‹ Les mystères de l'océanChapitre 27 sur 40 · SEICHES ET POULPES — LE KRAKEN · texte numérisé non relu

SEICHES ET POULPES — LE KRAKEN

Les argonautes sont les derniers des mollusques auxquels la nature ait donné une coquille ; encore cette coquille estelle si mince qu'elle les protège à peine. C'est, si l'on peut

ainsi dire, une armure de luxe, déjà inutile à des animaux qui possèdent d'ailleurs, dans leurs bras hérissés de suçoirs, des armes capables de les faire respecter et craindre. En même temps, ces mêmes bras constituent, avec le tube particulier dont j'ai parlé plusieurs fois, des organes locomoteurs qui donnent à l'argonaute la faculté d'éviter le danger par la fuite : faculté refusée aux autres mollusques testacés. Sur l'échelon immédiatement supérieur de la série zoologique, nous trouvons des mollusques tout à fait nus, mais en revanche mieux armés encore, plus grands et plus robustes que les argonautes et les nautiles. Ce sont les seiches, les calmars et les poulpes. Ces animaux ont, comme l'argonaute, une tête distincte du corps, entourée de bras très- longs et rétractiles, et quelquefois de véritables nageoires, munie d'un tube locomoteur, et ayant, au centre du disque formé par les attaches des bras, une bouche armée d'un bec corné très-dur, semblable à celui des perroquets. Leur corps a la forme d'un sac enveloppé par le manteau. Celui de la seiche renferme une sorte de coquille ou plutôt un os ovale, aplati, bombé sur les deux faces, blanc, dur et corné dans les couches externes, tendre et friable dans les couches intérieures. C'est Vos de seiche, bien connu dans le commerce. Il est essentiellement formé de phosphate et de carbonate de chaux. On trouve ces os en abondance sur les bords de la mer, où les flots viennent les déposer. On les employait autrefois en médecine; aujourd'hui les orfèvres s'en servent pour polir les métaux et pour faire des moules; mais on les recherche surtout pour les placer dans la cage des petits oiseaux. Ceux-ci y usent leur bec, qui sans cela acquerrait une longueur incommode, et ils y puisent, en le rongeant peu à peu, les

éléments calcaires de leurs os, de leurs plumes et de la coquille de leurs œufs.

Les animaux dont nous parlons sont pourvus d'une sorte de poche située profondément dans l'abdomen, adhérente au foie et contenant une matière noire fluide, qu'ils lancent au dehors lorsqu'ils se voient menacés par quelque ennemi. Cette liqueur trouble l'eau et forme un nuage, au

Seiche commune.

milieu duquel le céphalopode se cache comme faisaient les dieux d'Homère pour échapper aux coups des guerriers. Chez la seiche et chez le calmar, la poche à encre est plus volumineuse que chez les poulpes. On recueille cette encre, que les peintres emploient sous le nom de sépia. Quelques auteurs, le docteur Chenu entre autres, ont commis une erreur en disant ,que l'encre de Chine se

prépare aussi avec la sépia. Cette encre n'est antre chose que du noir de fumée extrêmement fin, agglutiné avec de la gomme et parfumé avec du musc. On a découvert à l'état fossile des réservoirs d'encre de calmar, assez bien conservée pour qu'on ait pu s'en servir comme de sépia fraîchement extraite. Ce fait n'a, du reste, rien de surprenant , la sépia étant presque en totalité formée de carbone, corps simple éminemment inaltérable.

Les seiches sont des animaux côtiers, plutôt que pélagiques. Toutefois elles ne restent pas habituellement toute l'année sur les côtes qu'elles habitent; il paraît que les froids dans les régions tempérées, ou tout autre motif dans les pays chauds, les font s'absenter momentanément et ne se montrer de nouveau qu'au printemps. Peut-être est-ce le besoin de la ponte qui les arrache des profondeurs de la mer pour les pousser vers le littoral. Sur nos côtes, il n'y a pas de seiches en hiver; tandis que dès les premiers jours du printemps, on les voit en troupes composées exclusivement d'individus adultes, et dès ce moment elles commencent à pondre. On trouve des seiches dans presque toutes les mers, mais surtout dans celles des contrées chaudes. Ces mollusques se tiennent d'ordinaire près du fond. Ils nagent en arrière avec vitesse en refoulant l'eau par leur tube locomoteur, et se servent de leurs nageoires et de leurs bras quand ils veulent s'approcher d'une proie pour la saisir; mais alors ils nagent très-lentement. Une fois hors de l'eau, ils ne peuvent se mouvoir et meurent promptement.

Le calmar, genre très-voisin de la seiche, emprunte son nom au mot latin calamarium (envieux français calamar), par lequel on désignait autrefois les écritoires renfermant

« tout ce qu'il faut pour écrire, » et que portaient toujours avec eux les clercs et les tabellions. C'est le même animal que nos pêcheurs appellent encornet. Sa forme est plus allongée que celle de la seiche. Son os est aussi trèsallongé, mince, corné, transparent comme du verre, et assez semblable à une plume à écrire qu'on aurait ébarbée sur une partie de sa longueur. L'organisation intérieure

Calmai- subulé.

1 Vu en dessous. 2 Vu en dessus.

des calmars diffère d'ailleurs fort peu de celle des seiches, et leurs mœurs sont les mêmes, à peu de chose près. Ce sont des animaux très-sociables, et vivant en troupes nombreuses. Ils sont côtiers, nocturnes, voyageurs. Tous les ans ils suivent une direction déterminée dans leurs migrations des régions tempérées vers les contrées chaudes,

de même que font certains poissons, principalement les harengs et les sardines. Ils ne séjournent guère près des rivages que pendant le temps de la ponte, et disparaissent ensuite. Leur nourriture consiste surtout en poissons et en mollusques. Ils ont pour ennemi, outre l'homme qui ne dédaigne pas leur chair pour son propre usage et s'en sert aussi comme d'appât pour la pêche, les cétacés et les gros poissons, qui en font un grand carnage.

Les poulpes sont sans contredit le genre le plus intéressant de la tribu des céphalopodes sans coquille. Ces animaux ont servi, comme l'argonaute papyracé, de sujet à des fables très -accréditées parmi les gens de mer; mais la fiction a pris ici un tout autre caractère : elle est effrayante et sinistre. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut penser de ces légendes. Commençons par décrire en quelques mots l'animal tel que le connaissent tous les naturalistes.

La conformation et l'organisation des poulpes ne diffèrent pas essentiellement de celles des autres céphalopodes, sauf en ce qu'ils n'ont point d'osselet interne. Leur corps mou , ovoïde, est en partie contenu dans un manteau en forme de sac, d'où sort la tête, proportionnellement très-grosse et terminée par une couronne de huit bras très-longs. Au milieu et au fond de cette couronne s'ouvre la bouche, ou plutôt le bec dur et robuste avec lequel le poulpe peut broyer de petits crustacés et des coquillages. A côté et en arrière des bras sont placés les yeux qui sont saillants, assez petits, et dont la conformation rappelle ceux des poissons. Les bras remplissent à la fois l'office d'organes locomoteurs pour la natation et la reptation, et d'organes de préhension pour saisir et enlacer les proies volnmi-

neuses. Leur face interne est armée d'une double rangée de ventouses sessiles et sans griffes. Ces ventouses ne sont pas, comme on le croit communément, des suçoirs destinés à pomper le sang des animaux que le poulpe attaque : ils

Poulpe commun.

ne servent qu'à faire adhérer fortement les bras à la proie et à l'empêcher de se soustraire à leurs étreintes.

Les poulpes sont ou sociables et voyageurs, ou solitaires et sédentaires. Ce dernier cas paraît être le plus ordinaire. Ils vivent alors retranchés dans les anfractuosités

des rochers, ou dans des trous qui leur servent de repaire. Car ils sont essentiellement carnassiers et féroces, faisant la guerre à des poissons et à d'autres animaux d'assez grande taille, tuant même autour d'eux sans besoin immédiat, et comme par un instinct inné de destruction . Leur audace va-t-elle réellement, comme on l'a prétendu, jusqu'à attaquer l'homme? Gela est au moins douteux, et il ne semble pas, en tout cas, qu'ils puissent être pour lui des ennemis bien redoutables, si ce n'est en paralysant, par l'enlacement de leurs bras, les mouvements des nageurs qui, la frayeur aidant, sont alors exposés à se noyer. Mais le poulpe , — je parle des espèces communes, — ne dépasse guère en longueur 70 ou 80 centimètres, dont les bras forment la plus grande partie, le corps même de l'animal n'ayant que de 12 à 16 centimètres.

On a parlé souvent de poulpes gigantesques vivant soit dans les mers des pôles, soit dans celles des tropiques : monstres féroces et redoutables, assez grands et assez forts pour étouffer et dévorer des cétacés , à plus forte raison pour faire périr les malheureux matelots tombés à la mer, ou les imprudents qui se hasardent à nager dans leurs eaux. Rien n'est moins vraisemblable que l'existence de pareils animaux.

« On doit ranger parmi les récits fabuleux , dit le docteur Chenu, ce qui a été dit par Aristote, Pline, Élien, Aldovrande, et repété récemment encore par des voyageurs sérieux et par des naturalistes tels que Denys de Montfort , par exemple, relativement à des poulpes gigantesques, capables d'enlacer des vaisseaux et de saisir avec leurs bras, non -seulement des hommes, mais encore des cétacés de grande taille. On a parlé d'un poulpe dont les bras avaient

dix mètres de long, et étaient si gros qu'à peine un homme aurait pu les embrasser; on a cité d'autres animaux du même genre, qui auraient des bras longs de vingt-cinq à trente -cinq mètres; enfin le célèbre Kraken, sur lequel on a brodé tant de romans, aurait sa partie supérieure d'une circonférence d'au moins une demi-lieue, et pourrait faire chavirer les plus grands navires, si l'on ne parvenait à couper les bras qui enlacent les mâts, etc. Ce qui semble vrai, c'est qu'il existe dans l'océan Pacifique une espèce qui a près de deux mètres de développement. M. Rang assure aussi qu'il a rencontré au milieu de l'Océan un poulpe ayant les bras courts et le corps de la grosseur d'un tonneau '. » D'autres assertions souvent reproduites tendraient à établir que les mers tropicales nourrissent dans leurs profondeurs des animaux appartenant, soit à la classe des mollusques, soit à celle des rayonnes, et dont les dimensions dépasseraient de beaucoup celles des espèces qui nous sont connues. Ainsi les nègres qui font la pêche des perles dans la baie de Panama ont à redouter, dit-on , outre les requins très-communs dans ces parages, des espèces d'étoiles de mer d'une taille énorme, qui se cramponnent à leur corps et leur sucent le sang. Mais il ne faut point perdre de vue qu'on n'a jamais pu se procurer que des renseignements extrêmement vagues sur le compte de ces bêtes mystérieuses; que, selon toute probabilité, l'imagination, la peur, le mensonge ont la plus large part dans les récits dont elles sont l'objet, et que, si ce n'est pas là une raison de déclarer ces récits absolument faux , c'en est une au moins de les considérer comme très-exagérés.

i Encyclopédie d'histoire naturelle.

Cependant un des naturalistes les plus éminents de notre époque, M. ihrenberg, n'a pas craint de se faire, devant l'Académie des sciences de Berlin, l'avocat d'une thèse abandonnée par presque tous ses confrères aux romanciers et aux conteurs de merveilleux. Le mémoire, très- intéressant d'ailleurs, de M. Ehrenberg, est relatif aux sondages faits sur les côtes du Groenland par le navire anglais le Bull- Dog, et se trouve dans le Bulletin du mois de novembre 1861 de la docte compagnie. On y lit ce qui suit :

« Le docteur Wallish, naturaliste de l'expédition, croit que les étoiles de mer (ophicoma), retirées vivantes de la ligne de sonde, habitent les profondeurs, et il convient d'attendre les motifs qu'il donnera à l'appui de son opinion. Elle concorderait d'une manière frappante avec les vieilles légendes qui parlent de monstres marins vivant au fond de la mer, et enveloppant de leurs bras tout ce qui les approche. Ce que dit Pline d'énormes polypes de trente pieds de long et pesant sept cents livres, a été considéré comme une exagération. Mais d'après une communication faite récemment à la Société des naturalistes de Berlin par le professeur Steenstropp, on aurait péché dans le Sund, en 1549, un grand animal entièrement inconnu. 11 a été décrit et représenté par Rondelet, Belon, Gesner, qui lui donnent le nom de moine de mer {piseis monaekus). En 1853, un semblable animal, pesant cent kilogrammes, fut pris près du Jutland, et reconnu comme une seiche gigantesque. Steenstropp le range, avec une seiche d'une autre espèce prise dans l'Atlantique en 1858, dans un genre particulier, sous les noms d'architeuthus monaekus et architeuthus dux. Ce dernier pourrait être aussi appelé le tueur de baleines, car on l'a pris pendant qu'il luttait

avec un de ces cétacés. Quelques parties du corps de ces polypes géants sont conservés au Musée de Copenhague.

« On ne peut donc mettre en doute que les profondeurs de la mer, où croissent des végétaux longs de huit cents pieds, comme le fucus gigantesque de Forster, sont aussi peuplées par de monstrueux animaux, dont l'organisme est adapté à ces régions inconnues, d'où ils ne sortent que rarement. Leurs apparitions très-réelles ont formé le fond des traditions mystérieuses que, depuis deux mille ans, se transmettent les marins, et qui ont donné naissance aux fantastiques créations du kraken et du serpent de mer.

« De même que les masses de petites méduses gélatineuses qui flottent à la surface servent de nourriture aux énormes baleines, il y a aussi , au fond des mers, une abondante proie pour ces animaux prodigieux. »

Il y aurait plus d'une objection à faire aux vues de M. Ehrenberg. On ne peut se défendre de quelque étonnement en voyant un esprit aussi sérieux prêter avec tant d'empressement l'appui de son autorité à des assertions qui n'ont rien, en définitive, de bien positif. Il est permis de se montrer plus réservé que lui en ce qui concerne la réalité de cet « animal inconnu » péché dans le Sund il y a trois cents ans. Quant aux deux autres, à savoir l'animal du poids de cent kilogrammes et le tueur de baleines , dont la découverte et la capture auraient eu lieu en 1853 et 1858, on se demande comment il se fait que le Musée de Copenhague ne possède que quelques parties de leurs corps, et l'on serait bien aise de savoir au moins quelles sont ces parties. En un mot, l'illustre naturaliste semble obéir ici plutôt à un élan de son imagination qu'à la froide raison que le savant doit toujours prendre pour guide, et qui lui

eût sans doute, avec un peu de réflexion, fait découvrir le véritable motif pour lequel, en dépit des témoignages invoqués jusqu'ici, l'existence de ces poulpes géants est, a priori, inadmissible. Ce motif est tout philosophique, et je suis étonné qu'aucun des naturalistes qui se sont mis en peine de réfuter les fables dont il s'agit ne s'en soit encore avisé.

Le voici :

Il n'y a rien, je l'ai dit déjà, de capricieux dans la création; la nature est soumise à des lois constantes; et croire que tous les animaux peuvent indifféremment s'y présenter avec des dimensions quelconques est une erreur qu'on ne peut excuser que chez les personnes complètement étrangères à la philosophie naturelle. Il existe, de toute évidence, entre le degré de développement des différents animaux et leur organisation physiologique, une corrélation nécessaire, en vertu de laquelle il est aussi impossible de croire rationnellement à l'existence d'un rotifère de trois mètres de haut qu'à celle d'un éléphant microscopique, à une araignée grosse comme un cheval qu'à un rhinocéros gros comme une mouche. Et c'est en vertu de la même loi qu'il ne peut y avoir de poulpe ou de seiche de la taille d'une baleine. En effet, le poulpe et la seiche sont des mollusques, et leur organisation est radicalement incompatible avec une taille aussi énorme, qui ne peut appartenir qu'à des animaux vertébrés pourvus : — en premier lieu, d'un squelette, d'une charpente osseuse puissante, capable de contenir leurs organes, de servir d'attache et de point d'appui à leurs muscles; — en second lieu, d'un système cérébro-nerveux, d'un système respiratoire et circulatoire et d'un appareil digestif, propres à faire mou-

voir leurs corps , à y accomplir incessamment le grand travail de nutrition, de réparation et de renouvellement, qui constitue la vie des animaux supérieurs. Un mollusque capable de lutter avec un cétacé, a fortiori d'enlacer et de faire sombrer un vaisseau; un mollusque même de la taille de celui que M. Rang croit avoir aperçu, est donc, non dans le sens figuré, mais dans la rigoureuse acception du mot, un monstre, c'est-à-dire un être impossible, extranaturel tout comme la chimère, l'hydre de Lerne, le minotaure et les autres animaux composites inventés par la mythologie.

Après avoir réduit à sa juste valeur, au point de vue scientifique, la fiction du poulpe géant, hâtons-nous de reconnaître que cette fiction, en tant que sujet de contes fantastiques, ne manque ni de grandeur ni de poésie. Elle est certainement d'origine danoise ou norvégienne, comme le dénote la consonnance toute septentrionale du nom sous lequel le monstre est désigné : le kraken. Le kraken est, selon la légende, une bête immonde et gigantesque, au corps informe , aux bras aussi longs que les plus longs serpents, armés d'innombrables suçoirs. Il ne se contente pas de faire la guerre aux autres habitants des mers : il est encore avide de la chair et du sang de l'homme. C'est surtout la nuit, au milieu des tempêtes, qu'il monte du fond de l'abîme pour attaquer les malheureux navigateurs aux prises avec la tourmente. Il enveloppe alors dans les replis de ses bras les agrès et la mâture, et s'efforce d'entraîner sous les (lots le bâtiment et ceux qui le montent. Le seul moyen de salut est de couper à coups de hache ses immenses tentacules ; encore n'est-il pas bien certain qu'ils ne renaissent pas aussitôt, comme

les têtes de l'hydre. On comprend aisément la terreur que devait inspirer autrefois à des esprits ignorants et enclins aux croyances surnaturelles, le récit des effrayants exploits d'un tel ennemi.

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