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LES CRUSTACÉS

Pour restreindre l'infinie multiplication des êtres inférieurs et pour nettoyer ses rivages des épaves d'animaux morts ou moribonds qu'y laissent les marées, l'Océan a des êtres hideux de laideur et de voracité, mais forts, invulnérables, admirablement organisés, armés en vue de leur tâche fatale , la guerre et la destruction. Ces animaux , ce sont les crustacés : — ne pourrait -on pas dire les cuirassés? — les homards, les langoustes et surtout ces affreuses araignées de la mer, à la démarche oblique, aux pattes crochues, démesurément longues dans quelques espèces, aux tenailles énormes, d'une force extraordinaire, au corps trapu couvert d'une carapace dure, épaisse, savamment composée de pièces qui ne présentent entre elles aucune prise, et pourtant laissent aux mouvements toute

liberté. On a reconnu la légion infernale des crabes, des monstres à dix pieds (décapodes). « Si Ton visite d'abord notre riche collection des armures du moyen âge, dit M. Michelet, et qu'après avoir contemplé ces pesantes masses de fer dont s'affublaient nos chevaliers on aille immédiatement au musée d'histoire naturelle voir les armures des crustacés, on a pitié des arts de l'homme. Les premières sont un carnaval de déguisements ridicules, encombrants et assommants, bons pour étouffer les guerriers et les rendre inoffensifs. Les autres, surtout celles des terribles décapodes, sont tellement effrayantes que, si elles étaient grossies seulement à la taille de l'homme, personne n'en soutiendrait la vue; les plus braves en seraient troublés, magnétisés de terreur.

« Ils sont là tous en arrêt, dans leurs allures de combat, sous ce redoutable arsenal offensif et défensif qu'ils portaient si légèrement: fortes pinces, lances acérées, mandibules à trancher le fer, cuirasses hérissées de dards qui n'ont qu'à vous embrasser pour vous poignarder mille fois. On rend grâce à la nature qui les fit de cette grosseur. Car qui aurait pu les combattre? Nulle arme à feu n'y eût mordu. L'éléphant se fût caché; le tigre eût monté aux arbres; la peau du rhinocéros ne l'eût pas mis en sûreté.

(( Il semble que la nature favorise spécialement des

serviteurs si utiles. Contre son infini fécond, elle a dans les crustacés un infini d'absorption. Ils sont partout, sur toutes les plages, aussi diversifiés que la mer. Ses vautours, goélands, mouettes, partagent avec les crustacés la fonction essentielle d'agents de la salubrité. Qu'un gros animal échoue : à l'instant l'oiseau dessus, le crustacé dessous et dedans, travaillent à le faire disparaître.

« Le crabe minime et sauteur, qu'on prendrait pour un insecte (le talitre), occupe les plages sablonneuses, habite dessous. Qu'un naufrage jette en quantité les méduses ou autres corps, vous voyez le sable onduler, se mouvoir, puis se couvrir des nuées de ces croque-morts danseurs qui, fourmillants, sautillants, approprient gaiement la plage, s'efforçant de balayer tout entre deux marées.

« Grands, robustes, pleins de ruse, les crabes ou cancres sont un peuple de combat. Ils ont si bien l'instinct de la guerre, qu'ils savent employer jusqu'au bruit pour effrayer leurs ennemis. En attitude menaçante, ils vont au combat les tenailles hautes et faisant claquer leurs pinces. Avec cela, circonspection devant une force supérieure. Au moment de la basse mer, du haut d'un roc, je les voyais. .Mais quoique je fusse bien haut, dès qu'ils se sentaient regardés, l'assemblée battait en retraite ; les guerriers courant de travers, comme ils font, en un moment rentraient chacun sous sa guérite. Ce ne sont pas des Achille, mais plutôt des Annibal. Dès qu'ils se sentent forts, ils attaquent. Ils mangent les vivants et les morts. L'homme blessé a tout à craindre. On conte qu'en une île déserte ils mangèrent plusieurs des marins de Drake, assaillis, accablés de leurs grouillantes légions. »

En songeant à la puissance presque invincible que donnent aux crustacés leur armure, leur vigueur musculaire, leur' férocité, leur nombre, on se demande comment ces écumeurs n'ont pas encore dépeuplé les rivages, où ils ne rencontrent guère que des victimes et point d'ennemis capables de lutter contre eux à armes égales. Car, redoutables pour tout ce peuple de mollusques et de zoophytes, qu'ont -ils à craindre, hormis dans quelques contrées,

certains mammifères amphibies on habitants des côtes, lesquels encore pour la plupart ne les attacpient qu'au pis aller, cherchent de préférence des proies plus faciles à dévorer, et les aident dans leur œuvre d'extermination plutôt qu'ils ne les combattent? Les grands poissons, les cétacés aux dents d'acier qui broieraient aisément leur armure et sur lesquels leurs pinces n'auraient point de prise, habitent la haute mer. Les mollusques carnassiers aux longs bras criblés de ventouses, au bec dur et crochu, n'osent les attaquer. Leur tyrannie semble donc au premier abord absolue et sans contre-poids; et l'on est tenté de croire qu'ici la grande loi d'équilibre et de compensation subit, au profit de ces brigands invulnérables, une injuste exception. Il n'en est rien pourtant.

Outre que l'homme fait presque partout aux plus forts d'entre eux, — à ceux dont la chair est la plus ferme et la plus savoureuse, — une guerre où leurs pinces, leurs lances, leurs scies et leurs cuirasses épineuses ne leur servent de rien , les crustacés traversent à certaines époques des crises fatales qui offrent aux opprimés une vengeance facile, et les livrent sans défense aux chocs du dehors et aux coups de leurs ennemis. Ces époques sont celles de la mue. 11 leur faut bon gré mal gré, à grand'peine, au prix d'efforts douloureux et quelquefois mortels, quitter leur armure, mettre à nu leur chair vive à peine couverte d'une mince et molle pellicule, et s'enterrer piteusement sous le sable, en attendant que la sécrétion calcaire se soit reformée et solidifiée de nouveau.

A eux alors de fuir, de trembler. C'est l'heure des représailles; leur cachette n'est rien moins qu'introuvable, et une fois découvert le brigand désarmé est perdu sans res-

source. Des milliers périssent ainsi dévorés par d'autres animaux ou broyés entre les galets, écrasés, déchirés aux angles des rocs par le mouvement des vagues. La mue est pins ou moins fréquente selon l'espèce, selon la rapidité de l'accroissement et selon l'âge. Elle n'a lieu qu'une fois l'an chez les décapodes; mais en revanche elle est beaucoup plus lente que dans les espèces inférieures, dont l'accroissement est rapide et la vie courte, et qui en deux ou trois jours réparent la perte de leur cuirasse.

Il existe des crustacés incomplets, auxquels la nature n'a accordé que la moitié de l'armure défensive de leurs congénères ; mais elle les a doués en échange d'un instinct qui les fait suppléer aisément à cette apparente disgrâce. Ces crustacés, dont le thorax, les serres et les grands pieds sont seuls revêtus d'un test calcaire, et dont l'abdomen en forme de sac n'est couvert que d'une membrane molle et ridée, ce sont les pagures. Ils habitent les côtes de tous les continents et d'un grand nombre d'îles, et partout ils sont un objet de curiosité et d'amusement. Les espèces propres aux côtes de l'Europe, et en particulier de la France, sont désignées vulgairement sous les noms de cénobite, de soldat et de bernard V ermite, assez bien justifiés par leurs mœurs singulières et par l'artifice qu'emploient ces animaux pour se donner mieux que la cuirasse qui leur manque : une maison, une forteresse portative, où ils logent et abritent la partie vulnérable de leur corps, et qui laisse à leurs mouvements toute liberté soit pour la chasse, soit pour la locomotion. Le premier soin du petit bernard l'ermite en venant au monde, est de se mettre en quête d'une coquille univalve à sa taille et à sa convenance. Dès qu'il l'a trouvée, il s'y installe après en avoir préalablement dévoré

le propriétaire légitime, si propriétaire il y a. Lorsqu'au bout d'un certain temps, ayant grossi, il se sent à l'étroit dans ce premier logement, il le quitte et s'en procure un autre plus spacieux, où il demeure jusqu'à ce qu'un nouveau déménagement soit devenu nécessaire. Rien de plus

Bernard l'ermite et son parasite.

bizarre que l'aspect de cet animal mixte, mi -partie écrevisse et coquillage, qui se traîne sur ses grandes pattes en chancelant sous le poids de sa maison. Rien de plus amusant que d'assister à son déménagement et aux essais réi-

térés qu'il est souvent obligé de faire, avant de rencontrer une coquille où il ne se trouve ni gêne ni trop au large. Le berna rd Termite (pagurus bernhardus) ne le cède point aux crustacés complets sous le rapport de la voracité. Il se

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Homard américain.

nourrit de petits animaux, principalement de mollusques, et même de bêtes de sa famille plus faibles que lui, et saisit sa proie avec beaucoup d'adresse.

On a remarqué plusieurs fois l'association du bcmard

Termite avec une espèce d'actinie, la sagartie parasite, qui se fixe de préférence sur les coquillages qu'il habite. Cette association , à vrai dire , n'est pas toujours du goût du pagure. On le voit souvent faire des efforts pour s'y sous-

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Pseudocarcinus géant.

traire, chercher des coquillages sur lesquels il n'y ait pas de sagartie; et c'est seulement lorsqu'il a reconnu l'impossibilité d'éviter cette compagnie incommode, qu'il finit par s'y résigner, et qu'il consent à promener sur son dos le paresseux zoophyte.

Les crustacés ont tous un aspect désagréable et qui , comme le dit avec raison M. JMichelet, serait très-effrayant même pour l'homme, s'ils avaient la taille que le Créateur a donnée à un assez grand nombre d'animaux marins. Heureusement ils sont petits, relativement à nous, et, loin d'avoir à nous plaindre d'eux, nous les trouvons double-

Parthénope épineuse.

ment utiles : d'abord par les fonctions de nettoyeurs qu'ils remplissent avec tant d'activité sur nos plages; ensuite par la saveur délicate de leur chair ferme et blanche. Les plus grands et les plus terribles sont des homards et des crabes. Le homard américain, avec ses pinces énormes, plus ou moins inégales,, est long d'environ 50 centimètres. Le pseudocarcinus géant n'est pas moins bien armé ; son diamètre en largeur n'est pas moindre de 10 cen-

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limètres, et ses formes trapues accusent une vigueur peu commune. Mais son aspect n'est pas aussi effrayant que celui de la parthénope épineuse. Ce crabe est assez commun sur les côtes de la Réunion , de Maurice et de Madagascar. Tout son corps, ses pattes, et ses longues pinces sont hérissés de véritables épines dures, longues, acérées, ramifiées, menaçantes. Le dessin que nous en donnons ici est la copie réduite de celui qui accompagne la monogra-

Ranine dentée.

phie des crustacés de la Réunion, par M. Alphonse Milne Edwards { .

La plus petite espèce comestible, la crevette, peut passer pour assez bien douée sous le rapport physique. Elle est

1 Notes sur Vile de la Réunion , par L. Maillard,

svelte, agile; ses palpes et ses antennes effilées, la crête recourbée, acérée et dentelée qui surmonte sa tête entre deux petits yeux noirs comme des points de jais, tout cela forme un ensemble qui devient presque joli, lorsque la cuisson a donné à la crevette cette couleur rose qui la rend si appétissante pour les gourmets. Mais, pour cette unique exception, combien, dans la laideur générale

l'Ychnoi-onon littoral.

de l'embranchement, de types où la difformité atteint le dernier degré de l'horrible! On peut les voir aux galeries du Muséum de Paris, et dans les ouvrages d'histoire naturelle illustrés. Le groupe entier des décapodes braelujures (à courte queue) n'est composé que de monstres. Ils sont encore dépassés en laideur par les anomoures (à queue difforme, irrégulière). Je ne cite, parmi ces derniers, que la ranine dentée, animal nageur, aux pattes courtes, au corps ramassé et tronqué, aux pinces rocailleuses. Imaginez les plus détestables parasites de l'homme et des animaux

terrestres, grossis quelques centaines de fois au microscope, et vous aurez une idée de la plupart des isopodes nageurs. La classe des crustacés renferme, du reste, toute une sous -classe de parasites hideux. Voyez, par exemple, le pychnogonon littoral : une sorte d'araignée qu'on dirait formée de huit pattes torses, velues et crochues, et d'un

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1 Limule des Moluques. 2 Limule longue-épine.

énorme suçoir. Ces parasites vivent sur et dans les poissons, qu'ils rongent et sucent avec l'avidité et la ténacité qui sont le propre de tous les êtres parasites.

Bref, de tous les crustacés, les moins affreux sont peutêtre ceux qu'on prendrait le moins pour des animaux. Tel est le crabe des Moluques, limule dentée ou limule polyphème, type du groupe des xiphosures (queues- glaives), dont le corps est enfermé tout entier dans un double bou-

clier, large et arrondi en avant, aminci et hérissé en arrière, laissant à peine passer de petites pattes, et terminé par un long dard droit et aigu. Les limules sont de grande taille; elles atteignent souvent une longueur de 65 centimètres. Ce sont des animaux très -lents, qui ne viennent guère à terre que le soir. Ils marchent avec peine, toujours en ligne droite, et sans qu'on devine d'abord par quel moyen, car on n'aperçoit point leurs pattes. Les femelles sont plus grosses que les maies, et quelquefois les portent sur leur dos. Dans les pays qu'habitent ces étranges bêtes, on les considère comme très-malfaisantes et comme pouvant blesser dangereusement avec leur dard aigu et souvent barbelé. Les sauvages prennent, dit-on, ce dard pour en armer leurs flèches, et mangent la chair de l'animal.

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