‹ Les mystères de l'océanChapitre 6 sur 40 · PLUTON ET NEPTUNE · texte numérisé non relu

PLUTON ET NEPTUNE

La Genèse (v. 9 et 10 du ch. ie!) rapporte au troisième jour de l'œuvre divine l'acte qui fit surgir du sein des eaux les continents et les îles, et qui resserra dans de certaines limites l'Océan universel :

« Dixit vero Deus : Ctmgregentur aquœ, quœ suh cœlo sunt , in wmm locum : et appareat arida. Et factum est ita.

« Et vocavit Deus aridam terrain , congregationesque a quorum appellavit maria. »

11 ne faut pas oublier qu'au moment de la précipitation des eaux le lit qui les reçut n'était, par rapporta la masse restée fluide et incandescente, qu'une pellicule extrêmement mince. Aujourd'hui même, l'épaisseur de cette écorce n'est pas évaluée à plus de 160 kilomètres, soit à la 80e partie du diamètre terrestre, lequel est d'environ 12,800 kilomètres. Les volcans, par où les matières minérales en fusion s'échappent sous forme de lave, les tremblements de terre, qui ça et là se font sentir avec plus ou moins de force et parfois engloutissent des villes entières, prouvent assez que notre planète n'est pas encore tellement « encroûtée « qu'il ne lui vienne de temps à autre comme des ressentiments de son état primitif.

On conçoit donc qu'à l'époque géologique dont il s'agit ses fluctuations et ses bouillonnements intérieurs durent réagir avec une bien autre énergie sur son faible épidémie, et y produire à plusieurs reprises des boursouflures, des dépressions, des crevasses, en un mot des irrégularités, insignifiantes sans doute, si l'on tient compte du volume total du globe et de l'étendue de sa surface, mais qui nous semblent formidables, et qui l'étaient réellement eu égard à la petitesse des êtres destinés à les mesurer.

Ainsi le feu reprend maintenant dans l'œuvre créatrice sa fonction suspendue pour un temps, au moins dans les phénomènes les plus apparents (phénomènes physiques), et nous voyons se justifier l'opinion déjà citée de M. Flourens sur l'action alternative du feu et de l'eau dans la formation, je dirais, si la langue le permettait, dans le façonnement des couches extérieures du globe. Les géologues ont personnifié ces deux agents primordiaux sous les noms des dieux auxquels la mythologie les supposait soumis. Le feu, c'est Vulcain, ou plus souvent Pluton, le dieu des enfers, le dieu souterrain. L'eau, c'est Neptune, dieu des mers et souverain des fleuves, qui tous lui apportent leur tribut. On a appelé , en conséquence , terrains plutoniens ceux dont la formation se rapporte à l'action du feu central , et terrains neptuniens ceux qui résultent de dépôts laissés par les mers dans les lits qu'elles ont autrefois occupés.

Les anciens géologues accordaient à Neptune — ou à l'eau — la plus grande part dans la formation des continents, des îles et même des montagnes. Tout en admettant l'existence du feu central, ils pensaient que le règne de Pluton avait pris fin à partir du moment où celui de Neptune avait commencé; que le premier s'était vu dès lors confiné

à jamais dans son impénétrable empire, et réduit, pour toute manifestation de sa puissance, tantôt à lancer par le cratère des volcans des cendres, des laves et de la fumée, tantôt à secouer, sans pouvoir les briser, les voûtes de sa prison; tandis que Neptune triomphant, resté seul coopérateur de Dieu, préparait lui-même le lit des océans et des mers, et n'en prenait définitivement possession qu'après avoir remué la surface entière du monde, construit les futures demeures de l'homme, creusé les vallées, entassé les rochers en montagnes, et laissé partout des traces profondes de son gigantesque travail. Buffon , lorsqu'il écrivit sa Théorie de la terre, partageait encore cette opinion erronée.

(( Ce sont, dit-il au tome Ier, les eaux rassemblées dans la vaste étendue des mers qui, par le mouvement continuel du flux et du reflux, ont produit les montagnes, les vallées el les autres inégalités de la terre; ce sont les courants de la mer qui ont creusé les vallons et élevé les collines, en leur donnant des directions correspondantes; ce sont ces mêmes eaux de la mer qui, en transportant les terres, les ont disposées les unes sur les autres en lits horizontaux; et ce sont les eaux du ciel qui peu à peu détruisent l'ouvrage delà mer, qui rabaissent continuellement la hauteur des montagnes, qui comblent les vallées, les bouches des fleuves el les golfes, et qui, ramenant tout au niveau, fendront un jour cette terre à la mer, qui s'en emparera successivemenl en laissant à découvert de nouveaux continents eu (recoupés de vallons et de montagnes, et tout semblables à ceux que nous habitons aujourd'hui. »

Cette manière d'expliquer la séparation des terres et des mers, et cette prophétie du futur envahissement des pre-

mières par les secondes, sont de pure fantaisie et tout à fait insoutenables. Buffon, en les émettant, s'exposait non-seulement à la critique, mais aussi à la raillerie, surtout dans le siècle où il vivait. Voltaire, son ennemi, ne manqua pas cette occasion de lui décocher les traits de sa malice. C'est à Buffon que s'adresse l'épigramme contenue dans ce distique :

Et les mers des Chinois sont encore étonnées D'avoir par leurs courants formé les Pyrénées.

Est-ce à dire que l'eau n'ait été pour rien dans le phénomène qui nous occupe? Loin de là : elle y a été pour beaucoup, comme le prouvent les immenses dépôts d'alluvions et de coquillages laissés par elle en tout lieu. Mais son action n'a été que secondaire; la mer a remanié, modifié, achevé l'œuvre du feu, et cela par une série de révolutions que nous étudierons bientôt, et qui ne doivent pas être confondues avec l'émersion des terres.

Buffon, dans ses Epoques de la nature , parle de la période où les eaux ont couvert les continents, puis de celle où elles se sont retirées. (Voy. ci-dessus, ch. ior.) Or, dans le principe, les eaux ont couvert le globe, mais non les conlinents, qui n'existaient pas encore. Et dire après cela qu'elles se sont retirées, c'est résoudre par un mot vague une difficulté capitale, à moins qu'on ne nous apprenne comment les eaux ont envahi les continents , comment ensuite elles les ont quittés et où elles sont allées en les quittant. Car les continents n'existent qu'à la condition d'être élevés au-dessus du niveau des mers; et s'ils sont élevés

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