LES DÉLUGES
Nous savons comment du sein de l'Océan primitif et universel ont surgi ces masses de terre qui, suivant leur plus ou moins d'étendue, s'appellent îles ou continents. Cette séparation des terres et des mers n'est pas un fait simple; elle ne s'est pas accomplie d'un seul coup, mais par une série de révolutions nombreuses, les unes soudaines et terribles, les autres lentes et presque insensibles, qui ont eu pour effet l'émersion et la submersion successives de toutes les parties du globe. Les preuves de ces révolutions existent
partout, et sur les sommets des plus hautes montagnes, et dans les couches les plus profondes des régions les plus basses. Partout on reconnaît, à n'en pouvoir douter, les actions alternatives et combinées du feu et de l'eau, et c'est d'après leurs effets bien constatés que les géologues ont pu classer et dénommer les différentes roches l dont la superposition et l'enchevêtrement constituent l'enveloppe solide de notre planète.
Les unes, dites pluloniennes, forment les terrains de cristallisation dont l'origine est exclusivement ignée. D'autres, dites neptuniennes, forment les terrains sédimentaires, les diluvia, déposés en couches horizontales par les eaux marines. D'autres encore, de moindre importance et de formation plus récente, ont été amassées en certains endroits parles eaux douces, fluviales ou lacustres : ce sont les alluvions. D'autres enfin ont un caractère mixte, qui témoigne des transformations que leur ont fait éprouver ces actions alternatives des deux agents contraires dont je parlais tout à l'heure. Ce sont, par exemple, des dépôts sédimentaires ou diluviens, qui, engloutis sous des épanehements volcaniques, ont été calcinés, fondus et ramenés à la nature des roches plutoniennes primitives. De là le nom de roches métamorphiques sous lequel on les a désignées.
1 On appelle roches, en géologie, les substances minérales qui, réunies en amas plus ou moins considérables, concourent à la formation du sol; tandis qu'on désigne sous le nom de terrains les diverses réunions de roches qui paraissent s'être formées dans des circonstances identiques. Le terme de roche, ainsi défini , ne préjuge rien sur l'état de la substance. Que celle-ci soit dure ou sans consistance , volumineuse ou en fragments ténus, amorphe ou cristallisée, elle constitue toujours une roche pour le géologue. Ainsi l'argile, le sable, etc., sont des roches aussi bien que le granit, le marbre, le porphyre, etc. (Dict. illustré et Encycl. Univ. publié par B. Dupiney de Vorepierre, art. Géoloyie.)
Elles forment les terrains de transition, c'est-à-dire ceux qui marquent le passage du règne neptnnien an règne plutonien. C'est ainsi que dans des bancs épais de calcaire compacte et saccharoïde, on remarque des fragments nombreux de coquillages dissémines, faisant corps avec la roche et révélant manifestement son origine neptunienne, tandis que son état cristallin accuse avec non moins d'évidence faction énergique et prolongée d'une calcination .vulcanienne.
Après donc la première émersion de la terre ferme, et avant que les continents et les îles, les océans et les mers prissent les limites et les contours à peu près fixes que la géographie nous a fait connaître, les eaux se sont déplacées plusieurs fois en divers sens; il y a eu des déluges qui tour à tour ont englouti les parties d'abord mises à nu , et laissé à sec les vastes et profondes vallées naguère occupées par la mer. Ces déplacements des mers ont rempli une période qui peut elle-même se subdiviser en d'autres phases embrassant un intervalle immense, et dont chacune a laissé des monuments dans ces archives de la nature que la géologie et la paléontologie ont su déchiffrer. Le plus apparent et le plus significatif de tous ces monuments, ce sont les coquilles fossiles qu'on rencontre en abondance à des hauteurs où l'on ne peut admettre que le niveau de l'Océan se soit jamais élevé.
« C'est à l'occasion des coquilles fossiles, dit M. Flourens, qu'est née la première idée du déplacement des mers. Cette grande idée du déplacement des mers, les anciens l'ont eue comme nous, et c'est le même fait qui la leur avait donnée : la dispersion des coquilles marines sur la terre sèche. On trouve partout les traces île cette idée :
dans Strabon, dans Sénèque, dans Pline, etc. » Ovide nous dit (Métamorphoses, liv. xv) :
Vidi ego quod fuerat quondam solidissima tellus
Esse frelum, vidi factas ex œquore terras,
Et procul apelago conchœ jacuere marinœ,
Et vêtus inventa est in montibus anchora summis ;
Quodque fuit campus, vallem decursus aquarum
Fecit ; et eluvie mons est deductus in œquor.
Les anciens admettaient le fait sur sa simple évidence, sans le comprendre et sans s'en embarrasser beaucoup. Leur ignorance même des lois de la gravitation et de F hydrostatique, ainsi que de la forme de la terre, les empêchait d'y rien voir de surprenant et d'y chercher des explications. Au moyen âge on fut moins naïf et moins sensé. La philosophie scolastique, ne comprenant rien aux coquilles fossiles, prit le parti d'en nier l'existence; elle prétendit que ce n'étaient point de vraies coquilles, mais des simulacres de coquilles, des jeux de la nature. La nature s'était amusée à façonner des cailloux en forme de coquillages, sans doute dans le dessein malicieux d'intriguer les savants et de leur donner, comme on dit, du fil à retordre.
Ce fut un artisan, mais un artisan homme de génie, qui osa le premier réfuter cette fiction grossière, et soutenir que les prétendus jeux de la nature étaient bien de véritables coquilles, et que, « auparavant que lesdites coquilles fussent pétrifiées, les poissons qui les avoient formées estoyent vivans dedans l'eau,... et que depuis l'eau et les poissons se sont pétrifiés en même temps, et de ce ne faut doubter. » On voit que Bernard Palissy (car c'est lui que je viens de citer) n'en était pas encore à se faire une idée du déplace-
ment des mers, et qu'il ne s'expliquait pas bien l'existence et le dépôt des coquillages fossiles; mais c'était beaucoup pour son temps et pour un homme ignorant comme lui , que d'en affirmer l'origine normale. Deux siècles plus tard la question était encore pendante parmi les philosophes. Les plus éclairés et les plus hardis croyaient bien aux déplacements des mers, mais sans en donner une raison satisfaisante. La géologie et la paléontologie, ces deux branches de l'histoire scientifique de notre planète, existaient à peine an siècle dernier. Elles ne se sont développées que dans le nôtre, grâce aux travaux de Cuvier, d'Élie de Beaumont, de Hnmboldt, de Buekland, de Lyell, de Darwin, de Léopold de Buch, de d'Orbigny, de Beudant, et d'autres savants investigateurs. C'est à ces hommes illustres que nous devons de pouvoir lire aujourd'hui dans les couches du sol les annales de la Terre et de l'Océan, aussi couramment que nous lisons celles des peuples anciens dans les écrits de leurs meilleurs historiens.
« La science guidée par le génie, dit M. Flourens ', a donc pu remonter jusqu'aux époques les plus reculées de l'-histoiré de la terre; elle a pu compter et déterminer ces époques; elle a pu marquer, et le premier moment où les êtres organisés ont paru sur le globe, et toutes les varialions, toutes les modifications, toutes les révolutions qu'ils ont éprouvées. » Elle a pu aussi déterminer les rôles respectifs des deux agents essentiels de la création, et entrevoir les causes qui les ont amenés et maintenus tour à tour dans les condil ions les plus propres à l'accomplissement de l'œuvre dont ils étaient à la fois les sujets et les instruments.
1 Eloge historique de Georges Cuvier,
Gnviër a parfaitement fait ressortir la part considérable qui revient à l'agent liquide, à l'Océan, dans la constitution des couches superposées de l'écorce terrestre. 11 a montré aussi que les soulèvements de cette écorce et les déluges qui en ont été la suite, se sont renouvelés un grand nombre de fois, et que sa configuration actuelle a été le résultat d'une longue suite de phénomènes subits, de crises violentes. Et c'est encore l'étude des êtres , surtout des êtres marins fossiles, qui l'a conduit à ces importantes découvertes. « Ce n'est point, dit -il, au bouleversement des couches anciennes, au retrait de la mer après la formation des couches nouvelles, que se bornent les révolutions et les changements auxquels est dû l'état actuel de la terre.
« Quand un compare entre elles avec pins de détail les diverses couches et les produits de la vie qu'elles recèlent, on reconnaît bientôt que cette ancienne mer n'a pas déposé constamment des pierres semblables entre elles, ni des restes d'animaux de mêmes espèces, et que chacun de ses dépôts ne s'est pas étendu sur toute la surface qu'elle recouvrait. Il s'y est établi des variations successives, dont les premières seules ont été à peu près générales , et dont les autres paraissent l'avoir été beaucoup moins... Ainsi les déplacements des couches étaient accompagnés et suivis de changements dans la nature du liquide, et des matières qu'il tenait en dissolution; et lorsque certaines couches, en se montrant au-dessus des eaux, eurent divisé la surface des mers par des îles, par des chaînes saillantes, il put y avoir des changements différents dans plusieurs des bassins particuliers.
(( On comprend qu'au milieu de telles variations dans la
nature du liquide, les animaux qu'il nourrissait ne pouvaient demeurer les mêmes. Leurs espèces, leurs genres même changeaient...
« Il y a donc eu, dans la nature animale, une succession de variations qui ont été occasionnées par celles du liquide dans lequel les animaux vivaient, ou qui du moins leur ont correspondu ; et ces variations ont conduit par degrés les classes des animaux aquatiques à leur état actuel; enfin, lorsque la mer a quitté nos continents pour la dernière fois, ses habitants ne différaient pas beaucoup de ceux qu'elle alimente aujourd'hui.
« Nous disons pour la dernière fois, parce que, si Ton examine avec encore plus de soin ces débris des êtres organiques, on parvient à découvrir au milieu des couches marines, même les plus anciennes, des couches remplies de productions animales ou végétales de la terre et de l'eau douce; et parmi les couches les plus récentes, il en est où des animaux terrestres sont ensevelis sous des amas de productions de la mer. Ainsi les diverses catastrophes qui ont remué les couches n'ont pas seulement fait sortir par degrés du sein de l'onde les diverses parties de nos continents et diminué le bassin des mers, mais ce bassin s'est déplacé en plusieurs sens. Il est arrivé plusieurs fois que des terrains mis à sec ont été recouverts par les eaux , soit qu'ils aient été abîmés, ou que les eaux aient été seulement portées audessus d'eux; et pour ce qui regarde particulièrement le sol que la mer a laissé libre dans sa dernière retraite, celui que l'homme et les animaux terrestres habitent maintenant, il avait déjà été desséché au moins une fois, peutêtre plusieurs, et avait nourri alors des quadrupèdes, des oiseaux, dos plantes et des productions terrestres de tous
les genres. La mer qui l'a quitté l'avait donc auparavant
envahi
« Mais ce qu'il est aussi bien important de remarquer, ces irruptions, ces retraites répétées n'ont point toutes été lentes, ne se sont point toutes faites par degrés; au contraire, la plupart des catastrophes qui les ont amenées ont été subites ; et cela est surtout facile à prouver pour la dernière de ces catastrophes, pour celle qui par un double mouvement a inondé et ensuite remis à sec nos continents actuels, ou du moins une grande partie du sol qui les forme aujourd'hui. Elle a laissé encore dans les pays du Nord des cadavres de grands quadrupèdes que la glace a saisis, et qui se sont conservés jusqu'à nos jours avec leur poil et leur chair. S'ils n'eussent été gelés aussitôt que tués, la putréfaction les aurait décomposés. Et d'un autre côté, cette gelée éternelle n'occupait pas auparavant les lieux où ils ont été saisis; car ils n'auraient pas pu vivre sous une pareille température. C'est donc le même instant qui a fait périr les animaux, et qui a rendu glacial le pays qu'ils habitaient. Cet événement a été subit, instantané, sans aucune gradation, et ce qui est si clairement démontré pour cette dernière catastrophe ne Test guère moins pour celles qui l'ont précédée. Les déchirements, les redressements, les renversements des couches plus anciennes ne laissent pas douter que des causes subites et violentes ne les aient mises en l'état où nous les voyons ; et même la force des mouvements qu'éprouva la masse des eaux est encore attestée par les amas de débris et de cailloux roulés qui s'interposent en beaucoup d'endroits entre les couches solides. La vie a donc été souvent troublée sur cette terre par des événements effrovables. Des êtres vivants sans nombre ont
été victimes de ces catastrophes : les uns, habitants de la terre sèche, se sont vus engloutis par les déluges; les autres, qui peuplaient le sein des eaux, ont été mis à sec avec le fond des mers subitement relevé ; leurs races mêmes ont fini pour jamais, et ne laissent dans le monde que quelques débris à peine reconnaissables pour le naturaliste » \.
J'ai cru devoir citer presque en entier ce morceau capital du célèbre naturaliste , où sont exposées si clairement et si largement les grandes fluctuations de l'Océan, et les luttes continuelles de l'eau contre la terre. Cuvier s'est attaché aussi à démontrer qu'il y a eu des révolutions antérieures à l'apparition des êtres vivants; et dans la suite de son beau travail, comme dans les pages qu'on vient de lire, il revient avec persistance sur le caractère soudain et brusque de la plupart des révolutions géologiques , de toutes celles au moins qui ont modifié sensiblement l'état du globe, et dont la science a pu retrouver les monumcnls.
Cette opinion a été confirmée par les recherches postérieures à celles de Cuvier. Toutefois elle ne s'applique exactement qu'à un certain ordre de changements, et il ne faut pas croire que la configuration actuelle de la surface du globe soit la conséquence d'une révolution subite, à la suite de laquelle la terre et l'océan auraient pris instantanément les positions respectives que nous leur connaissons. Ces positions se sont modifiées d'une manière ticsnotable avant et depuis les temps historiques, par l'effet de soulèvements et d'affaissements quelquefois brusques
1 Discours sur 1rs révolutions de la surface du (/lobe.
et limités, mais souvent aussi très-lents et très-étendus, et aussi de l'action érosive des flots de la mer, des alluvions fluviales , etc. 11 y a plus : depuis le dernier déluge dont notre hémisphère a été le théâtre, qui a détruit non -seulement des animaux, mais des populations entières, et dont les traditions de plusieurs peuples ont conservé le souvenir, les phénomènes géologiques ont continué et continuent encore de se produire. On peut en suivre la marche, et par là se faire une idée de ceux qui , aux premiers âges da monde, ont tant de fois bouleversé la surface du globe. Je reviendrai, au chapitre Vif, sur ces phénomènes, qui prouvent que si l'action plutonienne s'est considérablement affaiblie, elle est loin d'avoir entièrement cessé; que les eaux ne laissent pas non plus de poursuivre leur travail lent, mais énergique, et que si, ce qu'on ne saurait affirmer avec certitude, l'ère des grandes révolutions est fermée pour notre planète, ce serait une erreur de croire que l'état où nous la voyons soit un état définitif et immuable.