Rozanov
OSIRIS ET LE MYSTÈRE DES DEUX ot
« Vivre dans la dualité sexuelle, c’est marcher sur la route de la mort. Celui qui goûte à sa racine goûtera aussi à ses fruits. Ce n’est qu’une personnalité intégrale qui puisse devenir immortelle”. »
Le sexe est la moitié, masculine ou féminine, de l’individu. La racine de la mort est la scission sexuelle de la personnalité en deux moitiés. C’est par cette fente, « où passa le cheveu qui trancha l’œuf », qu'entre la mort. Vaincre la mort, ressusciter, c’est rétablir la personnalité intégrale, guérir la plaie béante du sexe. La personnalité intégrale est fermée, scellée, close pour la mort comme la sphère parfaite, la boule du Scarabée et celle de l’Androgyne dans le mythe de Platon.
L'amour sexuel est la voie inachevée et inachevable vers la résurrection. Vainement les deux moitiés séparées aspirent vers le tout. Elles s'unissent et se divisent, veulent ressusciter et ne le peuvent, naissent et meurent toujours.
La volupté de l’amour est l’avant-goût de la résurrection de la chair mêlé d’amertume mortelle, de dégoût, de honte et de crainte. Cette antinomie est ce qu'il y a de plus étrange et de plus transcendant dans le sexe. Suprème volupté et suprême douleur — l'Amour et la Mort.
XXX VIII Le premier homme immortel, avant sa chute, est un [ ) ;
1, W. Soroviev.
Homme-Femme, Adam-Eve, et le Dernier, le Ressuscité, l’est aussi.
« Regardez-le. C’est le plus beau visage de la terre, un visage d’une douceur céleste. Sous les traits virils transparait une grâce féminine, virginale. Il y a en Lui la perfection, la plénitude de l'Homme, sphère parfaite — qui ne saurait être dans ce qui est uniquement masculin ou uniquement féminin '. »
[Il doit en être ainsi de Celui qui triomphe de la mort par la mort, du sexe par le sexe.
Saint Clément d'Alexandrie nous a conservé une parole du Seigneur non recueillie dans les Évangiles, un agraphon.
€ Salomé lui demandant : Quand viendra ton règne? Jésus lui répondit : Lorsque deux seront un, et que le masculin sera féminin, et qu'il n’y aura ni homme ni femme * ».
Horreur, folie, ténèbres, suprême perversion sexuelle ? Ou joie inespérée, sagesse inconnue, partie invisible du
spectre solaire — lumière ultra-violette, rayons obscurs ?
à Le sexe est le radium, la source des rayons obscurs, le soleil nocturne dans le corps de l’homme et dans celui M e :
de lPunivers. Le radium brûle, meurtrit, blesse, mais il 1. Rozaxov : La face lénébreuse.
2, Crém, v’Avex.: Strom., IL, 13, 92.
vivilie aussi, guérit, ressuscite. Que l’on relire du monde ce soleil nocturne, et le soleil du jour s’éteindra lui aussi.
L'une des brûlures du radinm sexuel de l'Égypte est l’androgynisme divin, l’autre, l’inceste divin.
L'union conjugale des frères et des sœurs est entre toutes sacrée. « Ma sœur — mon épouse », telle est en Égypte la plus pure des paroles d'amour.
Les pharaons sont les « fils du dieu Soleil », et seuls les enfants nés des unions incestueuses, « sacrées », conservant dans leurs veines « la pureté du sang solaire », ont le droit d’hériter de la couronne royale.
Que Ramsès IE ait épousé ses deux filles, c'est un fait dont nous ne sommes pas cerlains; mais nous savons sûrement que, dans la lignée des Psammétiches, pharaons d’ Égypte, comme dans celle des Séleucides, rois de Syrie, soumis à l'influence égyplienne, il existe des mariages «divins » des pères avec leurs filles et des fils avec leurs mères. Seleucus [*, divorçant d’avec sa femme Stratonique, la marie à son fils, et Antiochus se fiance avec sa , propre mère, Cléopätre-Séléné : ce sont les fiançailles du
dieu Soleil avec la déesse Lune.
XLIT L’inceste des hommes imite celui des dieux, car toutes
les unions conjugales des dieux sont incestucuses.
Chaque matin le dieu Soleil, Ra, naït de la déesse du ciel, Nouit, et chaque midi il conçoit d’elle, comme son époux, un nouveau soleil, « Je suis Ra qui féconde sa mère. »
Isis est sœur, épouse et mère d'Osiris ; il naït d’elle dans l’autre monde — ressuscité, « Prends dans ta bouche le sein d'Isis, ta sœur, et suce de tes lèvres le lait de ta mère’. »
Ce ne sont plus là des nombres simples, mais des logarithmes de perversions sexuelles —— toute une échelle d’incestes. Et voici enfin leur limite métaphysique : « Toi, Scarabée aux ailes pliées, tu nais comme ton propre fils », dit-on au Dieu primordial, Atoum-Ra, l'Homme- Femme.
Ainsi, l'échelle ascendante des incestes mène vers Ja bisexualité divine, la Personnalité parfaite : « Lorsque deux seront un, et que le masculin sera féminin et qu'il
n’y aura plus ni homme ni femme, viendra le Règne des CIeUX ».
Dans La Terrible vengeance, un des contes les plus magiques de Gogol — le plus magique des écrivains du monde, parce que le plus imprégné du radium sexuel — un vieux sorcier est amoureux de sa propre fille, Catherine. « Horreur, horreur ! » répète Gogol, mais il ne se rend pas compte lui-même de ce qui se passe en lui ; il est séduit par ces « miracles du radium »,