LE SERPENT DE MER
Puisque nous parlons des habitants fantastiques de l'Océan, nous ne pouvons moins faire que de consacrer un chapitre au plus célèbre d'entre eux, au fameux serpent de mer, qui est au moins cousin germain du kraken, et le plus ordinairement confondu avec ce dernier dans les traditions maritimes du Nord. Feu Lecouturier en a donné, dans le Musée des sciences1 , une excellente monographie à laquelle j'emprunte la plus grande partie des faits qui suivent.
L'histoire fabuleuse du grand serpent de mer remonte, comme celle des polypes ou poulpes géants, à une assez haute antiquité. Pline et Valère Maxime parlent tous deux d'un serpent amphibie qui naît sur le rivage, et ne se rend à l'eau que lorsqu'il a acquis en grandissant des dimensions qui rendraient ses mouvements impossibles, ou tout au moins très-difficiles, autre part que dans l'Océan.
1 Deuxième année (tome II) 4857-58.
Un auteur français, Belleforest, dans sa Cosmographie, a commenté le passage de Pline relatif au serpent marin, et n'a pas craint de donner sur ce reptile des détails trèscirconstanciés. C'était, selon lui, un animal gigantesque, doué d'une agilité extrême. Il se jetait sur les barques et sur les petits navires, les renversait et les mettait en pièces en les fouettant avec sa queue , et engloutissait ensuite un à un tous les nautonniers. Belleforest ajoute, avec une parfaite naïveté, que si le navire était trop grand pour que le monstre put le briser, il le jetait ou plutôt le poussait à la côte, quelle que fût la direction du vent; là il attendait patiemment que les hommes de l'équipage, pressés par les privations ou par l'espoir de s'échapper, s'aventurassent sur le pont ou essayassent de gagner la terre. C'est alors qu'il les saisissait et les croquait à belles dents; car ce serpent, — toujours d'après Belleforest, — avait des dents. H avait aussi une tête de chien-loup, avec des oreilles rejetées en arrière. Ajoutez à cela un corps « tout couvert d'écaillés jaunissantes » et une « croupe se recourbant en replis tortueux » , et vous aurez le portrait ressemblant du monstre : — le même probablement que suscita Neptune pour dévorer le fils de Thésée.
Dans le nord de l'Europe, la croyance à des êtres marins de forme étrange et de taille prodigieuse, est trèsrépandue et fortement enracinée dans l'esprit des masses. Quant à s'enquérir des dimensions exactes et de l'espèce de ces animaux, il va sans dire que les pêcheurs et les marins s'en gardent bien ; car dès qu'ils croient en apercevoir un, ils n'ont rien de plus pressé que de fuir à force de voiles ou de rames. De là la confusion qu'ils font entre le kraken proprement dit, ou poulpe géant, et le grand
serpent de mer, en les désignant tous deux sous le nom de kraken , et en leur attribuant libéralement les caractères et les formes les plus bizarres et les plus incompatibles.
« La Norwége, dit Lecouturier, a une foi inébranlable dans l'existence du grand serpent de mer, et elle lui donne les mers du Nord pour demeure. Pontoppidan , évêque de Berghen, dit qu'on y croit si fortement à la réalité de ce reptile monstrueux, que toutes les fois que, dans le manoir deNordland, il s'avisait d'en parler dubitativement, il faisait sourire comme s'il eût douté de l'existence de l'anguille ou de tout autre poisson vulgaire. Le nom de ce serpent marin dans ces régions est le kraken; on le désigne encore sous le nom de soe-trolden (fléau de la mer).
k Les pêcheurs norwégiens, raconte Pontoppidan, af- « firment tous sans la moindre contradiction, dans leurs (( récits , que lorsqu'ils poussent au large à plusieurs milles , u particulièrement pendant les jours les plus chauds de a l'année, la mer semble tout à coup diminuer sous leurs « barques; et s'ils jettent la sonde, au lieu de trouver « quatre-vingts ou cent brasses de profondeur, il arrive « souvent qu'ils en trouvent à peine trente. C'est un ser- « pent de mer qui s'interpose entre les bas-fonds et l'onde « supérieure. Accoutumés à ce phénomène, les pêcheurs « disposent leurs filets, certains que là abonde le poisson, n surtout la morue et la lingue, et ils les retirent richement « chargés. Mais si la profondeur de l'eau va toujours dite minuant, et si ce bas-fond accidentel et mobile remonte, « les pêcheurs n'ont pas de temps à perdre : c'est le ser- « pent qui se réveille, qui se meut, qui vient respirer l'air u et étendre ses larges plis au soleil. Les pêcheurs font m alors force de rames, et quand, à une 'distance raison-
<( nable, ils peuvent enfin se reposer avec sécurité, ils « voient en effet le monstre qui couvre un espace d'un « mille et demi de la partie supérieure de son dos. Les « poissons surpris par son ascension sautillent un rao- « ment dans les creux humides formés par les protua bérances de son enveloppe extérieure; puis de cette « masse flottante sortent des espèces de pointes ou de « cornes luisantes qui se déploient et se dressent semblables « à des mâts armés de leurs vergues. Ce sont les bras du « kraken. Voilà donc le kraken qui reparait, le serpent « qui se transforme en poulpe : il a des bras , et quels « bras! Telle est leur vigueur, que s'ils saisissaient les « cordages d'un vaisseau de ligne, ils le feraient infailli- (( blement sombrer. Après être resté quelque temps sur a les flots, le monstre redescend avec la même lenteur, « et le danger n'est guère moindre pour le navire qui ser< rait à sa portée, car, en s'affaissant, il déplace un tel « volume d'eau, qu'il occasionne des tourbillons et des « courants aussi terribles que ceux de la fameuse rivière « Maie (le Maélstrom). »
m Telle est en Norwége , continue Lecouturier, la croyance populaire à propos du serpent de mer. Les anciens écrivains Scandinaves, de leur côté, lui attribuent six cents pieds de longueur, avec une tête qui ressemble beaucoup à celle du cheval, des yeux noirs et une espèce de crinière blanche. Suivant eux , on ne le rencontre que dans l'Océan, où il se dresse tout à coup comme un mât de vaisseau de ligne, et pousse des sifflements qui effraient comme le bruit d'une tempête. Les poètes norwégiens comparent la marche du serpent de mer au vol d'une flèche rapide. Lorsque les pêcheurs l'aperçoivent, ils rament dans la direction du