CHAPITRE XIV
LES THALASSITES
Le lecteur a fait connaissance, au chapitre des Fossiles, avec ces gigantesques et terribles animaux, moitié poissons, moitié crocodiles, qui désolaient les mers primitives. Les révolutions de la surface du globe ont anéanti ces monstres, et la classe des reptiles n'est plus représentée aujourd'hui, dans le monde marin, que par quelques espèces de grande taille, mais de mœurs fort. douces, et qui ne se nourrissent guère que de fucus , tout au plus de petits mollusques ou de zoophytes. Ces espèces appartiennent toutes à la famille des tortues ou chéloniens. On leur donne le nom de thalassites (du grec SâW<Ta, mer) pour les distinguer des tortues de terre (chersites), des tortues de marais (élodiles) et des tortues fluviatilcs (potamites). Ce sont les plus grands de tous les chéloniens. Elles en diffèrent d'ailleurs par la conformation de leurs pattes, qui, comme celles de tous les animaux destinés à passer leur vie dans la mer, sont changées en nageoires, et telle-
ment aplaties, que les doigts ne peuvent exécuter les uns sur les autres aucun mouvement volontaire. Celles de devant sont beaucoup plus longues que celles de derrière.
Toute la structure des tbalassites est appropriée à leur mode d'existence essentiellement aquatique. Leur respiration seule est aérienne comme celle des reptiles terrestres, et à ce titre elles doivent être rangées parmi les hôtes de l'Océan. Leur carapace est très-déprimée; elle présente la forme d'un écu élargi en avant, avec une large échancrure, et se terminant en pointe' à l'autre extrémité. Elle est disposée de telle sorte que l'animal n'y peut cacher entièrement sa tête et ses pattes. Leur tête, presque carrée, est armée d'une sorte de bec corné, très-fort, recourbé et crochu en haut et en bas. Les mâchoires sont robustes; la langue est large, courte, charnue et très-mobile : c'est, avec le bec, le seul organe de préhension de ces reptiles. Le cou est long, la queue courte, ronde et assez grosse. On divise les thalassites, suivant la nature de leur carapace, en deux genres : les chélonées, dont la carapace dorsale et le plastron sont recouverts de lames ou plaques d'une matière dure, douée de propriétés particulières, et que tout le monde connaît sous le nom (ï écaille; et les sphargis, chez lesquels les écailles sont remplacées par un épidémie épais et coriace.
La croissance des tortues de mer est très -lente, et l'on suppose qu'elles vivent fort longtemps. Par un instinct particulier, toutes les femelles des mêmes parages se rendent de toutes parts, et à des époques à peu près fixes, sur des plages sablonneuses et désertes. Là elles se traînent, pendant la nuit, à des distances assez grandes, creusent des trous profonds qu'elles garnissent d'herbes, et y dé-
posent leurs œufs. Elles en pondent, dit-on, jusqu'à cent à la fois, et cela à deux ou trois reprises, dans l'espace de quinze à vingt jours. Après avoir recouvert sa nichée de sable léger, la tortue s'en retourne à la mer, laissant ses œufs exposés à l'action des rayons solaires, dont la chaleur tient lieu d'incubation. Les œufs des thalassites sont parfaitement sphériques, et d'un diamètre de six à huit millimètres. Ils éclosent quinze à vingt jours après la ponte. Les petites tortues qui en sortent n'ont pas encore de carapace; elles sont de couleur blanchâtre; quoique trèsfaibles, elles ne laissent pas de gagner aussitôt la mer, où leurs premiers développements s'effectuent avec rapidité. Hormis à l'époque de la ponte, il ne semble pas que les thalassites quittent jamais l'Océan; toutefois quelques voyageurs assurent que plusieurs espèces abordent pendant la nuit sur les rivages de quelques îles désertes, et qu'elles gravissent les bords des rochers isolés en pleine mer, pour y brouter certaines herbes marines dont elles sont friandes. Quoi qu'il en soit, elles ne se meuvent sur le sol qu'avec beaucoup de lenteur et de difficulté, et c'est avec raison que, sous ce rapport, on les a comparées aux phoques, et surtout aux manchots, auxquels elles ressemblent par la structure de leurs pattes, transformées en rames. Comme les autres amphibies aussi, elles plongent et nagent admirablement, et tandis que les animaux que je viens de citer viennent à terre pour se reposer, les thalassites dorment très-bien en pleine mer, en se laissant bercer par les flots. On les rencontre en troupes plus ou moins nombreuses dans toutes les mers des régions chaudes, principalement entre les tropiques : dans l'archipel des Grandes -Antilles et dans tout le golfe du Mexique; dans
l'océan Indien, sur les côtes des îles de France et de Madagascar; et dans le Pacifique, aux îles Sandwich et Galapagos. Rarement on en trouve dans le grand Océan et dans la Méditerranée; elles sont alors isolées, et semblent s'être égarées. Les chélonées sont de beaucoup les plus communes; mais, malgré leur prodigieuse fécondité, leur nombre a déjà diminué d'une manière appréciable, par suite de la guerre qu'on leur fait pour se procurer leur écaille. Cette substance est recherchée à cause de sa dureté, de sa transparence, de ses nuances agréables, du beau poli dont elle est susceptible, et de la facilité avec laquelle on la travaille. Bien qu'elle ait une assez grande ressemblance avec la corne, elle s'en distingue aisément en ce qu'elle n'est pas, comme celle-ci, formée de fibres parallèles; elle semble être plutôt le résultat d'une exsudation, et consister en une sorte de mucus solidifié. Sa texture est homogène; elle peut être coupée et polie dans tous les sens; enfin elle se ramollit sous l'influence de la chaleur, ce qui permet de la façonner, de lui donner par le moulage des formes variées , qu'elle conserve en se durcissant par le refroidissement. Les espèces de chélonées les plus intéressantes i celles dont l'homme tire le plus grand parti à cause de la dimension et de l'épaisseur de leur écaille, sont la tortue franche , le caret et la caouanne.
La tortue franche (chelonia mydas) est appelée aussi tortue verte, à cause des reflets verdâtres de sa carapace. Elle abonde dans l'océan Atlantique et dans les mers du Sud, et se tient habituellement loin des côtes; mais elle fait de longs trajets pour déposer ses œufs dans le sable, et semble affectionner, pour cet objet, les îles de l'Ascension et de Saint-Vincent. Elle dort en pleine mer à la surface de
l'eau; et comme elle a le sommeil très-lourd, il est alors aisé de la prendre en lui passant au cou un nœud coulant. On dit même que les pêcheurs malais vont, en nageant entre deux eaux, attacher une corde à la patte de la tortue endormie, et la prennent ainsi vivante.
Chélonée franche.
La tortue franche est de très-grande taille; sa longueur atteint souvent deux mètres et sa largeur un mètre et demi, et Ton en a vu qui pesaient jusqu'à 400 kilogrammes. Sa chair est très-recherchée, surtout en Angle-
terre, où Ton en fait une espèce de ragoût très-épicé, qu'on décore du nom fallacieux de soupe (turtle-soup), et qui se vend fort cher dans les hôtels et dans les eatinghouscs. Pour se procurer la matière première de cette pré-
Pêcheur malais prenant une tortue.
paration culinaire, le commerce britannique envoie des vaisseaux jusque dans la mer des Indes, et des spéculateurs ont même établi sur le littoral britannique des parcs où ils élèvent et engraissent des tortues. La graisse de
ces animaux est très-délicate, malgré sa teinte verdâtre qui répugne au premier abord. Enfin leur carapace constitue une des principales espèces commerciales d'écaillé. On connaît plusieurs variétés de tortues franches. Telles sont la chélonée à raies (chel. virgata) de la mer Rouge, la cliélonée tachetée (chel. mandata) de la côte du Malabar, et la chélonée marbrée (chel. marmorata) qui habite les parages de l'Ascension,
Chélonée imbriquée.
Le caret est appelé aussi par les naturalistes chélonée imbriquée y à cause de la disposition des plaques de sa carapace, qui sont imbriquées comme les tuiles d'une toiture. Ces plaques sont jaunâtres, marbrées ou jaspées de brun foncé, et parfaitement distinctes les unes des autres. Elles fournissent la plus belle sorte d'écaillé que l'on connaisse;
malheureusement cette sorte est peu abondante, puisque les plus grands individus (dont le poids est de cent kilogrammes et au-dessus) ne donnent pas plus de deux kilogrammes de substance propre à être travaillée. On pêche le caret dans l'océan Atlantique, dans la mer des Indes, et jusque sur les côtes de la Nouvelle -Guinée.
La caouanne (chelonia caouanea) habite l'océan Atlantique et la Méditerranée. On la rencontre accidentellement sur les côtes de France et d'Angleterre. Sa longueur est d'un mètre à un mètre un tiers, et son poids de 150 à 200 kilogrammes. Sa carapace est allongée, de couleur brune ou marron foncé, et fournit une écaille assez estimée. Sa chair est médiocre; sa graisse n'est pas mangeable, mais on en tire une bonne huile à brûler. A cette espèce se rattache la chélonée de Dussumier, dont la carapace est plus large , et qui se trouve dans les mers de la Chine , ainsi que sur les côtes du Malabar et sur celles de l'Abyssinie.
Le genre sphargis ne renferme qu'une seule espèce : le s phar gis-luth y ainsi nommé parce que sa carapace (non écailleuse, mais coriace, comme il a été dit ci-dessus) est creusée de sept rainures longitudinales, qui rappellent les sept cordes de la lyre antique. Il est de couleur brun clair, avec des bandes fauves; sa tête est brune, et ses pattes noirâtres, bordées de jaune. C'est la plus grande de toutes les tortues. Sa longueur est de deux mètres à deux mètres et demi, et son poids de 500 à 600 kilogrammes. M. Chenu, par une erreur typographique sans doute, » dit de 7,000 à 8,000 kilogrammes » , ce qui est tout à fait inadmissible. Ce chélonien habite l'océan Atlantique et la Méditerranée; mais il est très -rare. Rondelet parle d'un luth long de
cinq coudées, qui fut pêche de son temps à Frontignan. Amoreux en a décrit un autre qui avait été pris, en 1729, dans le port de Cette. En 1756, on en prit un troisième à l'embouchure de la Loire. Enfin Bordase a donné la
Sphargis.
figure d'un de ces animaux, capturé sur les côtes de Cornouailles en Angleterre. Les mœurs des sphargis sont les mêmes que celles des chélonées; mais, au contraire de tontes les autres tortues qui sont sans voix, ces thalassites
font entendre, lorsqu'elles se sentent prises, une sorte de cri ou de mugissement. De là leur nom, dérivé du mot grec orçapoToç, qui signifie bruit du gosier.