LA CHASSE AUX AMPHIBIES
Les cétacés manquant, ce sont, je viens de le dire, les amphibies, phoques et morses, que les marins américains, anglais et autres vont maintenant chercher parmi les glaces du cercle arctique. Cette chasse est beaucoup moins difficile et moins dangereuse que l'autre; elle n'exige pas le môme appareil d'engins meurtriers, et c'est moins une guerre qu'une boucherie. Bien avant que des vaisseaux européens fussent arrivés dans ces régions avec leurs vaisseaux et leurs armes perfectionnées, elle était la principale ressource des peuplades sauvages qui habitent les contrées polaires, et qui tirent de ces animaux non-seulement une grande partie de leur nourriture, mais encore les éléments essentiels de leur misérable industrie et de leur commerce rudimentaire. L'épaisse couche de graisse interposée entre la chair et la peau des amphibies fournit en grande quantité une huile qu'on emploie aux mêmes usages que l'huile de baleine, et qui a sur celle-ci l'avantage de n'exhaler aucune mauvaise odeur. Quelques espèces ont une fourrure
grossière, dont les tribus septentrionales se font des vêtements. Les naturels de l'Amérique du Nord utilisent encore, dit-on, les peaux de certaines espèces d'une façon singulière. Ils en ferment, le plus hermétiquement possible, toutes les ouvertures, et les gonflent d'air comme des vessies. En réunissant ensemble cinq ou six de ces outres, et en y étendant des joncs ou de la paille, ils construisent une sorte de radeaux très-légers et insubmersibles, avec lesquels ils s'abandonnent sans danger au courant des fleuves les plus impétueux. Les Kamstchadales font aussi, avec les peaux de phoques, de petites pirogues. La graisse sert à l'alimentation et à l'éclairage; la chair, quoique coriace et d'une saveur désagréable, est la nourriture ordinaire de ces pauvres peuplades, qui échangent encore contre des outils, des armes et de la poudre, des peaux de phoques, des dents de morse, et le surplus de la graisse destinée à leur consommation.
Quant aux nations civilisées, telles que l'Angleterre et les Etats-Unis, elles équipent chaque année des navires qui font la chasse aux phoques : entreprise hardie, mais dont les bénéfices compensent bien les dangers. Le naturaliste Lesson a donné, d'après M. Duhaut, d'intéressants détails sur cette branche de leur industrie maritime, branche importante, puisqu'elle occupe chaque année une soixantaine de navires de 250 à 300 tonneaux.
« Les navires destinés pour cet armement sont solidement construits. Tout y est installé avec la plus grande économie. Par cette raison , les fonds du navire sont doublés de bois. L'armement se compose, outre le gréement trèssimple et très-solide, de barriques pour mettre l'huile, de six yoles armées comme pour la pêche de la baleine, et d'un
petit bâtiment de quarante tonneaux mis en botte à bord, et qu'on monte et qu'on met à la mer lorsqu'on approche des îles ou des côtes habitées par les phoques. Les marins qui font cette chasse ont coutume d'explorer préalablement les lieux , ou bien ils s'établissent en un point convenable et font alentour de nombreuses battues. Ainsi il n'est pas rare de voir un navire mouillé dans quelque anse tranquille et sûre, tandis que ses agrès sont débarqués, et que les fourneaux destinés à faire fondre les graisses recueillies, sont placés sur la grève. Pendant ce temps, le petit bâtiment dont il vient d'être parlé, très-bon voilier et fin marcheur, monté par la moitié environ de l'équipage, fait le tour des terres environnantes. Des embarcations sont expédiées, chemin faisant, vers les rivages où l'on aperçoit des phoques, et on laisse çà et là à l'affût des hommes chargés d'épier ceux de ces animaux qui s'aventurent hors de l'eau. La cargaison totale du petit bâtiment se compose d'environ deux cents phoques, coupés par gros morceaux, et qui peuvent fournir quatre-vingts à cent barils d'huile, chaque baril contenant environ cent vingt litres, dont la valeur est à peu près de quatre-vingts francs. Au port où est mouillé le grand navire, les quartiers de phoque sont transportés sur la grève où sont établies les chaudières dans lesquelles on fait fondre la graisse. La chair musculaire et les autres résidus servent à alimenter le feu. Les hommes composant les équipages des navires armés pour ces chasses travaillent à la tâche, en sorte que chacun est intéressé au succès de l'entreprise. La campagne dure quelquefois jusqu'à trois ans, au milieu de privations et de dangers inouïs. Il arrive souvent que des navires jettent des hommes sur une île pour faire des chasses,
s'en vont à cinq cents et mille lieues de là en déposer d'autres, puis poussent plus loin encore. Ils reviennent ou ne reviennent pas. C'est ainsi que plus d'une fois de malheureux marins ont péri abandonnés sur des terres désertes, parce que le vaisseau auquel ils appartenaient, et qui devait revenir les prendre à une époque fixée, avait fait naufrage. »
Quid non mortalia pectora cogis , Auri sacra famés !
Les morses, dont les défenses offrent à la spéculation un supplément considérable de bénéfices , sont aussi , plus encore que les phoques, de la part des marins qui fréquentent les régions polaires, l'objet d'une poursuite acharnée. Déjà, vers le milieu du siècle dernier, le nombre de ces animaux avait notablement diminué.
« On trouvait autrefois, dans la baie d'Horisart et dans celle de Klock, dit Zordrager, beaucoup de phoques et de morses; mais aujourd'hui il en reste fort peu. Les uns et les autres se rendent, lors des grandes chaleurs de l'été, dans les plaines qui sont voisines , et l'on en voit quelquefois des troupeaux de quatre-vingts, cent, et jusqu'à deux cents, particulièrement de morses, qui peuvent y rester quelques jours de suite et jusqu'à ce que la faim les ramène à la mer... On voit beaucoup de morses vers le Spitzberg ; on les tue à terre avec des lances. On les chasse pour le profit qu'on a de leurs dents et de leur graisse ; Fhuile en est presque aussi estimée que celle de la baleine; leurs deux dents valent autant que toute leur graisse. L'intérieur de ces dents a plus de valeur que l'ivoire, surtout dans les grosses dents, qui sont d'une substance plus compacte
et plus dure que les petites... Une dent médiocre pèse trois livres, etun morse ordinaire fournit unedemi-tonne d'huile. . . Autrefois on trouvait de grands troupeaux de ces animaux sur terre; mais nos vaisseaux, qui vont tous les ans dans ce pays pour la pêche de la baleine ^ les ont tellement épouvantés > qu'ils se sont retirés dans les lieux écartés, et ceux qui y restent ne vont plus sur la terre en troupes, mais demeurent dans l'eau, ou dispersés çà et là sur les glaces. Lorsqu'on a joint un de ces animaux sur la glace ou dans l'eau, on lui jette un harpon fort et fait exprès, et souvent ce harpon glisse sur sa peau dure et épaisse ; mais, lorsqu'il a pénétré, on tire l'animal avec un câble vers le timon de la chaloupe, et on le tue en le perçant avec une forte lance faite exprès; on l'amène ensuite vers la terre la plus voisine, ou vers un glaçon plat; il est ordinairement plus pesant qu'un bœuf. On commence par Técorcher, et l'on jette sa peau parce qu'elle n'est bonne à rien 1 ; on sépare de la tête avec une hache les deux dents, ou l'on coupe la tête pour ne pas endommager les dents, et on la fait bouillir dans une chaudière. Après cela, on coupe la graisse en longues tranches , et on la porte au vaisseau 2. » Ce n'est pas seulement dans les parages du cercle arctique qu'on va chercher la graisse et le cuir des amphibies. Les découvertes des navigateurs modernes ont ouvert
1 Ceci n'est pas exact, et ne l'était plus depuis longtemps. La peau du morse est employée aux mêmes usages que celle des phoques. Déjà du temps de Buffon on en faisait un très -bon cuir pour les soupentes de carrosse , les sangles et les courroies. Si de nos jours l'emploi de cette peau est peu répandu, il ne faut l'attribuer qu'à la rareté de plus en plus grande des animaux qui la fournissent.
2 Description de la prise de la baleine et de la pêche au Groenland, etc.
au commerce de ces produits de riches et vastes champs d'exploitation dans l'océan Austral. Là se trouve un genre de phoques de très-grande taille, remarquables par le développement du nez, qui chez le mâle s'allonge en une sorte de trompe. Cette particularité leur a valu les noms de phoque à trompe, phoque à museau ridé, éléphant de mer, etc. , que les voyageurs leur ont donnés, et celui de macrorhinus proboscideus , qui leur est assigné dans la nomenclature zoologique.
Habitant exclusif des régions australes, le phoque à trompe se complaît particulièrement sur les îles désertes; mais il en est qu'il semble fréquenter de préférence. On les rencontre en grand nombre dans celle de Juan Fernandez, aux Malouines, sur les terres de Kerguelen et des États. C'est principalement vers cette dernière contrée que les Anglais dirigent leurs navires destinés à la chasse de ces amphibies.
« Avant l'établissement des Anglais au port Jackson, disent Pérou et Lesueur, dans la relation de leur voyage aux terres Australes, les phoques à trompe jouissaient d'une tranquillité parfaite dans les îles du détroit de Bass. Il n'en est plus ainsi : les Européens ont envahi ces retraites si longtemps protectrices ; ils y ont organisé partout des massacres qui ne sauraient manquer de faire éprouver bientôt un affaiblissement sensible et irréparable à la population amphibie de ces parages. Des pêcheurs, en petit nombre, sont envoyés de la colonie de Port-Jackson sur les îles où les phoques sont le plus communs, et dont ils font leur résidence habituelle. Nous en trouvâmes dix dans l'île King. Ces hommes étaient chargés de préparer, en huile et en peaux de phoques, la cargaison de quelques navires
destinés pour la Chine. Ils étaient pourvus des objets nécessaires pour subsister pendant le temps de leur séjour, qui avait déjà duré treize mois, et de futailles pour recueillir l'huile qu'ils séparaient de la graisse en la faisant bouillir dans de grandes chaudières...
« Pour tous les phoques, il suffit de leur appliquer un seul coup de bâton sur l'extrémité du museau; mais ce moyen n'est pas celui que les pêcheurs emploient : ils font usage d'une lance de douze à quinze pieds de longueur, dont le fer, extrêmement acéré, n'a pas moins de vingtquatre à trente pouces. Ils saisissent avec adresse l'instant où l'animal, pour se porter en avant, soulève sa nageoire antérieure gauche ; c'est sous cette partie que la lance est plongée de manière à percer le cœur; et les hommes chargés de cette opération cruelle y sont tellement exercés, qu'il leur arrive rarement de manquer leur coup. Le malheureux amphibie tombe aussitôt en perdant des flots de sang. »
La chair des phoques à trompe est non-seulement fade , huileuse, indigeste et noire, mais il est impossible de la retirer des couches de graisse qui l'enveloppent. La langue seule fournit un aliment assez bon. Les pêcheurs salent les langues avec soin , et les vendent au prix des meilleures salaisons. Le foie paraît avoir quelques propriétés nuisibles; car des pêcheurs anglais, ayant voulu essayer de s'en nourrir, éprouvèrent un assoupissement irrésistible qui dura plusieurs heures, et qui s'est renouvelé toutes les fois qu'ils ont voulu goûter de ce perfide aliment. La graisse fraîche jouit parmi les pêcheurs d'une grande réputation pour la guérison des plaies. La peau est épaisse et forte. On l'emploie à couvrir de grandes malles. On l'es-
lime surtout convenable pour les harnais des chevaux et pour la carrosserie. Malheureusement celles des vieux individus, qui, à en juger par leurs dimensions et leur épaisseur, devraient être les meilleures, sont, au contraire, les plus mauvaises, parce qu'elles portent toujours de nombreuses et larges cicatrices , témoins des combats acharnés que se livrent entre eux ces animaux.
L'huile qu'on tire de la graisse du phoque à trompe est l'objet immédiat des entreprises des Anglais sur les îles où ces animaux abondent. La quantité qu'un seul phoque peut en fournir est prodigieuse. On l'estime, pour les plus grands individus, à 700 ou 750 kilogrammes. On l'extrait comme celle des autres amphibies. Péron rapporte que les dix pêcheurs de l'île King en préparaient environ quinze cents kilogrammes par jour. Elle est abondante surtout chez les femelles, avant l'allaitement des petits. On peut l'employer aux usages culinaires : elle ne communique pas de mauvais goût aux aliments. A la lampe, elle brûle avec une flamme vive, sans donner de fumée ni d'odeur, et elle dure plus longtemps que nos huiles végétales. Elle reçoit en Angleterre diverses autres applications dans l'économie domestique et dans l'industrie, particulièrement dans les fabriques de draps. Elle se vendait sur le marché de Londres, au temps où écrivait Péron, six schellings le gallon, c'est" à-dire les quatre litres et demi. Mais depuis sa valeur a notablement augmenté.
La chasse aux amphibies de la mer Glaciale arctique n'est pas, actuellement encore, moins productive que celle des phoques à trompe; mais comme elle se fait avec aussi peu d'économie et de discernement, sa décadence n'est pas non plus moins imminente. « Dans une seule campagne, dit
M. Hautefeuille, les pêcheurs anglais ont tué plus de vingtcinq mille phoques; en 1858, les pêcheurs norwégiens en ont pris au Spitzberg cinquante-quatre mille '. » Il est évident que l'espèce, si nombreuse qu'elle soit, ne saurait tenir longtemps contre de pareilles tueries, et que la chasse dont elle est l'objet finira bientôt, comme celle de la baleine, par la disparition du gibier, si les nations civilisées ne se. décident enfin à prendre de concert des mesures énergiques pour la restreindre dans de justes limites.