CHAPITRE VIII
Il était environ sept heures du matin, quand, le lendemain , la Marquise de Bellenden sortit de l’hospitalière demeure où elle avait passé la nuit et se dirigea à pieds vers le lieu où se construisait le pont. Elle était accompagnée par sa fidèle Marguerite, l’intendant, et le sommelier du château, ainsi que par Brooks, sa femme, et sa fille.
La noble dame, dans une de ses toilettes qui lui allaient si bien, marchait devant à quelques pas de distance, mais de temps en temps elle se retournait pour adresser la parole à ceux qui la suivaient avec une affabilité qui semblait un des signes distinctifs de son caractère.
En approchant des travaux, il était facile de s’apercevoir qu’un massif échafaudage était dressé autour de la pile et que la corde qui devait servir à enlever la pierre était déjà tendue ; en effet, les maçons étaian
arrivés de bonne heure et tous les préparatifs étaient terminés. L’intendant était pourvu d’un grand vase de terre plein de vieilles et de nouvelles monnaies, et le sommelier portait la bouteille de vin qui devait être brisée sur la pile. Mais il n’y avait pas d’autres spectateurs que ceux que nous avons déjà mentionnés, car l’arrivée de la Marquise à la ferme n’était connue que dans ce cercle restreint et l’on savait encore bien moins quelle cérémonie devait avoir lieu.
Mais au moment oh Lady Bellenden et les personnes qui la suivaient n’étaient plus qu’à quelques pas de la rivière, on entendit le roulement d’une voiture, et quelques instants après, une chaise de poste sortait du chemin de traverse qui venait aboutir sur la grande route. Nous ferons peut-être bien de mentionner en passant, que ce chemin de traverse, qui était tracé au milieu d’un pays boisé, aboutissait au point de jonction de la grand’route de Birmingham à Londres et de la route conduisant au beau village de Bellenden, de sorte qu’il était difficile de préciser si la chaise de poste venait de Birmingham ou du paisible hameau dont l’église, dans ses caveaux souterrains, renfermai* les dépouilles mortelles des membres des plus grandes familles de l’aristocratie Anglaise.
Mais la chaise de poste s’arrêta, la portière fut ouverte par celui qui l’occupait, et on en vit descendre un potit homme maigre, d’une quarantaine d’années, et qui avait précisément l’apparence de ce qu’il était effectivement.
— Le clerc de Monsieur Rigdeu ! — s’écria le fermier Brooks qui reconnut à l’instant ce remuant personnage au moment où il s’approchait d’un pas vif et d’un air important et content de lui.
— Il se passe quelque chose d’extraordinaire ce matin, — dit-il en promenant ses regards de l’un à l’autre, puis, lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur la Marquise, il tressaillit comme un homme qui avait à l’instant deviné qui elle était, et retirant son chapeau, il dit du ton le plus respectueux : — Je présume que j’ai l’honneur de me trouver en la présence de Madame la Marquise de Bellenden ?
LaMarquise lui répondit par un salut froid et réservé, car l’aspect extérieur de cet homme ne prévenait pas en sa faveur, et d’ailleurs, elle n’avait aucune raison pour avoir une grande estime pour ceux qu’un lien quelconque rattachait à Rigden.
— J’ai battu tout le pays à la poursuite du cousin de
Votre Seigneurie, Lord Montgomery, — dit le clerc nullement décontenancé par les manières réservées de la Marquise à son égard, — et je n’ai pu obtenir le moindre renseignement sur ce qu’il est devenu. J’étais hier au village de Bellenden
— Et j’y suis également arrivée hier, dans l’aprèsmidi, — dit la noble dame pour s’assurer si le clerc avait entendu parler des particularités de sa visite à ce paisible hameau.
— C’est ce qui m’a été dit, — répliqua-t-il laconiquement, — j’y ai passé la nuit et je suis en route maintenant pour retourner à Londres.
— Alors, Monsieur, je dois vous prévenir que vous
avez quelque peu dévié de votre route, — s’écria le fermier, — en quittant le village, vous n’auriez pas dû prendre le chemin de traverse
— Je le sais, mon brave homme, — interrompit le
clerc, — mais j’avais l’intention de passer à la ferme ce matin, pour prendre les dernières informa! ions sur Lord Raymond, et savoir si vous n’aviez rien appris de nouveau depuis ma visite d’hier. Car, nous sommes aujourd'hui le 30, et il sait parfaitement que s’il n’a pas rempli certaines conditions aujourd’hui, avant minuit, il perd tous ses droits sur les domaines en litige. C’est pourquoi je me disais qu’il était possible qu’il fût revenu à la onzième heure, comme on dit
— Je n’ai eu aucune nouvelle de Sa Seigneurie, je vous en donne l’assurance, — interrompit le fermier, — mais je pensais que vous aviez résolu de le trouver mort au vif.
— Sur mon honneur, mon brave camarade, et en suppliant Madame la Marquise d’excuser cette conversation familière, je commence à me sentir convaincu que si Lord Raymond Montgomery est retrouvé, ce ne sera qu’à l’état de cadavre, et non comme une créature douée de vie, de vigueur, et de santé.
— Grand Dieu ! qu’ost-ce qui peut vous faire penser cela? — s’écria le fermier, pendant qu’un exclamation d’horreur échappait à sa digne femme et à sa fille.
— Oh ! tout simplement parce que un homme ne disparaît pas de cette façon sans qu’il y ait quelque ma-
nigance criminelle sous jeu, — dit le clerc, — mais puis-je prendre la liberté de vous demander pourquoi vous êtes tous dehors de si bonne heure, et ce que vous venez faire au nouveau pont?
— Sa Seigneurie se dispose à déposer des pièces de monnaie dans l’intérieur de cette pile, — répondit Brooks, — et les maçons sont sur le point d’enlever la pierre qui en forme le couronnement.
— Avec la permission de Sa Seigneurie, je resterai quelques instants, pour assister à la cérémonie, — dit le clerc.
— Je n’ai pas la moindre objection à faire...
Sur ces mots la Marquise se rapprocha des maçons qui avait déjà commencé à se mettre à l’œuvre pour soulever la pierre.
L’intendant, le sommelier, Marguerite, Brooks, sa femme, et sa iillc prifent place à une certaine distance derrière la Marquise, mais le clerc s’avança pour examiner de près les moyens employés pour soulever le bloc énorme de granit. Ayant passé toute sa vie à Londres, et presque toujours renfermé et courbé sur un bureau, il était comme un oiseau fraichement échappé de sa cage, l’aspect de la campagne réjouissait ses yeux, et le moindre incident était plein d’intérêt pour lui. C’est donc comme un écolier indiscret et curieux qu’il examina l’opération en cours d’exécution, et aussitôt que la pierre fut enlevée de quelques pouces, il avança la tête pour plonger ses regards dans l’intérieur de la maçonnerie et suivre de l’œil le travail des maçons.
— A quelle hauteur faut-il enlever la pierre ? — demanda le fils Brooks à l’intendant.
— A une hauteur de deux pieds environ ou peutêtre un peu plus, — lui fut-il répondu, — le vase qui contient les pièces de monnaie est grand.
Le silence se rétablit de nouveau, interrompu seulement par le bruit que faisait la corde en se tordant, et par le grincement de la poulie autour de laquelle elle était enroulée. Au bout de dix minutes la pierre était élevée de plus de deux pieds audessus de l’orifice de la pile, etl’intendaut déclara qu’il était inutile de l’enlever davantage.
— Quelle odeur ! -- dit le clerc, en se reculant de quelques pas et en se bouchaut le uez pour échapper à cette sensation désagréable.
— Eu effet, — dit l’un des maçons.
— Selon moi, cela doit provenir de l’eau stagnante qui s’est corrompue dans l’intérieur de la cavité, — dit l’intendant, — et s’il en est ainsi les fondations doivent en avoir souffert, il faut s’assurer de cela avant que Sa Seigueurie commence la cérémonie.
— Oh ! j’aurai bientôt vu l’état des choses, — dit le jeune Brooks, en grimpant sur la pile et en se mettant à genoux la tête engagée sous la pierre pour regarder dans l’intérieur de la cavité.
— Eh! bien, qu’y a-t-il? — demanda l’entrepreneur des travaux.
— L’odeur, en effet, est très-mauvaise, mais, je ne vois rien briller, comme le ferait de l’eau, et pourtant
il y a quelque chose, mais quelque chose de sombre que je ne puis définir.... mon Dieu ! mais oui, c’est — c’est le corps d’un homme !
Ces exclamations arrachées au jeune homme firent courir un frisson d’horreur parmi tous les assistants.
— Un corps ! — s’écria l’intendant, en s’avançant.
— L’odeur ost bien celle d’un cadavre, — dit le clerc.
— Grand Dieu! — Est-ce possible? — s’écria la Marquise de Bellenden, en échangeant des regards d’intelligence avec Marguerite.
— Allons, vous autres, ne restez pas inactifs, — vociféra l’entrepreneur, en s’adressant à ses hommes, — enlevez cette pierre à une plus grande hauteur, et que l’un de vous se munisse d’une corde et d’un crochet.
La poulie se remit à grincer et la corde à se tendre, pendant que le jeune Brooks ayant ajusté un crochet au bout d’une corde, faisait descendre cette corde dans l’intérieur de la pile. Les spectateurs contemplaient l’opération, |le cou tendu, la bouche ouverte, immobiles d’anxiété, mais des exclamations d’horreur partirent de toutes parts quand ils virent la corde attirer après elle une masse pesante.
La chose était assez positive ! c’était bien un cadavre que le crochet attaché à l’extrémité de la corde attirait au-dessus de l’orifice ; mais quelle etfrayante consternation s'empara de tous les assistants, quand le fils du fermier s'écria avec un accent d’horreur môlé d’étonnement :
— Grand Dieu ! c’est Lord Raymond !
La Marquise après avoir échangé un nouveau regard avec Marguerite, s’élança en avant pour s’assurer du fait, tandis que Madame Brooks et sa fille étaient en proie à une agitation si grande qu’en jugea nécessaire de les éloigner , quand au clerc , il s’écria :
— Je l’avais bien dit que je verrais Lord Raymond mort ou vif avant de quitter ce pays !
Le corps avait été complètement retiré de l’intérieur de la pile et il avait été étendu par terre. Il était fort décomposé, mais il était très-facile de le reconnaître pour celui de Lord Raymond. Ces longs et beaux cheveux quoique en désordre existaient encore, et ses vêtements bien qu’en lambeaux et en partie arrachés étaient fort reconnaissables, en somme, le visage quoique livide et défiguré par le travail de la décomposition ne permettait pas de douter que le cadavre qui gisait aux pieds des assistants consternés, ne fut ce qui restait du beau, de l'élégant, de l’infortuné Lord Raymond.
Mais pour qu'il ne put subsister aucun doute sur son identité, les poches du défaut fureut visitées. Une bourse pleine d’argent fut trouvée sur lui, sa montre était dans son gousset, et il portait encore au doigt un anneau enrichi de diamants d’une très-grande valeur. Il était donc évident que s’il avait été la victime d’un crime, le vol n’en était pas le mobile. Mais, ses papiers, ses lettres? Ah! ils se retrouvèrent, en effet, dans son portefeuille, mais l’humidité avait exercé sur eux de tels
126 LES MYSTÈRBS I)K LÀ COUR 1ÏE LONDRES ravages, qu’ils tombaient en pièces quand on y touchait. »
Alors se présenta cette question, avait-il réellement été assassiné, ou sa mort était-elle le résultat d’un suicide, et s’il y avait meurtre qui pouvait en être l’auteur ?
— C’est un assassinat et pas autre chose, — s’écria le
principal clerc de Rigden, qui avait conservé tout sa présence d’esprit, en dépit de l'horrible scène dont le hasard l’avait rendu le témoin d’une façon si inattendue, — regardez, la bouche est maintenue ouverte comme par une espèce de bâillon, il y a entre les dents quelque chose, comme un morceau d’éponge
— C’est exact, — dit l’entrepreneur, — pauvre jeune homme ! il est positif qu’il a été assassiné !
— Et c’est le jour même où a eu lieu sa disparition que la pierre est tombée, — fit observer le jeune Brooks.
— C’est vrai, garçon, — dit l’entrepreneur, — et ce qu’il y a de plus, c’est qu’au moment où les ouvriers arrivaient pour se mettre à l’ouvrage, à la pointe du jour, ils ont vu une chaise de poste s’engageant h la bêle dans le sentier, mais il n’ont pas attaché grande importance à ce détail, alors.../.
— Et maintenant cet incident acquiert une grande importance, — se hâta de faire observer la Marquise de Bellenden. — Pour ma part, je saisis cette occasion pour déclarer que personne dans le pays ne doit être soupçonné, et qu’aucun des habitants du voisinage ne
doit être désigné comme étant l’auteur supposé de cet effroyable crime ! Non, cette voiture qu’on a vu s’éloigner à la hâte du théâtre de la catastrophe fournit un indice suffisant, le seul qui puisse servir à percer ce mystère. Et tôt ou tard la justice du ciel fera découvrir l’assassin.
— Pourvu que l’enchaînement des preuves soit parfaitement suivi, — dit le clerc, — j’admets avec Votre Seigneurie, que la présence de cette voiture, sur le lieu du crime, est le premier chaînon, et quant à soupçonner les honnêtes gens des environs, c’est' un point tout-à-fait hors de question, — ajouta l’homme d’affaires, dans l’esprit duquel un soupçon avait déjà pris naissance, un soupçon qui bien qu’encore vague était néanmoins assez fort pour le pousser à formuler la déclaration qu’il venait de faire.
■— Je suis enchantée, Monsieur, que vous partagiez ma conviction, * — dit la Marquise de Bellenden, s’exprimant maintenant d’un ton plus conciliant et rompant avec la réserve qu’elle avait gardée jusque-là vis-àvis du clercjde l’avoué. — Votre expérience en ces matières est un important auxiliaire dans la difficile et délicate affaire qui nous occupe et vous méritez les plus vifs remerciements de toutes les personnes présentes pour la manière franche et honnête avec laquelle vous avec exprimé votre opinion. Il serait véritablement bien cruel qu’un injuste soupçon vienne à tomber sur quelque individu n’ayant aucun motif d’intérêt pour s’être rendu coupable d’un aussi épouvantable crime.
— Il y aura une enquête, comme de juste, Milady, — dit l’intendant, — et alors tout sera convenablement pesé et examiné, jusque-là nous devons nous abstenir de nous prononcer.
— C’est juste, — dit la Marquise. — Faites porter le corps au château et avertissez le coroner ; je suis forcée de retourner à Londres, mais si ma présence était nécessaire, mon inteudaut m’en donnerait avis, et dans quelques jours je serais de retour dans ce pays.
— Moi aussi, je suis obligé de partir, — dit le clerc de Rigden.
Après un salut très-bas adressé à la Marquise, il se précipita vers sa chaise de poste, qui s’éloigna immédiatement.
Le corps de Lord Raymond Montgomery fut couvert avec un drap qui avait été apporté de la ferme, et porté sur un brancard au château de Bellenden. La cérémonie relative au pont fut eu conséquence abandonnée à cause, du douloureux incident qui s’était produit et la Marquise retourna à la ferme oü elle avait passé la nuit.
— Oh ! Madame, — dit alors Brooks en s’approchant d’elle avec une expression de douleur et de tourment empreinte sur son visage, — j’espère que Votre Seigneurie est parfaitement certaine...
— Que vous êtes iunoceut de ce crime ? — s’écria la Marquise avec une ferme décision ; — je suis convaincue, bon bon ami, moralement convaincue, — ajouta-t-elle avec plus d’énergie encore. — Ne vous
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alarmez pas, que votre femme et vos enfants ne se laissent pas abattre, je vous protégerai, attendu que je vous sais innocents.
— Que la bénédiction du ciel descende sur Votre Seigneurie ! — dit Brooks en se jetant à genoux et en saisissant la belle main de la Marquise qu’il, pressa contre ses lèvres.
Puisse relevant aussitôt il se précipita dans la chambre voisine pour communiquer à sa famille les paroles consolantes qu’il venait d’entendre.
— Maintenant, Marguerite, — dit la noble dame à sa fidèle servante dès qu’elles se retrouvèrent seules dans le parloir de la ferme, — procurez-moi ce qu’il faut pour écrire, je vais laisser un mot pour Richard qui sera sans doute ici dans le courant de la journée. Il ne doit pas perdre de temps, car la journée de demain sera, pour nous, fort affairée et fertile en événements.
— Et les pauvres gens d’ici, Laura? — intercéda Marguerite avec un vif accent d 'intérêt.
— Je ne souffrirai pas qu’il leur arrive rien de fâcheux, — répondit la Marquise d’un ton sérieux. — Si les soupçons tombaient sur eux, et qu’ils fussent inquiétés, je proclamerais toute la vérité sur la tragédie dont le port de Malden a été le théâtre. Oui, tout serait révélé quoi qu’il en puisse arriver.
— Je suis enchantée de savoir que telle est votre détermination, ma chère Laura, — dit Marguerite. — Et maintenant occupons nous de la lettre, car je vois que la voiture de voyage est prête.
Le billet fut écrit et remis à Brooks pour être donné à Richard dès qu’il arriverait à la ferme. La Marquise exprima alors tous ses remerciements au fermier et à sa famille pour leur hospitalité etaprèsles avoir assurés de nouveau qu’ils n’avaient rien à redouter de la découverte du corps de Lord Raymond, elle monta dans sa voiture et partit en compagnie de sa Adèle Marguerite.