CHAPITRE VII
LA FERME DE MALDEN
Il était alors près de cinq heures du soir et la brise embaumée de Mai apportait une délicieuse sensation de fraîcheur, -après la chaleur qui avait régné pendan 1 la journée.
Après avoir descendu la colline, dont le sommet et les côtés étaient ombragés par un épais feuillage d’un vert d’émeraude, la chaise de poste suivit la grande route avec rapidité et à environ deux milles du village passa devant un petit cottage situé dans un endroit solitaire.
. — C’est la demeure des Austins, — dit la Marquise de Bellenden à Marguerite qui était assise dans la voiture à côté de sa maîtresse. — Je voudrais bien savoir quel résultat Richard a obtenu avec eux.
— Meilleur, je l’espère, que celui que j’ai eu avec le vieux Chapman, — répondit Marguerite ; — mais peutêtre Richard y est-il encore, -- ajouta-t-elle en regar-
dant par la portière. — Et pourtant je ne vois pas la voiture que lui a louée l’aubergiste des Armes de Bellenden, pas plus que je ne vois d’écurie où il aurait pu la remiser.
— -Nous devons croire alors qu’il en a fini avec les Austins et qu’il s’est remis en route en toute hâte pour Congleton, — dit la Marquise*— Mais en ce qui concerne Chapman, ne vous chagrinez pas de n’avoir pas réussi de ce côté. Nous avons, Dieu merci, assez de preuves, sans nous inquiéter de son témoignage. Et pourtant, — ajouta-t-elle avec tristesse, — c’est avec-
bien peu de plaisir que je m’assurerai la tranquille pos-
session de toute cette fortune, depuis que celui que j’aime si follement, si passionnément, ne peut plus être à moi ! Non, il est inutile de tenter de nouveaux efforts pour le ramener sous mon influence.
— Ne nous laissons pas aller au désespoir, ma chère Laura, — interrompit Marguerite.
Lady Bellenden ne répondit rien, mais poussant un long soupir, elle tomba dans une profonde rêverie.
Une heure environ après que la voiture avait quitté le village, la chaise de poste sortit du chemin de tra~. verse et entra dans une grande route
— Voyez! — s’écria tout-à-coup la Marquise en montrant de la portière un pont en voie de construction sur une -claire rivière d’environ quatre vingt-dix à cent pieds de large.
— Oui, c’est l’endroit! — s’écria Marguerite avec un frisson qui parcourut tout son corps. — Dix ou
LA FERME DE MALDBN . 105
douze années se sont écoulées depuis que je ne suis venue dans ce pays et de grandes amélioi'ations y ont été apportées; cette large route... ce pont ..
— Ah ! ce pont ! — ajouta la noble dame.
Elle échangea des regards significatifs avec sa fidèle servante.
La voiture avait alors dépassé le pont et s’avançait vers une petite ferme située à environ un quart de mille de distance et dont les murs blancs se détachaient sur le brillant feuillage qui prêtait ses effets pittoresques au paysage.
— Voyez la ferme de Malden, — dit la Marquise, — avec son grand toit saillant, ses fenêtres petites et profondément encaissées, ses vitres enchâssées dans du plomb ; c’est toujours le même portique ombragé par les mêmes clématites qui me rappellent le temps, si loin déjà, oiije suis venu, pour la première fois, visiter les domaines de Jlellenden.
— Et voilà aussi, — ajouta Marguerite eu regardant une splendide demeure sise sur une éminence àune cou ple de milles de la ferme de Malden, — voici le Manoir de liellenden, la plus belle résidence de tout le comté. Ce domaine, qui s’étend sur tout le pays qu’embrasse notre vue, est à vous, chère Laura; et, Dieu merci I ces odieux Montgomery, ne réussiront pas à vous l’enlever. Mais êtes-vous toujours décidée à descendre à la ferme de Malden, fiu lieu do vous rendre au château?
— Oui, telle est mon intention, Marguerite, — répondit la noble dame. — Vous savez que je n’ai pas
longtemps à rester dans ce pays, que le procès que je soutiens m’oblige à retourner immédiatement à Londres et que par conséquent tout voyage inutile, toute perte de temps est à considérer. La ferme est plus rapprochée de deux milles de ce pont, vous savez, près duquel une affaire importante nous appelle. D’ailleurs en m’arrêtant à la ferme je profiterai de l’occasion pour prendre des renseignements sur Lord Raymond Montgomery.
— Dans quel but, Laura, — demanda Marguerite, — puisque vous ôtes certaine de n’avoir pas ôté trompée sur la malheureuse destinée de votre parent, à quoi bon faire des questions à son sujet?
— Pour éviter que d’autres supposent que je n’étais d’avance trop bien édifiée sur ce poiut, — répliqua la Marquise.
— Alors vous avez l’intention que la découverte qui sera faite soit ce soir, soit demain matin, paraisse être un pur effet du hasard? — demanda Marguerite.
— Précisément, — répondit la noble dame ; — 'véritablement, je n’ai nulle envie de déclarer publiquement tout ce que je sais sur le compte de mes adversaires, à moins qu’ils ne me forcent à recourir à cette extrémité.
— Je comprends et j’approuve le parti que vous avez l’intention d’adopter, — dit Marguerite.
En ce moment la voiture entrait dans une avenue d’arbres verts, la porte qui y donnait accès avait été ouverte par un homme dans la force de l’ôge, vigou-
LA FERME DE MALDBN
reux, le teint brûlé par le soleil, respirant la bonne humeur et la sauté. C’était Brooks, celui qui exploitait le ferme de Malden et par conséquent l’un des nombreux tenanciers delà Marquise, puis qu’elle était restée en possession de tous les domaines pendant que le procès suivait son cours. Il avait vu la voiture arriver et après avoir averti son épouse, bonne grosse femme de quarante quatre ans, de veiller à ce que tout fût en ordre dans la maison, il s’était élancé dans l’avenue pour aller ouvrir la porte.
Madame Brooks était une de ces simples et honnêtes créatures qui, rarement du moins à cette époque, étaient venues se souiller au contact des grandes villes et dont l’existence se confinait dans une petite ferme, ou dans quelque habitation retirée des pays voués à l’agriculture. En recevant le matin une lettre de la Marquise annonçant son arrivée à la ferme dans la soirée, et son intention d’y passer peut-être la nuit, la digne femme avait été toute boniversôe et toute la journée elle s’était occupée de faire ses préparatifs pour recevoir l’hôte illustre qu’elle attendait. A l’accomplissement de cette tâche avaient l’argement contribué son fils et sa fille, le premier, beau garçon de vingt-deux à vingttrois ans, et la seconde, une fille de dix-huit à dixneuf ans. La bonné mère et ses deux enfants brunis par le soleil, présentaient uu tableau de cordialité domestique et d’amour que les yeux rencontrent rarement sous le toit des gens riches.
Sincère et franc fut l’accueil que la Marquise de Bel-
108 I.KS MYSTÈRES DK I.A COUll DE LONDRES
lenden reçut à la ferme de.Malden; eu voyant la peine que ces braves gens s’étaient donnée pour préparer le repas qui était tout prêt à être servi, elle ne voulut pas les attrister ou les offenser en se refusant à en prendre sa part à l’instant. En conséquence elle se décida à remettre au lendemain matin sa promenade au pont en •
construction et quittant son chapeau et son châle elle se mit à table avec la famille du fermier et Marguerite, dans lesquels elle ne voulut voir que des amis et non des serviteurs.
— Je vous assure, Milady, — dit le fermier Brooks, dans un moment d’arrêt dans le cours du festin, — que je suis plus honoré et plus heureux que je ne saurais le dire que Votre Seigneurie ait daigné visiter mon humble demeure. Je sais que l’intendant et le sommellier de Bellenden vont être bien contrariés que Votre Seigneurie ne soit pas montée jusqu’à sa résidence au lieu de s’arrêter dans ma maison, je veux dire que Votre Seigneurie ne se soit pas rendue directement au château au lieu de s’arrêter à la ferme dans laquelle elle est certainement toujours chez elle, quoiqu’elle soit occupée par moi. Je dois ajouter avec franchise et sincérité que bien que le jeune Lord Raymond ait habité ma maison pendant un temps considérable et qu’il se soit montré généreux et amical envers nous, néanmoins, je fais des vœux sincères pour que Votre Seigneurie triomphe des Montgomerys et pour qu’elle continue pendant de longues années à rester notre maîtresse et notre propriétaire.
LA FERME DE MALDEN
— Nous sommes bien certains que nous n’en aurions jamais une meilleure, — s’écria Madame Brooks avec un accent plein de sincérité. — Mais j’espère que Votre Seigneurie n’a pas été offensée que nous ayions laissé Lord Raymond établir sa résidence à la ferme...
— Si j’en avais été offensée, ma bonne femme, — interrompit la Marquise, — serais-je venue vous rendr 0 visite ce soir, préférant pour cette fois votre demeure à mon habitation personnelle qui est si peu éloignée. D’ailleurs, quand Lord Raymond vous a demandé pour la première fois la permission de venir chercher une retraite tranquille à la ferme, vous m’avez écrit franchement et loyalement à ce sujet.
— Et Votre Seigneurie nous a répondu qu’elle n’avait pas d’animosité contre, son cousin, Raymond Montgomery, — lit observer Brooks, — et que vous ne mettiez aucune opposition à ce qu’il vint loger sous mon toit.
— Je pense même avoir dit encore quelque chose de plus, — dit la Marquise, — car si ma mémoire est fidèle, j’ai consigné dans ma réponse à votre lettre, Brooks, que j’éprouvais la plus grande sympathie, la plus grande compassion pour mon cousin Raymond, que je n’avais pas vu depuis bien des années, mais que j’avais entendu parler de sa passion sans espoir pour la belle Fernanda Aylmer, maintenant, Lady Holderness; que je connaissais son adoration pour cette belle créature; que j’avais eu connaissance de la coquetterie sans cœur dont elle avait fait preuve eu l'eucourageant
pendant un temps, puis, en s’engageant avec l’Honorable Arthur Eaton, qu’elle avait fini par ne pas épouser; que j’étais au courant de toutes ces particularités et que ma pitié en avait été émue pour ce noble jeuno homme. Voilà, je crois, les termes dont je me suis servis dans ma réponse à votre lettre.
— Je me le rappelle parfaitement, Milady, — dit Brooks, — et c’est même la noble et indulgente bonté de votre lettre qui nous a décidés à céder au désir exprimé par Lord Raymond et à le recevoir comme locataire dans notre maison.
— Je suppose qu’ayant le cœur brisé par son amour déçu, — dit la Marquise, — il recherchait la solitude comme la seule condition d’existence qui convint à -l’état de son esprit malade et découragé. Pauvre jeune homme! j’ai beaucoup entendu parler de son amabilité, de la bonté de son cœur, de sa générosité envers les pauvres, et il m’inspire une siucère et profonde compassion ; et pour vous dire la vérité c’était principalement le désir de rencontrer mou infortuné cousin, que je n’avais pas vu depuis son enfance qui m’a décidée à m’arrêter chez vous, mes braves gens, pendant le peu de temps que doit durer ma visite dans ce pays. Raymond est il chez lui? — demanda-t-elle en baissant la voix comme si elle craignait que sa question pût être entendue par lui.
— Chez lui, ici, Milady? — s’écria le fermier surpris par cette question. — Mais je me souviens, — ajoutat-il d’un ton plus calme, comme revenant de son éton-
LA FERME DE MALDEN
nement, — vous ne pouvez pas avoir appris ce qui est arrivé...
— Serait- il survenu quelque chose de fâcheux? — demanda Lady Bellenden, avec toute les apparences de la surprise et d’une pénible curiosité.
— Trois mois se sont passés, Madame, — répondit le fermier d’un ton solennel, — depuis que Lord Raymond a fui de la ferme, oui, il nous a quittés avec une brusquerie qui pourrait être taxée d’ingratitude après les attentions que nous avons eues pour lui et les efforts que nous avons faits pour lui rendre la vie douce et agréable...
— Lord Raymond vous a quittés ainsi? — s’écria la Marquise. — Oh! il est vraiment bien extraordinaire qu’il ait agi de cette manière !
— Peut-être, Milady, — suggéra Marguerite, — le pauvre jeune homme est à peine dans des conditions d’esprit à avoir la responsabilité de ses actes, et il peut avoir cédé à quelque impulsion soudaine.
— C’est ce que nous nous sommes dit mille fois, ma femme et moi, depuis la disparition de Sa Seigneurie, — s’écriale fermier. — D’ailleurs il était sujet à d’étranges fantaisies, à des accès d’humeur fantasque auxquels succédait le plus profond accablement ; il m’avait dit plus d’une fois: « Mon bon ami. il se peut qu’il me prenne tout à coup l’idée de quitter votre demeure pour aller faire une excursion à pieds dans le nord de l’Angleterre, si cela arrivait n’en soyez pas surpris. Il me semble par moment qu’il n’y a qu’un exercice violent
et un changement continuel de sites et de lieux qui peuvent me sauver de la folie. » Et pourtant, bien qu’ainsi avertis par Lord Raymond, quand il a disparu si soudainement nous en avons été alarmés et chagrins. Mais en voyant les lettres qui lui étaient adressées arriver ici comme d’habitude, nous nous sommes rassurés en pensant que ses amis et ses parents étaient sans inquiétude sur son compte.
— Et puis, que peut-il lui être arrivé? — s’écria, la Marquise de Bellenden. — S’il avait été la victime de quelque attentat, le crime aurait laissé des traces; s’il avait eu recours au suicide dans un moment d’angoisse et de désespoir, son corps aurait été découvert. Croyezmoi, mes braves gens, le jeune homme erre commo une âme en peine dans la campagne.
— Et ce qui me porte à le croire, Madame, c’est qu’il a emporté tout son argent ettous ses papiers quand il nous a quittés, —dit Brooks. — Il s’étaitmis au lit le soir précédent et selon toutes les probabilités il s’est levé de très-bonne heure, j’entends de bonne heure pour la saison, car on était en hiver et c’était vers la ûn de Février.
— C’était le 26, père, — fit observer le jeune Brooks.
— Diable ! tu as une mémoire bien précise pour les dates, mon garçon, — dit le fermier.
— Si je me rappelle celle-là aussi bien, — répondit le jeune homme, — c’est que c’était ce même Lundi où la pierre formant couronnement est retombée sur la pile du nouveau pont.
LA FERME SE MALDEN
— Ah! quoi... un accident?... — demandala Marquise-
— Non, Madame, c’est-à-dire pas un accident qui ait blessé personne, — répondit le jeune Brooks ; — mais quand mon maître compagnon et moi nous nous sommes mis à l’ouvrage à la pointe du jour...
— Mon fils, il faut que Votre Seigneurie le sache, est ouvrier maçon, — interrompit le père Brooks en manière d’explication, — et il a été employé aux travaux du pont dont Votre Seigneurie a ordonné la construction. Quand la première pile a été terminée, il y a de cela trois mois, il avait été décidé que votre intendant serait invité par tous les tenanciers du district à présider au dépôt d’un pot de terré contenant des pièces de monnaies dans l’intérieur de la pile. A cet effet, la pierre formant le couronnement avait été suspendue de telle sorte qu’en desserrant les cordes elle devait glisser doucement et fermer l’ouverture avec une précision mathématique.
— C’est dans ces conditions que nous avons laissé la pierre le Samedi soir, — reprit le jeune Brooks, — et quand nous nous mîmes à l’ouvrage le Lundi matin, jugez de notre étonnement, les cordes avaient cédé et la pierre formant le couronnement de la pile était retombée ; mais comme elle n’avait pas dévié d’un che veu de la place qu’elle devait occuper, nous décidâmes de ne pas prendre la peine de l’enlever de nouveau, pour y déposer les pièces de monnaie.
— Et par conséquent, la cérémonie n’a pas eu lieu? — s'écria la Marquise.
— Non, Madame, — répondit le jeune Brooks , — votre intendant a décidé qu’on ajournerait la cérémonie jusqu’au jour où une seconde pile serait termiminée....
— Mais c’est absurde ! — s’écria la Marquise d’un air contrarié et mécontent, — Mes ordres étaient formels sur ce point, et ils n’ont pas été exécutés ; j’ai écrit à mon intendant pour lui recommander de veiller à ce que la cérémonie ait lieu au moment voulu, et je lui ai envoyé une certaine quantité de pièces de monnaies anciennes qu’il devait joindre aux différents spécimens des monnaies de l’époque présente. Je sais qu’il existe une sorte de superstition dans les esprits honnêtes et simples des gens de la campagne qui leur fait considérer comme obligatoire d’arroser les fondations d’un édifice avec une bouteille de vin et d’y déposer des pièces do monnaies dans la première pile de maçonnerie, et pour rien au monde je ne voudrais heurter un semblable préjugé...
— Je suis bien heureuse que Votre Seigneurie ait parlé de cela, — fit observer Madame Brooks; — car je puis assurer à Madame la Marquise qn’il y a plusieurs de ses fermiers qui ont déclarés qu’ils ne passeraient jamais sur ce pont, quçlque solidement qu’il pût être construit, parce qu’ils pensent qu’il n’offre pas de sécurité, à cause de l’omission des cérémonies d’usage, lors de l’érection de la première pile.
— Alors, je veilllerai à ce que tout soit remis dans l’ordre, demain matin, ma bonne femme, — dit la
LA FERME DE MALDEN 145
Marquise d’un ton résolu. — Envoyez votre fils au château et qu’il dise à mon intendant que je suis à la ferme où je compte passer la nuit, et que demain matin de bonne heure, j’entends présider moi-même à la cérémonie relative au nouveau pont ; il devra donc prendre immédiatement toutes les mesures nécessaires et notamment faire enlever de nouveau la grosse pierre qui couronne la première pile.
— Je pars à l’instant, Madame, — dit le jeune Brooks en se levant de sa chaise, — et je vais m’acquitter de votre commission ; j’irai en même temps prévenir l’entrepreneur des travaux pour que les maçons soient réunis près du pont à la pointe du jour. Dois-je dire à l’intendant de se rendre ce soir auprès de Votre Seigneurie ?
— Non, je le verrai demain matin, car il est déjà huit heures passées et j’ai l’intention de me retirer bientôt dans la chambre que vous m’avez préparée, pour être levée demain de grand matin. Le temps a passé si agréablement dans votre société, mes bous amis, et notre conversation a été si variée...
— Mais il reste encore une chose dont j’avais toutà-fait oublié de parler à Votre Seigneurie, — dit le fermier comme frappé par une idée soudaine, — c’est que le clerc d’un homme de lois est venu hier ici demandant Lord Raymond Montgomery.
— Ah ! le clerc de Monsieur Rigden, je présume ? dit la noble dame.
— Oui, c’est le nom de l’homme de lois par lequel
il était envoyé ; il est venu dans une chaise de poste avec grand fracas.
— Et puis un air si important, — ajouta Mademoiselle Brooks qui se mêlait pour la première fois à la conversation.
— Oh 1 il a tout bouleversé ma fille , — s’écria Brooks en riant, — par la foule de questions dont il l’a accablée, et quand il a vu que nous ne pouvions lu 1 donner aucun renseignement sur Lord Raymond, il a pris des airs insolents, en disant que c’était étrange... que c’était suspect...
— Aussi, lui ai -je dit qu’il ferait mieux d’aller à ses affaires, — ajouta Mademoiselle Brooks, — et alors il est devenu plus poli et il s’est même excusé en disant qu’il n’avait eu aucune intention offensante.
— Et s’est-il remis en route pour retourner à Londres? — demanda la Marquise de Bellenden.
— Non, Madame, je ne crois pas, — répondit le jeune Brooks; — il a dit qu’il allait prendre des informations dans le voisinage, qu’il se rendait au village de Bellenden, et qu’il remuerait ciel et terre pour retrouver la trace de Lord Raymond ; mais il paraît qu’il n’a pas beaucoup de temps pour se livrer à ses recherches, car il a dit que s’il ne l’avait pas retrouvé le 30 Mai avant minuit...
— Il perdait tous ses droits sur ces domaines, en admettant qu’il en ait jamais eu de sérieux, -- ajouta la Marquise. — Eh! bien, nous sommes aujourd’hui le 29 et demain est le 30...
LA FERME DE MALDEN
— Et le clerc a juré ses grands dieux, — dit le fermier, — qu’avant qne le délai fût expiré, il aurait retrouvé le jeune Lord mort ou vif.
— Il est bien affirmatif dans tous les cas, — dit la Marquise avec un sourire. — Du reste, et pour ce qui me concerne, je serais enchantée d’apprendre qu’il n’eS| rien arrivé de fâcheux à mon cousin, et de le savoir heureux. C’est sa mère et sou frère Eugène qui ont suivi avec acharnement le procès contre moi, et je crois que le pauvre Raymond a été plutôt leur instrument que leur auxiliaire.
— Il a toujours parlé de vous dans les termes les plus respectueux, — dit Ilrooks ; — et je l’ai très-souvent entendu déplorer l’inimitié qui existait entre vous et sa famille, d’autant [dus que Votre Seigneurie était une Montgomery avant de devenir Marquise de Bellenden.
— Pauvre Raymond, — dit la Marquise en se levant comme pour indiquer son désir de se retirer pour la nuit; — j’espère sincèrement que nous recevrons bientôt de lui de satisfaisantes nouvelles.