CHAPITRE VI
LES DÉLUGES (suite)
Je ne sais si je préjuge à tort , d'après mes propres impressions, le sentiment de ceux qui me liront; mais je me persuade qu'on me pardonnera de m'arrêter encore sur
cette mystérieuse question des déluges, qui a si fortement préoccupé, à notre époque, d'illustres philosophes '.
Encore bien que ce livre soit plus particulièrement destiné à la jeunesse (je ne dis point à l'enfance) , il ne me semble pas que l'étude des problèmes géogéniques qui se rattachent directement à l'histoire de l'Océan y soient déplacés, ni qu'elle ait rien de répugnant pour les jeunes gens animés de cette curiosité généreuse, de cette ardeur à pénétrer les secrets de la nature, qui est le propre des esprits bien doués.
Je ne sache pas, au contraire, de sujet plus vraiment digne de leur intérêt, plus propre à enflammer leur imagination, en même temps qu'à élever leur pensée. J'estime que les scènes de la création, même entrevues confusément, comme nous les pouvons entrevoir avec nos faibles lumières, sont un spectacle plus beau, plus fécond en précieux enseignements qu'aucun de ceux que leur offrent les annales des sociétés humaines; et mon seul regret esl de sentir combien je suis peu capable de leur en faire apprécier toute la grandeur.
Les soulèvements et les dépressions de l'écorce terrestre ne sont pas les seules causes qu'on puisse assigner aux
1 Ici, de même qu'en maint autre endroit, j'emploie les mots philosophe, philosophie, dans le sens qu'on leur donnait autrefois, et qu'on leur donne encore dans quelques pays, en Angleterre par exemple, où l'on ne sépare point la philosophie de la science. J'accorde toutefois que , s'il est difficile d'être philosophe sans être savant, on peut être savant sans être philosophe. Il suffit, en effet, pour mériter le premier titre, de connaître la physique, la chimie, les mathématiques, etc. Mais on ne devient philosophe qu'en approfondissant par soi-même ces connaissances, el en les faisant servir au dégagement des lois, dos rapports de cause à effet, en un mot, des idées générales dont Pensemble constitue proprement la philosophie.
déplacements des mers. Il est même des faits évidemment diluviens, dont ces phénomènes ne suffisent pas à rendre compte. Il en est d'autres beaucoup plus généraux et plus importants, qui ont bouleversé le sol, opéré d'immenses destructions d'êtres vivants, entraîné d'un pôle à l'autre les flots dévastateurs , changé la distribution des températures, et renversé l'économie inorganique et organique de la surface du globe, et que la seule théorie des soulèvements est impuissante à expliquer. Telle est la grande catastrophe dont parle Cuvier, et qui a porté dans les climats des perturbations assez profondes et assez brusques pour plonger tout à coup dans les horreurs d'un froid mortel des régions qui avaient joui auparavant d'une douce température.
Les convulsions les plus violentes des éléments solide et liquide paraissent n'avoir été elles-mêmes que des effets d'une cause supérieure, bien plus puissante que les expansions de la pyrosphère. Il a donc fallu recourir, pour les expliquer, à des hypothèses nouvelles, plus vastes et plus hardies que celles dont il a été question jusqu'ici. Quelques philosophes ont cru à une révolution astronomique qui aurait surpris notre planète pendant le dernier âge de sa formation, et qui aurait modifié sa position par rapport au soleil. Ils admettent que les pôles actuels n'ont pas toujours été ce que nous les voyons, et qu'un choc terrible les a déplacés en changeant l'inclinaison de l'axe de rotation de la terre : inclinaison d'où dépend , comme chacun sait, la distribution des températures. Cette hypothèse a été développée avec un rare talent par M. de Boucheporn.
C'est à des chocs multipliés, produits par la rencontre de la terre avec les comètes, que ce géologue attribue les
révolutions de la surface du globe , la formation des montagnes, les déplacements des mers, la perturbation des climats : phénomènes qui se rattachent sel^n lui à la brusque destruction du parallélisme de notre axe de rotation. Cette manière de voir est à peu près celle du géologue danois Frédéric Klee. Seulement ce dernier s'abstient de se prononcer sur les causes premières. Il ne dit pas comment la direction de Taxe terrestre a été changée; mais il admet ce changement, et le considère comme ayant amené le dernier déluge. Selon lui, l'équateur antédiluvien faisait un angle droit avec l'équateur actuel. En d'autres termes, Taxe du globe formait alors avec le plan de l'écliptique le même angle que forme depuis le plan équatorial , et il se serait redressé tout à coup de 90 degrés.
Nous avons déjà vu ce qu'on doit penser de la prétendue rencontre des comètes. Nous savons que la matière dont ces astres sont formés est trop diffuse pour produire un choc capable de renverser le mouvement de la terre; et si ce choc pouvait avoir lieu , il aurait pour effet , eu égard à la prodigieuse vitesse dont les comètes sont animées et à leur immense volume, la destruction totale du corps céleste placé sur leur chemin. Quant à l'hypothèse de Frédéric Klee, elle expliquerait, il est vrai, d'une manière satisfaisante, et le déplacement des eaux et le soulèvement des plus hauts plateaux de l'Amérique et de l'Asie, dont le groupement se rapporterait assez bien à la position primitive de l'équateur; mais elle a le grave inconvénient de ne pas s'expliquer elle-même, et ce motif seul nous dispense de nous y arrêter.
Cuvier, toujours prudent, toujours sobre de suppositions, affirmait, sur les preuves fournies par 1'obserwition
des fossiles, le fait irrécusable des irruptions répétées de la mer, et il exprimait l'espoir que la même étude, poursuivie avec attention , permettrait un jour de connaître le nombre et les époques de ces déluges. Le dernier ne remontait pas, selon lui , à plus de cinq à six mille ans , époque qui coïncide avec celle que la chronologie vulgaire assigne au déluge raconté par Moïse. Mais en ce qui concerne l'explication scientifique de ce cataclysme, Cuvier s'est contenté de poser la question en la recommandant aux géologues comme une des plus importantes qu'ils aient à résoudre.
Je viens d'indiquer une des solutions qui ont été proposées. Il me reste à en mentionner une autre, moins hasardée , et qui a pris récemment faveur dans une partie du inonde savant. C'est la théorie des déluges périodiques, émise, à ce qu'il parait, pour la première fois en 1779 par Bertrand de Hambourg, dans un ouvrage intitulé : Renouvellement périodique des Continents. Bertrand de Hambourg pensait qu'à des intervalles réguliers de plusieurs milliers d'années l'Océan oscillait d'un hémisphère à l'autre, sous l'influence d'une comète, influence combinée avec celle d'une grande masse aimantée que la terre recèlerait dans son sein.
Tout récemment un savant mathématicien français, M. J. Adhémar, a repris la même idée, mais en la dégageant de ses éléments par trop problématiques, c'est-àdire en laissant de côté les comètes et le magnétisme, et en cherchant à expliquer les déluges périodiques par les lois même de la gravitation et de la mécanique céleste. Sa théorie a été soutenue après lui , avec commentaires et variantes, par des écrivains très-compétents, notamment
par M. de Jouvencel, dans son livre sur les Déluges, et par M. F. Julien, dans ses Harmonies de la mer. J'essaierai, à mon tour, non de la soutenir non plus que de la réfuter, mais de l'exposer aussi simplement et sommairement qu'il me sera possible. J'invoquerai, dans cette tache délicate, le secours des deux écrivains que je viens de citer : du dernier surtout, qui s'est contenté sagement de résumer avec une grande clarté la thèse de M. Adhémar, en la mettant à la portée des personnes peu versées dans les calculs astronomiques.
On sait que notre planète est animée de deux mouvements essentiels : l'un de rotation sur elle-même, qu'elle accomplit en vingt-quatre heures, et qui constitue le jour; l'autre de translation autour du soleil , qui dure trois cent soixâflte-cinq jours, et constitue Vannée. Mais ce que beaucoup de personnes ignorent, c'est que la terre possède en outre un troisième et même un quatrième mouvement. De ces deux nom eaux mouvements, il en est un dont nous n'avons pas a nous occuper ; c'est celui qu'on désigne sous le nom de nutation. Il altère périodiquement, mais dans des limites très-restreintes, l'inclinaison, sensiblement constante, de l'axe terrestre sur le plan de l'écliplique , par une légère oscillation dont la durée est d'environ dix-huit jours, et dont l'influence sur la longueur relative des jours et des nuits est presque inappréciable. L'autre mouvement, au contraire, estime des données fondamentales de la théorie de M. Adhémar. Il est donc indispensable de le faire connaître en quelques mois.
On sait que la courbe décrite par la terre dans sa révolution annuelle autour du soleil n'est pas un cercle, mais une ellipse, c'est-à-dire un cercle légèrement allongé,
dont le soleil occupe un des foyers1. Cette courbe s'appelle récliptique. On sait aussi que, dans son mouvement de translation, la terre conserve toujours une position telle que son axe de rotation est coupé en son milieu par le plan de récliptique. Mais, au lieu d'être perpendiculaire à ce plan, il le traverse obliquement, de manière à former avec lui d'un côté le quart, de l'autre côté les trois autres quarts d'un angle droit. Cette inclinaison n'est altérée que d'une manière insignifiante, comme je viens de le dire, par la nutation, et l'on a coutume, dans les démonstrations élémentaires, de considérer l'axe terrestre, et par conséquent aussi le plan de l'équateur, comme toujours parallèles respectivement à eux-mêmes. A peine ai-je besoin de rappeler que la terre, dans sa révolution annuelle, occupe successivement, sur l'écliptique, quatre positions principales, qui marquent les limites des quatre saisons. Lorsque son centre est à l'extrémité du grand axe la plus éloignée du soleil (aphélie) , c'est, pour l'hémisphère boréal où nous sommes, le solstice d'été. Lorsque son centre est à l'autre extrémité du grand axe (périhélie), c'est, pour le même hémisphère, le solstice d'hiver. Les deux points intermédiaires, c'est-à-dire les extrémités de la perpendiculaire passant par le centre du soleil et abou-
l L'ellipse est, si l'on peut ainsi dire, un cercle à deux centres. En termes plus précis, c'est une circonférence engendrée par un point mobile autour de deux points fixes, de telle sorte que la somme des dislances du premier à chacun des seconds soit toujours la même. Ces deux points fixes sont les foyers de l'ellipse. On appelle grand axe, ou axe transverse, le diamètre qui passe par les deux foyers, et petit axe celui qui coupe perpendiculairement le grand axe en son milieu. Ce milieu est le centre de l'ellipse. Les lignes tirées d'un foyer à la circonférence sont dits rayons vecteurs. L'écliptique est une/ ellipse dont les foyers sont très-rapprochés l'un de l'autre.
tissant à l'écliptique, sont les points équinoxiaux qui marquent la position du centre de la terre aux équinoxes de printemps et d'automne. Le grand cercle de séparation d'ombre et de lumière passe alors précisément par les pôles, le jour et la nuit sont égaux , et la ligne d'intersection du plan de l'équateur et de celui de l'écliptique fait partie du rayon vecteur allant du centre du soleil au centre de la terre, et qu'on nomme ligne équinoxiale.
Cela posé, il est évident que si, comme nous l'avons admis jusqu'ici, Taxe terrestre demeurait toujours parallèle à lui-même, la ligne équinoxiale passerait toujours par le même point de la surface du globe. Or il n'en est pas absolument ainsi : le parallélisme de l'axe de la terre est détruit lentement, très -lentement, par un mouvement particulier qu'Arago comparait ingénieusement au tournoiement incliné d'une toupie, et qui, selon la plupart des astronomes, s'accomplit en 25,800 ans environ. Ce mouvement a pour effet de faire rétrograder vers l'orient d'année en année les points équinoxiaux de la surface du globe, parce que la ligne équinoxiale, après une année j'évolue, ne coïncide plus exactement avec sa position antérieure. De sorte qu'au bout de 25,800 ans (M. Adhémar dit seulement 21,000) le point équinoxial a fait littéralement le tour du globe, et il est revenu à la même position qu'il occupait au début de cette immense période , qu'on a appelée grande année. C'est cette évolution rétrograde, déterminée par le tournoiement de l'axe terrestre décrivant autour de son centre une double surface conique, qui est connue en astronomie sous le nom de précession des équinoxes. Ce phénomène fut observé et mesuré, il } a près de deux mille ans, par Hipparque; mais ce fut Newton qui
en découvrit la cause, et la théorie complète en a été donnée par d'Alembert et par Laplace.
Nous avons maintenant à considérer l'influence qu'exerce la précession des équinoxes dans l'alternance et la durée des saisons pour les deux hémisphères boréal et austral.
Et pour cela, supposons d'abord que l'axe terrestre conserve toujours son parallélisme. Nous savons que, grâce à l'inclinaison de l'axe terrestre sur le plan de l'écliptique :
1° Les saisons sont inverses pour les deux hémisphères, c'est-à-dire que l'hémisphère boréal jouit du printemps et de l'été tandis que l'hémisphère austral passe par l'automne et l'hiver;
2° C'est alors que la terre s'approche le plus du soleil que notre hémisphère a l'automne et l'hiver, et que le pôle nord, ne recevant plus les rayons de l'astre bienfaisant, se voit plongé dans une nuit presque complète qui dure près de six mois;
3° C'es.t lorsque la terre s'éloigne du soleil, parcourt la plus grande, moitié de l'écliptique et va s'éloignant du foyer lumineux et calorifique, que le pôle nord, étant tourné vers ce foyer, reçoit constamment ses rayons, et que tout le reste de l'hémisphère boréal jouit des longs jours du printemps et de l'été;
4° Le contraire exactement a lieu dans l'hémisphère austral; son solstice d'été se rapporte au périhélie, et son solstice d'hiver à l'aphélie.
D'après ces données, et en lenant compte de ce que la terre parcourt, pour aller de l'équinoxe de printemps à l'équinoxe d'automne de l'hémisphère boréal, une courbe plus longue que pour revenir du second au premier, en tenant compte aussi de l'accélération du mouvement qu'é-
prouve la planète en se rapprochant du soleil , dont l'attraction s'exerce avec une énergie inversement proportionnelle au carré des distances, on arrive naturellement à conclure , en théorie , que notre été est plus long et notre hiver plus court que l'été et l'hiver de nos antipodes. Et il en est réellement ainsi dans Vétat actuel des choses. La différence en notre faveur est d'environ huit jours.
Je dis dans l'état actuel des choses, parce que si maintenant nous envisageons les effets de la précession des équinoxes, nous verrons que dans un temps égal à la moitié de la grande année, soit 12,650 ans, suivant la plupart des astronomes, ou 10,500 ans seulement, d'après les calculs de M. Adhémar, les conditions seront renversées : Taxe terrestre et, par conséquent, les pôles auront accompli la moitié de leur révolution bi-conique autour du centre de la terre; ce sera donc l'hémisphère boréal qui aura les étés les plus courts et les hivers les plus longs, et réciproquement l'hémisphère austral qui aura les clés les plus longs et les hivers les plus courts.
C'est en l'année 1248 de l'ère chrétienne, selon M. Adhémar, que l'été a atteint au pôle boréal son maximum de durée. Depuis lors, c'est-à-dire depuis 615 ans, il a commencé à décroître, et cette décroissance continuera jusqu'à l'année 11,748, où il atteindra son minimum de durée
Mais, demande le lecteur, fatigue peut-être de ces abstraites considérations qu'à mon grand regret il m'a été impossible d'abréger, mais qu'a tbul cela de commun avec leô déluges périodiques? — M'y voici enfin.
La grande année se divise, pour chacun des deux lie-
misphères boréal et austral, en deux saisons que M. de Jouvencel appelle le grand été et le grand hiver, et dont la durée serait, d'après M. Adhémar, de 10,500 ans.
Durant cette période de 10,500 ans, un des deux pôles (B, par exemple), a des étés constamment plus longs que les hivers, tandis que l'autre (A) subit des hivers constamment plus longs que les étés; et, après une décroissance lente, une différence égale s'établit en sens contraire. Il en résulte, pour le pôle qui subit les 10,500 hivers plus longs que ses étés, un refroidissement graduel et continu , par suite duquel les quantités de glaces et de neige qui fondent pendant l'été ne sont jamais compensées par celles qui se produisent pendant l'hiver. Les glaces et les neiges vont donc s'accumulant d'année en année, et finissent, au bout de la période, par former au pôle le plus froid une sorte d'encroûtement ou de calotte assez volumineuse et assez dense pour modifier la forme même du sphéroïde terrestre. Cette modification a pour conséquence nécessaire un déplacement notable du centre de gravité, ou — car c'est tout un — du centre d'attraction autour duquel toute la masse des eaux tend à se répartir également.
C'est, comme nous venons de le voir, le pôle austral qui a vu finir, en 1248, son grand hiver. C'est à ce pôle que, durant 11,500 années, les glaces se sont ajoutées aux neiges et les neiges aux glaces. C'est donc vers ce pôle que les océans se sont portés, couvrant la presque totalité de l'hémisphère austral , et laissant seulement à sec , sur les parties plus septentrionales du globe , des continents et des îles. Mais, depuis 1248, le grand hiver a commencé pour nous. Notre pôle à son tour va se refroi-
(lissant; il se charge peu à peu de neiges et de glaces, et dans quelques milliers d'années le centre de gravité de la terre, après être revenu à sa position normale qui est le centre géométrique du sphéroïde, la dépassera et reviendra se placer en deçà. Suivant alors les lois immuables de l'attraction centrale, les eaux australes, accrues par la fonte des glaces au pôle sud , reviendront envahir nos continents; la croûte terrestre, débarrassée là-bas de leur pression, cédera aux forces intérieures qui la sollicitent, se soulèvera et donnera naissance à de nouveaux continents.
Ainsi , refroidissement alternatif des deux pôles et transport des eaux de l'un à l'autre, c'est-à-dire déluges périodiques, submersion et renouvellement des continents : telle serait la loi découverte par M. Adhémar, et confirmée, s'il faut en croire lui et ses partisans, par tous les faits géologiques et météorologiques les mieux constatés ; telle serait la solution du problème posé par Cuvier.
« La cause initiale que Cuvier signale avec raison comme véritable nœud de l'énigme géologique, dit M. F. Julien, n'est-ce pas la puissante attraction que les masses polaires exercent alternativement, comme nous l'avons vu, sur la sphère liquide? N'est-ce pas la force irrésistible qui, suivant l'invariable loi de la précession régulière des équinoxes, doit faire osciller périodiquement le centre de gravité du globe, en déplaçant, en entraînant avec lui, d'un hémisphère à l'autre, la plus grande partie des flots de l'Océan? Dix mille cinq cents ans composent la durée de chaque période. Quant à l'ordre dans lequel se sont accomplis ces bouleversements, nous pouvons presque en contrôler la justesse, en observant le gisement des innombrables débris de fossiles accumulés dans nos contrées
septentrionales par la dernière des irruptions qui ont précédé le déluge. C'était évidemment du sud qu'arrivait cette fois l'invasion de la mer. C'était du midi vers le nord que se déroulait l'Océan , inondant de ses flots les contrées habitées, et chassant, refoulant devant lui les animaux terrestres du monde primitif.
(( Traqués d'un côté par les eaux, tous ces lourds pachydermes , éléphants , mastodontes , mammouths et cerfs géants, remontaient vers le nord, fuyant sans cesse jusqu'aux zones glacées de nos régions polaires. C'est là qu'épuisés par la faim, engourdis par le froid, ils venaient s'abattre et s'engloutir en masses innombrables : gigantesque hécatombe, dont les ossements gisent encore intacts, amoncelés en couches larges et profondes sur les côtes glacées de l'Amérique et de la Sibérie '. »
Ce fut alors qu'on vit des hôtes inconnus Sur ces bords étrangers tout à coup survenus ; Le cèdre jusqu'au nord vint écraser le saule ; Les ours noyés , flottant sur les glaces du pôle , Heurtèrent l'éléphant loin du Nil entraîné 2.
M. Julien énumère, à l'appui de la belle hypothèse dont il s'est fait le champion, d'autres faits nombreux qui prou- \ent selon lui manifestement, qu'à cette première invasion des eaux allant du sud au nord en a succédé une autre, en sens contraire, qui a été la dernière. Les régions de l'hémisphère austral présentent à ses yeux l'aspect d'un monde submergé : « partout des eaux profondes et des côtes à pic; partout des caps saillants, des pointes a\an-
1 Les Harmonies de la Mer, ch. V.
2 Alfred de Visrnv.
cées; partout enfin des îles qui dominent les flots comme des sommets de montagnes et comme les derniers pitons de chaînes englouties. » Et d'autre part on retrouve bien dans l'ensemble des continents groupés autour du pôle nord, et se projetant vers le sud, la physionomie de terres abandonnées par les eaux; à mesure qu'on avance vers le septentrion, on voit les îles augmenter en nombre et eu grandeur, les continents s'élargir, les mers se diviser, se morceler et devenir moins profondes, de grands lacs enfermés dans les replis du terrain conserver, en plein continent, la saveur amère de l'Océan qui les a laissés là en se retirant. Il y a plus. Si l'on descend du sud au nord, on voit qu'une loi presque mathématique a présidé à la distribution des eaux, et que le rapport de la terre à la mer suit une progression décroissante dont pas un terme ne rétrograde sur le terme qui précède. Si enfin on considère la direction constante que suivent les terrains et les blocs erratiques par rapport à leur gisement primitif, on ne peut s'empêcher de voir là encore une forte présomption en faveur de l'opinion qui attribue à la violence irrésistible des mers se ruant du nord vers le sud, le transport, difficilement explicable par d'autres causes, de ces masses pesantes à d'aussi énormes distances.
Est-ce à dire cependant que la théorie des déluges périodiques ne comporte pas aussi des objections? Il serait téméraire de le prétendre. Une des plus fortes est donnée par Cuvier dans cette page qu'on dirait écrite en prévision de la thèse dont il s'agit :
« Le pôle de la terre se meut dans un cercle autour du pôle de l'écliptique; son axe s'incline plus ou moins sur le plan de cette même écliptique; mais ces deux mouve-
ments, dont les causes sont aujourd'hui appréciées, s'exécutent dans des directions et des limites connues, et qui n'ont nulle proportion avec des effets tels que ceux dont nous venons de constater la grandeur. Dans tous les cas, leur lenteur excessive empêcherait qu'ils pussent expliquer des catastrophes que nous venons de prouver avoir été subites.
« Ce dernier raisonnement s'applique à toutes les actions lentes que l'on a imaginées... Vraies ou non, peu importe ; elles n'expliquent rien, puisque aucune cause lente ne peut avoir produit des effets subits. Y eût-il donc une diminution graduelle des eaux, la mer transportât-elle dans tous les sens des matières solides, la température du globe diminuât ou augmentât-elle, ce n'est rien de tout cela qui a renversé nos couches, qui a revêtu de glace de grands quadrupèdes avec leur chair et leur peau, qui a mis à sec des coquillages aujourd'hui encore aussi bien conservés que si on les eût péchés vivants, qui a détruit enfin des espèces et des genres entiers '. »
M. Adhémar et ses partisans semblent en effet manquer de logique en attribuant les déluges, les invasions brusques de l'Océan aux faibles et lentes oscillations que l'accumulation alternative des glaces à chacun des deux pôles pourrait imprimer au centre d'attraction de la terre. Tl ne faut pas, de leur propre aveu , moins de 10,500 ans pour qu'une de ces oscillations s'accomplisse, et leurs calculs n'en évaluent pas l'amplitude à plus de 3,400 mètres, soit 1,700 mètres au nord du centre de figure, et 1,700 mètres au sud. Est-il admissible qu'une déviation aussi insignifiante
1 Discours sur 1rs révolutions de la surface du globe.
puisse produire les révolutions qu'on lui attribue ? Si c'est le déplacement du centre de gravité de la terre qui amène le déplacement des eaux, il est clair que l'un doit s'effectuer dans le même temps que l'autre : ce n'est plus alors à des déluges proprement dits qu'il faudrait croire, mais à une translation graduelle de la masse des eaux d'un hémisphère à l'autre. Or la réalité des déluges est incontestable; leurs effets violents, subversifs, destructeurs, sont d'une égale évidence; mais rien de tout cela ne s'explique d'une manière satisfaisante par les perturbations imperceptibles que le refroidissement des pôles pourrait amener dans l'équilibre terrestre. Le problème reste donc sans solution, et la science doit jusqu'ici se reconnaître impuissante à pénétrer les causes de ces grands bouleversements.
Quoi qu'il en soit, des géologues, des naturalistes éminents ont établi qu'un dernier cataclysme a eu lieu à une époque relativement peu reculée, et qui coïncide à peu près avec celle que la chronologie assigne au déluge de Noé. Ainsi, de .ses recherches sur les os fossiles, Cuvier a pu conclure que u toujours et partout la nature nous tient le même langage, que partout elle nous dit que l'ordre actuel des choses ne remonte pas très- haut. » Il pensait avec Deluc, Uolomieu, Buckland, E. deBeaumont1,
1 Ce dernier géologue ne paraît pas croire qu'il soit besoin, pour expliquer les déplacements de l'Océan, d'imaginer d'autres causes que le* soulèvements de l'écorce du globe. Les révolutions de la terre et celles de la mer sont à ses yeux dans deux formes d'un même phénomène dont il faut chercher la cause dans les réactions intérieures de la masse ignée. Jl a même émis l'opinion que le dernier déluge pourrait avoir été occasionné simplement par le soulèvement de la grande chaîne de montagnes du nouveau continent, o Comme l'émersion subite des grandes masses de
que s'il y a quelque chose de constaté en géologie, c'est que la surface de notre globe a été victime d'une grande et subite révolution, dont la date ne peut remonter beaucoup au delà de cinq à six mille ans; que cette révolution a enfoncé et fait disparaître les pays qu'habitaient auparavant les hommes et les espèces d'animaux aujourd'hui les plus connues; qu'elle a, au contraire, mis à sec le fond de la dernière mer, et en a formé les pays aujourd'hui habités; que c'est depuis cette révolution que le petit nombre des individus épargnés par elle se sont répandus et propagés sur les terrains nouvellement mis à sec, et par conséquent que c'est depuis cette époque seulement que nos sociétés ont repris une marche progressive, qu'elles ont formé des établissements, élevé des monuments, recueilli des faits naturels et combiné des systèmes scientifiques '.