‹ Les mystères de l'océanChapitre 29 sur 40 · P3 CD · texte numérisé non relu

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soleil, le monstre ne pouvant les voir lorsque sa tête est tournée vers cet astre. On dit qu'il se jette quelquefois en cercle autour d'une barque, et que L'équipage se trouve ainsi enveloppé de tous côtés. »

On lit dans la relation du second voyage de Paul Egède au Groenland, qu'au mois de juillet un animal dressa sa tête au-dessus des flots jusqu'à moitié environ de la hauteur du grand mât. Cette tête se terminait en un long museau pointu , et, — ce qui n'avait été dit jusque-là d'aucun serpent de mer, — elle rejetait l'eau par un seul évent placé à son sommet. Le monstre avait, en guise de nageoires, d'immenses oreilles comparables à celles d'un éléphant, et qu'il agitait comme des ailes pour maintenir hors de l'eau la partie supérieure de son corps. Il plongea au bout de quelque temps en se rejetant en arrière , et en faisant une sorte de culbute, qui montra successivement toutes les autres parties de son corps couvert de larges écailles.

Dans ce serpent de mer d'une nouvelle espèce, avec son évent et ses ailes-nageoires, on croit reconnaître un autre animal fantastique, la grande baleine blanche des côtes du Groenland, chassée pendant deux siècles par les baleiniers écossais, qui l'appelaient Maby Dick, et la regardaient comme l'épouvantail des mers arctiques. Elle apparaît encore de temps en temps, au dire de ces marins; mais elle est si vieille , si vieille , que son corps est tout couvert de végétation, d'algues et de mousses marines, au milieu desquelles vivent attachés, comme sur un rocher, des multitudes de coquillages et de polypes.

Les traditions du Nord parlent encore d'un monstre marin qui vint un jour s'échouer sur une plage des îles Orcades. On raconte qu'il avait quatre-vingts pieds de long

et quatorze de circonférence, qu'il portait une crinière longue et hérissée, et que cette crinière, lumineuse clans l'obscurité, redevenait terne pendant le jour. Malgré ce qu'il y a de fantastique dans cette description , on ajoute que la véracité en est attestée par des procès- verbaux dressés en présence des autorités locales, et que même un naturaliste écossais, sir Edward Ham, proposa de classer ce monstre parmi les poissons de la famille des squales, sous le nom de squalus maximus.

Mais laissons là les fables, les légendes, les visions nocturnes et les récits apocryphes, et voyons ce que l'histoire contemporaine, les rapports des hommes réputés sérieux et les discussions des savants nous apprendront sur cet être problématique, dont l'existence a été tantôt traitée de mystification ridicule, tantôt affirmée comme un fait avéré, sans que, jusqu'à une époque très-rapprochée du moment actuel, il ait été possible de se prononcer avec certitude entre ces opinions contraires.

En Angleterre et aux Etats-Unis, la croyance au grand serpent de mer est très-populaire. La Société linnéenne de Boston a rédigé, il y a quelques années, un rapport authentique, constatant qu'à plusieurs reprises un animal prodigieux avait été vu dans la baie de Glocester? qu'il se montra une fois entre autres, en 1817, à trente milles environ de Boston, et put être examiné par quelques hommes compétents, prévenus de son retour. D'après le rapport dont nous parlons, le monstre offrait bien la forme et les contours d'un serpent. Son agilité était extrême. Lorsque le temps était calme et le soleil chaud, il se tenait à la surface, plongeant alternativement dans l'eau et dans l'air les différentes parties de son corps roulé en anneaux.

On conserve dans les archives de la ville de Plymouth un long procès-verbal des dépositions verbales faites par une multitude d'hommes de mer, qui tous constatent la présence dans TOcéan du mystérieux animal. Et, chose remarquable, toutes ces dépositions, sauf de légères différences de détail , s'accordent pleinement sur la conformation générale et les dimensions énormes du monstre.

Un pêcheur atteste avec serment avoir vu un étrange animal de la forme d'un serpent, d'une taille extraordinaire, de couleur brune, et qui tantôt restait tranquille à fleur d'eau, tantôt nageait avec une vitesse incroyable. Un autre témoin affirme avoir vu dans le même lieu une bête immense dont la tête, dit-il, ressemblait à celle d'un serpent à sonnettes. Un troisième a vu le monstre ouvrir sa gueule énorme, qu'il compare aussi à celle d'un serpent terrestre.

D'autres individus avancent des faits analogues, et les accompagnent de détails qui paraissent fort naturels. Ainsi un matelot raconte qu'il tira un coup de fusil au monstre, dans l'instant où celui-ci, assez rapproché de la barque, plongeait comme pour l'éviter; mais qu'à une faible distance de là on vit de nouveau sa tète sortir de l'eau ; qu'au même instant on sentit le frôlement d'un corps raboteux contre la quille de l'embarcation, et que bientôt après on vit la queue du serpent qui battait la surface de la mer, d'où il fit jaillir l'eau jusque sur les marins.

L' United Service Journal insérait au mois d'août 1819 une lettre dans laquelle un témoin oculaire racontait une apparition de serpent de mer sur la plage de Nahant. « J'avais avec moi, dit ce témoin, une excellente lunette. En arrivant sur la plage, je trouvai beaucoup de gens as-

semblés, et bientôt après nous vîmes paraître, à quelque' distance du rivage, un animal dont le corps formait une série de courbes noirâtres dont je pus compter jusqu'à treize. D'autres personnes comptèrent quinze de ces inflexions. Le monstre passa trois fois avec une vitesse modérée, traversant la baie dont l'eau écumait sous sa pression. Nous pûmes facilement estimer que sa longueur ne devait guère s'écarter de cinquante à soixante pieds... Ce que je puis affirmer, sans oser dire à quelle espèce appartient l'animal que je viens de voir, c'est que ce ne peut être ni une baleine, ni un cachalot, ni aucun fort souffleur, ou tout autre volumineux cétacé. Aucun de ces gigantesques animaux n'a le dos ondoyant comme celui-ci »

Peu de temps après, les autorités du comté d'Essex , Etat de Massachussets, recevaient le procès -verbal en bonne forme que voici :

« Je soussigné, Gresham Beimelt, contre-maître, déclare que le 6 juin, à sept heures du matin, naviguant à bord du sloop la Concorde, dans son passage de New -York à Salem, le bâtiment étant à environ quinze milles de Race- Point, en vue du cap Sainte-Anne, j'entendis le pilote pousser un cri et m'appeler, disant qu'il y avait près du navire quelque chose qui méritait d'être vu. Je fus immédiatement du côté qu'il m'indiquait, et je vis un serpent d'une grosseur énorme qui flottait sur l'eau. Sa tête était environ à sept pieds au-dessus de la surface de la mer; le temps était clair et la mer calme. La couleur de l'animal dans toutes ses parties visibles était noire, et la peau paraissait unie et sans écailles. Sa tète avait la longueur de celle d'un cheval; mais c'était parfaitement une tête de serpent, se

terminant en haut par une surface aplatie. On ne distinguait pas ses yeux. Je le vis clairement pendant sept à huit minutes; il nageait dans la même direction que le sloop et allait presque aussi vite. Le dos était compose de bosses ou d'anneaux de la grosseur d'un gros baril, séparés par des interstices d'environ trois pieds. Ces anneaux paraissaient fixes, et ressemblaient à un chapelet de tonneaux liés ensemble; la queue était sous l'eau. La partie de l'animal que j'ai bien vue est d'environ cinquante pieds de longueur; le mouvement des anneaux paraissait ondulatoire... »

Depuis lors et jusqu'à une époque très -rapprochée du moment où nous sommes, il ne se passa pas une année sans que la présence du serpent de mer fût signalée sur quelque point de l'Océan. Mais le public ne tarda pas à se blaser sur ces histoires, et la grande majorité des gens éclairés ne vit dans leurs auteurs que des visionnaires ou des mystificateurs.

Cependant, en 18o7, la question du serpent de mer fut de nouveau posée devant le monde savant par un marin anglais d'un mérite reconnu, le capitaine Harrington, commandant du navire le Castillan. Il s'ensuivit dans les sociétés et les journaux scientifiques, à Londres surtout, une polémique très-animée, mais d'un caractère nouveau, où chacun prit parti pour ou contre le serpent de mer; seulement les opposants, au lieu de nier purement et simplement son existence, soutinrent que ce qu'on avait pris pour un animal n'était autre chose que quelque énorme épave végétale. Mais n'anticipons point, et laissons parler les observateurs.

M. Harrington prétendait avoir vu, de ses yeux vu le serpent marin. Selon lui, la tête du monstre avail la forme

d'un tonneau dont le plus grand diamètre serait de deux à trois pieds. Sur le sommet de cette tête se dressait une sorte de crête membraneuse et ridée. A plus de trente-cinq mètres autour de l'animal , la mer était trouble et décolo-

Serpent de mer légendaire.

rée, de sorte que la première impression du capitaine fut que son navire était envahi par ce qu'on appelle en terme de marine les eaux brisées , qu'on attribue à quelque phénomène volcanique sous -marin. Mais un examen plus attentif le convainquit qu'il avait devant les yeux un être

vivant, d'une longueur extraordinaire, et qui paraissait se diriger lentement vers la terre. Le vaisseau marchait trop vite dans le moment pour qu'il fût possible de mesurer les dimensions de l'animal ; mais d'après le calcul , tel qu'on put le faire, il paraissait avoir plus de deux cents pieds de long. « Je suis convaincu, ajoutait M. Harrington , que cet animal appartenait à l'espèce des serpents; il était de couleur sombre et couvert de taches blanches. »

Le récit, dans son ensemble, était clair et précis. Le capitaine écrivait hardiment à l'amirauté que, comme marin, il ne pouvait se tromper, et qu'il serait aussi capable de prendre une anguille pour une baleine, que des algues ou toute autre production marine pour un animal vivant. « S'il avait été éloigné, disait-il enfin, j'aurais cru me tromper; mais je l'ai vu passer à vingt mètres de mon navire. Vingt personnes l'ont vu aussi bien que moi et mes deux officiers, et je puis vous assurer que je l'ai vu aussi distinctement que je vois dans ce moment le bec de gaz à la lumière duquel je vous en écris la description. »

En présence d'affirmations aussi nettes, aussi catégoriques, les plus incrédules devaient hésiter; beaucoup s'avouèrent convaincus, et peu s'en fallait que la cause du serpent de mer ne fût gagnée, quand tout à coup un nouveau champion parut dans l'arène. C'était un autre marin, M. Frédéric Smith, qui se posait comme témoin oculaire de la non-existence du serpent!

M. F. Smith se trouvait, au mois de décembre 1848, à bord du navire le Peking , appartenant à son père, près de Moulmein, par un temps calme, lorsqu'il vit à une certaine distance « quelque chose d'extraordinaire qui se balançait sur les vagues, et qui paraissait être un animal d'une Ion-

gueur démesurée. Avec nos longues- vues, ajoute-t-il, nous pouvions du Pékin g distinguer parfaitement une tête énorme et un cou d'une grosseur monstrueuse, recouvert d'une crinière qui paraissait et disparaissait tour à tour. Cette apparition fut également vue de tout l'équipage, et tout le monde s'accorda à dire que ce devait être le grand serpent. Je pris la résolution de faire avec ce monstre célèbre plus ample connaissance, et à l'instant même je fis mettre à la mer une embarcation avec un officier et quatre hommes a bord, munis de quelques armes et de quelques brasses de cordage. Je les guettai attentivement. Le monstre ne semblait point s'inquiéter de leur approche. Enfin ils arrivèrent tout près de la tête. Ils me parurent hésiter, puis je les vis s'occuper à dérouler la corde qu'ils avaient apportée pendant que le monstre continuait toujours à hocher la tête et à déployer sa longueur énorme. Tout à coup le canot fit le mouvement de se diriger vers le vaisseau, suivi par le monstre redoutable. En moins d'une demi -heure celui-ci fut hissé à bord. Le corps paraissait doué d'une certaine souplesse tant qu'il restait suspendu. Mais il était tellement couvert de parasites marins de toute espèce, que ce ne fut qu'au bout d'un certain temps que nous parvînmes a découvrir que cet animal effrayant n'était autre chose qu'une algue monstrueuse, ayant plus de cent pieds de long et quatre pieds de diamètre, et dont la racine figurait de loin la tête, tandis que le mouvement imprimé par les Ilots la faisait paraître vivante.

« En quelques jours cette algue curieuse, se desséchant, répandit à bord une odeur tellement infecte, que je fus obligé de la faire jeter à la mer. Aussitôt après mon arrivée à Londres, le Dœdalus rapporta sa rencontre avec le

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grand serpent à peu près dans les mêmes parages, et je ne pus douter que ce ne fussent des épaves de la même algue dont je viens de rapporter l'histoire. Toutefois cette illusion est tellement justifiée par l'apparence de l'objet, que, s'il m'eût été impossible dans ce moment d'envoyer l'embarcation comme je l'ai fait, je serais demeuré toute ma vie dans la conviction que j'avais vu le grand serpent de mer. »

Ce rapport n'a pas besoin de commentaires : il tranche définitivement la question, expliquant par le fait le plus naturel du monde les erreurs de tous ceux qui prétendaient avoir vu le serpent de mer, mais qui ne l'avaient jamais vu qu'à distance, et n'avaient pas osé, comme M. F. Smith, l'appréhender au corps. M. Smith rend parfaitement compte de l'illusion dont ses confrères ont été dupes, et que lui-même éprouva ainsi que tout son équipage. Il est certain que le séjour de l'Océan dispose singulièrement aux hallucinations. Je n'en veux pour preuve que ce fait si étonnant et si dramatique dont M. Julien a été témoin et acteur, et dont j'ai reproduit le récit au chapitre vu de la deuxième partie de ce livre. On comprend donc sans peine que, sous cette influence, les marins les plus sérieux et les plus éclairés aient été trompés, effrayés même par l'apparition de tronçons d'algues du genre de celles qu'a signalées Forster, et dont la tige immense, ondulant à la surface des flots, peut imiter en effet, à s'y méprendre, la forme et les mouve menls d'un gigantesque reptile.

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