‹ Les mystères de l'océanChapitre 24 sur 40 · ÉPAVES VIVANTES · texte numérisé non relu

ÉPAVES VIVANTES

Lorsqu'on se promène sur la plage après le reflux de la mer, on rencontre fréquemment sous ses pas des objets singuliers, ressemblant à de petites masses d'une substance molle et diaphane d'apparence nacrée ou opaline, quelquefois incolore, plus souvent teinte de nuances irisées, de bleu, de rose, de violet, de lilas. En les examinant de près, on reconnaît qu'elles sont composées d'un disque plus ou moins bombé en forme d'ombrelle ou de cloche, et de divers appendices qui tantôt bordent comme une frange

délicate le limbe du disque, tantôt partent du centre de sa concavité. En mer, on voit à chaque instant des êtres semblables flotter, disons mieux, nager autour du navire, soit isolément, soit en troupes nombreuses. Leurs jolies nuances brillent alors d'un vif éclat, qui la nuit devient phospbo-

Pélagïe noctiluque.

rescent. M. Michelet proteste avec raison contre le nom terrible de méduses qu'on a donné à ces animaux faibles, gracieux et inoffensifs. Ce nom vient sans doute de l'espèce de chevelure qui les enveloppe, et qu'on aura comparée à

celle de la redoutable gorgone : je ne sais trop pourquoi, car les filets déliés qui constituent les organes respiratoires et manducatoires des méduses ne ressemblent guère à des serpents.

Cyanée aux beaux cheveux.

La taille des méduses varie depuis deux millimètres jusqu'à trente -cinq centimètres. Leur corps est presque entièrement formé d'une substance gélatineuse demi -transparente, traversée en tous sens par des fibres et des vaisseaux. Ces fibres leur servent à imprimer à leur ombrelle

des contractions péris tal tiques qui leur permettent de se mouvoir, quoique lentement, au sein des eaux, et même de résister jusqu'à un certain point aux vagues et aux courants. Cependant, lorsque le vent souffle avec force dans la direction des côtes, elles sont jetées sur le rivage où, mises à sec, elles périssent presque aussitôt. Rien donc de plus faible, de plus désarmé que ces pauvres créatures; aussi servent-elles par milliers de pâture aux animaux forts et voraces qui peuplent l'Océan. Leur unique moyen de

Ceinture de Vénus.

défense est une liqueur acre qu'elles sécrètent par les temps chauds, et qui produit à la peau, lorsqu'on les touche, une sensation de brûlure analogue à celle que causent les orties. C'est pourquoi les Grecs les avaient appelés acalèphes i {«* ùtyr, , ortie).

Une espèce de rayonnes, voisine des méduses, échappe au danger par sa légèreté même, par sa transparence et par son extrême mobilité. On l'a nommée ceste ou ceinture de Vénus, parce qu'elle ressemble à un grand ruban long de près de deux mètres, large de cinq à six centimètres et garni à ses coins de folets ou cils vibratiles. Le corps de ce rayonné est pourtant très -petit, et ce long ruban n'est qu'un double appendice qui le prolonge à droite et à gauche et flotte dans les eaux avec des plis gracieux. La ceinture de Vénus est d'une consistance encore plus molle et, pour ainsi dire, plus fluide que les méduses. Tirée de l'élément dont elle semble une demi-condensation, elle fond, meurt, disparaît. Vivante dans la mer, elle s'aperçoit à peine, tant elle a peu de corps; ce n'est qu'un léger nuage ondoyant et azuré.

Bien différents d'aspect sont ces autres rayonnes si connus, qu'on voit aussi en grande quantité sur les plages et aux creux des rochers : les échinodermes , plus vivaces, plus robustes que les méduses, mieux défendus par leur peau épaisse et rugueuse. Ceux-ci ne nagent point ou nagent mal : ils rampent sur le sable ou s'attachent aux pierres avec les nombreux tentacules qui passent au travers des trous dont leur peau est criblée. Ces tentacules sont de petits tubes terminés au dehors par un disque faisant l'office de ventouse. La partie qui reste à l'intérieur est vésiculaire, et sécrète un liquide qui, à la volonté de l'animal, afflue dans le tube extérieur, le distend, ou bien rentre dans le réservoir, et alors le tentacule s'affaisse. C'est en allongeant et en raccourcissant ainsi leurs centaines de petits pieds et en les fixant par les ventouses qui les terminent, que ces rayonnes marchent et se main-

tiennent au fond. Ils possèdent d'ailleurs un appareil circulatoire distinct de l'appareil digestif, un système nerveux et une charpente osseuse. Ce sont en somme les plus parfaits, les mieux organises des zoophytes. Leurs formes ne sont pas gracieuses, mais elles sont régulières et symétriques; leurs couleurs sont ternes, mais c'est là pour eux un bienfait qui, joint à la dureté de leur enveloppe, hérissée en outre, chez plusieurs, d'épines acérées (d'où leur nom générique, dérivé deè/ïvoc, hérisson, ct%r.a, peau), les préserve de bien des dangers.

Le mieux armé contre ses ennemis est Y oursin, justement appelé aussi hérisson de mer, châtaigne de mer. Il vit solitaire et à peu près sédentaire, caché dans le sable, ou parmi les algues, ou cramponné à quelque roc. Quelques auteurs prétendent même qu'à l'aide de ses piquants il se creuse lui-même un trou dans le roc. M. Miclielet n'hésite pas à l'affirmer, et donne à l'oursin le nom de piqueur de pierres. Le fait est qu'on trouve souvent ces animaux logés dans des cavités si régulières et si bien proportionnées à leur taille, qu'on peut croire qu'ils les ont sinon creusées entièrement, au moins agrandies et arrondies. Cela n'a rien d'improbable lorsque la pierre est de nature molle et argileuse; mais souvent on voit des oursins logés dans du granit, et l'on a peine à comprendre comment l'animal a pu entamer une matière aussi dure.

Le corps de l'oursin n'est qu'une boule plus ou moins aplatie ou allongée, revêtu d'une cuirasse solide, calcaire, composée d'une multitude de pièces mobiles symétriquement disposées sur vingt rangs, et dont chacune porte un dard, une épine roide, cassante. Cette cuirasse est en outre percée de petits trous aussi nombreux (pie ses pi-

quants, et par lesquels passent les pieds ou tentacules. Une échancrure plus grande découvre la bouche, inerme chez quelques espèces, qui sont les espèces carnassières, mais munie, chez les oursins proprement dits, de cinq dents

Oursins.

1 Echinus Delalandi. 2 Echinus perforans.

qui leur servent à broyer les fucus dont ils font leur nourriture. Les oursins sont ovipares, et c'est l'ovaire trèsvolumineux des femelles qu'on mange dans les espèces comestibles, particulièrement dans Y echinus escukntus de

Linné, lequel entre pour une part notable dans la nourriture des pauvres gens sur les bords de la Méditerranée.

L'importance alimentaire des oursins est cependant beaucoup moindre que celle d'un autre genre d'échinodermes : les holothuries > que leur forme allongée a fait nommer communément concombres de mer. Ces animaux ont le corps à peu près cylindrique, quelquefois vermiforme, généralement coriace, pourvu de suçoirs tentaculaires nombreux , très-extensibles , complètement rétrac tiles. A chaque extrémité se trouve un orifice. La bouche occupe l'extrémité antérieure; elle est entourée de tentacules branchus très-compliqués, que l'animal peut rentrer totalement, et qui sont portés sur un cercle de pièces osseuses. L'appareil circulatoire des holothuries est trèscompliqué, leur tube digestif fort long; leurs organes sécréteurs sont nombreux, et leurs muscles puissants. Quand elles sont inquiétées, il leur arrive souvent de se contracter avec tant de violence qu'elles déchirent et vomissent leurs intestins. Il y a des holothuries dans toutes les mers, et notre littoral en possède quelques espèces qui vivent sur les rochers près de la côte. Quelques-unes atteignent 33 centimètres de longueur. L'holoturie ananas ou fabuleuse est une des plus grandes ; elle loge et nourrit le singulier poisson parasite qu'on a nommé Fierasfer Fontanesii. C'est la substance coriace de ces rayonnes qui, dans certains pays, sert d'aliment. Les pauvres habitants des côtes de Naples en font, selon Délie Cbiaje, une assez grande consommation, et les peuples de l'Asie recherchent avec passion une espèce d'holothurie à laquelle ils attribuent des vertus particulières.

« Célèbre depuis longtemps sous le nom de trépana.

que lui ont donné les Malais, ditLesson, cette holothurie est l'objet d'un immense commerce de toutes les îles indiennes de la Malaisie avec la Chine , le Camboge et la Cochinchine. Des milliers de jonques malaises sont armées

Holothurie ananas et son poisson parasite.

chaque année pour la pêche de ce zoophyte, et des navires anglais et américains se livrent eux-mêmes à la vente de cette denrée... Les trépangs ou les suala des habitants de Sumatra se vendent quarante-cinq dollars le picul, et forment une des branches les plus considérables du com-

raerce de cabotage entre Bornéo, Sumatra, les Moluques, les terres Papoues de la Malaisie et la Chine. » — « Du reste, ajoute le docteur Chenu, cette substance, au dire des voyageurs, n'a aucun goût spécial, à moins que ce goût ne soit masqué par rénorme dose d'épices ou d'aromates dont est surchargée la cuisine des peuples malais. La pêche des holothuries exige beaucoup de patience et de dextérité. Les Malais, penchés sur le devant de leur embarcation, ont dans leurs mains plusieurs longs bambous disposés pour s'adapter les uns à la suite des autres, et dont le dernier est garni d'un crochet acéré. A l'époque favorable, c'est-à-dire pendant les temps de calme, les yeux de ces pêcheurs exercés percent la profondeur des eaux, et aperçoivent avec facilité, jusqu'à une distance qui souvent, assure- t-on, n'est pas de moins de trente-cinq mètres, l'holothurie accrochée aux coraux ou aux rochers. Alors le harpon, descendant doucement, va frapper sa victime, et rarement le Malais manque son coup. Quelquefois les trépangs se retirent loin des côtes, ou bien la rareté des calmes rend la pêche très-peu productive; aussi croit-on que les Malais se rendaient, pour pêcher ces animaux, jusque sur les côtes de la Nouvelle -Hollande, et cela longtemps avant que les Européens eussent abordé ces rivages '. »

On ne peut quitter la classe des échinodermes sans dire quelques mots des astéries ou étoiles de mer. L'espèce commune de nos côtes, Vasterus rubens, a bien la forme qu'on donne conventionnellement aux étoiles célestes dans les dessins héraldiques et sur les enseignes. Les rayons, qu'on

1 Encyclopédie d'histoire naturelle.

prend vulgairement à tort pour des pattes, et qui font bel et bien partie du corps de ces animaux, sont en général au nombre de cinq, réunis très -symétriquement autour d'un disque central. Dans quelques espèces, les rayons sont beaucoup plus multipliés, et leur nombre

Astrophyton verrucosum.

peut aller jusqu'à trente et au-dessus. Ils deviennent alors plus déliés, plus allongés et plus flexibles, et donnent à l'animal l'aspect d'une racine chevelue. On en peut juger par Y astrophyton verrucosum, que représente la figure.

Leur diamètre est variable; l'astérie commune atteint de 15 à 20 centimètres. La partie supérieure de son corps est couverte d'une peau dure, épaisse, rugueuse et de couleur rougeâtre. La partie inférieure est blanchâtre, et Ton v voit s'agiter comme des vermisseaux, lorsque

1 Asterias paposa.

2 Cidarites imperialis 3 Comatula Mediterranea.

lanimal est vivant, ses innombrables tentacules. Au centre se trouve la bouche. Ehrenberg n'est pas éloigné de leur

accorder un organe de la vision.

<( Les étoiles de mer, souvent petites et plus rarement de taille moyenne, sont toutes, comme l'indique leur nom , habitantes des eaux marines, et on les trouve à diverses profondeurs; mais beaucoup d'entre elles sont littorales, et le reflux les laisse souvent à sec sur la plage. On en connaît un grand nombre d'espèces répandues dans toutes les mers, et plus généralement dans celles des pays chauds. Les astéries proprement dites, parvenues à l'âge adulte, se meuvent avec assez de rapidité, soit en nageant, soit en rampant. Ces rayonnes se nourrissent de substances animales mortes ou vivantes; il en est de très-voraces : leur proie a été parfois retrouvée tout entière dans leur estomac. Souvent elles mangent des mollusques. Au printemps et au commencement de l'été, leurs ovaires se gonflent considérablement; elles jettent leur frai dans des lieux convenables, et surtout sur les plages sablonneuses exposées aux rayons solaires; c'est ce frai qui, dit-on, rend les moules dangereuses à manger à une certaine époque de Tannée. Sur les rivages où elles sont très-abondantes, on les ramasse pour fumer la terre : c'est le seul avantage que l'homme ait su en tirer '. »

Le trait le plus remarquable de l'organisation des astéries, c'est leur puissance de reproduction. Un, deux, trois de leurs rayons peuvent être abattus sans compromettre nonseulement leur existence, mais l'intégrité de leur individu. Pourvu qu'il leur en reste un seul avec le disque central, ces pertes ne tardent pas à être réparées. 11 paraît même que la chute et le renouvellement des rayons se font, dans certains cas, spontanément. Cette faculté merveilleuse

1 Encyclopédie d'histoire naturelle.

semblerait indiquer, chez les astéries, une vitalité trèsintense. Il est pourtant une cause de mort à laquelle elles ne résistent guère que quelques heures : c'est l'exil de la mer. Laissées par le Ilot sur le rivage, elles ne peuvent vivre. En captivité même, dans les aquaria, elles languissent et meurent, soit faute de proies, soit parce qu'il leur faut le mouvement des flots incessamment renouvelés.

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