LA CHASSE AUX CÉTACÉS
Le mot pêche parait impropre pour désigner la guerre que fait l'homme aux mammifères marins. Ce n'est plus la ligne et l'hameçon, ce ne sont plus les filets qui en sont les instruments; c'est cette espèce de javelot qu'on appelle un harpon, et qui sert non à prendre l'animal, mais bien à le tuer : arme plus terrible et plus puissante que les armes à feu, puisque celles-ci ne l'ont point fait abandonner. De plus, il faut poursuivre le gibier, lui donner la chasse, puis engager avec lui une lutte où l'homme n'est pas toujours sûr de la victoire. C'est donc bien là une chasse, et une chasse des plus difficiles, où le marin doit déployer une habileté, une vigueur et une audace peu communes. Cependant l'usage s'est maintenu de dire : la pêche de la baleine, du cachalot, du lamantin, du phoque même : c'est une vieille habitude, issue du préjugé qui faisait considérer autrefois tout animal marin ou aquatique comme un poisson.
La pêche donc, ou mieux la chasse des grands cétacés, est justement célèbre. Elle a été tant de fois décrite, que je ne pourrais guère, en la décrivant de nouveau, que répéter à mes lecteurs ce qu'ils ont sans doute déjà lu et relu ailleurs. Ce qui est moins connu et qui mérite de
l'être, c'est l'histoire de cette guerre aux colosses de l'Océan : guerre vraiment glorieuse, pleine d'épisodes héroïques, et que ceux qui jadis y ont pris part ne doivent point se rappeler sans émotion et sans orgueil. Dans les annales de certains peuples, cette guerre figure avec non moins d'éclat que les faits politiques et militaires les pins vantés; elle a exercé sur les destinées de ces peuples une influence comparable à celle des conquêtes les plus importantes accomplies par l'homme sur la nature. On conçoit, en effet, que si la pêche d'un petit poisson tel que le hareng a pu devenir pour ceux qui la pratiquaient sur une grande échelle « une mine d'or, » celle des grands cétacés ait dû être une source de richesse bien autrement productive. Enfin les chasseurs de baleines ont rendu à la science, à la civilisation, à l'humanité, des services d'une haute portée, dont on a à tort attribué tout le mérite aux navigateurs qui n'ont atteint le but qu'en suivant les chemins déjà frayés par leurs devanciers inconnus. A tous égards, l'histoire de cette grande industrie maritime est donc digne d'attention. J'essaierai de la résumer en quelques pages.
La pêche de la baleine n'était pas étrangère aux anciens. D'après Appien, Xénocrate, Pline, Strabon et quelques autres écrivains de l'antiquité, elle était pratiquée par les Tyriens, les Grecs, les Romains et les peuples habitant le littoral du golfe Arabique. Elle était en honneur chez les Chinois dès les temps les plus reculés, et formait au iv1' siècle un des principaux objets de leurs opérations maritimes. A la même époque, les peuples du nord de l'Europe s'y livraient avec succès sur les côtes de la presqu'île Scandinave, de la Finlande, de la Germanie, du Jul-
land et de la Grande-Bretagne. Mais les Basques remportèrent sur eux tous en adresse, en courage et en activité. D'abord ces intrépides marins se bornèrent à chasser les baleines dans le golfe de Gascogne, où elles étaient alors très-nombreuses ; mais peu à peu il leur fallut poursuivre les cétacés, qui devant leurs attaques répétées se retiraient, fuyaient du côté du pôle. Chaque année leurs navires s'avançaient davantage vers le nord-ouest, jusqu'à ce qu'enfin au xve siècle ils pénétrèrent dans les régions glacées du cercle polaire, et là, cherchant une terre où l'on pût relâcher, ils abordèrent au Groenland, à Terre-Neuve, au Labrador. Ainsi, tandis que les savants et les érudits d'Europe discutaient l'existence hypothétique d'un autre hémisphère habitable, et que les navigateurs hésitaient encore à l'aller chercher, eux, ces pécheurs ignorants, ils l'avaient trouvé. Tant il est vrai que l'audace est du génie, ou que souvent du moins elle en tient lieu.
Pendant longtemps les marins de l'Aunis, de la Guienne, de la Bretagne et de la Normandie partagèrent avec les Basques les profits considérables ^que procurait la chasse à la baleine. Ils partaient au printemps avec cinquante à soixante navires, qu'ils ramenaient à la fin de l'été chargés d'huile. Eux seuls fournissaient à toute l'Europe cette précieuse marchandise. Mais, au commencement du xvne siècle, ils se trouvèrent avec étonnement en face de concurrents redoutables : les marines néerlandaise et britannique venaient d'entrer dans la lice. Les Provinces -Unies, après avoir secoué le joug de l'Espagne, avaient donné un prodigieux essor à l'esprit d'entreprise et à l'énergie persévérante qui est le caractère distinctif de ce peuple industrieux. En quelques années, ils s'étaient révélés comme
les plus habiles trafiquants, les plus savants et les plus hardis navigateurs de l'Europe, et ils avaient débuté dans la carrière par une suite d'expéditions à la recherche d'un passage conduisant par le nord-est de l'Europe à la Chine et aux Indes : tentatives héroïques, où leurs marins avaient accompli des prodiges de patience et de courage, et qui ne furent point stériles.
C'était beaucoup déjà d'avoir osé pénétrer dans ces parages réputés jusqu'alors absolument inaccessibles, d'avoir reconnu et décrit des contrées où nul homme auparavant n'avait pénétré, et d'avoir jeté dans le monde une hypothèse dont il était réservé à notre siècle de démontrer la réalité. Ce ne fut pas tout. Les Hollandais avaient rencontré dans les mers arctiques des troupeaux de cétacés gigantesques : c'étaient des flots d'huile, qui, versés sur l'Europe, reviendraient en flots d'or au commerce de la république. Les armements pour la chasse aux baleines commencèrent. En 1612, deux navires hollandais partis d'Amsterdam et de Saardam parurent près des côtes du Spitzberg. Ils avaient été devancés par des Anglais, qui, sous prétexte du droit de priorité, prétendirent exploiter seuls ces parages. Ces Anglais étaient en nombre et bien armés. Ils menacèrent les Hollandais de saisir leurs navires et leurs cargaisons. Cette fois il fallut céder devant la force; mais la marine des Provinces -Unies n'accepta point cette exclusion arbitraire.
L'année suivante, cinq ou six bâtiments firent voile vers le Spitzberg, et, sans tenir compte des menaces des Anglais, commencèrent leurs opérations. Ils furent attaqués et dépouillés de leur butin. Une véhémente protestation s'éleva contre cet acte d'agression brutale. Les principales villes
et les ports de mer néerlandais formèrent une ligue dont le centre fut établi à Amsterdam , et une compagnie de riches négociants se fit concéder par les États-généraux le privilège de la pêche pour trois années, dans toutes les mers comprises entre la Nouvelle-Zemble et le détroit de Davis. Encouragée par la protection de l'Etat, cette compagnie enrôla des harponneurs biscayens, et fit accompagner ses navires baleiniers par quatre bâtiments de guerre armés chacun de trente canons. Cela formait une flottille de dixliuit voiles. Les Anglais, qui n'avaient alors dans ces mers que treize grands navires et deux pinasses, n'osèrent engager la lutte avec des forces supérieures, et pendant trois ans les Hollandais purent se livrer tranquillement à la chasse des baleines.
Mais, au bout de ce temps, la jalousie de l'Angleterre éclata de nouveau. Une escadre britannique, commandée par un vice -amiral, attaqua des baleiniers zélandais, et s'empara de leur huile, de leurs canons et de leurs munitions. En 1617, les pêcheurs de la Zélande, décidés à venger cet outrage, mirent en mer trente -trois navires bien armés, et à leur tour prirent l'offensive. Trois navires anglais furent mis hors de combat, plusieurs marins tués, leurs tonneaux brûlés, et un de ces navires fut ramené triomphalement avec sa cargaison dans le port d'Amsterdam. Il n'en fallait pas tant pour qu'une guerre terrible éclatât entre les deux puissances rivales, si les Etats-généraux, usant de modération, n'eussent fait restituer le navire et accorder au capitaine anglais une indemnité. Le gouvernement anglais, de son côté, jugea prudent de faire des concessions. Il s'ensuivit un arrangement en vertu duquel chaque nation devait poursuivre la baleine
sur certaines côtes, et se maintenir dans des limites déterminées.
Ce partage fait, les Hollandais ne tardèrent pas à surpasser les Anglais eux-mêmes dans leurs entreprises à la recherche d'une proie si convoitée. La première compagnie fondée à Amsterdam parvint à conserver jusqu'en 1642 le privilège qui ne lui avait été accordé, dans le principe, que pour trois ans. Mais enfin les réclamations des spéculateurs exclus du bénéfice de la pèche firent céder les Etats-généraux, qui autorisèrent la création de deux autres compagnies. Ces deux compagnies ne tardèrent pas à se réunir à la première pour constituer un nouveau monopole qui, pour être plus étendu, n'en était pas moins exclusif. Entre les mains de cette société riche et puissante, la chasse à la baleine acquit une situation florissante que favorisait, du reste, la nature des choses. Les cétacés abondaient encore à cette époque dans les mers glaciales, et venaient sans défiance, en immenses troupeaux, s'ébattre autour des navires. Il arriva souvent, dit un historien, que la compagnie fut obligée de recruter sur mer des bâtiments vides pour rapporter en Hollande le produit surabondant de sa pêche. Ce succès lui inspira une confiance funeste. Elle crut que son exploitation se maintiendrait toujours au même degré de prospérité; elle dépensa des sommes énormes pour fonder dans les îles désertes des mers polaires de vastes et magnifiques établissements. Un village hollandais s'éleva sous le nom de Smarenberg dans File dite d'Amsterdam. Cette colonie, visitée chaque année par quinze à dix -huit mille marins des Pays-Bas, prit un développement inattendu. La république eut, selon une heureuse expression, sa Batavia ries glaces.
Mais, au bout d'un certain temps, la chasse devint moins productive; puis la compagnie, dépouillée de son privilège, se vit obligée d'en partager les bénéfices avec tous les aventuriers que la liberté des mers , décrétée par les États-généraux, amena dans les mêmes parages. La pêche de la baleine entra dès lors dans une nouvelle phase , celle de la concurrence illimitée. Sous ce régime, cette industrie prit un développement qui porta à son apogée la puissance et la richesse des Provinces-Unies. Le nombre des navires baleiniers, qui chaque année sortaient des ports néerlandais, s'éleva jusqu'à deux cent trente. Les marins qui les montaient acquirent une adresse et une intrépidité qui firent oublier les Biscayens ; les produits réalisés devinrent fabuleux. Un seul navire pouvait, en faisant deux voyages dans la même saison , rapporter deux cents barils d'huile.
Pendant ce temps, les Anglais ne demeuraient pas inactifs : leurs armements s'accroissaient dans des proportions analogues. Des navires norwégiens, danois, russes, français, vinrent aussi prendre leur part de l'immense butin ; puis les colonies de l'Amérique du Nord se mirent de la partie : si bien qu'en peu d'années les baleines disparurent de toutes les vastes mers situées au nord de l'Europe, et qu'on dut les poursuivre à l'ouest jusque dans la mer de Baffîn, au delà du détroit de Davis. La décadence de la pêche commençait : elle s'est depuis précipitée avec une désastreuse rapidité. Les États-Unis seuls envoient encore dans les mers arctiques des navires soi-disant baleiniers ou cachalotiers; mais ces navires ne font, en réalité, que la chasse aux amphibies. Quant aux grands cétacés, il n'en existe plus que dans l'océan Austral. C'est là que vont croiser, en se rapprochant de plus en plus des parages inhospita-
liersdu cercle antarctique, les baleiniers anglais. Eux seuls persistent encore à exercer cette chasse lointaine et périlleuse, que l'absence complète du gibier qu'ils recherchent les forcera d'abandonner dans un avenir qu'on peut dès aujourd'hui clairement entrevoir.
C'est ainsi qu'insatiable de lucre, aveuglé à la fois par la cupidité et par cette fièvre de carnage qu'allume en lui toute guerre , l'homme a transformé en une œuvre de destruction ce qui fut dans l'origine une entreprise grandiose, et qui eût dû demeurer une industrie féconde et durable. La famille entière des cétacés est déjà presque éteinte. On semble n'avoir point songé que ces grands animaux n'ont qu'une fécondité très-limitée, et ne se reproduisent qu'avec une extrême lenteur. Loin de leur en laisser le temps, on ne s'est fait aucun scrupule de tuer les femelles pleines et les jeunes individus. C'était « égorger l'avenir; » et il est triste de penser qu'une si ruineuse expérience n'a pas encore pu faire pénétrer dans l'esprit de ceux qui font la guerre aux races de l'Océan les préceptes de la sagesse la plus vulgaire. Tandis que, dans la vie commune, chacun se préoccupe de conserver et d'accroître pour ses enfants et ses neveux les avantages dont la Providence l'a lui-même gratifié, et ne les considère que comme un dépôt confié à ses soins; tandis que la chasse du menu gibier est soumise à des règlements conservateurs, on semble prendre à tâche de dépeupler les mers de tous les animaux utiles qu'elles nourrissent. On traque, on massacre ces animaux avec la même fureur que déploient les paysans contre les loups et les autres bêtes de proie. Enfin , ce qui se comprend moins, les gouvernements, loin de chercher à ralentir cette manie d'extermination, ne s'en occupent que pour l'encourager,
en accordant aux chasseurs de baleines et de cachalots des primes qui vont en augmentant à mesure que la pêche se ralentit : comme s'il suffisait de promettre de l'argent aux spéculateurs pour repeupler l'Océan !