‹ Les mystères de l'océanChapitre 32 sur 40 · LES PHOQUES · texte numérisé non relu

LES PHOQUES

Des cétacés herbivores aux phoques la transition est presque insensible. Les premiers ne peuvent que nager : à terre ils ne savent point se mouvoir. Les seconds, excellents nageurs aussi, viennent spontanément sur le rivage ou sur les glaçons, — car beaucoup habitent les mers glaciales; — c'est là qu'ils dorment, c'est là que la femelle met bas et allaite ses petits. Les cétacés n'ont que deux nageoires pectorales; les pieds postérieurs manquent. Les phoques ont leurs quatre membres ; seulement ceux de derrière sont enveloppés dans la peau jusqu'au talon , et souvent réunis ensemble et avec la queue , de manière à former avec celle-ci comme une large et forte nageoire caudale. Les pattes de devant sont,courtes , avec les doigts

enveloppés aussi dans la peau , qui cependant laisse passer les ongles et saillir les phalanges. Ainsi empêtrés avec leurs pieds -nageoires, les phoques rampent à terre ou plutôt marchent par soubresauts, lourdement, lentement, et sans jamais s'éloigner beaucoup de l'eau; mais enfin ils marchent. Les autres particularités de leur organisation les rapprochent tellement des animaux terrestres, que les naturalistes les ont rangés parmi les carnassiers, dont ils ne sont pas les moins intéressants, sous le nom de carnassiers amphibies.

Ce mot amphibies, qui signifie à double vie , ne donne pas une idée juste de leur nature. Pris dans son sens rigoureux, il ferait croire que ces animaux sont organisés de manière à vivre indifféremment sur terre et dans l'eau, à respirer l'air soit directement, comme les autres mammifères et comme l'homme, soit indirectement, comme les poissons. Nous savons qu'il n'en est rien; que si les phoques ont réellement la faculté de demeurer sous l'eau pendant quelques minutes, ils ne pourraient y rester longtemps sans être asphyxiés, noyés, tout comme le serait un chien ou un canard; qu'en un mot ils ne sont amphibies que par leurs mœurs, et que si la mer est leur élément nourricier, il leur faut toujours, après qu'ils y ont cherché leur proie, revenir à l'air pour respirer, et sur le sol ferme pour se reposer.

On n'a pas manqué de dire des phoques , comme des lamantins et des dugongs, — et peut-être avec plus de vraisemblance, — qu'ils avaient donné lieu dans l'antiquité et dans le moyen âge aux fables qui représentaient certains parages comme habités par des êtres bizarres, moitié hommes ou femmes, moitié poissons, ou hantés par les

ombres des malheureux naufrages. Le fait est que la croyance aux hommes marins, croyance dont l'origine se perd dans la nuit des temps, s'est conservée jusqu'à nos jours; et cela, non-seulement parmi les pêcheurs ignorants et superstitieux, mais même parmi des gens fort éclairés, à qui leur goût pour le merveilleux a fait prendre au sérieux les contes débités à ce sujet, comme d'autres ont pris au sérieux le poulpe géant et le grand serpent de mer.

Au moyen âge, la croyance aux hommes marins reposait sur quelques faits, évidemment dénaturés par ceux qui les rapportaient, les tenant d'autres personnes, qui les tenaient de témoins oculaires, lesquels, soit illusion et naïveté, soit désir d'imposer par leurs récits, avaient euxmêmes orné d'accessoires extraordinaires quelque animal amphibie, .n'ayant en réalité qu'une ressemblance très-éloignée et très-grossière avec un être humain. On explique aisément de cette façon que les phoques aient donné lieu aux fables dont il s'agit, et dont je citerai seulement un exemple emprunté à Rondelet, qui écrivait vers le milieu du xvie siècle.

« De notre temps, dit cet auteur, on a pris en Norwége un monstre de mer après une grande tourmente, lequel tous ceux qui le virent incontinent lui donnèrent le nom de Moine , car il avoit la face d'homme, rustique et migracieuse, la tête rasée et lisse; sur les épaules, comme un capuchon de moine, dont les deux ailerons au lieu de bras; le bout du corps finissoit en une queue large. Le portrait sur lequel j'ai fait le présent m'a été donné par très-illustre dame Marguerite de Valois, reine de Navarre, lequel elle avoit eu d'un gentilhomme qui en portoit un semblable à l'empereur Charles- Quint, qui étoit alors

en Espagne. Le gentilhomme disoit avoir vu ce monstre comme son portrait le portoit, en Norwége, jeté par les flots et la tempête de mer sur la piage, au lien nommé Dièze, près d'une ville nommée Danelopock. J'ai vu un pareil portrait à Rome, ne différant en rien du mien. Entre

■ffir*1

Le Phoque -moine.

les bêtes mannes, Pline fait mention de L'homme marin et du triton comme choses non feintes. Pausanias aussi fait mention du triton. J'ai vu un portrait d'un autre monstre marin , à Rome, où il avoit été envoyé avec lettres par lesquelles on assuroit pour certain que Tan 1531 on avoit \n ce monstre en habit d'évéque , comme est le portrait, puis

en Pologne , et porté au roi dudit pays, faisant certains signes pour montrer qu'il avoit grand désir de retourner à la mer, où, étant amené, se jeta incontinent dedans. »

Après qu'on eut reconnu que les phoques n'étaient rien moins que des êtres humains, on ne laissa pas de vouloir

Le Phoque à capuchon.

les assimiler à toutes sortes d'animaux terrestres. De là les dénominations de veau marin , de vache marine, de cheval marin , et aussi de chien et de lion marins, sous lesquelles on les désigne communément, et qui ne leur conviennent en aucune façon. Les premières notamment se justifient d'autant moins que, comme on Ta vu ci -dessus, ces amphibies sont tous carnassiers, ou, si l'on aime mieux,

piscivores, et ne s'accommodent nullement d'une nourriture végétale. Toutefois, ils se rapprochent de nos animaux domestiques par le développement de leurs instincts et de leur intelligence, et par leur naturel doux et sociable. Aussi un savant très-illustre a-t-il proposé récemment de

Le Lion marin.

les acclimater sur nos côtes et de les réduire en domesticité, ce qui serait probablement facile, et en tout cas plus profitable que de les détruire aveuglément comme on Ta fait jusqu'à présent. Car, outre que leur chair est assez bonne à manger, leur peau et leur graisse constituent des produits dont l'industrie tire un parti très -avantageux, et qui, au train dont on y va, ne tarderont pas à devenir d'une extrême rareté.

« Les phoques, dit le docteur Chenu, vivent en grandes troupes dans presque toutes les mers du globe; cependant il paraît que la plupart de leurs espèces varient, selon qu'elles appartiennent au voisinage de l'un ou de l'autre pôle; car il esta remarquer qu'ils préfèrent les pays froids ou tempérés aux climats chauds de la zone torride. C'est en général à travers les écueils et les récifs qui bordent toutes les mers, et jusque sur les glaces des pôles, qu'il faut aller chercher les grandes espèces... Us sont très-bons nageurs, quoique les cétacés les surpassent encore sous ce rapport. Un fait des plus singuliers, mais qui semble établi d'une manière certaine, c'est que ces animaux ont l'habitude constante, quand ils vont à l'eau, de se lester comme on fait d'un navire, en avalant une certaine quantité de cailloux, qu'ils rejettent lorsqu'ils retournent sur le rivage. Les uns recherchent les plages sablonneuses et abritées; d'autres, les rochers exposés à l'action des eaux, et il en est qui se trouvent dans les touffes épaisses d'herbes qui croissent sur les rivages. A terre, les phoques ne mangent pas; aussi, s'ils y restent quelque temps, maigrissent -ils beaucoup. En captivité, pour dévorer la nourriture qu'on leur donne, ils la plongent habituellement dans l'eau, et ils ne se déterminent à manger à sec que lorsqu'ils y ont été habitués dès leur première jeunesse, ou qu'ils y sont poussés par une faim extrême.

« En liberté, dans la mer, les phoques passent presque toute la journée à nager et à chercher leur proie, qui consiste pricipalement en poissons, mollusques et crustacés. Ils dévorent aussi des oiseaux marins, lorsqu'ils peuvent les attraper.

a Dans un de ses voyages, le naturaliste Lesson vit un

phoque, qui nageait très-près de la corvette, se saisir d'une sterne qui volait au-dessus de l'eau en compagnie d'un très- grand nombre de mouettes. Ces oiseaux rasaient la mer, et se précipitaient les uns sur les autres pour prendre les débris des poissons dévorés par le phoque; celui-ci, sortant vivement la tête de l'eau, s'efforçait chaque fois

Le Phoque marbré.

de happer un des oiseaux, et il y parvint sous les yeux des voyageurs. »

Buflbn, dans son Histoire naturelle, a donné sur les mœurs des phoques des détails qui ont été confirmés presque de tous points par les observations ultérieures des naturalistes et des voyageurs.

« Les phoques, dit -il, vivent en société, ou du moins

en grand nombre dans les mêmes lieux. Leur climat naturel est le Nord, quoiqu'ils puissent vivre aussi dans les zones tempérées et même dans les climats chauds, car on en trouve quelques-uns sur presque tous les rivages de l'Europe, et jusque dans la Méditerranée. On en rencontre aussi dans les mers méridionales de l'Afrique et de l'Amérique; mais ils sont infiniment plus communs, plus nombreux dans les mers septentrionales, et on les retrouve en aussi grande quantité dans celles qui sont voisines de l'autre pôle; au détroit de Magellan, à l'île Juan Fernandez , etc.

« Les femelles mettent bas en hiver. Elles font leurs petits à terre, sur un banc de sable, sur un rocher ou dans une petite île, et à quelque distance du continent. Elles les allaitent pendant douze ou quinze jours dans l'endroit où ils sont nés, après quoi la mère emmène ses petits avec elle à la mer, où elle leur apprend à nager et à chercher à vivre; elle les prend sur son dos lorsqu'ils sont fatigués. Comme chaque portée n'est que de deux ou trois petits, ses soins ne sont pas fort partagés, et leur éducation est bientôt achevée. D'ailleurs ces animaux ont naturellement assez d'intelligence et beaucoup de sentiment; ils s'entendent, ils s'entr'aident et se secourent mutuellement; les petits reconnaissent leur mère au milieu d'une troupe nombreuse; ils entendent sa voix, et, dès qu'elle les appelle, ils arrivent à elle sans se tromper

« On a remarqué que le feu des éclairs et le bruit du tonnerre, loin d'épouvanter les phoques, semble les récréer, ils sortent de Teau dans la tempête, ils quittent même leurs glaçons pour éviter le choc des vagues, et ils vont à terre s'amuser de l'orage et recevoir la pluie , qui les réjouit

beaucoup... Ils ont une quantité prodigieuse de sang, et, comme ils ont aussi une grande surcharge de graisse , ils sont, par cette raison, d'une nature lourde et pesante. Ils dorment beaucoup, et d'un sommeil profond. Ils aiment à dormir au soleil sur les glaçons, sur des rochers, où l'on peut les approcher : c'est la manière la plus ordinaire de

Le Phoque à trompe.

les prendre. On les tire rarement avec des armes à feu, parce qu'ils ne meurent pas de suite, même d'une balle dans la tête; ils se jettent à la mer, et sont perdus pour le chasseur; mais, comme on peut les approcher de près lorsqu'ils sont endormis, ou même quand ils sont éloignés de l'eau, parce qu'ils ne peuvent fuir que très-lentement, on les assomme à coups de bâton et de perche. »

Ajoutons à ces particularités celles qu'un savant voyageur a fait connaître, et qui achèvent de prouver que ces carnassiers amphibies sont un des groupes d'animaux les plus curieux à étudier.

« Le quartier de rocher mousseux sur lequel un phoque a l'habitude de se reposer avec sa famille devient sa propriété relativement aux autres individus de son espèce qui lui sont étrangers. Quoique ces animaux vivent en grands troupeaux dans la mer, qu'ils se protègent, se défendent vraiment les uns les autres, une fois sortis de leur élément favori, ils se regardent, sur leur rocher, comme dans un domicile sacré, où nul camarade n'a le droit de venir troubler leur tranquillité domestique. Si l'un d'eux s'approche de ce foyer de la famille, le chef, ou, si l'on veut, le père, se prépare à repousser parla force ce qu'il regarde comme une agression étrangère , et il s'ensuit toujours un combat terrible , qui ne finit que par la mort du propriétaire du rocher, ou par la retraite forcée de l'indiscret étranger. Jamais une famille ne s'empare d'un espace plus grand qu'il ne lui est nécessaire, et elle vit en paix avec les familles voisines, pourvu qu'un intervalle de quarante à cinquante pas les sépare. Quand la nécessité les y oblige, ils habitent encore, sans querelle, à des distances beaucoup plus rapprochées; trois ou quatre familles se partagent une roche, une caverne, ou même un glaçon; mais chacun vit à la place qui lui est échue en partage, s'y enferme, pour ainsi dire, sans jamais aller se mêler aux individus d'une autre famille. »

On a divisé de nos jours la tribu des phoques ou phocidés en deux sous- tribus : celle des phoques proprement dits, qui n'ont pas d'oreilles externes, mais seulement un

trou auditif à fleur de tête, et celle des otaries, dont les oreilles sont munies d'une conque plus ou moins saillante. Chacune de ces deux divisions comprend plusieurs genres, subdivisés en un grand nombre d'espèces.

Otarie.

On a formé une tribu à part des morses, auxquels on a jugé à propos de donner le nom fort peu euphonique de trichechidés , qui se traduirait simplement, en français vulgaire, par le mot velus , et dont on comprend difficilement

la portée, puisque les morses ne sont ni plus ni moins velus que certains phoques proprement dits. Ils ne diffèrent pas non plus sensiblement de ceux-ci par leurs mœurs, et ne s'en distinguent d'une manière sensible que par leur système dentaire, et notamment par les deux grandes défenses, dirigées de haut en bas, dont est armée leur mâchoire supérieure. Ces dents fournissent un ivoire très-recherché dans le commerce.

Les morses sont de très -grande taille, et d'une force redoutable. Avant de connaître les hommes, ils ne craignaient d'autres ennemis que les ours blancs, et l'on raconte qu'ils s'approchèrent sans défiance des premiers vaisseaux qui parurent dans les mers du Nord. Mais la guerre d'extermination que les pêcheurs leur ont déclarée les a refoulés parmi les glaces du pôle, et ils sont devenus plus farouches et plus agressifs que les phoques proprement dits. L'instinct social, celui de la défense mutuelle et celui de la famille sont, chez eux, plus puissants peutêtre que chez ces derniers, et ils combattent les uns pour les autres avec un courage et un acharnement que leur force et les armes terribles dont ils sont pourvus rendent souvent funestes aux chasseurs.

« Le morse, dit M. X. Marmier, est une bête lourde, informe, de douze à quinze pieds de longueur et de huit à dix de circonférence. Sa peau épaisse est recouverte de poils, et sous cette peau s'étend une forte enveloppe de graisse, qui préserve les morses des rigueurs de l'hiver. Souvent les morses gisent en grand nombre le long des bancs de glace. Ils sont là immobiles et entassés pêlemêle l'un sur l'autre. Mais l'un d'eux, pendant leur repos, fait l'office de sentinelle. À la moindre apparence de péril,

il se précipite dans les vagues. Tous les autres essaient aussitôt de le suivre; mais dans ce moment critique la lenteur de leurs mouvements produit parfois des scènes assez grotesques. Dans l'état de confusion où ils sont couchés, ils ont peine à se dégager des masses de chair pesantes

] e Morse.

qui les serrent de tous côtés. Les uns roulent maladroitement dans l'eau; les autres s'avancent péniblement sur la glace. La pesanteur de leur corps et l'énorme disproportion de leurs membres leur rendent tout mouvement sur la glace très-difficile... Mais lorsque ces pesants et informes animaux sont dans l'eau, ils reprennent toute leur vigueur,

et s'ils sont attaqués, ils se défendent avec un étonnant courage.

(( Quelquefois ils engagent eux-mêmes la lutte : ils s'élancent sur les embarcations des pêcheurs, en saisissent les bords avec leurs longues dents pareilles à des crochets, et les tirent à eux avec fureur. Quelquefois ils se glissent sous la chaloupe et s'efforcent de la faire chavirer. Leur peau dure, rocailleuse, résiste aux coups de pique et de lance, et ce n'est pas sans peine et sans danger que les pauvres pêcheurs se délivrent de ces redoutables adversaires. Dans ces batailles acharnées, les morses sont ordinairement conduits par un chef que l'on reconnaît facilement à sa grande taille, à son ardeur impétueuse. Si les pêcheurs parviennent à tuer ce chef de bande, à l'instant même tous ses compagnons renoncent à la lutte, se réunissent autour de lui, le soutiennent, à l'aide de leurs dents, à la surface de l'eau, et l'entraînent en toute hâte loin des embarcations agressives et loin du péril. Mais ce qu'il y a de plus dramatique et de plus touchant à voir, c'est lorsque les morses combattent pour la sécurité de leurs petits. Ordinairement ils essaient de les déposer sur un banc de glace pour lutter ensuite plus librement. S'ils n'ont pas le temps de les mettre ainsi en sûreté, ils les prennent sous leurs pattes, les serrent contre leur poitrine, et se jettent avec une audace désespérée contre les pêcheurs et contre les chaloupes. Les jeunes morses montrent le même dévouement et la même intrépidité quand leurs parents sont en péril. On en a vu qui, ayant été déposés à l'écart, s'échappaient hardiment de l'asile que leur avait choisi une tendresse inquiète, pour prendre part à la lutte dans laquelle était engagée leur

mère, la soutenir dans ses efïorts et partager ses périls. Les douces lois de la nature se retrouvent partout : dans les déserts brûlants de l'Afrique comme dans les ondes glaciales du Nord, dans l'instinct d'un monstre sauvage comme dans les doux soupirs de l'oiseau des prés. »

Page 1