‹ Les Mystères de L'OrientChapitre 24 sur 198 · Rozanov : La face ténébreuse · texte numérisé non relu

Rozanov : La face ténébreuse

l'Évangile — révélation du Fils, cela ne signilie-t-il pas qu’il y a en Dieu lui-même deux principes inconciliables? Mais alors à quoi bon parler de la « confession des Trois Hypostases », de l’union de deux principes en un troisième, du Père et du Fils dans l'Esprit?

Selon la loi des révélations ternaires, chacune d’elles s’accomplit dans la suivante : celle du Père dans le Fils, celle du Fils dans l'Esprit, celle de l'Esprit dans la Trinité.

Le monde antique va du Père au Fils ; le monde moderne, du Fils à l'Esprit. Aujourd’hui comme autrefois, c’est le même déplacement des Éons dans l’histoire universelle, des éternités célestes dans les siècles terrestres ; aujourd’hui comme jadis, le monde, en proie à une langueur mortelle, périt étouflé, comme s’il était pris entre deux Éons — celui du Fils et celui de l'Esprit. Ces deux meules nous broient comme des grains pour moudre le froment du Seigneur.

Le mystère des Trois ne se manifestera pas aux hommes sans une révélation divine. Mais cette révélation sera aussi celle de l’âme humaine. « Je descendrai sur eux comme une pluie d’été, comme la rosée sur une prairie fauchée », dit le Seigneur. La révélation divine est l’éternelle rosée qui descend du ciel sur la terre. Si notre âme cependant reste vide, c’est qu’elle est comme une coupe retournée, le fond en haut. Il faut la remettre droite ; voilà la véritable « révolution mon-

diale », accomplie non plus au nom de la Bête, mais au nom du Christ.

« Que ton règne arrive! » Hélas, le règne de Dieu nous apparaît si lointain qu'aujourd'hui les croyants eux-mêmes ne prononcent cette prière que comme une parole vide et morte. Mais le règne de l’homme, le socialisme, est-il donc plus proche?

Bien des gens le croient à portée de la main. Mais le malheur est que nous en sommes séparés par une étroite rivière de sang dont l’un des noms est la Révolution mondiale et l’autre, à en juger par l'expérience russe, l’anthropophagie.

Peu importe que la route soit lointaine ou proche, mais il faut que ce soit la bonne. Si, prenant une fausse route, nous nous égarons définitivement et errons à tâtons dans les ténèbres, chaque pas peut nous conduire à l’abîme.

Hier l’Europe a failli périr dans la première guerre mondiale, et voici qu'aujourd'hui déjà elle se prépare pour une autre. Rien n’a changé depuis la guerre, sinon pour empirer. Jamais encore le monde ne fut gouverné par de tels scélérats, — et ce n’est pas seulement des dirigeants russes que je veux parler.

Oui, le règne de Dieu est lointain; ce n'est pas demain que le lion se couchera à côté de l'agneau ; mais chacun de nos pas nous rapproche ou nous éloigne de ce temps. Où donc allons-nous? Il faudrait enfin le savoir. Comment ne pas s'arrêter et jeter un regard en arrière ?

Ce livre est un regard que je jette en arrière, très loin, . , , s!

jusqu’au commencement des temps, car c'est là que commença

ce chemin de l’histoire universelle que nous avons brusque-

ment abandonné.

« Alors les forces terrestres s’ébranleront. » Déjà elles se sont ébranlées : tout tombe, tout s'écroule, la terre s'effondre sous nos pas.

C’est à cela que je veux échapper en m'enfuyant vers l’antiquité. Là sont les assises éternelles et d'autant plus inébranlables qu'elles sont plus anciennes : le ciment romain, le marbre grec, les briques babyloniennes, le granit égyptien reposent sur celte Pierre unique, assise de tout l'univers. « La pierre que les constructeurs ont rejetée deviendra la

pierre angulaire. »

Ce livre est un carnet de route. J'ai visité des pays lointains et traversé les déserts inaccessibles où dorment d’un sommeil enchanté les ruines sacrées, débris des saintes merveilles. Champollion le jeune écrit qu’en pénétrant pour la première fois en Égypte il baïsa cette terre tant désirée. Ah, que n’ai-je pu la baiser, moi aussi! J'aurais pleuré de joie comme un exilé retrouvant sa patrie.

Car l'Occident, c’est l'exil, et l'Orient, la patrie. Le soleil se couche à l'Occident et la nuit vient. « Veiïlleur, veilleur, qu’en est-il de la nuit? — Le matin va se lever mais il fait encore nuit. » L'Occident est plongé dans les ténèbres et n’en sortira que lorsqu'il verra poindre la lumière de l'Orient.

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