LA NAVIGATION
Les premiers sentiments de l'homme en présence de l'Océan sont l'étonnement, l'admiration et l'effroi. Il l'admire pour sa grandeur, qui éveille l'idée de l'infini, pour ses mouvements majestueux dans leur calme comme dans leur tumulte, pour sa grande voix dont les mugissements ont une mélodie grave et une harmonie sauvage. Il le craint à cause de sa force, à cause de son étendue et de sa profondeur pleines de mystères, à cause de ses dangers réels et imaginaires; dangers tels qu'une âme inaccessible à la crainte, « cuirassée d'un triple airain, » selon le mot du poëte, peut seule en supporter la pensée.
Puis peu à peu l'impression se modifie ; l'esprit se rassied. La réflexion et un examen plus attentif lui font envisager sous des aspects nouveaux cette grande chose où il sent comme un principe de vie, dont le calme ressemble au sommeil et l'agitation à la colère d'un être animé. 11 conçoit
la pensée d'entrer en communication avec l'Océan, d'apprivoiser ce monstre, de pénétrer cet inconnu , de faire servir cette puissance à l'accomplissement de ses desseins.
L'Océan devient alors, pour l'artiste et pour le poëte, un magnifique tableau, un panorama aux scènes changeantes et splendides. Pour le philosophe et pour l'homme de science, son immensité, ses abîmes peuplés d'êlres étranges, ses mouvements, ses phénomènes sont autant de sujets d'observation, d'étude, de méditations et de découvertes, c'est-à-dire autant de sources de jouissances élevées. Pour l'homme aventureux, pour le voyageur, ce sont des voiles à déchirer, des hasards à courir, des luttes à soutenir. Pour l'économiste, pour le spéculateur, c'est une voie de communication qui relie les continents et les îles au lieu de les séparer; c'est un vaste champ d'exploitation ; c'est une mine de richesses inépuisables. Enfin, pour le pauvre besogneux, habitant des rivages, c'est un gagnepain, comme la terre pour le laboureur, mais avec des fatigues et des périls en plus.
Ces diverses manières d'envisager l'Océan peuvent se ramènera trois: le point de vue esthétique, sur lequel je neveux pas insister; le point de vue scientifique et philosophique, qui est celui où nous nous sommes placés dans les études qui précèdent; enfin le point de vue utilitaire, qui dans la pratique se rattache étroitement au second, et que nous allons considérer plus particulièrement dans cette quatrième partie.
L'Océan semblait être pour l'homme un obstacle invincible. Cette masse d'eau qui couvre les trois quarts de la surface du globe, qui en réduit la partie habitable à si peu de chose, et sans cesse assiège la terre de ses flots mena-
çants, c'était, à ce qu'on pouvait croire, autant de place perdue. Que tenter contre un tel boulevard? Quel parti tirer de ce désert mouvant et sans limites? Quel secours espérer de cet ennemi? Le plus sage n'est-il pas de s'en tenir à
distance? Voilà ce que se dirent sans doute les premiers
hommes qui virent la mer. Mais d'autres vinrent ensuite qui, se sentant plus nombreux, plus forts, plus ambitieux surtout, entreprirent de faire servir l'Océan à l'accroissement de leur bien-être, au développement de l'industrie et du commerce. Et l'entreprise — au prix d'efforts et de sacrifices inouïs — a réussi. Comment? Par un art admirable, celui de tous assurément qui fait le plus d'honneur à l'audace et au génie de l'homme : par la navigation.
C'est du jour où l'homme a inventé le navire qu'il a réellement pris possession de son domaine; et à partir de ce jour les progrès de la civilisation et ceux de la navigation se sont partout suivis de si près, qu'il est impossible de les séparer; que la seconde est demeurée la plus haute et la plus significative manifestation en même temps que l'instrument le plus efficace de la première, et qu'on ne peut pas plus concevoir les hommes policés sans marine, que des navigateurs ignorants et grossiers.
Voulez-vous apprécier la puissance, la prospérité d'un peuple? Comptez le nombre et examinez la structure de ses vaisseaux. Voulez -vous savoir quelle contrée nourrit les nations qui ont le plus marqué dans les sciences, dans les arts, dans la politique? Consultez une mappemonde, et cherchez-y la portion de continent la plus découpée par la mer, celle qui, par conséquent, a, pour ainsi dire, contraint ses habitants à faire le plus grand usage du vaisseau.
« Les articulations nombreuses, la forme richement acci-
dentée d'un continent, dit Humboldt, exercent une grande influence sur les arts et la civilisation des peuples qui l'occupent : déjà Strabon préconisait comme un avantage capital « la forme variée » de notre petite Europe. L'Afrique et l'Amérique du Sud, qui offrent, sous d'autres rapports, tant d'analogies dans leur configuration, sont, de tous les continents, ceux dont les côtes présentent le plus d'uniformité. Mais le rivage oriental de l'Asie, déchiré, pour ainsi dire, par les courants de la mer, est terminé par une ligne fortement accidentée; sur cette côte, les péninsules et les îles voisines du rivage se succèdent sans interruption, depuis l'équateur jusqu'au 60e degré de latitude '. »
L'histoire des sociétés humaines donne la confirmation la plus manifeste à cette vue de l'illustre philosophe. Les peuples de l'Asie, qui les premiers se sont fait une civilisation et qui ont poussé le plus loin cette civilisation, qui ont atteint le plus haut degré de puissance et de richesse, sont précisément ceux qui possèdent ces « rivages déchirés » dont parle Humboldt : ce sont les Chinois et les Indiens. L'Afrique, dont Pline a dit avec raison : Nec alia pars trrrarum pauciores recipit sinus, l'Afrique, avec son immense étendue continentale, est restée barbare, sauvage et en grande partie déserte-. Autant on en peut dire de l'Amérique méridionale. Dans l'Amérique septentrionale,
1 Cosmos, t. I.
2 Parmi les anciennes nations africaines, deux seulement ont joué un rôle important : l'Egypte , assise entre deux mers ; et Carthage , une colonie de Tyriens , c'est-à-dire des plus hardis et des plus savants navigateurs de l'antiquité. Au moyen âge et dans les temps modernes, les Arabes établis sur les côtes barbaresques, à Tunis, au Maroc, à Alger, ont pu s'enrichir et se faire redouter, grâce à l'habileté et à l'audace de leurs marins, par leur trafic et leurs pirateries.
les conquérants espagnols ont trouvé une civilisation, où? Au Mexique, à la base de l'isthme, entre deux mers. Et dans quelle portion de ce continent les Européens ont-ils fondé leurs plus grandes et leurs plus florissantes colonies ? Dans la portion orientale, creusée de golfes profonds, découpée de baies, d'embouchures de fleuves et de sinus innombrables. Là aussi s'est formée une des plus énergiques, des plus actives et des plus industrieuses nations du globe, et la seule qui représente vraiment la civilisation moderne dans le nouveau monde, qu'elle a, pour ainsi dire, personnifié, puisqu'en parlant d'elle on dit d'ordinaire: (( le peuple Américain », ou même plus brièvement: « l'Amérique. ))
Revenons à l'ancien monde, et jetons un coup d'oeil sur les peuples dont l'histoire nous est la plus familière. Voyezvous, à l'extrémité orientale et méridionale de l'Europe, cette petite presqu'île à laquelle se rattache, par un fil délié, une autre presqu'île plus petite encore et découpée comme une feuille de mûrier? C'est la Grèce. Ce nom seul suffit : tout commentaire serait superflu. Aujourd'hui, si déchue qu'elle soit de son antique splendeur, la Grèce n'a plus, avec sa glorieuse histoire d'autrefois et ses monuments qui commandent encore le respect et la sympathie des autres nations, qu'un seul élément de prospérité : sa marine commerciale.
Voici clans la Méditerranée une autre presqu'île : l'Italie. Voici à l'embouchure du Tibre Rome, la ville éternelle. Le peuple romain a donné des lois au monde; mais sa puissance ne date réellement que du jour où une galère carthaginoise, échouée sur ses rivages, lui servit de modèle pour construire ses premiers vaisseaux. Avec ses flottes il conquit
la Grèce, d'où il rapporta des arts, une littérature, une philosophie... Quelles furent au moyen âge, après Rome, — devenue la capitale du inonde chrétien après avoir été celle du monde païen, — quelles furent les cités reines de l'Italie? Venise, Gênes et Naples : des cités maritimes.
L'Espagne et le Portugal, — encore une péninsule, — ont jeté au x\° et au xvie siècle un vif éclat, et pris, parmi les nations européennes, la suprématie. C'est que leurs marins avaient découvert et conquis , au delà des océans , des terres jusqu'alors inconnues, et que leurs galions revenaient chaque jour chargés des trésors des Indes orientales et occidentales. Puis ce fut le tour des Provinces -Unies : une république de marchands et de navigateurs, qui surent acquérir et conserver pendant près de deux siècles le monopole du commerce maritime et des grandes pêches. « La mer, dit un auteur contemporain [ , a été pour les nations modernes, mais plus particulièrement pour la Hollande , un grand théâtre de développement moral. L'influence que cette masse d'eau a exercée sur la civilisation a été jusqu'ici trop peu remarquée : sans elle l'homme n'eût point acquis pleinement le sentiment de ses forces; il n'eût point tourné les yeux vers le ciel avec une persévérance intrépide pour observer le mouvement des astres : les sciences physiques, l'industrie, les arts utiles n'eussent point franchi d'un pas si assuré les limites du moyen âge. La Hollande est fille de l'Océan, et elle a marché sur les eaux pour aller à la conquête des richesses. »
Le sceptre des mers est tombé un jour des mains de la république batave, pour passer dans celles de la Grande-
1 M. Alph. Esquiros. La Néerlandc et la Vie hollandaise.
Bretagne. Aujourd'hui la marine militaire de l'empire britannique égale à elle seule toutes les marines des autres Etats du monde, et sa marine commerciale n'avait naguère d'autre rivale que celle des États-Unis. Le développement colonial de l'Angleterre est le plus étendu et le plus fortement organisé qu'on ait jamais vu ; elle est, par son industrie, son commerce, son énergie entreprenante et sa puissance politique, la première nation du monde. La France, qui vient immédiatement après, est aussi, après elle, l'État qui possède la flotte la plus nombreuse, la plus belle; et nos marins, nos ingénieurs ne le cèdent point, sous le rapport du savoir, de l'intelligence et du courage, à leurs émules d'outre -Manche.
La navigation ne fait pas seulement les peuples éclairés, industrieux, opulents, puissants dans la paix et dans la guerre : ces peuples lui doivent encore les meilleures pages de leurs annales , leurs gloires les plus pures. Je ne sache pas d'épopée héroïque qui soit comparable à l'histoire des grandes explorations maritimes du xve et du xvic siècle, et à celle des expéditions que notre siècle même a vu s'effectuer dans les régions arctiques. Je ne sache pas de noms plus dignes de la vénération et de la reconnaissance des hommes que ceux de Barthélémy Diaz, de Vasco de Gama, de Christophe Colomb, de Magellan, des frères Cortereal, de Bougainville, de Cook, de Lapérouse, deFreycinet, deDumont d'Urville, de James et de John Ross, de Back, de John Franklin, et de cette phalange sacrée d'hommes au cœur intrépide, qui, avec lui et après lui , au prix de fatigues et de souffrances inouïes, au prix même de leur vie, se sont efforcés d'ouvrir aux navigateurs un passage à travers la mer polaire, et qui ont fini par y réussir.
Du moins, en échange de leurs sacrifices, ils ont eu, les uns sous les tropiques, les autres au milieu des glaces, les hautes satisfactions réservées aux âmes d'élite, aux esprits cultivés, aux cœurs remplis de religieuses pensées. Ils sentaient que la patrie, — et la patrie du philosophe est partout où Ton pense, — avait les yeux sur eux, et de loin applaudissait avec enthousiasme à leurs exploits. Ils trouvaient, ils contemplaient des choses que personne avant eux n'avait vues. Ils savaient que la gloire les attendait : non la gloire banale qui éblouit le vulgaire, mais une gloire plus modeste en apparence, plus solide et plus enviable en réalité : celle que donnent les choses saintes et utiles bravement accomplies. Donc, ne plaignons pas ces martyrs de la science : la pitié est pour les faibles, et l'homme de mer est, par excellence, l'homme fort. La lutte, le danger, c'est sa vie. Depuis l'amiral qui commande des escadres jusqu'au plus obscur matelot, jusqu'au plus humble pêcheur, tous sont des héros. Le soldat n'a besoin de son courage que dans la guerre; et encore la guerre pour lui n'est-elle pas impitoyable. Une armée vaincue peut se retirer, s'abriter. Les privations, les fatigues aussi sont tolérables. Jl y a des haltes, des répits fréquents; les blessés, les malades vont à l'ambulance, ou restent dans les villes, et y retrouvent la paix. Mais la guerre, sur l'Océan , quoi de plus effroyable? Là, à la lettre, il faut vaincre ou mourir :
Una salus victis nullam sperare salutem.
Souvent même l'abîme engloutit le vainqueur avec le vaincu . Les blessés, les malades, entassés à fond de cale, ballotés par les lames, sauteront ou couleront bas avec la forte-
resse flottante qui, désemparée, privée de ses agrès, ne peut regagner le port.
Et pourtant ces combats terribles ne sont que des épisodes dans la vie du marin. En pleine paix, il combat, non contre d'autres hommes, mais contre les éléments. Et puis aux privations physiques que souvent il lui faut endurer, s'ajoutent celles qui les aggravent toutes : l'isolement, l'ennui des longues et monotones traversées, l'éloignemenl de ceux qu'il aime, que peut-être il ne reverra plus, ou qu'il ne reverra que pour les quitter presque aussitôt. Et pourtant cette existence aventureuse, ces lointains voyages, ces périls sans cesse renaissants ont pour la plupart un charme infini. La mort, ils ne la craignent pas : ils sont prêts. La solitude, la vue des grandes scènes de la nature, la contemplation de l'infini, élèvent leur âme, la fortifient, font naître des sentiments et des idées qui la remplissent, la préservent de l'engourdissement et du désespoir.
« Si toutes les émotions qui remplissent le cœur du navigateur devant les beautés de l'univers pouvaient être inscrites sur les livres de bord, dit le capitaine Jansen , combien plus rapidement nous avancerions dans la connaissance des lois de la nature ! Ce qui frappe d'abord celui qui s'aventure sur l'Océan, c'est l'immensité de la scène qui l'entoure, son immutabilité et le sentiment des abîmes. Le plus magnifique navire est perdu sur cette surface sans limites, qui nous fait connaître tout notre néant. Les plus grands vaisseaux sont les jouets des vagues, et la carène semble à chaque moment mettre notre existence en péril. Mais lorsque le regard de l'esprit a sondé l'espace et les profondeurs de l'Océan, il s'élève à une conception de l'in-
fini et de la Toute-Puissance, à une idée de sa propre grandeur qui éloigne toute crainte du danger. Les distances des corps célestes sont exactement mesurées; éclairé par l'astronomie et par la science nautique, dont les cartes de Maury sont une partie si importante, le navigateur trace sa route sur l'Océan avec sécurité, comme il pourrait
le faire s'il n'avait à traverser qu'une plaine immense
Le mouvement des vagues couronnées d'une écume argentée, à travers lesquelles passent les poissons volants, les dauphins aux couleurs brillantes, les bandes de thons plongeurs, tout bannit la monotonie de la mer, et éveille l'amour de la vie dans l'esprit du jeune marin, en inclinant son cœur vers la bonté. »
« Certes, dit d'autre part Humboldt, la mer n'offre aucun phénomène plus digne d'occuper l'imagination que cette profusion de formes animées, que cette infinité d'êtres microscopiques dont l'organisation, pour être d'un ordre inférieur, n'en est pas moins délicate et variée; mais elle fait naître d'autres émotions plus sérieuses, j'oserai dire plus solennelles, par l'immensité du tableau qu'elle déroule aux yeux du navigateur. Celui qui aime à se créer en lui-même un monde à part , où puisse s'exercer librement l'activité spontanée de son âme, celui-là se sent rempli de l'idée sublime de l'infini , à l'aspect de la haute mer libre de tout rivage. Son regard cherche surtout l'horizon lointain; là le ciel et l'eau semblent s'unir en un contour vaporeux où les astres montent et disparaissent tour à tour. Mais bientôt cette éternelle vicissitude de la nature réveille en nous le vague sentiment de tristesse qui est au fond de toutes les joies humaines.
« Une prédilection toute particulière pour la mer, un
souvenir plein de gratitude de l'impression que l'élément liquide, en repos au sein du calme des nuits, ou en lutte contre les forces de la nature , a produites en moi , clans les régions des tropiques, ont pu seules me déterminer à signaler toutes les jouissances individuelles de la contemplation, avant les considérations générales qu'il me reste à énumérer. Le contact de la mer exerce incontestablement une influence salutaire sur le moral et sur les progrès intellectuels d'un grand nombre de peuples; il multiplie et resserre les liens qui doivent un jour unir toutes les fractions de l'humanité en un seul faisceau. S'il est possible d'arriver à une connaissance complète de la surface de notre planète, nous le devrons à la mer, comme nous lui devons déjà les plus beaux progrès de l'astronomie et des sciences physiques et mathématiques. Dans l'origine, une partie seulement de cette influence s'exerçait sur le littoral de la Méditerranée et sur les côtes occidentales du sud de l'Asie ; mais elle s'est généralisée depuis le xvie siècle; elle s'est étendue même à des peuples qui vivent loin de la mer, à l'intérieur des continents. Depuis l'époque où Christophe Colomb fut envoyé pour délivrer l'Océan de ses chaînes (une voie inconnue lui parlait ainsi dans une vision qu'il eut, pendant sa maladie, sur les rives du fleuve de Belem), l'homme a pu se lancer clans les régions inconnues avec un esprit désormais libre de lou te entrave. »