Rozanov, a. Rozanov
sur l'enfance, compare les enfants aux imbéciles et aux fous {.
Mais, si sur les choses éternelles ont déjà été dites d’éternelles sottises, nous les avons toutes surpassées.
Que la religion soit née quand le premier filou rencontra le premier sot, nous ne le pensons plus ou, du moins, pas à haute voix comme Voltaire. Mais nous n’en sommes pas très loin. Le Jésus de Renan, le « charmant Docteur », figurine de porcelaine, type accompli du mensonge historique, est peut-être plus blasphématoire que tout ce qu'en pourrait dire Voltaire. Un savant français moderne, Salomon Reinach, lraite de « charlatans » les prêtres des mystères d'Éleusis et lient l’Apocalypse pour « une œuvre d’énergumènes »?. Et le savant allemand Ed. Meyer estime que la religion égyptienne est « la plus grossière des superstitions, avec des rites übsurdes et répugnants »?.
Non, les boutons d'étain ne voient pas le soleil.
Lorsqu'on découvrit la momie du pharaon Ramsès le Grand, on l’enveloppa dans une page du Temps et on l’amena uw Caire dans un fiacre ; le douanier la pesa et, ne trouvant point dans les tarifs de rubrique correspondante, lui appliqua la taxe sur l'importation de la morue séchée.
Pour nous, le corps de l'antique roi-dieu n’est que de la inorue séchée.
Velustas adoranda est*. L’antiquité est digne qu'on la
1, Eh, I, 49.
…, Salomon Ræinaon : Orpheus, 130-353.
#, Ed, Mexen : Geschischle d. Alt. Aegypt., 87. 4, Maonowx : Salurnal., II, 14.
vénère. L’antiquité est divine, disaient les Anciens. Nous ne comprenons plus ces paroles. Nous tuons l'Antiquité, notre mère ; nous crachons à la face de Dieu, révélée à travers les
siècles.
Rares sont les compagnons qui m'’aident à me frayer un chemin à travers la forêt morte de l’érudition, vers les sources vives de la science. Parmi nos aînés, des savants tels que Champollion, Lepsius, Brougsch, et des sages et des poètes tels que Gæthe, Schelling, Carlyle, Mizkievicz, Gogol ; parmi les modernes, Nietzche, Ibsen, Weininger, Soloviev, Rozanov et le plus grand de tous, Dostoïevsky.
Ils n’ont pas été entendus et je ne le serai pas davantage, mais c'est à la fois une grande douleur et une grande joie que de n'être pas entendu avec eux.
Quelques-uns de ceux qui furent chrétiens se rappellent peut-être encore à quoi fut nécessaire le christianisme, mais ce à quoi fut nécessaire le paganisme, le christianisme luimême l’a oublié.
Toute l'humanité préchrétienne ne serait-elle quele « paganisme », et celui-ci qu’une croyance en de « faux dieux », un enchevêtrement de mythes — et rien de plus? Non, sous l'enveloppe du mythe se cache le Mystère. C’est le rapport de ces deux éléments qui contient la véritable essence du paganisme. La vérité du mythe est dans le Mystère.
« Le dieu de Delphes ne révèle ni ne cache, mais prophétise — cauœivez — par des symboles !. »
« Il n’est pas de multiples dieux, il n’y a que la Raison Unique ; seuls changent les noms et les aspects sous lesquels on l'adore ; tantôt ils s’obscurcissent et tantôt ils s’éclairent? ».
Ainsi les figures sculptées sur les parois délicates d’un vase d'albâtre semblent ternes, opaques, presque invisibles, mais s'éclairent et deviennent transparentes dès que s'allume la flamme à l’intérieur du vase. Les sculptures sont les mythes, la flamme est le mystère.
« La sagesse des docteurs et des prophètes de tous les peuples et de tous les siècles s’est exprimée en symboles, GupéoMxSS grhosdyew », dit saint Clément d'Alexandrie. « Les fondateurs des mystères celèrent leur doctrine dans les mythes pour qu'elle ne fût point révélée à tous. Il y a dans les mystères la prescience de la vérité. Et le Christ lui-même dit le Maître des mystères divins, 5aoxakos Déwy pusrroio... Le Seigneur, après sa résurrection, transmit le savoir divin, In Gnose, à Jacob, Jean et Pierre qui le transmirent à leur (our aux autres apôtres. Et tout le christianisme n’est que
lo mystère de la vraie Gnose ? ».
Saint Clément parle des sacrements chrétiens presque dans
1, Hinaozwe : Fragm., 93. !
4. Pruranque : Jsis et Osiris, trad. Mario Meunier, L'Anrisan pu Livae, Paris, H, Crim,: Stromata.
les mêmes termes que des rites païens : initiation, époptie, hiérophantie, grands et petits mystères.
Ici le lien vivant qui unit le christianisme au paganisme comme l'enfant à la mère est encore intact, mais la sagefemme — la Théologie — Le tranchera si maladroitement que la mère en mourra et que l'enfant manquera mourir.
La clé du mythe, c'est le mystère, et celle du mystère païen, le sacrement chrétien. Si le christianisme est un mensonge, le paganisme en est un aussi, et vice versa : si l’un est vérité, l’autre l’est aussi. « L'homme est la mesure de toutes choses », disait Protagoras. Et quelle est donc la mesure de l’homme, sinon sa ressemblance avec Dieu? Si cela est vrai, non seulement l’homme est semblable à Dieu, mais Dieu aussi est semblable à l’homme. Le mythe qui, des dieux, fait des hommes est vrai, mais vrais aussi sont les mystères qui, des hommes, font des dieux.
À cette parole de la sagesse delphique : « Connais-toi », saint Augustin répond : « En me connaissant, je Te connaitrai. Noverim me, noverim te !. » Ceci veut dire que la connaissance de l’homme et la connaissance de Dieu, l’anthropomorphisme et le théomorphisme sont une seule et même chose. Tout ce qui est en l’homme est en Dieu, et réciproquement. Tel homme, tel Dieu.
Ou, en d’autres termes, mythes et mystères n'expriment pas seulement la réalité humaine, mais aussi la réalité divine; la mythologie, comme la théologie, est l’exacte méthode de l'expérience religieuse.
1 Saiwr Auausrin : Solil., IL, 1.
Selon la parole de Platon, nous retrouvons dans les mythes antiques « des parties de nous-mêmes ! ». Ë
Seul Weininger, consumé par le feu d'Israël, js savoir ce qu'est Israël ; seul Nietzsche, le « Dionysos déchiré », pouvait savoir ce qu'est la tragédie ; seul Dostoievsky, l'homme de l’Apocalypse, pouvait savoir ce qu'est la fin du monde. d: ï
Nous ne pouvons juger de l'expérience reNgIeuse des siècles et des peuples que d’après notre propre expérience. Les mystères des sanctuaires sont les mystères de js âme : ce qui est en eux est aussi en nous. Celui qui n'a pu trouver dans son propre cœur la clé ouvrant les portes du sanctuaire d'Éleusis, celui-là n’y entrera jamais.
Les mythes capturent les dieux comme les filets attrapent
le poisson. Les hommes étant de mauvais pêcheurs, les dieux
leur échappent. Mais le mythe, même vide, garde encore le parfum du dieu, comme le filet vide l'odeur du poisson.
« La mythologie contient en elle la vérité religieuse, dit Schelling. La religion n'est pas la mythologie, comme le pensent les savants modernes ; c’est au contraire la mythologie qui est la religion. Tous les mythes sont vrais. Ce ne sont pas des récits fabuleux de ce qui ne fut jamais, marie des révélations sur ce qui est toujours. La Perséphone des mystères d'Éleusis non seulement symbolise, mais est vraiment ce pour quoi nous la prenons — un être réellement existant, ein