‹ Les Mystères de L'OrientChapitre 16 sur 198 · Gen., AV · texte numérisé non relu

Gen., AV

comme le mien, comme « la chose en soi », pour parler le langage de Kant; ou, pour parler comme Schopenhauer, je ne perçois partout l'univers que comme représentation, die Welt als Vorstellung, et ce n’est que dans le sexe que je le perçois comme volonté, die Welt als Wille.

C’est dans le sexe seul que l’homme peut, par la chair et par le sang, prendre contact avec d’autres mondes, avec des substances transcendantes. L'amour sexuel est la source de la naissance et aussi de la mort, car tout ce qui nait meurt ; la mort et la naissance sont deux chemins qui mènent au même lieu, où un même chemin qui vient de l’au delà et y retourne.

« Le sexe, dit Rozanov, est l’autre visage de l’homme, visage ténébreux... [IL excède les limites de la nature, il est hors et au-dessus d’elle.. C’est le gouffre qui plonge dans les antipodes de l’être, la face de l’autre monde qui ici, et ici seulement, nous apparaît. »

Partout, mon corps est clos, scellé, impénétrable ; partout, sauf dans le sexe. Le sexe est dans mon corps la fente, la fissure, la fenêtre qui donne de ce monde sur l’autre. Tout le corps est immanent, le sexe est transcendant ; lout le corps appartient aux trois dimensions, le sexe, à la quatrième.

C'est là que s'unissent « les contraires », selon Héraclite le masculin et le féminin. « Le gant de la main gauche se met à la main droite » : le corps d’un autre devient mien, de sorte que je ne sais plus où est le moi et le non-moi.

Non-Moi — Toi: c’est dans le mystère des Deux que cela fut connu pour la première fois; le premier « toi »

fut murmuré par les lèvres des amants dans le baiser d'amour.

Toute la nature veut dire: Toiï,et ne le peut. Mais les bêtes elles-mêmes, domptées par Éros, cessent de haïr et commencent à aimer. Dans le rugissement des lions, peut-être même dans le primitif chaos, dans l’aflinité d'élection des corps chimiques retentit un Toi inexprimé. Mais l’homme seul le prononça et devint Dieu. Moi et Toi, cette révélation du sexe est aussi primordiale, aussi transcendante et divine, que la révélation de la Personnalité : je suis Moi.

« Au commencement Dieu créa l’homme à son image. » Mais déjà Deux était en Un : « Il le créa mäle et femelle, afin qu'ils fussent deux en une seule chair ».

Ainsi, dès le commencement, dans le mystère de l'Un — la Personnalité, se révèle le mystère de Deux — le Sexe.

Le « sexe » est un mot étroit et grossier, ou plutôt nous l'avons fait tel, un mot vide de sens religieux ou plutôt rendu vide. En l’unissant au mot « amour », nous ne sanctifions pas le sexe : nous souillons l'amour. Maïs nous n'avons pas d’autre mot. Et ce n’est certes pas sans motif que tout notre langage est athée et asexuel : en parole comme en fait, le Sexe est contre Dieu, et Dieu contre le Sexe.

Or, au commencement, il n’en fut pas ainsi: tout ce que nous appelons le paganisme — l'Égypte, Babylone, Chanaan, Chettée, l’Égée, la Grèce, Rome — tout le Testament du Père découle du Sexe ; il attend la conception, la naissance de Dieu.

Et voici que Dieu est né. Il semblerait donc que le sexe en

5o LE MYSTÈRE DES TROIS

Dieu — mystère de Deux — aurait dû s’accomplir ? Il n’en est rien.

En rejetant le sexe que le paganisme n'avait pas transfiguré, le christianisme ne l’a pas transfiguré davantage et ne l'a remplacé par rien. Là où dans le paganisme il y avait le sexe, dans le christianisme, il y ale vide.

La Trinité païenne, c’est le Père, la Mère et le Fils ; dans la Trinité chrétienne, l'Esprit remplace la Mère. Le Fils naît sans Mère; il semble même ne pas naître du tout. Ce n’est plus la révélation vivante, mais un dogme mort. Nous acceptons du bout des lèvres le symbolisme de la naissance — donc du sexe en Dieu, — mais notre cœur le rejette. Le Christ est le Fiancé, et son Royaume, le Festin Nuptial : cela est en parole, mais non en réalité ; c’est un symbole vide, une prophétie qui jamais ne s’accomplira.

Le sacrement du mariage que nous acceptons aussi du bout des lèvres, notre cœur ne l’admet pas non plus. Le cœur du christianisme — l’Eucharistie — est incompatible avec le sacrement du mariage. « Les deux seront une seule chair », un seul sang dans l’acte de la conception, dans la semence, — cette pensée même, devant le sacrement de la Chair et du Sang, parait blasphématoire.

Et cependant au commencement il n’en fut pas ainsi. C'est précisément là, dans le sexe, que la roue du monde a tourné sur son axe ; le haut se trouva en bas et la sainteté devint sacrilège. Le sacrement chrétien ignore le sexe, alors que le sacrement païen de l'Ancien Testament — depuis la circoncision d'Israël jusqu'aux symboles sexuels d'Éleusis, em-

UN, DEUX, ET TROIS 5x blèmes d’ineffables mystères — est tout imprégné de sexe.

Éros fait au myste que l’on initie ce que le Séraphin fit au prophète :

11 m'ouvrit la poitrine avec un glaive, Retira mon cœur palpitant

Et dans la plaie béante glissa

Un charbon à la flamme ardente.

« En Dieu lui-même brûle ce feu qui ne s'éteint pas, source ardente de toute vie‘. »

« Ton Dieu, Israël, est le feu dévorateur. » Et jusqu’aujourd'hui, par quelques pleurs de repentir que nous l'éteignions, brûle dans nos veines le feu divin du sexe, et sa flamme rouge empourpre tout notre sang. Jusqu’aujourd’hui s'accomplit le mystère du sexe : le voile de la pudeur derrière

lequel se cache chaque couple amoureux, c’est le voile du

sanctuaire d’Eleusis.

Seul parmi tous les philosophes anciens, Héraclite, initié aux mystères, parle un langage ternaire et sexuel. C'est là précisément, dans le mystère divin du sexe — la Trinité — que se révéla à lui le mystère de tous les mystères : +ù dvrléouy cuuvépov, « les contraires, les oppositions concordantes ». L'union de deux principes opposés en un troisième, — l'harmonie de tous les contraires en Dieu, ëv 0e tévavriæ dnovrx — la Trinité d'Héraclite n’est pas autre chose que l'union des sexes.

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