem; les portes et les fenêtres furent murées, il lui enleva tous ses eunuques et esclaves , lui en donna seulement deux
des siens dont il était sûr ; ensuite il fit partir de l’Égypte son médecin et complice.
Aujourd’hui la princesse Naslé-Hanen est morte,
mais on voit encore son harem du Mouski qui est inhabité, dont toutes les fenêtres sont encore murées, et l’on se raconte toujours ses exploits amoureux.
' ABBAS-P.tCBA.
Abbas est une des grandes, on pourrait même dire la grande figure, le héros du siècle !
Avez-vous lu quelquefois un de ces contes que les nourrices disent aux enfants?
On y trouve un ogre, c’est-à-dire un affreux monstre, un être qui est le génie du mal incarné.
11 se repaît de meurtres, de sang. Pour un mot, un geste, moins que ça, un caprice, il fait rouler une tête, dix têtes uses pieds...
Le mal est pour lui un nectar dont il s’abreuve avec volupté... Chacun le maudit , mais chacun tremble devant lui, frémit d’épouvante au bruit de ses pas, aux sons discordants de sa voix de fausset, stridente et aiguë...
En lisant cela alors que vous êtes devenu un homme, vous vous êtes dit : Cet être, cet homme , ce monstre, c’est la création de l’imagination en goguette d’un romancier, qui s’est complu un instant dans l’effroyable, dans l’impossible.
Un être pareil ne peut être sorti des mains du Créateur !... Mon héros , hélas 1 a vécu , ce n’est pas
un être imaginaire ; il a vécu , tout le peuple égyptien tremble encore d’épouvante en entendant prononcer son nom !...
Une foule de pachas en place et en faveur dans ce règne-ci pourraient vous dire les humiliations qu’il leur a fait supporter, les atrocités qu’ils lui ont vu commettre... Ils pourraient vous* dire que les lignes que je vais tracer ne sont qu’une pâle et incolore esquisse du caractère, de la vied’Abbas-Pacha... Bien des Européens qui sont encore aujourd’hui en Égypte l’ont connu. Ils vous diraient, eux aussi, que le portrait que je vais vous en faire ne donne qu’une faible idée de ce pacha.
Abbas-Pacha s’est d’abord vautré dans la fange, dans la boue du vice, vice honteux, bestial. Il s’v est vautré comme une brute, publiquement : son front ne savait point rougir, pas plus que son cœur ne connaissait un seul bon sentiment. Lâche, poltron, cruel sans raison, arrogant, fier, débauché sans vergogne, il a poussé tous ces vices jusqu’à leur dernière limite. C’est la laideur dans tout son éclat, qui en devient une chose monstrueuse, mais qui étonne, éblouit...
Abbas est le héi*os du mal de notre siècle. Les fellahs disaient en parlant de lui : « C’est l’enfer qui l’a vomi sur cette terre. » Ils avaient raison, Abbas était un ange de l’enfer, celui qui représente tous les vices du moijde réunis en un seul être.
Avant d’être vice-roi, Abbas-Pacha était gouverneur
du Caire et aussi kayat , ministre de la justice.
Deux actes qu’il a commis à cette époque vous donneront une idée de sa nature perverse et cruelle, et aussi vous montreront combien ce sentiment que l’on retrouve même chez la bête féroce, l’amour des siens, était nul chez lui.
Il vit un jour au Caire une danseuse célèbre, appelée Soffia, célèbre par sa beauté sans rivale, et par sa danse, plus voluptueusement gracieuse que celle de toutes les autres aimées.
Dire qu’il s’en rendit amoureux serait inexact: Abbas ne pouvait connaître ce qu’on appelle l’amour. Mais, soit amour-propre, soit qu’il ressentît pour elle un amour des sens, ilia prit pour maîtresse. Il lui fit des cadeaux, lui donna un joli appartement.
Soffia n’éprouvait pour Abbas qu’une invincible répugnance, mais elle le subissait pour amant, connaissant sa cruauté et le sort qui l’attendrait si elle refusait cette faveur. Un jour, Abbas lui fit cadeau d’un narguillé superbe. Soffia se consolait de son triste sort d’être retenue en cage par un pareil tyran, elle la joyeuse ballerine , la folle fille du plaisir, en aimant en cachette un jeune Turc, doux, aimable, et qui l’aimait aussi... Ce jeune homme lui fit compliment de ce narguillé, le trouva superbe. Sa maîtresse le pria de l’accepter en souvenir d’elle.
— Un favori d’Abbas vit ce fameux narguillé chez ce Turc; en bon courtisan, il s’empressa d’aller prévenir le gouverneur de sa découverte.
Abbas fit appeler la Soffia chez lui. Là, il la fit étendre sur une table après lui avoir enlevé tous ses vêtements, et il lui fit donner cinq cents coups de courbache... Il assista à cette exécution, le sourire aux lèvres, en fumant son chibouck... La malheureuse fut mise en sang et en lambeaux. Ni ses cris de douleur ni ses prières ne parvinrent à toucher son implacable amant.
Après cela, voulant se venger sur toutes de la faute d’une, il fit rechercher toutes les danseuses et courtisanes du Caire et les fit transporter avec la Soffia à Esnèh, dans la haute Égypte; il les exila, et leur assigna celte ville pour prison.
Ces infortunées devinrent là la proie d’une soldatesque brutale : les unes moururent ainsi, les autres moururent de misère.
Le Caire fut encore le théâtre de maints exploits cruels et barbares... Un jour, il avait reçu une carabine de Paris... Il était dans le jardin d’un de ses palais, près du Nil.
« Elle est très-belle, Altesse, votre carat ine, lui dit un monsieur qui se promenait avec lui.
— N’est-ce pas? dit-il.... Et elle est encore meilleure; vous allez voir comme elle est juste!... »
De l’autre côté du Nil, un malheureux fellah venait de recharger sur son dos son outre pleine d’eau qu’il venait de puiser ; il remontait péniblement la côte , tournant le dos à Abbas et à sa société.
Abbas le met en joue ; la balle traverse nécessaire-
ment l’outre et le dos du fellah, qui tombe mort.
Àbbas rend tranquillement sa carabine à son domestique, et dit en souriant : « N’est-ce pas qu’elle est très-juste?... »
Il n’a pas eu plus d’émotion, ne s’est pas plus préoccupé de sa victime, que si ç’avait été un moineau.
Il avait aussi le goût, la passion du vol. Il volait ses administrés, le gouvernement. Il s’était approprié un terrain, 'terrain qui est celui où l’on construit dans ce moment l’hôtel anglais. Là, avec les chameaux du gouvernement, avec des hommes en corvées, souvent les soldats eux-mêmes, il faisait transporter des pierres qui appartenaient au gouvernement (la pierre est, on le sait, un objet cher et deluxe ici). Il rêvait de se faire construire dans cet endroit un immense palais au milieu d’un grand jardin , lequel jardin serait entouré d’un mur haut de, quarante pieds, lequel mur aurait la double mission de le protéger contre les regards indiscrets et contre les attentats... Car il était poltron à l’excès ; il n’avait pas, même le courage farouche du brigand, qui tue sans remords, mais expose sa vie sans crainte.
11 ne payait aucun employé et gardait l’argent pour lui. Malheur à celui qui osait réclamer!
II était jeune à cette époque , mais déjà il s’était souillé et il se souilla constamment dans une honteuse débauche.
L’nc femme, celle qu’on appelait la grande prin-
cesse, sa tante Naslé-Hanen, se livrait, elle aussi, aux exploits amoureux et néfastes de Marguerite de Bourgogne, ainsi que nous l’avons vu précédemment... C’était la digne rivale d’Abbas en vice et en cruauté... Mais, pour couvrir ses méfaits, elle se plaignait hautement de ceux d’Abbas ; celui-ci , qui déjà la détestait, lui voua une haine sans bornes ; à son tour, il écrivit à Méhémet-Ali et lui détailla la conduite de Naslé-Hanen. Celui-ci répondit : « Faites finir ce scan- . dale. » Pour un homme comme Abbas ces paroles ne pouvaient signifier que ceci : « Faites-la tuer. » Aussi s’empressa-t-il d’envoyer chez elle des hommes avec l’ordre de l’étrangler... Le dévouement de ses esclaves la sauva. Elle parvint à fuir par une porte dérobée, et elle alla se jeter aux pieds de son père. Méhémet- Ali lui assura qu’il n’avait point voulu donner une pareille signification à ses paroles, et c’était vrai, ce Pacha n’était pas homme à donner ainsi froidement l’ordre de tuer sa fille. Celle-ci voua dès ce moment une haine implacable à Abbas, et jura tout bas qu’un jour elle se vengerait.
Comme je l’ai déjà raconté, Ibrahim, en arrivant au trône d’Égypte, exila Abbas dans le Hedjaz... A la mort d’ibrahim, Mary, lieutenant français au service de l’Égypte , nommé bey à cette occasion , partit de suite, accompagné d’un Turc, lui porter cette bonne nouvelle... Abbas, en l’apprenant, laissa voir une joie pareille à celle du tigre prêt à dévorer une bonne proie. En effet, ce bon pays allait
devenir sa proie ainsi que les millions qu’il produit.
Dès son avènement au trône, comprenant bien l’horreur qu’il devait inspirer, il laissa voir toute la pusillanimité de son caractère : il donna ordre que tous les officiers, les grands dignitaires de l’armée, qui venaientle complimenter, laissassent leurs armes dans l’antichambre, et qu’ils fussent fouillés par des cavas pour voir s’ils n’auraient pas quelques armes cachées. Tout ce qui n’était pas militaire était aussi fouillé, et pendant tout son règne jamais les officiers n’ont pu l’approcher que désarmés.
Son premier soin, une fois vice-roi, a été de s’empresser de détruire tout ce que Méhémet-Ali avait fait de bien, de grand, en Égypte. On aurait dit le génie du mal personnifié en lui, soufflant partout la destruction. Il commença par supprimer ces écoles que Méhémet-Ali avait installées à grands frais et à grand’ peine, et qqi étaient appelées à apporter les lumières et la civilisation dans ce pays ; ensuite il licencia toute cette vieille armée, cette armée qui avait été l’instrument de la gloire et de la fortune de Méhémet-Ali, ses compagnons d’armes, ses vieux généraux, ses amis. Il renvoya les soldats, sans même leur payer six mois de solde qui leur étaient dus ; les officiers et les généraux, sans leur donner la moindre retraite.
Après cela, il se forma une armée composée exclusivement de tout jeunes gens, armée appelée des maphrousas (jeunes gens choisis). En effet, on choisit, d’après ses ordres, 1er jeunes gens les plus beaux
de l’Égypte ; il nomma des officiers, des généraux. Le plus âgé de ces généraux avait vingt ans. Il s’entoura complètement de ces maphrousas, qui devinrent ses favoris, ces compagnons, ses instruments de débauche.
Il se fit construire un château sur la route de Suez,
en plein désert; un autre près de la forêt pétrifiée,
celui de l’Abbassieh. Là il ordonna à tous ses officiers et généraux de se faire construire, eux aussi, des maisons, leur donnant le terrain et les matériaux pour rien. Il voulait faire de l’Abbassieh une ville 4) u te militaire.
Le désert, evec sa sombre horreur, convenait à cette nature sauvage, c’était sa demeure de prédilection. Alors qu’il se rendait à un de ses châteaux dans le désert, lui y allait en voiture, mais les malheureux pachas, les ministres, les courtisans (car il avait aussi les siens), suivaient à cheval. Souvent il faisait dresser une tente ; sous son ombre il se reposait , mangeait; jamais il n’offrait un verre d’eau à personne. Les malheureux étaient là, droits, en plein désert, le soleil plombant sur leur tête, mourants de soif et de fatigue , mais n’osant dire mot. Arrivé à son château, la porte s’ouvrait toute grande pour lui ; ensuite elle se refermait, et Les pachas, comme de petits caniches, passaient courbés en deux par la petite ouverture pratiquée au milieu de la porte.
Humilier, abaisser, maltraiter tout son entourage, était pour lui un suprême bonheur. Jamais il n’avait
uue bonne parole , un procédé gracieux , pour personne. Ses ministres, ses favoris, avaient constamment l’éc^ine pliée.
Un jour il invitait à déjeuner un Européen , assez grand personnage, dans un kiosque en bois qu’il avait sur le Nil.
Le déjeuner était gai, la conversation animée. Tout à coup l’Européen prête l’oreille, il entend dans l’appartement au-dessous de lui comme un trépignement, des cris étouffés... « Qu’est-ce? se dit-il. Étranglerait-on quelqu’un en bas? »... Mais il regarde Abbas : sa figure était calme, souriante, celle des autres convives impassible. « Non , ça ne peut être cela... Puis, ce serait trop fort de choisir ce lieu et ce moment pour une pareille opération! »... Au même instant, même bruit recommence, il prête de nouveau l’oreille. « Goûtez ce champagne », lui dit le pacha en lui faisant remplir son verre. Machinalement notre personnage boit son champagne. Pour la troisième fois le bruit recommence. « N’est-ce pas », lui dit le pacha en vidant lui aussi son verre , « qu’il est fort bon, et qu’il n’y en a pas de meilleur en France? »
Au même instant, la porte s’ouvre brusquement. Un pacha, pâle et défait, s’avance près du vice-roi, et lui dit à l’oreille :
« Tout est fini.
— C’est bien , » répond-il , et il continue comme si de rien n’était sa conversation sur la bonté de ses vins.
On venait d’étrangler, d’après son ordre, trois hommes dans la salle en dessous. Il n’avait pas même songé que le lieu ni le moment n’étaient bien choisis, et cela ne l’empêchait nullement de déjeuner et de déguster ses vins!...
Plus d’une fois il a poignardé lui-même des gens de qui il croyait avoir à se plaindre. Lorsqu’il avait condamné à mort ou à la bastonnade un homme, il faisait faire cette opération devant lui, après son diner, pendant qu’il était en train de fumer son narguillô. La vue de la souffrance de ces malheureux semblait donner une douceur de plus au charme de son kieff.
Méhémet-Ali avait distribué aux principaux généraux de son armée, et à ceux des Français qui lui avaient prêté un zélé et intelligent concours pour civiliser et améliorer son pays, de riches décorations enrichies de diamants. Abbas les leur reprit à tous ; de ces brillants il fit faire des colliers pour orner le cou de pigeons qu’il avait à l’Abbassieh et qu’il aimait beaucoup. Le seul Soliman-Pacha refusa net de la lui rendre et la conserva, car Abbas craignait Soliman, vu l’influence, le prestige, qu’il exerçait sur l’armée.
Les pigeons n’étaient pas les seules bêtes qui habitassent son palais, il avait fait construire de grandes cages en fer où il avait fait mettre des lions, des tigres , des panthères. Son grand amusement était de leur jeter en pâture des chiens , et il riait beaucoup de les voir mettre en pièces par ces animaux féroces.
Il avait les femmes en aversion, quoique par luxe il en eût des harems remplis; il n’allait presque jamais les voir, et ces infortunées étaient menées fort durement ; pour la moindre faute , il les faisait bétonner. Il a eu un fils, Élami-Pacha, devenu gendre du sultan , et mort à présent , et une fille , qu’il eut d’une jeune Bédouine du désert de Suez. Cette fille'estjmorte toute jeune, à la suite, dit-on, d’un embrassement trop vigoureux, mais non pas trop tendre.
M. Meurey était consul anglais en Égypte. Il parvint à prendre une certaine influence sur l’esprit d’Abbas en lui promettant la protection de l’Angleterre, au cas où il essaierait un jour de s’émanciper du joug de la Porte. Cette idée-là a été et est toujours la grande préoccupation des pachas d’Égypte. Donc, pour flatter l’Angleterre et son consul, le vice-roi destitua tous les Français employés en Égypte , même ceux qui avaient rendu les plus grands services. Deux seulement, qui étaient amis deM. Meurey, obtinrent grâce. Il concéda la ligne du chemin de fer d’Alexandrie au Caire à une société anglaise.
Méhémet-Ali avait établi des fabriques, des usines; il les fit détruire ou fermer et renvoya tous les employés, toujours sans leur donner de dédommagement, ni leur payer ce qui leur était dû.
Après cela, il forma un projet qui couronnait dignement tout ce qu’il avait fait jusque-là. C’était celui de se débarrasser d’un même coup de tous les membres de sa famille, de tous les ministres et fonc-
tionnaires qui le gênaient, et de faire massacrer tous les Européens qui se trouvaient en Égypte.
Voici comment il devait s’y prendre. Il faisait une espece de révolution religieuse. A cet effet, ne comptant pas assez sur ses soldats,, il avait fait venir des Albanais et des Arabes du désert, de ceux qu’il savait être très-fanatiques, ensuite tous les cheiks religieux. Il devait leur persuader qu’au nom de Mahomet, le grand prophète, il fallait massacrer les infidèles. Quant aux membres de sa famille et aux pachas qui lui faisaient ombrage, voici comment il comptait s’en débarrasser : il les invitait tous à une grande fête à la citadelle (il résidait là alors) ; il avait fait miner le dessous de ce palais et y avait fait placer de la poudre. Après avoir comblé de politesse et de mets recherchés tout ce monde, au moment où, sans défiance, ils auraient été tous là, réunis dans le salon à causer, il 6’esquivait lui, faisait mettre le feu aux poudres et les faisait tous sauter, se débarrassant ainsi d’un seul coup de toute sa famille... Quel bon petit cœur et quel amour de famille il avait, cet aimable pacha !
Et comme ce dernier trait donne une juste idée du caractère de cet homme!...
Tout ce plan, cet infâme projet, a été découvert , après sa mort, d’abord par des notes écrites, des ordres qu’il avait donnés à ses complices, un peu aussi par l’indiscrétion de ceux-ci, et par les poudres et les préparatifs trouvés à la citadelle. La mort est ve-
nue le prendre à temps pour l’empêcher d’exécuter ce crime abominable.
11 a été, on le sait, étranglé par deux mamelouks qui le gardaient la nuit.
Voici les détails exacts :
La princesse Naslé-Hanen, en voyant arriver Abbas à la vice-royauté, s’était sauvée à Constantinople, redoutant les effets de la haine qu’il lui portait. Abbas lui confisqua tous ses fiefs „ce qui augmenta encore la rancune qu’elle lui gardait pour avoir voulu la faire tuer; elle jura de se venger, de se débarrasser et de débarrasser l’Égypte de cet homme.
Elle avait deux jeunes esclaves, deux mamelouks fort beaux garçons et qui lui étaient très-dévoués. Elle leur promit une magnifique récompense s’ils tuaient Abbas. Pour le cas où ils la trahiraient, elle prit leurs parents chez elle, les prévenant qu 'immédiatement après qu’elle s’apercevrait qu’elle était trahie, ils seraient tous mis à mort.
Ensuite elle convint avec eux de ceci : c’est qu’elle les enverrait dans un bazar d’esclaves au Caire; que sans doute l’intendant d’Abbas finirait bien un jour ou l’autre par les acheter sur leur bonne mine ; qu’une fois au palais, ils tâcheraient de s'attirer les bonnes grâces du vice-soi, et qu’ils profiteraient du premier jour où tous les deux ils seraient auprès de lui pour le tuer...
ils promirent de se conformer à ces instiuctions. <• Si j 'apprends, dit la princesse, vous le savez, j’ai des
espions au palais ; si j’apprends, dis-je, que vous vous êtes trouvés tous les deux une rîuit sans faire la chose, je tue un de vos parents ; pour la seconde fois, j’en tue un autre; ainsi de suite. » Ils vinrent au Caire, ils restèrent deux années entières dans le bazar , enfin un jour l’intendant du prince les acheta, et ils furent amenés au palais... Abbas les vit, et, les trouvant bien, il leur confia la garde de sa personne, car il ne dormait jamais qu’avec deux mamelouks veillant près de lui. La première nuit que ces deux jeunes gens se trouvèrent dans sa chambre, le courage leur manqua pour exécuter leur sinistre consigne... Abbas était gros et robuste; craignirent-ils qu’ij, parvînt à se dégager, à appeler, et qu’ainsi dévoilés, ils eussent à souffrir une mort affreuse, ou bien le cœur leur défaillit-il au moment de commettre ce crime? On ne le sait pas... Le fait est que la première nuit se passa sans accident pour le pacha. Mais, à quelques jours de là, celui-ci pour une légère faute, en fit attacher un comme un cheval dans une écurie, le fit bâtonner, et le laissa là huit jours.
La colère réveilla leur courage. Ils s’aimaient tendrement tous les deux, ils jurèrent bien que cette fois-ci la main ne leur tremblerait pas, et que la première fois où ils seraient de garde auprès fl’Abbas ils en finiraient. Ils craignaient aussi que Naslé-Hanen, apprenant qu’une fois iis avaient manqué l’occasion, ne tînt sa parole (ils l’en savaient capable) et ne fit tuer un de leurs parents.
Peu de temps après, ils furent désignés pour passer la nuit auprès du pacha; une fois qu’il fut endormi, tous deux se jetèrent sur lui, et le tuèrent sans qu’il eût eu le temps de pousser un seul cri. (Ceci se passait au château de Béna).
Après le crime accompli, ils descendirent aux écuries et dirent au palefrenier de leur seller au plus vite deux chevaux, car le pacha les envoyait chercher quelque chose à l’Abbassieh. Comme il arrivait fréquemment que pour un caprice, une pipe, un châle, Abbas envoyât à toute heure de la nuit des courriers à franc étrier au Caire ou ailleurs, le palefrenier ne se méfia de rien ; il donna les chevaux et il se rendormit tranquillement. Les mamelouks vinrent au Caire à bride abattue. En passant près du palais du prince Halim- Pacha, l’un d’eux demanda à lui parler; tout en se cachant la figure, il lui dit : «Abbas est mort, » puis il s’esquiva. Ils vinrent se réfugierau Caire, à l’hôtel du Nil, et de là , quelque temps après, ils s’embarquèrent pour Constantinople, où la princesse , selon sa parole , leur donna une très-forte somme. Pourtant, le prince Halim redoutait un piège d’Abbas ; il n’osa bouger de chez lui, etse contenta de faire prévenir sous main Saïd-Pacha, qui était amiral de la marine d’Alexandrie et qui se trouvait dans cette ville. Celui-ci craignit aussi un piège; pourtant il prit des mesures, et ce fut heureux pour lui, car voici ce qui arriva.
Le lendemain, on était étonné, au château de
Béna, de voir qu’il était huit heures et que tout était tranquille et silencieux dans la chambre d’Abbas, qui avait l’habitude d’être très-matinal. Un eunuque, celui qui avait sa confiance, parut à la porte; il fut tout surpris de ne pas voir les deux mamelouks près de Son Altesse. 11 s’avança , et il s’aperçut avec effroi que le pacha était froid et inanimé... Il ne dit rien. Pourtant il envoya chercher le docteur Yamenti, son médecin ordinaire, qui habitait avec sa femme le village de Bénia. Celui-ci constata la mort ; mais, de peur qu’il ne la fît savoir au successeur, on le retint prisonnier au palais. L’eunuque alors dépêcha un courrier à Elfi-Bey, le grand kayah du Caire , créature d’Abbas. Elfi arriva en toute hâte à Bénia. Là, il donna l’ordre de tenir la mort d’Abbas secrète ; voici dans quel but : Elami- Pacha, fils d’Abbas, venait de s’embarquer pour faire en Europe un voyage instructif, accompagné de plusieurs officiers et de Soliman-Pacha. Il avait quitté le port d’Alexandrie depuis trois jours seulement. Elli voulait lui donner le temps de revenir pour le faire reconnaître viceroi au détriment de Saïd -Pacha, à qui la couronne revenait de par la loi de Mahomet et de par le ûrman de la Porte. Escamoter cette sinécure à leur successeur, la donner à leur fils , est la marotte’de tous les pachas, le but de leur politique européenne,
Elfi envoya à Alexandrie l’ordre de f ire partir un vapeur tout de suite pour dire à Elami de revenir; il envoya des dépêches. Mais Saïd-Pacha avait beau-
coup d’amis dans la marine ; on prit un prétexte de machine cassée pour ne pas exécuter cet ordre. La dépêche ne fut pas envoyée. Grâce à l’avis que lui avait donné Halim-Pacha , le prince Saïd était sur ses gardes. Cependant Elfl-Bey, pour mieux dissimuler la mort du vice-roi , fit placer son cadavre assis dans le coin d’une voiture ; il lui mit un chapelet à la main, tint lui-même son bras, pour faire faire à cette main des saluts aux gens qui passaient. Sou cadavre pourtant était déjà à moitié en putréfaction, et le sang lui sortait nauséabond de la bouche ; mais Elfi-Bey fit exécuter cette lugubre comédie à ce mort avec un grand sang-froid et beaucoup d’audace. De nombreuses voitures suivaient. Tout ce cortège se dirigea au château de l’Abbassieh. Là, la voiture s’approcha tout près du perron : l’eunuque et Elfi prirent ce cadavre par les bras, le montèrent droit comine ils purent et lui firent gravir ainsi les marches du perron.
Abbas est indisposé, voilà tout , disait-ou au palais. Le médecin était toujours tenu au secret; sa pauvre femme était au désespoir: elle se figurait qu’on l’avait fait mettre à mort. En vain allait-elle demander de ses nouvelles, on la renvoyait sans rien lui dire ; la malheureuse a souffert toutes les angoisses du doute pendant huit jours 1...
Pourtant la nouvelle de la mort transpirait de tous côtés. Le peuple murmurait de ce qu’on ne l’avouait pas. D’un autre côté, garder plus longtemps ce cadavre devenait impossible. Elfi alors paya d’audace ;
il espérait, du reste, qu’Élami allait bientôt revenir pour le soutenir. 11 croyait que le vapeur était parti le chercher. Il alla h la citadelle ; il convoqua tous les ulémas (chefs de la religion), les minisres, et il fit reconnaître Élami vice-roi. — Mais Saïd n’avait pas perdu son temps : il avait expédié un courrier à la Porte. Il s’adressa à tous les consuls généraux , qui sommèrent Elfi-Bey de laisser reconnaître Saïd-Pacha vice-roi, d’après l’ordre de succession établi et conféré parla Porte... Elfi-Bey vit qu’il ne pouvait plus lutter... Saïd-Pacha convoqua lui aussi les ulémas, qui, avec tous les consuls généraux, le reconnurent vice-roi.
Elfi restait enfermé dans la citadelle, tremblant pour le sort qui l’attendait. Pourtant, Saïd-Pacha lui fit dire qu’il lui accordait son pardon , jugeant qu’un dévouement aveugle à la famille de son bienfaiteur Abbas l’avait seul égaré et porté à cet acte coupable. Mais Elfi, habitué au caractère barbare et sanguinaire de celui qui venait de mourir, ne crut point à la sincérité de ce pardon, et, le jour où l’on lut le firman d’investiture du nouveau gouverneur général de l’Égypte, alors que le canon tira vingt et un coups pour annoncer qu'un nouveau règne commençait, le premier coup de canon dut faire l’effet d’un glas funèbre à Elfi , car, en l’entendant, il pâlit affreusement, porta la main à son cœur, et il tomba mort. La peur l’avait tué...
« Quel imbécile ! dit Saïd-Pacha quand on lui apprit cette nouvelle. Je avais lui bien fait dire cepen-
dant que je lui pardonnais. » Puis, comme il était trèsgai, il ne put s’empêcher de rire de cet homme mourant de peur au premier coup de canon qui annonçait son avènement.
Des deux mamelouks coupables, un a expié son crime. . . Élami-Pacha, le rencontrant un jour dans une rue de Stamboul, lui a brûlé la cervelle d’un coup de revolver à bout portant. L’autre, il l’a fait rechercher vainement : on suppose qu’il s’est enfui en Albanie, pour éviter le légitime courroux du fils de leur victime.
Telle a été la fin de cet homme, fin bien digne d’une semblable vie.
Les fellahs, en apprenant sa mort, s’écriaient tout joyeux : a Enfin, l’enfer l’a repris ! »
Ses châteaux ont été abandonnés, celui de l’Abbassieh est devenu une caserne. Celui de Bénia, comme la maison du crime, reste inhabité.
Chacun a tâché d’oublier jusqu’au nom de ce pacha. Sa sœur Naslé-Hanen a quitté Constantinople et elle est revenue vivre en Égypte, pensant qu’elle pourrait compter sur l’amitié, le dévouement de son frère Saïd, puisqu’elle venait, par un crime, de lui mettre le pouvoir en main.
SAID-PACBI.
Saïd veut dire, en arabe, heureux.
Au moment où Saïd-Pacha arriva au pouvoir, il
était encore et il est resté toujours, du teste, l’enfant prodigue qu’avait admonesté Ibrahim.
Saïd avait de l’intelligence, de grandes idées, mais sa mobilité de caractère, et aussi le mauvais état où étaient toujours ses finances, l’empêchaient de réaliser les fort beaux projets qu’il concevait.
Il était bon et clément, généreux jusqu’à la prodigalité ; jamais de sang-froid il n’a ordonné de verser le sang de personne, n’a commis aucune cruauté. Mais, vrai enfant gâté, il était colère, emporté; alors il ne savait plus ce qu’il faisait et devenait parfois cruel, mais c’est au plus si l’on compte cinq ou six de ces accès de colère. Un bon mot, une plaisanterie, suffisait, le plus souvent, pour dissiper sa mauvaise humeur. Alors il essayait de racheter ses torts en donnant un gros batchîche à celui qu’il avait maltraité. /
Son premier soin, en devenant gouverneur de l’Égypte, fut de relever de son mieux tout ce qu’avait détruit Abbas, de rétablir toutes les sages institutions laissées par Méhémet-Ali; mais la tâche était difficile, tant le souffle funeste d’Abbas avait tout renversé de fond en comble.
Il réorganisa l'armée, s’occupa de son organisation avec passion : le costume , la solde môme des soldats, furent l’objet de sa sollicitude. Il voulut voir par lui-même comment l’armée était nourrie, et, trouvant qu’elle l’était mal, il donna des ordres en conséqûence. Il rétablit une des écoles militaires et
aussi l’école de médecine. Les premières années de son règne, tous les employés et les soldats reçurent leur paye très-exactement. Hélas! sa prodigalité fut cause que cela ne dura pas longtemps.
Saïd fut bon pour tous les membres de sa famille, aucun sentiment de rancune ou de haine ne le fit en persécuter aucun. Il rappela auprès de lui, et aux emplois qu’ils avaient occupés en Égypte, tous les Européen s que son prédécesseur avait chassés.
Il aimait à s’entourer d’Européens, de Français surtout; il était pour eux d’une générosité folle. Un volume entier ne suffirait pas pour raconter toutes les intrigues, toutes les spéculations, tous les vols, dont Saïd n’a pas été dupe, il est vrai (car, s’il se laissait voler, il tenait à faire voir qu’il le savait), mais auxquels sa générosité a donné carrière.
Je m’étendrai plus longuement sur cela dans mon chapitre intitulé : Européens et Consuls en Egypte. Ce que je raconte paraîtra vraiment incroyable en Europe, mais il faut qu’on se souvienne-qu’il y a dans ce pays quelques personnes honorables, c’est vrai, et il faut les estimer doublement de l’être restées en Égypte, car dans un tel milieu elles ont eu un grand mérite II est vrai aussi qu’à côté de ces personnes-là, il y a des milliers d’hommes, Italiens, Grecs, Allemands, Anglais, Français, la lie de toutes ces nations, qui, chassés de leur patrie ou par une condamnation, ou par une faillite, sont venus là chercher de l’argent et une position. Pour arriver, tous moyens leur ont paru bons.
Il y a des aventuriers sans foi ni loi qui , sans un rouge liard dans la poche , y sont venus bien décidés à faire fortune n’importe comment.
Tous ces gens-là amusaient Saïd-Pawha, qui , assez mal*élevé, aimant à assaisonner sa conversation de gros mots, se faisant un malin plaisir de traiter ceux qui l’entouraient en laquais, se sentait plus à l’aise avec ces gens-là qu’avec des hommes du monde, qui , eux, auraient eu la dignité de ne pas se laisser traiter comme le pacha traitait ces messieurs. Il était intelligent, et il n’était pas du tout dupe du beau dévouement à sa personne qu’ils étalaient, sachant fort bien que l’exploiter le plus possible était leur seul et unique but. Il se laissait donc exploiter, mais il se donnait le plaisir de dire crûment à tout ce monde-là de fort dures vérités; eux les écoutaient en souriant. Leur épiderme était aussi dur que celui du crocodile, rien ne pouvait l’entamer.
Saïd-Pacha avait une façon de parler, des expressions, qui auraient fait rougir nos sapeurs-pompiers, voire même nos zouaves, réputés pourtant pour être peu prudes.
Comme conduite , on a aussi bien des choses à reprocher à ce vice-roi. Il s’était honteusement jeté dans toute la débauche orientale... Il n’avait qu’une femme , bonne, charmante et instruite ; il la négligeait fort, restant des années entières sans lui rendre visite... Cette princesse a toujours supporté cet abandon avec une résignation angélique , n’a jamais fait
entendre la moindre plainte, et, à présent qu’elle est veuve, elle n’a point voulu se remax-ier, par respect pour le souvenir de son époux. Elle mène une vie calme, digne.
Cette princesse était une jeune esclave que la mère du prince Saïd avait adoptée. Elle avait donc été élevée avec le prince; tout enfants, ils jouaient ensemble. Son charmant caractère, son [esprit vif, son instruction, avaient captivé Saïd-Pacha, qui la prit pour femme et qui ne lui a jamais dogné de rivale ; mais sa seule consolation a été d’être unique maîtresse chez elle : car, je le répète , ce prince la négligeait beaucoup. Dans les dernières années de sa vie surtout, il ne la voyait presque jamais, et cela pour s’adonner à une honteuse débauche.
Le peuple égyptien aimait Saïd-Pacha , parce qu’il, était bon, généreux, d’une humeur enjouée, et qu’il ne l’accablait pas d’impôts.
Une particularité de ce vice roi , c’était de ne pouvoir rester en place. Il n’avait pas plutôt annoncé qu’il resterait à dîner à tel palais , qu’il partait pour un autre. Il fallait que bien vite son cuisinier emballât le dîner et le suivit. Souvent il se levait en disant : « J’irai dîner au barrage. » Les cuisiniers partaient pour aller tout préparer ; mais une heure après il changeait d’avis, il annonçait qu’il dînerait à un palais; puis, au dernier moment , à l’impro-
viste, il partait pour le désert... A la hâte, il fallait
emporter de quoi le faire manger ; et notez que, si le dîner était mauvais, il entrait en fureur.
Il a visité l’Égypte en tous sens; il a remonté le Nil jusqu’il la troisième cataracte. Arrivé là, on lui disait que c’était imprudent ; mais sans rien écouter il s’est mis dans une petite barque et a franchi le tourbillon de la troisième cataracte, ce qui n’est pas sans péril. 11 était, du reste, brave, courageux, indifférent au danger... Il avait un caractère qui était en tout l’opposé du caractère de son successeur, Ismaïl- Pacha.
Tous les étrangers trouvaient près de lui l’accueil le plus bienveillant, et, malgré ses quelques défauts, Saïd-Pacha se faisait aimer de tout le monde. On pardonne beaucoup à celui qui a le cœur bon, et fort peu à celui qui l’a froid et égoïste. Or, Saïd-Pacha avait un cœur d’or, sa langue seule était mauvaise, et son éducation aussi.
Nature ardente , passionnée pour le beau , M. de Lesseps trouva en lui un admirateur de son projet du percement du canal de Suez. Bien vite il comprit d’abord la gloire d’une telle œuvre, gloire qui rejaillirait sur celui qui l’avait conçue, M. de Lesseps, et sur celui qui la faciliterait, qui la rendrait possible. Avec entraînement il souscrivit donc à tout ce qu’on lui demanda, et il exprima lui-même le désir que les travaux marchassent rondement... Il voulait que son règne fût marqué par cette grande œuvre... Hélas! la mort est venue trop tôt l’enlever..., et le pauvre canal
n’a plus un admirateur, plus même un ami, dans le successeur de ce bon Saïd-Pacha.
C’est égal ! l’histoire reconnaissante devra signaler le bon vouloir, la générosité, que Saïd-Pacha a montrés pour le percement de l’isthme , et l’intelligence avec laquelle il a compris la gloire qui en résulterait pour lui, le bien que cela ferait à son pays. C’est à lui qu’on devra que cette œuvre gigantesque ait pu s’exécuter.
Du reste , il était Français par le cœur ; tout ce qui était français, intérêt français, était bien accueilli par lui...; absolument l’opposé d’Ismaïl- Pacha, qui voit âvec méfiance les' Français , favorise toujours l’Angleterre, sacrifie les intérêts français à ceux de la fière Albion... Dieu sait ce qu’il a fait pour flatter l’ambassadeur de cette puissance, l’illustre Henri Bulwer, qui a été passer son hiver en Égypte, se faisant héberger par le viçe-roi, ne sortant que dans un attelage à quatre chevaux, avec huit sais, tout comme le vice-roi. Il coûtait 1,000 fr. par jour à ce dernier. Que faisait-il en Égypte?... Je vous laisse à le deviner.
On se demandait s’il venait encore vendre une seconde île!... On sait -qu’ayant eu l’idée d’acheter une île près de Constantinople, dans la mer de Marmara, y ayant fait beaucoup de dépenses et se trouvant à court d’argent, sir Henri Bulwer était venu déjà l’année précédente en Égypte : il avait persuadé au vice-roi qu’il devait lui acheter cette île, que cela
lui mettrait un pied en Turquie, et le vice -roi avait acheté l’île, et l’avait payée 5 millions de francs.
Revenons à Saïd-Pach.
Saïd-Pacha, voyant que sa place était bien petite dans l’almanach de Gotha, voulait au moins que l’histoire pût le comparer à un nouveau Crésus, car l’ostentation entrait bien pour quelque chose dans sa générosité, puisque, quand on lui faisait observer qu’il n’enrichissait que des étrangers, il répondait: « Si j’enrichissais des Égyptiens, on ne saurait pas en Europe que je suis immensément riche, tandis qu’en faisant la fortune des Européens, ces gens-là sont la preuve vivante que le pacha d’Égypte est le plus riclie des souverains de l’Europe.:. »
Saïd-Pacha se ruinait en largesses, se laissait voler parles uns et les autres. Ensuite, comme un enfant, il avait envie de tout ce qu’il voyait. C’était l’homme ne sachantpas compter, croyant son coffre inépuisable... Mais lorsque, après avoir fait mille folles dépenses, il , s’apercevait que sa caisse était vide, alors il devenait de fort mauvaise humeur, il cherchait des expédients très-drôles pour la remplir de nouveau. Pendant quinze jours il ne parlait que de réformes économiques. Il en faisait quelques fois de curieuses ; ainsi, après être venu en. Europe et avoir dépensé à Paris et à Londres des sommes fabuleuses, il s’aperçut à son retour que son trésor était à sec. Alors il imagina ceci pour faire des économies : il renvoya tous les ministres , disant qu’ils n’étaient bons à rien (ce qui était vrai du
reste), et qu’il se passerait bien d’eux ; il renvoya enfin tous les employés, depuis ses docteurs, ses ingénieurs, ses secrétaires, les moudirs (préfets), les wéqils (sous-préfets), tous enfin, ne conservant que le cheikel-béleth. Le cheik-el-bélëth est comme un maire de village, mais maire ayant tout pouvoir sur ses sujets, comme je l’explique dans mon chapitre Système gouvernemental égyptien. Donc Saïd-Pacha se dit: « Je n’ai plus besoin de toute cette foule d’employés qui me grugent. Les cheiks-el-béleth me suffisent : eux faisant payer l’impôt, faisant le recrutement, c’est tout ce qu’il faut, le reste ira tout seul...» Il licencia môme la marin e... Vous voyez d’ici, n’est-ce pas, la mine piteuse de tous ces gens mis à la porte, n’ayant plus de position ! tout cela pleurait, se désolait, faisait retentir de cris et de grincements de dents l’antichambre du viceroi... Je crois que Saïd-Pacha n’avait pas une mauvaise idée : ministres, employés, en Égypte, ne font rien, si ce n’est exploiter le pacha, pressurer le peuple : donc tout aurait été aussi bien, même mieux, sans eux.
Seulement Saïd était foncièrement bon, je l’ai déjà dit, il ne put supporter longtemps la vue du désespoir de ces gens-là: il les rétablit dans leurs fonctions. Malgré sa mobilité de caractère et le mauvais état où étaient constamment ses finances, vu ses prodigalités, peut-être ce prince aurait fait autre chose que de beaux et utiles projets pour son pays s’il avait été mieux entouré, s’il avait eu plusieurs hommes capa-
blés et dévoués près de lui. Malheureusement il n’avait que M. Bravay, qui, intelligent, ayant un esprit profond et solide, pouvait bien le conseiller. Tous les autres, d’abord peu instruits, encore moins capables, ne songeaient qu’à l’exploiter, sans se préoccuper de son intérêt ni de celui de ce pays... Il désirait vivement civiliser l’Égypte, la rendre semblable à la France par ses sages institutions Ami du progrès, il rêvait de lui donner ses- lettres de naturalisation dans cette contrée... Mais que peut faire le souverain le plus désireux de bien faire, quand il est entouré d’une foule inintelligente, rapace, qui ne songe qu’à piller?
C’est triste à constater, et cela doit manquer de charme pour ces pachas d Égypte. Mais les ministres, les employés, les favoris, ne sont mus que par un sentiment, celui de faire promptement une grosse fortune... Cet état de choses décourageait profondément le pacha dans certains moments; puis, sa mobilité de caractère prenant le dessus, il songeait à un mobilier à acheter, à une nouvelle construction à faire...
On peut dire que M. Bravay a été à peu près le seul homme utile au pacha par son intelligence et ses conseils , et le seul qui lui ait été sincèrement dévoué, puisqu’il a même été le seul près de son lit d’agonie, le seul qui l’ait accompagné à sa dernière demeure.
Saïd-Pacha avait une estime et une affection toutes particulières pour M. Bravay. Il avait su apprécier l’intelligence, l’esprit pratique, et la nature franche
et loyale qui distinguent cet homme, qui est autant aimé presque en Égypte que dans son département, ce qui n’est pas peu dire , car l’on sait avec quelle persistance le Gard l’a réclamé pour député!
Si l’âme de ce bon pacha a pu, de l’autre monde, voir ses dépouilles mortelles portées en terre comme elles l’ont été, s’il a pu voir tous ces gens qu’il avait gorgés d’or l’abandonner lâchement sur son lit de douleur pour aller faire leur cour à son successeur, il a dû alors surtout les juger à leur juste valeur et se convaincre que la reconnaissance est lettre morte dans le cœur de certains hommes.
LE VICE-ROI ISUAIL-PACIIA