MER VIVANTE — MER DE LUMIÈRE
L'Océan, disais-je au début de ce livre, n'est pas un accident à la surface de la terre : c'est un monde doué d'une existence propre, siège d'une création à part, et au sein duquel des milliards d'êtres vivent d'une vie qui diffère complètement de la nôtre. Les marées et les courants, les pulsations et la circulation de la mer nous ont montré qu'il y a une mécanique océanienne comme il y a une mécanique céleste. Nous savons aussi que cette mécanique a un caractère spécial; qu'elle n'est pas régie seulement par des forces physiques, mais que les forces chimiques et les forces vitales y ont la plus grande part. C'est que l'Océan est le grand réservoir de ces forces. Sans lui, notre planète serait, ainsi que son satellite, un corps rigide et froid. Supposons, au contraire, un instant, qu'elle fût demeurée dans l'état où elle se trouvait immédiatement après la précipitation des
eaux, à la seconde époque de la création; supposons que le soulèvement des continents et des montagnes n'ait pas eu lieu : la vie ne se fût pas moins développée à la surface du globe. Des êtres marins en seraient les seuls habitants, mais ces êtres peuvent se passer de la terre : les êtres terrestres ne pouvaient ni naître ni se conserver sans le secours de l'Océan.
On connaît le vieil axiome de l'école : Corpora non agunt nisi soluta. Sans le feu ! qui liquéfie et vaporise les corps, sans l'eau qui les dissout, point d'action des corps les uns sur les autres, point de combinaisons ni de décompositions. Mais le feu est impuissant à rien engendrer de stable : ce qu'il fait, il le défait aussitôt. Le règne du feu est incompatible avec la vie, telle au moins que nous la pouvons concevoir. Il a fallu, pour que la vie pût apparaître sur le globe, que sa surface, solidifiée et refroidie, devînt le lit de r Océan; et lorsque les continents eurent émergé au-dessus de la surface des eaux, il fallut encore, pour qu'ils devinssent aptes à engendrer et à nourrir des êtres vivants, que la mer les couvrit à plusieurs reprises, y déposât ce limon, cette vase féconde dont l'homme fut pétri, dit la Genèse, par la main divine. Grave motif pour nous de respecter l'Océan. Si la terre, selon le langage des poètes, est « notre mère », l'Océan n'est-il pas notre aïeul?...
C'est à peine une métaphore de dire que l'Océan est vivant, tant la vie est intimement confondue avec sa substance, inhérente à sa composition chimique. Les analyses qu'on trouve dans les livres ne donnent pas de cette composition une juste idée : elles représentent l'eau de mer
1 II est entendu que le mot feu est pris ici dans un sens figuré, et comme synonyme de chaleur, <>u plus scientifiquement de calorique.
comme une eau minérale, renfermant en moyenne pour un kilogramme :
Chlorure de sodium (sel marin). . 25 gr. 10
Sulfate de magnésie 5, 78
Chlorure de magnésium .... 3, 50
Acide carbonique 0, 23
Carbonate de chaux et de magnésie. 0, 20
Sulfate de chaux. 0? 15
plus des traces de potasse, d'iode, de brome et d'oxyde de fer. Ces analyses négligent le mucus, la matière gélatineuse appartenant ou ayant appartenu aux êtres innombrables que nourrit l'eau de mer, et qui fait proprement de cette eau une eau organique. Puisez de l'eau à la rivière, à une source, filtrez-la et mettez-la dans un vase : vous pourrez la conserver très-longtemps saine et potable; à la longue seulement, elle croupira. Mais de l'eau de mer, à peine séparée de la masse, enfermée dans une bouteille ou dans un baril, meurt, se corrompt, devient fétide. On ne peut la transporter, la conserver. Ce ne sont point assurément les sels qu'elle renferme qui se décomposent : non, c'est ce mucus dont je parlais tout à l'heure, ce sont ces myriades d'animalcules invisibles qui périssent aussitôt et entrent en putréfaction. Aussi la mer n'est fortifiante, tonique, salutaire, que pour les baigneurs qui vont se plonger dans ses flots. On a essayé d'établir des bains de mer à Pari?, en y faisant venir de l'eau puisée au Havre, à Dieppe. Ils n'avaient aucune efficacité : on ne se baignait plus que dans une eau morte, inerte, sans vertu.
Les substances minérales et organiques qui entrent dans la composition des eaux de l'Océan y sont tellement incor-
porées que, loin d'en altérer la limpidité, elles semblent, an contraire, l'accroître. L'eau de roche la plus pure n'égale pas en transparence celle de l'Océan. Dans certaines parties de l'océan Arctique, on aperçoit distinctement des coquillages à la profondeur de 145 mètres, et dans les Antilles, à cette même profondeur, le lit de la mer est aussi visible que s'il était tout près de la surface de l'eau ; mais la lumière solaire ne pénètre plus en assez grande quantité pour permettre de distinguer les objets, et l'on admet qu'à 300 mètres environ l'obscurité devient complète. La lumière de la lune, dans les circonstances les plus favorables, n'éclaire pas une couche d'eau de plus de i 3 mètres d'épaisseur. La mer ne devient trouble et jaunâtre que dans les endroits où son lit est peu profond, vaseux; lorsque ses flots agités soulèvent le sable et le retiennent en suspension. Sa transparence varie néanmoins ainsi que sa couleur, indépendamment de ces troubles accidentels, en raison du plus ou moins de salure de ses eaux et d'autres circonstances parmi lesquelles il faut compter la nature de son lit, l'état du ciel et de l'atmosphère et l'incidence des rayons solaires. Sa couleur propre est cette teinte sui generis qu'on a appelée le vert de mer, et qu'il est impossible de définir. La peinture ne parvient qu'avec peine à l'imiter par des combinaisons très - étudiées. Les eaux très-concentrées, comme celles du Gulf-Stream et du fleuve ^oir, sont d'un bleu indigo très-pur. Celles de la Méditerranée sont dans le même cas, différentes en cela de l'eau des autres mers intérieures, en général moins salées que celles de l'Océan, parce qu'elles reçoivent plus des fleuves d'eau douce qu'elles n'en perdent par évaporation. Le contraire a lieu dans la Méditerranée : la quantité d'eau que
lui enlève l'action de la chaleur solaire est supérieure à celle qu'elle reçoit de ses fleuves, et c'est l'afflux de l'Atlantique qui maintient son niveau. La mer Noire doit son nom à l'inclémence de son ciel et à la fréquence des tempêtes qui l'agitent plutôt qu'à la couleur de ses eaux ; mais la mer est réellement noire dans d'autres parages : par exemple, autour des îles Maldives. Elle est blanche dans le golfe de Guinée, d'un vert pur dans le golfe Persique, vert olive dans plusieurs parties de l'océan Polaire. Les infusoires, animaux et végétaux, jouent aussi un rôle important dans la coloration de la mer. Ce sont des animalcules microscopiques qui donnent à la mer Vermeille sa teinte rougeâtre; et la mer Rouge, que les anciens déjà appelaient Erythrée, fourmille à certaines époques d'une espèce de conferve filamenteuse de couleur pourpre, le Trichodesmium erythrœum.
Que des infusoires puissent teindre la mer, c'est là sans doute un merveilleux phénomène ; mais ils font plus encore : ils l'éclairent, ils l'illuminent! La phosphorescence de l'Océan a été longtemps pour l'homme un mystère devant lequel sa raison demeurait confondue, et qui lui inspirait un mélange d'admiration et de terreur : l'eau lumineuse! la mer en feu, et pourtant inoffensive, conservant sa température froide ou tiède! quel extraordinaire mirage, quelle étrange anomalie! C'est seulement dans les temps modernes que la science a cherché à ce miracle une explication; et cette explication, qu'on a enfin trouvée, repose sur un autre prodige qui n'est guère moins étonnant que le premier!
Dans nos climats, sur cette partie de l'océan Atlantique qui avoisine les côtes de France, on ne voit guère la mer
devenir phosphorescente qu'en été, par les temps trèschauds et calmes. Alors l'écume des vagues qui viennent expirer sur la plage, celle que soulèvent les avirons des barques ou les roues des steamers, le sillage des navires, les gouttes que fait jaillir une pierre jetée dans l'eau, tout cela semble formé d'une neige lumineuse aux bleuâtres reflets. Mais ce spectacle n'est rien auprès de celui qu'offre la grande mer des tropiques, électrique et chaude, où fermente la vie. Là le phénomène se manifeste également avec le beau et le mauvais temps. Dans ce dernier cas, les vagues semblent lancer des éclairs comme les nuages orageux. Cook et plusieurs autres navigateurs ont observé la phosphorescence dans ces parages par des temps brumeux et sur une mer houleuse. « Celui qui n'a pas été témoin de ce phénomène dans la zone torride et surtout sur le grand Océan, dit Humboldt, ne peut se faire qu'une idée imparfaite de la majesté d'un si grand spectacle. Quand un vaisseau de guerre, poussé par un vent frais, fend les flots écumeux, et qu'on se tient près des haubans, on ne peut se rassasier du spectacle que présente le choc des vagues. Chaque fois que dans le mouvement du roulis le flanc du vaisseau sort de l'eau, des flammes rougeâtres, semblables à des éclairs, paraissent partir de la quille et s'élancer vers la surface de la mer. » Deux naturalistes français, qui ont fait partie de plusieurs expéditions autour du monde et parcouru l'Océan en tous sens, MM. Quoy et Gaimard, ont été maintes fois à même d'admirer cette magique illumination des eaux. « A peine le jour a-t-il disparu, disent -ils, que la scène commence, et des millions de corps lumineux semblent rouler au milieu des flots. L'intensité de la lumière augmente sur
les flancs du vaisseau ou des rochers contre lesquels la
lame vient se briser; chaque coup de rame d'une embarcation fait jaillir des jets de lumière, et le navire qui fuit laisse au loin derrière lui un long sillon de feu dont l'intensité s'affaiblit à mesure qu'il s'éloigne. » En général, c'est par une agitation naturelle ou artificielle des eaux que la phosphorescence devient sensible ; mais parfois aussi la mer est spontanément phosphorescente, et l'on voit d'immenses nappes lumineuses se former sur la plaine liquide, s'étendre, se rétrécir ou s'allonger, en suivant toutes les courbes de ses ondulations. On conçoit que dans les temps d'ignorance de telles apparitions aient dû donner lieu à bien des croyances superstitieuses; aucun phénomène n'est plus propre à inspirer à l'homme une sorte de religieuse stupéfaction. Depuis que la science s'est mise en devoir de pénétrer les secrets de la nature, de trouver le mot de chacune de ses énigmes, la phosphorescence de la mer n'a rien perdu de ses droits à notre admiration, et j'ai dit que si l'on est parvenu à en découvrir la cause, il reste encore à expliquer cette cause elle-même.
L'abbé Nollet avait attribué la phosphorescence de la mer à l'électricité : cette explication était un peu vague et tout hypothétique. Leroy, de Montpellier, ne la rendit pas plus précise en ajoutant que si l'électricité était pour quelque chose dans ce phénomène, la présence des sels que F eau de la mer tient en dissolution y contribuait aussi. D'autres savants ne tardèrent pas à s'aviser de considérations fort simples, qui les mirent tout de suite sur la voie d'une solution plus satisfaisante. Ils réfléchirent que l'eau de mer n'a pas seule la propriété de devenir lumineuse dans l'obscurité : elle la partage avec quelques matières minérales et avec un grand nombre de composés organiques. Sans parler
du phosphore, dont le pouvoir éclairant paraît dû à une réaction chimique extrêmement lente, il est avéré que les substances végétales et animales peuvent devenir phosphorescentes à un certain degré de décomposition, ou même sans aucune apparence de putréfaction. Des auteurs dignes de foi citent une foule d'exemples de viandes fraîches ou avancées qu'on a vues briller pendant la nuit d'une clarté plus ou moins vive. On a reconnu une propriété semblable aux excrétions de personnes ayant fait usage du phosphore, aux urines de certains malades et aux plaies de plusieurs blessés. Le poisson, et surtout le poisson de mer, lorsqu'il cesse d'être frais, acquiert une phosphorescence qui s'avive pendant la première période de la putréfaction. Si de l'état de mort et de maladie nous passons à l'état normal de vie et de santé, nous voyons des êtres vivants manifester des propriétés phosphorescentes non moins remarquables. Tout le monde a vu dans la campagne, pendant les nuits d'été, apparaître çà et là, au milieu des herbes et des broussailles, des points lumineux qui sont dus à la présence du petit animal connu sous le nom de ver luisant. Les insectes phosphorescents se rencontrent par milliers dans les pays chauds, et surtout entre les tropiques. A Cuba, les pauvres gens s'en servent en guise de luminaire. Une calebasse criblée de trous, dans laquelle ils mettent une quinzaine de cocuyos, leur tient lieu de lampe et de bougie. « C'est, disent-ils, une lanterne qui ne s'éteint point. »
Il n'y avait donc rien de déraisonnable à supposer a priori ? d'une part, que des animaux semblables existassent dans l'Océan en nombre tel que, remontant à sa surface, ils lui communiquassent leur propriété lumineuse; d'autre part, que les cadavres de poissons et la grande quantité de
matière phosphorée que l'eau de mer leur emprunte, fussent, sinon la cause, du moins une des causes du phénomène. L'observation et l'expérience ont pleinement confirmé ces deux hypothèses. En 1778, l'abbé Dicquemare reconnut à l'aide du microscope et même à la simple vue la présence d'animalcules phosphorescents dans de l'eau puisée au port du Havre. Le célèbre Cook avait déjà observé, en 1772, à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, des animalcules semblables. M. Ehrenberg les a décrits dans un mémoire publié en 1835. Pendant le premier voyage autour du monde de Dumont d'Ùrville, la corvette l'Astrolabe, étant mouillée, par un beau temps, en vue de la petite île de Rawak, remarqua un soir sur l'eau des lignes d'une blancheur éclatante. Les deux naturalistes de l'expédition, Quoy et Gaimard, firent mettre un canot à la mer pour voir le phénomène de près. En traversant cette eau lumineuse, ils voulurent en enlever quelques gouttes avec la main; mais la lueur s'éteignait entre leurs doigts. Peu de temps après, ils virent la nuit sur la mer calme, près du vaisseau, beaucoup de bandes semblables, blanches et fixes. Ils les examinèrent avec attention, et reconnurent qu'elles étaient produites par des zoophytes d'une petitesse extrême, mais qui possédaient un principe de phosphorescence tellement puissant et diffusible, qu'en nageant avec rapidité en zigzag, ils laissaient derrière eux un long sillage de lumière. Deux de ces animaux, placés dans un bocal rempli d'eau, suffirent pour rendre toute cette eau lumineuse. Quoy et Gaimard constatèrent aussi que la chaleur accroît la faculté phosphorescente de ces noctiluques, comme cela a lieu pour les vers luisants de nos climats.
Voici une autre observation plus récente, que M. E. Mar-
go! lé a empruntée à une lettre écrite au commandant Maury par le capitaine Klingman, du clipper américain Shooting-Star, en date du 27 juillet 4854.
« A sept heures quarante-cinq minutes du soir, mon attention fut attirée par la couleur de la mer, qui devenait rapidement de plus en plus blanche. Nous étions dans des parages très-fréquentés (8° 46' S., et 103° 10' E.) , et ne me rendant pas compte de ce que je voyais, je mis en panne pour sonder, sans trouver fond à 110 mètres. Je remis donc en route. La température de l'eau était de 25° 8 centigrades, comme à huit heures du matin. Nous remplîmes de cette eau une jarre d'environ 270 litres, et reconnûmes qu'elle était pleine de petits corps lumineux qui, lorsqu'on agitait l'eau, offraient l'aspect de vers et d'insectes en mouvement : quelques-uns d'entre eux semblaient avoir 0m, 01 5 de long. Nous pûmes en prendre avec la main, et ils conservaient alors leur éclat jusqu'à quelques pieds d'une lampe; mais si on les approchait davantage, ils devenaient invisibles; à la loupe, leur apparence était celle d'une substance gélatineuse et incolore. Un des échantillons que nous saisîmes ainsi avait environ 5 millimètres de long et se voyait à l'œil nu ; sa grosseur était celle d'un cheveu assez fort, avec une sorte de tête à chaque extrémité. La surface de la mer ainsi couverte pouvait avoir environ 23 milles du nord au sud; j'ignore sa dimension de l'est à l'ouest. Au milieu se trouvait une bande irrégulière, de couleur foncée et d'environ un demi-mille de large.
« J'ai déjà observé ce phénomène de coloration blanche dans plusieurs mers du globe; mais jamais je ne l'avais vu aussi complet, soit pour la teinte, soit pour l'étendue. Bien que le navire filât neuf milles à l'heure, il glissait dans
l'eau sans y produire aucun bruit. L'Océan semblait une plaine couverte de neige, et son éclat phosphorescent était tel, que le ciel, malgré sa pureté, laissait à peine voir les étoiles de première grandeur. L'horizon était noir jusqu'à une hauteur d'environ 10 degrés, absolument comme s'il se fut préparé quelque mauvais temps, et la voie lactée du firmament était effacée par la blancheur de celle que nous traversions. C'était en effet aussi grandiose qu'effrayant. .
« Après être sortis de cette région, nous remarquâmes que le ciel était notablement éclairé, jusqu'à A ou 5 degrés au-dessus de l'horizon, comme il eût pu l'être par une faible aurore boréale ; puis tout rentra dans le cours normal , et le reste de la nuit fut très-beau. »
L'influence des poisso'ns, tant morts que vivants, sur la phosphorescence de la mer, n'est pas démontrée d'une manière moins évidente par les expériences et les observations de MM. J. Canton, Becquerel et Breschet. Le premier, en agitant des poissons morts dans de l'eau de mer, vit qu'à la température de 25 à 30° ils rendaient cette eau lumineuse; il constata que des poissons d'eau douce ne produisaient pas le même effet, non plus que des poissons marins dans l'eau douce , et que la présence du sel rendait plus abondante la sécrétion de la matière lumineuse qui couvre souvent la surface de la mer, et que les pêcheurs désignent sous le nom de graissin. Les bancs nombreux de harengs et d'autres poissons qui parcourent certains parages laissent toujours après eux une grande quantité de cette matière , dont le rôle important dans la phosphorescence de la mer est facile à vérifier par l'expérience suivante : Abandonnez pendant deux ou trois jours des poissons marins morts dans de l'eau de mer non lumineuse; au bout de ce temps,
cette eau sera couverte d'une pellicule de matière grasse , et elle ne tardera pas à devenir phosphorescente.
Les observations faites par MM. Becquerel et Breschet sur les eaux de la Brenta , rivière qui se jette dans la mer Adriatique près de Venise, prouvent également que le graissin contribue à rendre la mer phosphorescente, puisqu'il communique cette propriété singulière à des eaux presque douces. Celles de l'embouchure de la Brenta , en effet, s'éclairent de lueurs très-vives pendant les grandes chaleurs , lorsqu'elles sont ébranlées ou agitées par une cause quelconque. Les deux savants physiciens ont comparé leur aspect à celui d'un bol de punch enflammé, qu'on agite avec une cuiller. Le corps le plus léger qu'on jette dans l'eau suffit pour faire naître la lumière, nonseulement au point frappé, mais encore dans toutes les ondes produites par l'ébranlement du liquide. Il n'y a évidemment qu'une matière intimement combinée avec l'eau qui puisse donner lieu à un tel phénomène , puisque toutes les parties du liquide jouissent de la même faculté lumineuse. M. Becquerel va plus loin : il pense que les matières organiques qui se trouvent dans l'eau douce et stagnante sont, à la suite de la chaleur du jour, dans un état particulier de décomposition qui les rend phosphorescentes; et l'on sait que la vase des marais, toujours riche en substances organiques décomposées, possède aussi quelquefois cette propriété.
C'est ainsi que dans l'œuvre immense, aux infinis détails, de la création, on trouve, lorsqu'on y veut apporter un esprit attentif et réfléchi, des sujets d'admiration là où le vulgaire ne voit qu'objets d'indifférence ou de dédain. Ces atomes organisés, ces zoophytes imperceptibles, in-
formes, ce sont les flambeaux de l'Océan : ils ont en eux le principe subtil que toutes les religions, toutes les philosophies, toutes les poésies ont proclamé l'emblème de l'esprit divin : la lumière ! Et cette matière graisseuse et gluante, résidu de la décomposition d'innombrables êtres, plantes et animaux , ce mucus sécrété par les poissons, est encore une source de lumière : que dis -je? c'est une source de vie : c'est l'aliment universel de la flore et de la faune océaniennes; c'est le lait au sein duquel naissent et dont se nourrissent toutes ces créatures éphémères, si faibles, si délicates : infusoires, mollusques, rayonnes; ces infiniment petits dont la puissance pourtant est incalculable grâce à leur nombre, grâce à leur exubérante fécondité, et qui jouent dans le monde marin un rôle bien plus important que ne font les monstres gigantesques : requins, cétacés et autres. Car ces molécules vivantes se nomment légions et myriades de myriades de légions; et ce sont elles , on ne l'a pas oublié, qui font de l'Océan un immense réservoir de vie, un vaste organisme où la matière se meut, circule, se renouvelle, se transforme, s'organise, accomplit et recommence sans fin le cercle de ses mystérieuses évolutions, sous l'impulsion de la puissance invisible, incompréhensible, mais partout sensible, partout présente, qui régit l'univers.