LES OISEAUX DE MER
Le monde marin, incomparablement plus vaste que le nôtre, — puisque, avec une étendue triple en surface, il a en outre son immense profondeur, — l'emporte encore sur celui-ci par le privilège de posséder, outre les innombrables espèces qui lui sont propres, des animaux appartenant, par les caractères essentiels de leur organisation, à l'autre moitié du règne. Ne dirait-on pas que ces animaux ont déserté autrefois leur berceau primitif, pour adopter la grande patrie mouvante et féconde, qui, en les façonnant à ses lois, leur a donné, ayec une « seconde nature » , la jouissance de ses vastes domaines et de ses inépuisables richesses? Les cétacés, les phoques (des mammifères); les thalassites (des reptiles), semblent autant de transfuges du monde terrestre. Les oiseaux aussi ont fourni leur contingent, qui n'est pas le moins considérable, et renferme les types les plus accusés: depuis la frégate, qui est tout ailes et montre le vol porté à sa plus haute puissance, jusqu'au manchot avec ses moignons-nageoires, et ses plumes écailleuses, aussi libre dans l'eau que le poisson, aussi
misérable à terre que le phoque ou la chélonée, et tout autant qu'eux incapable de voler.
Les oiseaux de mer appartiennent tous à Tordre des palmipèdes, c'est-à-dire que leurs doigts sont reliés ensemble par une membrane plus ou moins développée , qui transforme les pattes en nageoires susceptibles de s'étendre et de se replier tour à tour dans l'acte de la natation. 11 ne faudrait pas conclure de là que ces oiseaux soient nécessairement bons nageurs. S'il en est, comme le pingouin et le manchot, qui nagent très-bien et ne volent point, il en est aussi, comme la frégate, qui volent admirablement et ne peuvent nager. Néanmoins la grande majorité jouissent des deux facultés, et plusieurs sont à la fois de bons nageurs et d'excellents voiliers.
G. Cuvier avait réuni dans une même famille, parfaitement définie, les oiseaux-poissons, chez lesquels l'aile s'est atrophiée, transformée en une rame auxiliaire, tout à fait comparable aux nageoires des amphibies. 11 les avait fort bien appelés brachyptères (à ailes courtes). D'autres après lui ont voulu mieux faire, ont dispersé dans d'autres groupes ces espèces que la nature a si manifestement rapprochées; ils leur ont imposé des dénominations antieuphoniques, bizarres, dont il faut chercher le sens à grands coups de dictionnaires grecs et latins; ils ont créé des colymbinœ, des podicipinœ , des heliornithinas , desphalaropod'mœ; — que sais-je encore? — Le lecteur me saura gré de laisser là ce jargon pédantesque et de m'en tenir à Cuvier.
D'après la classification créée par le célèbre naturaliste, tous les oiseaux de mer sont réunis dans trois familles : celle des brachyptères, celle des totipalmes (à pattes en-
tièrement palmées) et celle des longipennes. Nous ne nous écarterons guère de ce système en les divisant en nageurs qui ne volent pas ou qui volent peu , nageurs qui volent bien, et voiliers qui nagent mal.
Au premier groupe appartiennent les plongeons, les
Lo Plongeon imbriin.
pingouins et les manchots. On connaît plusieurs espèces de plongeons. La plus remarquable est le plongeon imbrim, des mers Arctiques (colymbus glacialis). Cet oiseau est long de 80 centimètres. Il a la tête et le cou noirs, avec des reflets verts et un collier blanchâtre; le dos brun-noir,
piqueté de blanchâtre, et le ventre blanc. Il plonge et nage avec une étonnante facilité, et vole rarement; mais, quand il s'y décide, il ne s'en acquitte point mal, et peut, avec ses ailes courtes, s'élever assez haut et parcourir de grandes distances. Un instinct merveilleux lui fait pressentir les tempêtes, qui jamais ne le surprennent près des côtes. Averti, il gagne le large, se met sous la protection de la mer, son élément favori. Aussi, tandis qu'après les grandes tourmentes on trouve souvent sur les côtes des pingouins et des manchots échoués ou tués, jamais pareil accident n'arrive au plongeon. Les marins regardent les cris de Timbrim comme l'annonce certaine de quelque gros temps , et c'est presque un crime à leurs yeux que de tuer cet oiseau fatidique. Mais les Lapons, qui n'ont pas pour lui le même respect, se font avec sa peau des vêtements et des bonnets fourrés.
« Cet oiseau, dit le docteur Chenu, enfouit son nid plat d'herbes sèches parmi les glaïeuls, les roseaux des petites îles parsemées sur les lacs et les étangs du Nord, aux douces et fraîches eaux. Chaque paire y habite à part, et se dérobe assez habilement aux recherches pour qu'on ait cru longtemps que l'imbrim couvait au fond de la mer, ou que, nageant à la surface, il maintenait sous ses ailes, dans les deux cavités qu'elles recouvrent, ses deux gros œufs d'un brun olivâtre varié de quelques taches plus sombres.
(( Un sentier tracé sur l'herbe par les fréquents voyages de l'oiseau a fini cependant par trahir au chasseur ce nid si bien caché, et sur lequel la femelle du plongeon s'aplatit de façon à disparaître au milieu des joncs. Si elle est troublée dans cet asile, si quelque puissant ennemi l'approche
de trop près, l'imbrim, qui ne saurait se servir de ses courtes jambes placées trop en arrière pour le soutenir, glisse sur le ventre par saccades, se pousse, se traîne le corps incliné en avant, et va se précipiter dans l'eau, où il
1 Le Pingouin impenne. 2 Le Pingouin commun. 3 Le Macareux commun.
plonge. S'aidant alors tout à la fois de ses ailes et de ses Glissantes pattes palmées, il nage avec rapidité. « J'ai ( poursuivi cet oiseau, dit un chasseur anglais, dans un ( bateau que faisaient voler sur la mer quatre robustes ( rameurs, sans avoir jamais pu le gagner de vitesse, < quoique les décharges de nos fusils, aussitôt qu'il se montrait, l'eussent contraint à plonger constamment. »
« C'est lorsqu'il est caché dans les anfractuosités des rocs, près de ces criques dont on distingue le fond sablonneux à travers l'eau peu profonde, qu'il faut épier et attendre l'imbrim. Il fréquente ces anses écartées, tellement âpre à la poursuite des petits poissons, sa proie ordinaire, que plus d'une fois il s'est trouvé pris à l'hameçon ou entraîné dans les filets disposés pour la pèche du hareng. Lorsqu'on tire sur l'imbrim, il faut bien viser et le tuer du coup; blessé, il se sauve, et il y a peu de chance de le rejoindre à portée de fusil. »
Les pingouins habitent, comme le plongeon, les régions arctiques de l'Europe. Ils doivent leur nom (pinguis, gras) à l'épaisse couche de graisse dont leur corps est revêtu. Ils sont, en outre, couverts d'un plumage très-épais. Leurs ailes et leur queue sont courtes; leurs pieds sont totalement palmés. Ces oiseaux sont d'un naturel indolent et peu accessible à la peur. Ils vivent en troupes quelquefois si nombreuses, qu'on peut ramasser leurs œufs par milliers dans les trous que la femelle creuse pour les y déposer, ou dans les anfractuosités des rochers. Le pingouin commun est à peu près de la taille d'un canard. Il vole assez vite en rasant la surface de l'eau ; mais il ne peut voler longtemps. 11 descend quelquefois, en hiver, jusque sur nos côtes.
Le nom des manchots est significatif. Chez ces oiseaux, les ailes atrophiées sont tout à fait impropres au vol , et ne sont, en réalité, des ailes que parla place qu'elles occupent. L'oiseau ne peut s'en servir que comme de rames qui, avec ses larges pattes palmées, font de lui un nageur et un plongeur incomparable. Il peut rester très-longtemps sous l'eau, et lorsqu'il remonte, il s'élance en ligne droite
à la surface de l'eau, avec une vitesse si prodigieuse qu'il est très-difficile de le tirer. La balle, d'ailleurs, ne traverse pas aisément l'espèce de cuirasse écailleuse qui lui tient lieu de plumage, et qui recouvre une peau épaisse et résistante. En revanche, lorsque les manchots sont à terre, où
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Le Grand Manchot.
ils viennent en troupes immenses, on en peut prendre ou tuer autant qu'on veut. Narborough raconte que, dans une île où il descendit avec une chaloupe, ses hommes prirent trois cents manchots dans l'espace d'un quart d'heure. a On en aurait pris facilement trois mille, dit-il, si la cha-
loupe avait pu les contenir; on les chassait en troupeaux devant soi , et on les tuait d'un coup de bâton sur la tête. »
Les gorfous, qui font partie de cette famille, sont extrê-
Chasse aux Manchots.
mement remarquables par l'instinct qu'ils ont de se réunir entre eux et avec d'autres espèces voisines, pour déposer et couver leurs œufs dans des camps (appelés rookerics par les Américains) qu'ils disposent avec un art merveilleux et une régularité parfaite.
(( Lorsqu'ils commencent un camp, dit à ce sujet le capitaine Delano, ils choisissent une pièce de terre située aux environs de la mer, aussi nivelée et dégagée de pierres que possible, et disposent la terre en carrés; les lignes se
5 ^^^tifr^
Le Gorfou.
croisante angles droits, aussi exactement que pourrait le faire un arpenteur, formant 'les carrés justement assez larges pour des nids, avec une chambre pour ruelle entre eux... Après avoir préparé leur camp, ces oiseaux choisissent chacun un carré pour un nid, et en prennent pos-
session. Toutes les différentes espèces qui gîtent dans les rookeries, l'albatros excepté, soignent leur nichée comme une famille, et sont gouvernées par une seule et même loi; elles ne quittent jamais un moment leurs nids,
1 Le Grèbe cornu. l2 L'Anhinga à ventre noir.
jusqu'à ce que leurs petits soient assez grands pour se soigner eux-mêmes. Le mâle se tient près du nid, tandis que la femelle est dessus, et, lorsqu'elle est sur le point de se retirer, il s'y glisse lui-même aussitôt qu'elle lui fail place; car, si elle laissait apercevoir ses œufs, ses voisins
les plus proches les lui voleraient. Le gorfou royal, ajoute notre voyageur, était le premier à faire des vols de cette sorte, et ne perdait jamais l'occasion de voler ceux qui se trouvaient près de lui. Quelquefois aussi il arrivait que,
Le Pélican à lunettes.
lorsque les œufs étaient éclos, il y avait trois ou quatre espèces d'oiseaux dans un nid. »
Les grèbes, quoique classés parmi les brachyptères , rentreraient, pour nous, dans le second des trois groupes que nous avons indiqués, c'est-à-dire dans celui des oiseaux à la fois nageurs et voiliers. En effet, la membrane qui gar-
nit des deux côtés chaque doigt de leurs grandes pattes fait de chacun de ces doigts une excellente et robuste nageoire, et leurs ailes sont assez fortes aussi pour qu'ils puissent voler très-bien et parcourir en l'air de grandes distances : ce qui leur arrive deux fois Tan, dans leur migration.
Nous rattacherons au même groupe trois genres que Cuvier rangeait dans la famille des totipalmes : le pélican, le cormoran et l'anhinga.
Les pélicans sont de gros oiseaux à grandes et fortes ailes, à pattes courtes et largement palmées. Leur taille dépasse celle du cygne, mais leur cou est plus gros et moins long que celui de cet oiseau. Ils se distinguent de tous les autres palmipèdes par la structure particulière de leur bec très-long et très- robuste, dont la mandibule supérieure est aplatie et crochue, et dont l'inférieure est formée de deux branches osseuses qui soutiennent un sac membraneux et dilatable, où l'animal emmagasine, pour la faim à Aenir ou pour la nourriture de la couvée, le surplus de ses aliments. On sait que, selon une croyance vulgaire,
Le Grand Pélican blanc
Se perce le flanc
Pour nourrir ses enfants,
et qu'il est devenu, par ce prétendu héroïsme, le type et l'emblème du dévouement paternel. Ce qui évidemment a donné naissance à cette fable, c'est que le pélican, pour faire sortir les aliments qu'il destine à ses petits, presse son sac œsophagien contre sa poitrine, et semble ainsi retirer de son estomac, avec son bec crochu, ce qui réellement sort du commode réservoir dont la nature l'a gratifié
Les pélicans ne s'aventurent jamais en pleine mer. Ils vivent en troupes sur les côtes de l'ancien et du nouveau continent, et se nourrissent de poissons, qu'ils ont, dit Mauduyt, deux manières de prendre : ou étant seuls, ou se réunissant en bandes. Dans le premier cas, ils s'élèvent à une certaine hauteur, se soutiennent en l'air en rasant la surface de l'eau, jusqu'à ce que, apercevant une proie qui leur convienne, ils tombent dessus « en pic » et comme un trait ; frappant en même temps l'eau de leurs longues ailes, ils la font bouillonner, ce qui ôte au poisson tout moyen d'échapper. Dans le second cas, les pélicans se réunissent en cercle à la surface des eaux, et, rétrécissant toujours le cercle en nageant, ils se saisissent du poisson qu'ils ont rassemblé et poussé devant eux dans un espace étroit. Ils en avalent des poids de trois et demi à quatre kilogrammes; mais une grande partie reste dans le sac dont leur bec est muni. Leur pêche terminée, ils reviennent à terre pour se reposer, manger, digérer et dormir à l'aise. On assure que le poisson se conserve très- longtemps frais dans leur réservoir. On prétend aussi que les Chinois et quelques sauvages de l'Amérique, mettant à profit cette particularité, ont des pélicans apprivoisés qu'ils dressent à la pêche, et qui leur rapportent d'un seul coup autant de poissons que six personnes en pourraient consommer en un seul repas.
Les cormorans se rapprochent des pélicans par la conformation de leur bec, bien que celui-ci soit beaucoup moins long, et sa poche œsophagienne beaucoup moins dilatable. Ils sont aussi de plus petite taille, ont le col plus long, le plumage plus foncé, la queue plus développée. Essentiellement ichthyophages, .ils sont tellement voraces
et si habiles pêcheurs, qu'ils peuvent dépeupler en peu de temps les eaux les plus poissonneuses. Ils ne dédaignent pas plus le poisson d'eau douce que le poisson de mer; cependant ils ne s'avancent jamais loin dans l'intérieur des terres, non plus qu'ils ne s'aventurent bien au large. Ils
Le Grand Cormoran.
préfèrent le voisinage des côtes. Leurs mœurs sont à peu près celles des pélicans; ils sont aussi bons nageurs, et meilleurs plongeurs. Ils poursuivent leur proie avec une étonnante rapidité, la jettent en l'air et la font retomber la tête la première dans leur bec, sans jamais manquer leur coup. Mais, posés à terre, ils sont presque aussi empêchés que des pingouins ou des manchots. Ils marchent
difficilement, gauchement, et ont beaucoup de peine à s'enlever, bien qu'une fois lancés ils volent très-rapidement. Il faut ajouter qu'ils ne viennent à terre qu'après s'être gorgés de nourriture, pour faire leur sieste et leur digestion. Ils sont donc très -alourdis, et l'on peut alors les approcher et les tuer : ce qu'on fait non pour tirer aucun parti de leur dépouille, mais pour préserver les pièces d'eau et les rivières de leurs dévastations. Les Chinois en apprivoisent et en dressent à la pêche comme ils font des pélicans. Cet usage existait aussi autrefois en Angleterre; mais nos voisins paraissent 4'avoir abandonné depuis longtemps.
L'anhinga est remarquable par son col mince et aussi long que son corps, et par son bec grêle, très -droit et à bords finement dentés vers la pointe. Ses pattes sont entièrement palmées, et ses ongles forts et crochus. Il est à la fois nageur et percheur, et fréquente indifféremment les eaux douces et la mer. Il est d'une méfiance extrême, plonge à la moindre alerte, et nage pendant des heures entières entre deux eaux, ne sortant sa tête que de temps en temps pour respirer. Aussi sa chasse est-elle très -difficile : ce qui, du reste, n'est pas un grand mal, car sa chair n'est pas mangeable. On distingue deux espèces de ce genre : l'anhinga de Levaillant, qui est propre à l'Afrique, et l'anhinga à ventre noir, qui habite l'Amérique.
Voici maintenant les grands voiliers, les oiseaux aux longues pennes, qui réalisent le triomphe de l'aile, ne viennent à terre que pour y déposer leurs œufs , et vivent du reste constamment entre le ciel et l'Océan. Ceux-ci ne nagent pas : leurs pattes palmées ne leur servent qu'à poser, à glisser sur les flots, où ils se tiennent toujours les ailes
étendues. Quelques-uns seulement fréquentent volontiers les côtes et les ports de mer, et parfois remontent les rivières jusqu'à de grandes distances. Tels sont les goélands et les mouettes : celles-ci plus petites que ceux-là. Onpourrait les appeler les corbeaux blancs de la mer. Lâches, vo-
1 Le Goéland à manteau noir. 2 Le Fou-Boubie.
races et criards, ils fourmillent sur tons les rivages, où ils cherchent les poissons plutôt morts que vivants, et disputent aux crustacés les charognes et les immondices rejetées par les vagues sur la plage. On les a nommés
stercoraires. D'autres oiseaux de formes plus lourdes, les fous, viennent aussi quelquefois à terre; ils y sont tout dépaysés et se laissent atteindre et frapper, ne pouvant courir avec leurs pattes trop courtes, ni s'élancer tout d'un coup dans l'air, à cause de la longueur de leurs ailes. Mais on les voit d'ordinaire planer avec une admirable légèreté au-dessus des vagues , et enlever prestement les poissons qui viennent à la surface. D'autres fois, perchés sur une pointe de rocher, dans une immobilité complète , ils attendent les harengs et les sardines dont ils font de préférence leur nourriture, et, dès qu'ils en aperçoivent, étendant leurs ailes, ils se laissent tomber, presque verticalement, sur leur proie, qui jamais ne leur échappe.
Tous les longipennes, — j'y comprends la frégate, bien qu'on l'ait classée parmi les totipalmes : je ne sais pourquoi, car ses pattes ne sont que très-incomplétement palmées, tandis que ses ailes aiguës, d'énorme envergure par rapport à sa petite taille, et sa queue fourchue la placent en tête des meilleurs voiliers, — tous les longipennes, dis-je, sont afïligés de la même infirmité. Ils ne peuvent s'enlever comme font nos petits oiseaux; ils sont obligés de partir d'un point élevé, de plonger dans l'air. Mais une fois lancés, on voit aisément que Taérostation est leur état normal. On les rencontre à des centaines de lieues de toute côte. Il est évident que le repos ne leur est pas nécessaire, ou plutôt qu'ils se reposent sur leurs ailes et se laissent bercer par les vents, dont la violence ne les gêne ni ne les effraie : au contraire, ils semblent se complaire au sein des tourmentes qui, soulevant les flots, amènent à la surface des restes d'animaux morts (des mollusques et des rayonnes) dont ils se nourrissent. Les marins ont depuis longtemps appelé les
pétrels oiseaux des tempêtes, et les naturalistes ont étendu ce nom, en le latinisant, aux gigantesques albatros et aux thalassidromes. Les procellaires (procella, tempête) plongent fort mal, et mettent à peine la tête dans l'eau pour atteindre leur proie. Quelques auteurs, en lisant dans les récits des
1 La Frégate ordinaire.
2 Le Pétrel- damier
voyageurs qu'on prenait ces oiseaux à la ligne, ont supposé qu'ils plongeaient; mais ils ignoraient sans doute que dans les lignes propres à ce genre de pèche, l'hameçon et l'appât sont soutenus à la surface de l'eau par un morceau de bois ou de liège.
On lit aussi, dans plusieurs ouvrages, que ces oiseaux dévorent des poissons volants et autres, et du frai de poissons. Mais il n'y a de poissons volants que sous les tropiques, et les albatros et les pétrels sont surtout communs
L'Albatros-mouton.
dans les régions froides. Quant aux autres poissons, on n'en voit pas en pleine mer, pas plus que du frai. On a souvent parlé de la guerre que se font entre eux les oiseaux de mer pour s'arracher réciproquement leur proie. Cela est vrai des stercoraires, des pétrels et surtout des frégates, véri-
tables écumeurs de mer, qui vivent en grande partie de brigandage; mais les albatros, malgré la supériorité de leur force, n'attaquent jamais les autres oiseaux. On voit, au contraire, les frégates et les plus petits pétrels venir leur disputer leur proie. Leur bec, avec sa pointe crochue et tranchante, est plutôt destiné à déchirer une matière inerte qu'à saisir des poissons au passage. Ils sentent de loin les cadavres des cétacés abandonnés par les pêcheurs, et se réunissent en grand nombre pour les dépecer. Ils s'abattent de même sur tout corps qui tombe d'un navire à la mer, et n'épargnent pas les hommes.
L'Echo du monde savant a raconté que le subrécargue d'un navire français étant, par bravade, monté sur une vergue, et le pied lui ayant manqué, il tomba à la mer. Malheureusement ce navire n'était pas muni de bons appareils de sauvetage; avant d'être secouru, le subrécargue se soutenait assez bien pour qu'on eût eu le temps de mettre une embarcation à la mer; mais tout à coup une troupe d'albatros se jeta sur ce malheureux, le frappant et le déchirant à la tête et aux bras. Il ne put soutenir la lutte à la fois contre les vagues et contre ces voraces ennemis, et succomba sous les yeux de l'équipage. On a donc dit justement que les albatros sont les vautours de l'Océan. La frégate a été de même décorée du surnom d'aigle de mer. Elle le mérite par ses instincts rapaces, par la hardiesse, la puissance et la rapidité de son vol.
k C'est, dit M. Michelet, le petit aigle de mer, le premier de la race ailée, l'audacieux navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête, contempteur de tous les dangers : le guerrier ou la frégate.
« Nous avons atteint le terme de la série commencée par
l'oiseau sans aile. Voici l'oiseau qui n'est plus qu'aile. Plus de corps : celui du coq à peine, avec des ailes prodigieuses, qui vont jusqu'à quatorze pieds1. Le grand problème du vol est résolu et dépassé, car le vol semble inutile. Un tel
Combat de Frégate et de Fou.
oiseau, naturellement soutenu par de tels appuis, n'a qu'à se laisser porter. L'orage vient? Il monte à de telles hau-
1 Ceci est une exagération. L'albatros seul atteint un tel développement. Les ailes étendues de la frégate ne dépassent pas deux mètres à deux mètres et demi.
leurs qu'il y trouve la sérénité. La métaphore poétique, fausse de tout autre oiseau, n'est point figure pour celui-ci: à la lettre, il dort sur l'orage. S'il veut ramer sérieusement, toute distance disparaît. Il déjeune au Sénégal, dîne en Amérique1. »
Pourtant cet oiseau, si bien armé, mène une triste vie. Ses ailes mêmes en sont la preuve. De quoi lui serviraientelles, s'il n'était obligé de battre incessamment les champs de l'air, d'inspecter sans relâche de son œil rouge et perçant la surface de la mer, et cela pour trouver à grand'peine une chétive pâture : si chétive, qu'il vit souvent aux dépens d' autrui, disputant un lambeau de chair ou de poisson à de plus forts que lui, risquant sa vie pour ne pas mourir de faim. Ainsi cet être libre, qui parcourt en tous sens l'atmosphère et les mers, qui peut en quelques jours faire plusieurs fois le tour du monde, est esclave de sa liberté même. C'est l'emblème et le type de la vie errante et misérable.
« N'envions rien, dit encore M. Michelet. Nulle existence n'est vraiment libre ici-bas, nulle carrière n'est assez vaste, nul vol assez grand, nulle aile ne suffît. La plus puissante est un asservissement. Il en faut d'autres que l'àme attend, demande et espère :
Des ailes par-dessus la vie, Des ailes par delà la mort 2 !
1 L'Oiseau.
2 lbid.