LES MOLLUSQUES A COQUILLES
Il est une matière répandue dans la nature avec une abondance prodigieuse : c'est celle qui résulte de la combinaison de l'acide carbonique avec la chaux, et que, d'après les règles de la nomenclature chimique, on désigne sous le nom de carbonate de chaux. Cette substance occupe dans le règne minéral une place immense, et, sous les diverses formes qu'elle revêt, constitue pour l'homme
une de ces richesses qu'il apprécie d'autant moins qu'elles lui sont plus indispensables et qu'elles lui ont été plus libéralement prodiguées. Le carbonate de chaux, c'est la marne , c'est la craie , c'est la pierre de taille , c'est aussi l'albâtre et le marbre. Dans le règne animal, la même substance absorbée, élaborée et sécrétée par ces milliards de milliards d'ouvriers visibles ou invisibles dont nous avons parlé précédemment, devient pour eux aussi, — comme pour nous, — la matière dont ils bâtissent et façonnent leur abri, leur demeure. Le carbonate de chaux, c'est la carapace de ces innombrables foraminifères qui ont servi à bâtir des villes capitales; c'est le polypier du zoophyte , c'est l'armure du crustacé, c'est enfin la maison du mollusque; ce sont ces beaux coquillages de toutes dimensions, aux formes si variées, aux couleurs si vives, aux reflets si chatoyants, que nous admirons et aimons à bon droit comme des chefs-d'œuvre de l'inimitable artiste; c'est la nacre, c'est la perle même, chantée par les poètes et mise au rang des plus précieux joyaux.
Les mollusques sont tout l'opposé des crustacés, c'està-dire des êtres essentiellement vulnérables, sans consistance, mous, — leur nom l'indique. Ils ont des muscles, sans doute, quelques-uns même les ont assez robustes; mais ce qui fait la force effective des muscles , c'est le point d'appui et d'attache, c'est la charpente osseuse, — intérieure chez les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les poissons, — extérieure chez les crustacés, car l'armure de ceux-ci n'est autre chose qu'un squelette. Donc les mollusques, animaux d'ailleurs assez parfaits, munis d'organes complexes, manqueraient de tous les moyens indispensables
au jeu de leurs organes, et seraient en même temps livrés sans aucune défense aux embûches de leurs ennemis, si la Nature ne leur eût donné cette faculté merveilleuse de se faire une enveloppe solide, qui leur tient lieu de squelette, puisque leurs muscles s'y attachent, et dans laquelle ils peuvent se retirer, s'enfermer ainsi qu'en une forteresse. Un très-petit nombre seulement s'en passent, y suppléent, soit par une sorte de coquille intérieure, soit par le développement et la vigueur exceptionnels de leurs appareils de locomotion, d'attaque et de défense. La presque totalité ne vivent que dans leurs coquilles, et périssent dès qu'on les en arrache. Toutefois ils ne naissent point avec cette enveloppe; mais ils ne sont pas plutôt sortis de l'œuf que la sécrétion calcaire commence à se produire, et, en quelques instants, prend assez de consistance pour protéger le jeune animal.
L'histoire naturelle des mollusques est donc inséparable de celle de leurs coquillages; aussi l'a-t-on longtemps appelée conchyliologie , et cette dénomination n'a été abandonnée que parce que, dans les rigoureux procédés de la science, une seule exception suffit, — contrairement au dicton vulgaire, — pour infirmer la règle. C'est pourquoi la conchyliologie est remplacée aujourd'hui par la malacologie (depoXaxoç, animal mou, mollusque, et/070;, discours, traité). Il nous est impossible, on le comprend, de nous engager bien avant dans cette étude, qui est à elle seule une vaste science, et nous devons nous bornera quelques aperçus rapides. Aussi bien , ce que les mollusques offrent, sans contredit, de plus intéressant à qui ne prétend point s'armer du microscope et du scalpel pour examiner à fond l'anatomie et les fonctions de leurs organes, ce sont pré-
cisément leurs demeures; ce sont ces charmants ouvrages dont les teintes riches et variées, les formes élégantes et gracieuses contrastent si singulièrement avec l'aspect peu agréable, il faut bien l'avouer, des êtres qui les produisent.
1 Tridacne gigantesque. 2 Tridacne des Porites.
Or de quelle valeur serait une description nécessairement aride, incomplète et inexacte, là où suffisent au plus le crayon et le pinceau les plus exercés? — Pour apprécier de tels objets d'art, il faut les voir, les considérer avec attention dans leurs infinis détails, dont pas un n'est à
négliger. C'est là un travail , un plaisir que je recommande à mes lecteurs, et auquel tous, heureusement, pourront se livrer sans difficulté, soit en se promenant au bord de la mer, soit plutôt en visitant les musées publics ou les collections particulières.
1 Triton émaillé.
2 Nautile ilambé.
3 Hélix ovala.
4 Argonaute papyracé.
Car la richesse de nos mers n'est point comparable à celle des mers tropicales. C'est de là seulement que viennent les gigantesques tridacnes (les bénitiers de nos églises),
dont le diamètre dépasse souvent un mètre et dont les Polynésiens font des pioches et d'autres outils; les strombes et les grands tritons, dont on peut se servir comme de trompes en soufflant dans le bout brisé de la spire; les porcelaines, dont on fait des tabatières; les nautiles, qu'on taille et qu'on monte en beaux vases opalins; les burgauœ,
fflKx Ostrea hyotis et Spondylus.
les halyotides (ostrea hyotis), qui fournissent la nacre; ïaronde ou a vieille perlière, ou pintadine mère perle, dont les valves larges et épaisses, presque entièrement formées de la plus belle nacre [nacre franche),, renferment en outre les perles fines, ces précieuses concrétions calcaires dont nous parlions au commencement de ce chapitre; enfin d'autres coquillages de toutes formes et de toutes grandeurs, dont la seule énumération occuperait plusieurs
pages : les grands casques grisâtres et raboteux à Texterieur, mais tapissés à L'intérieur d'un émail du blanc rosé le plus tendre, les volutes, les olives, les rochers, les cônes, les turbonilles, les scalaires précieuses et ces innombrables
Madrépore aux longues alvéoles attaché sur une Pintadine mère perle
petits bijoux marins, d'un travail si fin qiT aucun lapidaire ne saurait l'imiter, et que l'œil n'en saisit qu'avec peine toutes les perfections.
Les coquillages peuvent se diviser en trois grandes
classes : les univalves, les bivalves et les multivalves. Les premiers sont d'une seule pièce, qui affecte presque toujours une forme de spirale plus ou moins modifiée. Les plus remarquables par leur beauté appartiennent presque
1 Casque de Madagascar. 2 Rocher fine épine. 3 Placune selle.
tous à cette classe. Il faut en excepter cependant les tridacnes ou bénitiers, qui sont bivalves, c'est-à-dire formés de deux moitiés symétriques s'appliquant exactement Tune sur l'autre. L'aronde perlière, Yéthérie, et la plupart des
coquillages comestibles, tels que l'huître commune, le peigne (vulgairement appelé coquille de Saint- Jacques) , Yhippope (pied de cheval), la moule, etc., sont également bivalves.
1 Voluta diadema. "2 Trochus niloticus.
3 Pholas dactylos.
L'organe qui sécrète la matière calcaire dont se forme la coquille simple, double ou multiple, est appelé manteau, parce que l'animal peut y cacher, en les rétractant, la plupart de ses autres organes. Tous les mollusques ont un
manteau; mais il en est, comme la seiche, chez lesquels ce manteau ne sécrète qu'une sorte de coquille interne, et d'autres, le poulpe, par exemple, chez lesquels il est tout à fait inactif. Chez tous les mollusques à coquilles, le bord du manteau reste toujours libre et mobile. Certains mol-
1 Tioclnis agglutinans. 2 Voluta imperialis.
lusques univalves, tels que les gastéropodes, ferment l'ouverture de leur demeure avec une sorte de couvercle corné, calcaire et poreux, qu'on nomme opercule. L'opercule est sécrété par l'extrémité dorsale du pied, organe important qui sert de soutien à l'animal, et qui n'est autre chose qu'un prolongement charnu du manteau. Le manteau des acéphales bivalves produit encore des filaments cornés qu'on désigne sous le nom de byssus, et qui servent à fixer le
coquillage aux rochers ou aux autres corps marins. Le byssus de certains mollusques lamellibranches consiste en filaments plus ou moins longs; mais celui du jambonneau, ou pinne-marine est surtout remarquable par son abondance,
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1 Éthérie de Caillaud. 2 Voluta Junonia. '■\ Murex brandaris.
par sa finesse, par son brillant et son moelleux, qui le font ressembler tout à fait à de la soie. Aristote avait reconnu dans ce byssus une fibre textile, et désignait le jambonneau sous le nom de coquille porte-soie. En Sicile, où ce mollusque
est très-abondant, on récolte son byssus, on le peigne, on le file, et on le livre au commerce où il est connu sous le nom (ïablacjuc. On fabrique avec Tablaque divers ouvrages tricotés : bourses, gants, mitaines, etc., et même une étoffe
+- 1 Hippopus maculatus. f-2 Pinna nobilis. 3 Fusus lon^issimus.
très -belle, très- moelleuse, et qui n'a d'autre défaut que sa rareté et son prix élevé. Les deux moitiés des coquilles bivalves sont réunies par un ligament élastique formant charnière, et qui tend sans cesse à les ouvrir; mais l'ani-
mal est pourvu d'autre part de deux muscles puissants, à l'aide desquels il tient sa maison close en rapprochant les coquilles. Les mollusques unirai ves ont des muscles plus nombreux, qui leur servent principalement à sortir de leur demeure et à y rentrer suivant le besoin.
Parlerai -je des mœurs des mollusques? Qui ne sait que ces animaux sont devenus dans le langage populaire l'emblème de l'inertie, de la stupidité, d'une existence sédentaire et monotone? Presque tous les bivalves demeurent toute leur vie attachés par leur byssus à une même place, et leurs mouvements consistent seulement à ouvrir leurs coquilles pour donner accès aux aliments que les flots leur apportent. Cependant certains peignes ont la faculté de se déplacer à plusieurs reprises, par une sorte de battement de leurs valves. Parmi les univalves, les uns rampent lente ment sur le sol, comme nos colimaçons; d'autres peuvent nager avec assez de rapidité, s'élever du fond à la surface ou redescendre, à l'aide des bras ou pattes dont ils sont pourvus, et du tube locomoteur, qui refoule l'eau absorbée par les autres ouvertures de leur corps. C'est le cas des céphalopodes : poulpe, seiche, calmar, argonaute.
Les appétits et le mode d'alimentation des mollusques varient selon la disposition particulière de la bouche dans les diverses espèces. Certains céphalés ( mollusques à tête) possèdent une sorte de trompe qui leur permet de saisir de petits animaux ou des plantes, qu'ils dévorent; d'autres, bien plus redoutables, ont de longs bras armés de ventouses et font une guerre meurtrière à des animaux assez gros, a Parmi les acéphales (mollusques sans tète) il n'en est plus de même, surtout pour ceux qui par leur adhérence à divers corps ne peuvent aller au- devant de
leur nourriture, et n'en trouvent les éléments tout préparés que dans l'eau qu'ils aspirent et dans les molécules animales ou végétales que cette eau tient en suspension. Ces aliments, bien pauvres en apparence, se composent néanmoins de parties qui, après avoir parcouru tout le tube intestinal et fourni à l'absorption tout ce que l'animal peut s'assimiler, sont rejetées au dehors. Un grand nombre de mollusques ne se nourrissent que de végétaux et d'animaux morts; presque tous avalent de la terre, des grains de sable, de petites pierres, etc. Ces animaux peuvent en général supporter un long jeûne sans mourir pour cela : c'est ainsi que les colimaçons, après avoir beaucoup mangé pendant tout l'été, ferment leur coquille au moyen d'une exsudation particulière, et vivent dans un repos complet pendant tout l'hiver l. »
Ce qui chez les animaux supérieurs excite plus que toute autre chose la curiosité, — l'instinct, l'intelligence, — se réduit chez les mollusques aux actes les plus élémentaires d'une existence presque végétative, et l'on doit reléguer au rang des romans scientifiques tous les récits relatifs à l'instinct navigateur des nautiles et des argonautes, et aux ruses de guerre des seiches, des poulpes et de leurs congénères. L'histoire de ces animaux, qui ont été le sujet de tant de fables, mérite toutefois que nous nous y arrêtions quelques instants.
Ils appartiennent tous, disons-le d'abord, à la première classe des mollusques : celle des céphalopodes. Ils ont une tête et des bras : cause réelle d'une incontestable supériorité. Les uns ont une coquille externe, les autres une co-
l Chenu. Encyclopédie d'histoire naturelle.
quille interne; les autres n'en ont point du tout. Ils sont bons nageurs, marcheurs médiocres, mais enfin ils marchent : autre supériorité.
Les céphalopodes à coquille sont Y ammonite, le nautile et Y argonaute. Ces deux derniers sont souvent confondus par les auteurs, qui attribuent volontiers au premier les caractères propres seulement au second. C'est de ce dernier que nous nous occupons spécialement.
Son corps est ovoïde, entièrement contenu dans sa coquille, mais sans adhérence musculaire. Autour de sa tête, munie d'un tube locomoteur, s'étalent huit longs bras flexibles, garnis sur leur face interne de ventouses pédiculées. Deux de ces bras se terminent en une sorte de palme ou de raquette membraneuse. La coquille mince, papyracée, fragile et transparente, a la forme d'un petit navire élégant et léger, et semble faite pour voguer à la surface des eaux, les bras palmés du mollusque tenant lieu de voiles et les autres faisant l'office d'avirons. Aussi, pendant des siècles, n'a-t-on point douté que ce mollusque ne fût essentiellement navigateur. De là le nom de nautile que lui donnaient les anciens, et celui non moins significatif d'argonaute, que lui ont imposé les naturalistes modernes.
« Le nautile, dit Pline, est une des merveilles de la nature. On le voit s'élever du fond de la mer en maintenant sa coquille dans une situation telle, que la carène soit toujours en dessous et l'ouverture en dessus. Dès qu'il atteint la surface de l'eau, sa barque est bientôt mise à flot, parce qu'il est pourvu d'organes au moyen desquels il fait sortir l'eau dont elle était remplie, ce qui la rend assez légère pour que les bords s'élèvent au-dessus de l'eau. Alors le mollusque fait sortir de sa coquille deux bras nerveux qu'il
élève comme des mâts. Chacun de ces bras est muni d'une membrane très -fine et d'un appareil pour l'étendre : ce sont les voiles. Mais si le vent n'est pas favorable, il faut des rames : le nautile en dispose sur les deux côtés de sa barque: ce sont d'autres membres pins souples, allongés, capables de se mouvoir dans tous les sens, et dont l'extrémité est constamment plongée dans l'eau. Ainsi la navigation peut commencer, et le conducteur de l'esquif va déployer son habileté; si quelque péril le menace, il replie sur-le-champ tous ses agrès et disparaît sous les (lots. »
Malheureusement des observations récentes et positives ont démontré que l'argonaute nage comme les autres céphalopodes, en refoulant l'eau à l'aide de son tube locomoteur. « L'argonaute n'est plus, dit Alcide d'Orbigny, cet élégant nautonnier des anciens, enseignant aux hommes à fendre Tonde au moyen d'une voile et de rames, ce joli vaisseau portant en lui-même tous les attributs de la navigation, aidant le marin dans sa course aventureuse et lui présageant une heureuse traversée. Ce n'est plus cet habile physicien qui, bien avant MontgoKier, avait découvert les ballons; car lorsque, placé au fond des eaux, il retournait sa coquille pour y faire le vide et se rendre plus léger, il suivait les règles indiquées pour faire élever les aérostats dans l'air. Ce n'est plus cet être doué de sens si parfaits. Il faut renoncer aussi à cette jolie fiction d'Oppien , qui nous représente les argonautes entraînés par la joie la plus vive à la vue des vaisseaux qui sillonnent les mers, les suivant à l'envi, sautant et se jouant à la proue de ces chars maritimes. » C'est à M. Rang qu'on doit les études les plus attentives et les plus concluantes sur les
habitudes réelles des argonautes. Ce naturaliste les a observés avec soin, soit dans la mer, soit dans des bassins assez vastes et assez profonds pour qu'ils y pussent agir comme en pleine liberté. Or il n'a rien vu dans leurs manœuvres qui justifiât les assertions des anciens; il leur a
Argonaute dans ses trois positions.
reconnu, au contraire, toutes les allures des autres céphalopodes. Les bras palmés, qu'on avait pris pour les voiles de l'argonaute ne lui servent qu'à envelopper, retenir et protéger sa trop fragile coquille. Tantôt il rampe au fond
sur ses autres bras, tantôt il nage entre deux eaux avec une assez grande rapidité. Il est bien vrai qu'il peut s'élever à la surface de la mer; mais c'est par des moyens semblables à ceux qu'emploient les seiches et les poulpes. Lorsqu'il est inquiété, il peut se cacher entièrement dans sa coquille, qui, perdant l'équilibre, se renverse sur le dos et coule au fond de l'eau.
J'ai dit plus haut que l'argonaute n'était point attaché intérieurement à sa coquille comme le sont les mollusques bivalves. Aussi quelques naturalistes ont-ils douté si cette coquille était bien son œuvre et sa propriété légitime, ou sil ne s'y prélassait pas en usurpateur, comme fait le pagure dans celles dont il s'empare. Cette question, après de longs débats, a été résolue à la pleine justification de l'argonaute. La cause de ce mollusque intéressant a été gagnée par Alcide d'Orbigny, qui a développé dans son plaidoyer trente -deux arguments victorieux. Le plus concluant repose sur ce fait, que l'argonaute a la faculté de réparer les avaries faites à sa coquille; d'où il résulte logiquement qu'il peut aussi la produire tout entière.