‹ Les mysteres de la cour de LondresChapitre 12 sur 34 · LES RÉVÉLATIONS · texte numérisé non relu

LES RÉVÉLATIONS

Quand ils furent assis en face l’un de l’autre dans une salle particulière de la taverne, Tim Meagles put examiner Melmoth plus attentivement que pendant leur convervation rapide et agitée sur la route d’Edgeware. Il remarqua alors qu’il y avait non-seulement quelque chose d’étrange et de farouche dans les regards de Melmoth, mais que sa physionomie avait une expression sinistre et positivement féroce. Ses yeux brillaient de l’éclat sauvage qui s’allume dans ceux du tigre quand il voit l’ennemi sur lequel il voudrait se jeter, mais qu’il ne peut atteindre. Cet éclat sinistre et vacillant qui se remarquait dans ses regards indiquait un désordre de l’esprit, un trouble de la raison. Son visage était pèle, blafard, fatigué, et l’expression de mélancolie empreinte sur la partie inférieure contrastait étrangement avec les violentes passions qui avaient laissé leurs traces sur son front et avec le feu sombre qui brillait dans ses

yeux. Quant a sa mise elle était décente, et rien dans son extérieur n’annonçait la détresse ou la misère. **

— Maintenant, Melmoth, — dit Meagles, quand le garçon eut déposé une bouteille de vin sur la table et se fut retiré, — contez-moi ce qui vous est arrivé depuis que nous nous sommes séparés à Wolwich, il y après de trois mois. De terribles et d'étranges choses se sont passées, je puis facilement le deviner, car vos traits, mon pauvre ami, indiquent un homme bien changé.

— Changé... oh! oui... terriblement changé, 1 — s’écria Melmoth les yeux étincelants, avec une violente énergie et en frappant du poing sur la table ; — si changé, mon cher Monsieur, — continua- t-il, -avec une ironie amère et une férocité qui produisaient une sensation pénible, — si changé en vérité, que d’homme que j’étais je suis devenu un monstre.

— Que voulez-vous dire? — demanda Meagles en frémissant sans savoir pourquoi, mais sous l'influence de la sensation qu’éprouverait un homme en entrant dans une chambre, qu’il saurait pleine d’énormes ser- 1 pents, encore même qu’il n’aurait rien vu.

— Je veux dire, — reprit Melmoth, — que l’état dans lequel nous vivons n’est rien moins que la plus cruelle et la plus sauvage barbarie. Barbarie d’autant plus cruelle et d’autant plus sauvage qu’il n’y a pas de jours où il ne se commette des milliers de crimes au nom de l’humanité, de la religion, de la philanthropie, de la justice, et de la clémence ! On plonge des familles dans les maisons de travail et l’on vient parler

d’humanité ! on écrase ces malheureux de travaux, et l’on prétend mettre en pratique la charité Chrétienne ! on remplit les rues de prostituées et de mendiants et l’on se targue de philanthropie ! on pend, on transporte, on emprisonne des hommes coupables et l’on parlo de, justice ! on édite des lois par milliers contenant toutes les pénalités, et l’on se vente de clémence. Vous étonnerez-vous alors si un homme plein de charité Chrétienne, qui comprend le sens vrai des mots justice et clémence, ne devient pas fou quand il assiste à tous les forfaits qui s’accomplissent sous le manteau de cette prétendue civilisation? Devez-vous vous montrer surpris, si le poids intolérable de la tyrannie et de la persécution, pervertit ses sentiments et change du tout au tout sa nature? ce qui serait surprenant ce serait si un système aussi révoltant ne produisait pas de tels effets, si le mouton ne se changeait pas en lion i'uri' ux, et si l’homme ne devenait pas un monstre! Eh! bien, Monsieur, c’est mon histoire, d’homme que j’étais je suis devenu un monstre !

— Quel ton farouche !... quelles paroles terribles !...

— s’écria Meagles presque effrayé, quelque brave qu’il fût de sa nature, par les paroles et les manières de Melmoth.

— Et pourtant il faut vous attendre à apprendre des choses plus affreuses et plus terribles encore, Monsieur,

— dit co malheureux, — si vous persistez à vouloir connaître mon histoire.

— J’y persiste, je suis impatient de l’entendre, — répliqua Meagles, sans pouvoir se défendre de frissonner. — Ne craignez pas de me prendre pour confident; si vous avez commis un meurtre, je ne lèverais pas même un doigt contre vous ; vous n’avez à attendre de moi que de la compassion, et pas un blâme.

— Mais, mon bon ami, — s’écria Melmoth, en élevant tout-à-coup la voix avec frénésie, — vous avez à entendre des atrocités à glacer votre sang dans vos veines...

— Plus bas .. plus bas!... — dit Meagles qui craignait que les paroles de Melmoth fussent entendues

-*- Et dresser vos cheveux sur votre tête, — continua Melmoth.

— Plus bas,... plus bas, donc! — s’écria Meagles.

— Et faire frissonner votre chair sur vos os !

' — Au nom du ciel, modérez votre ton.

— Ah! vous avez raison... j’oubliais qu’on pouvait m’entendre... mais êtes- vous préparé...

— Je suis préparé à tout entendre... quelque horribles, quelque effrayantes que soient les choses que vous avez à dire, — ajouta Meagles, — je ne broncherai pas.

— Ne vous avancez pas tant... je vais bien voir ce que vous pouvez supporter en faitd’horreurs... ce que vos nerfs peuvent endurer en fait de monstruosités. Mais depuis quand êtes-vous de retour à Londres?

— Depuis une quinzaine de jours environ, — répon-

dit Meagles, — j’ai reçu mon pardon... un pardon pour n’avoir rien fait...

— Vous dites environ quinze jours, — dit Melmoth en paraissant réfléchir; — mais avez-vous entendu ou lu depuis votre retour, le récit de certaines atrocités commises dans les cimetières... de ces morts déterrés et mutilés ?

— Oui, j’ai lu le compte-rendu de ces effroyables profanations, — dit Meagles en frissonnant. — Auriezvous fait quelque chose d’aussi révoltant, d’aussi inexprimable que les crimes accomplis par ce monstre?

— Je vois que vous n’êtes pas de force à écouter mon histoire, — dit Melmoth presque avez mépris.

— Pourquoi pas? je vous affirme que je suis prêt, — s’écria Meagles dont la curiosité était maintenant excitée à un point qui lui rendait l’attente pénible; — allons... commencez...

— Et sije relate des faits aussi effrayants que ceux auxquels je viens de faire allusion et qui vous ont fait visiblement frisonner?

— Ils ne me révolteront pas, je suis préparé maintenant à tout entendre.

— C’est bien, mais avant que je commence, ne seriez-vous pas bieh aise de savoir qui a accompli ces horreurs, qui s’est rendu coupable de ces épouvantables forfaits?... s’il en était ainsi, je pourrais vous le dire, car je le connais...

— Qui est-il ? — demanda Meagles dont les genoux tremblaient, dont les dents claquaient d’horreur.

— C’est moi !... — répondit Melmoth.

Meagles bondit de sa chaise comme sous l’influence d’un choc galvanique et hors d’état de se rendre maître de la terreur qui le dominait.

— Je vous l’avais bien dit, Monsieur, — dit Melmoth avec un calme atroce,' — qu’il s’en fallait beaucoup que vous fussiez préparé à entendre le récit d’une histoire comme la mienne. Adieu, je. vais partir.

Il se leva de son siège avec un geste d’impatience.

— Non, restez, je vous en conjure, — s’écria Meagles, maintenant revenu à lui ; puis, après avoir avalé deux verres de vin coup sur coup, il ajouta : — Pardonnez-moi l’agitation dont je n’ai pas été maître, et croyez moi quand je vous fais le serment solonnel que je suis maintenant prêt à entendre tout ce que vous pouvez avoir à me dire.

— Vous êtes le meilleur juge de la force de résistance de vos nerfs, après tout, — dit Melmoth en se rasseyant. — Ecoutez donc, et ne m’interrompez que le moins possible, attendu que je perds facilement le fil de mes idées, et que mon esprit n’est plus ni aussi lucide ni aussi net que je pourrais le désirer. Vous vous rappelez cette nuit où vous et moi nous avons été mis dans un bateau et dirigé vers la Diana qu 1 était à l’ancre. Je m’arrangeai pour me débarrasser de mes lions et je me précipitai dans la rivière ; je plongeai sous le navire, ayant toute ma présence d’esprit, toute ma mémoire, toutes mes facultés de raisonnement, comme dans les moments les plus calmes et

les plus tranquilles de ma vie; je remontai en nageant toute la longueur du navire et je sortit de l’eau près du gouvernail. Là, je restai en me retenant aux chaînes pendant quelques minutes, tant que dura l’émoi causé par mon escapade. Les lumières commençaient à s’allumer de tous les côtés, et je plongeai de nouveau ; les canots avaient été mis à la mer et je me maintins à l’arrière du navire pondant plus d’un quart d’heure, tantôt sous l’eau, tantôt en ne laissant émerger que ma tête. A la fin je pris le parti de nager avec précaution et saus me presser, en ayant soin de plonger à tous moments, j’arrivai jusqu’à la rive d’Essex, à deux ceuts pas environ de l’endroit où le navire était à l’ancre. Je pris terre et jo suivis la rive pendant plus d’une heure, jusqu’au moment où, perdu dans l’obscurité, je tombai dans un fangeux marécage. J’eus une peine terrible à m’en tirer, et tout couvert de boue, je fus obligé de plonger dans la rivière pour me nettoyer. Je présume que ma tête a du donner sur quelque chose, car je perdis connaissance, et quand je revins à moi, j’étais dans une chaumière do village, à plusieurs milles plus bas que l’endroit de la rivière où j’avais fait ce plongeon qui m’a été si fatal. Un vieux marinier m’avait repêché pendant que je flottais sur le dos, emporté par la marée, le visage éclairé par la lune et sans connaissance. En arrivant au rivage, il reconnut que la vie n’était pas éteinte en moi, et comme il était humain comme le sont généralement les gens du peuple, il me conduisit à sa chaumière où sa femme et lui me doq-

nèrent des soins. Je repris connaissance après quelques heures, mais pendant plusieurs jours, je fus dans l’impossibilité de quitter l’humble lit sur lequel j’étais étendu. Enfin, je me sentis assez fort pour me lever, et ne voulant pas être une charge pour mes bons amis, impatient, en outre, de revoir ma femme et mes chers enfants, je dis à ces braves gens que mon intention était de les quitter. Le bruit de mon évasion de Wolwich était naturellement parvenue jusque-là et le marinier me soupçonnait d’en être le héros. Il m’interrogea avec bonté sur ce sujet et je lui avouai tout. Alors il devint pour moi un véritable ami, il me donna tout un costume de marinier et quelques shillings pour faire ma route ; je revins à Londres, Oh ! comme mon cœur battait, comme la fièvre accélérait les mouvements de mon pouls; joyeux par l’espoir d’embrasser encore ma femme et mes enfants, sans m’inquiéter du danger que je courais d’être reconnu et signalé aux agents du gouvernement, je m’empressai de me rendre au logis où j’espérais trouver ma famille. Dieu! comme la rue me parut longue depuis son extrémité jusqu’à ma maison ! quel siècle s’écoula à partir du moment où je frappais jusqu’à celui où l’on vint me répondre ! Presser ma femme dans mes bras, embrasser mes chers petits, voir si mon innocent baby vivait encore, oh ! cela m’eùt payé de toutes les souffrances que j’avais endurées ! La porte s’ouvrit et la logeuse apparut sur le seuil; elle fut effrayée en me voyant, elle devina que je m’étais échappé, et elle avait peur

de se compromettre en me parlant. Je vis son embarras et je sentis mou cœur défaillir ; j’appréhendais quelque chose d’effrayant et mes pressentiments ne m’avaient pas trompé. Ma famille avait ôté expulsée de son logement, tous ceux que j’aimais avaient été jetés à la rue. Je contins ma fureur pour prendre le temps d’adresser quelques questions à la logeuse; elle avait peur de moi, et elle me suppliait de m’éloigner, insinuant que les agents de l’autorité pouvaient me voir et m’arrêter. Je compris que si je me livrais à la violence, je n’arriverais qu’à attirer sur moi les persécutions auxquelles je venais d’échapper, et je m’efforçai, en conséquence, de garder mon calme ; mais, je fus tout-à-coup pris par un accès de larmes amères, vaincu par les sentiments douloureux qui m’accablaient. La logeuse ellemême toute infâme qu’elle est, sembla émue et en manière de consolation, pour m’apaiser peut-être,. elle prit d’elle-même l’engagement, si on venait s’enqué-. rir de moi, de ne dire à personne que j’étais revenu. Quant à ma femme et à mes enfants, cette femme ne savait pas oü ils étaient allés, et je la quittai dans une situation d’esprit que n’eût pas envié un condamné à mort qui marche à l’échafaud.

— Pauvre homme ! — dit Meagles profondément touché. — En ce qui concerne la logeuse, elle vous a tenu parole, quelle cruelle qu’ait été sa conduite envers votre famille, car Mademoiselle Foster a envoyé fréquemment s’enquérir de vous à votre ancien logement, et les domestiques qui se sont présentés n’ont pu obtenir aucun renseignement sur vous.

— Alors, et par cette raison, — dit laconiquement Meîmoth, — je l’épargnerai, autrement mon intention était de l’immoler avec le reste de mes ennemis. Oh ! vous avez beau jeter sur moi des regards remplis • d’horreur, Monsieur, vous avez encore de terribles choses à entendre avant que nous nous séparions. Mais reprenons le iil de mon histoire, je vous disais donc que je quittai la logeuse dans une situation d’esprit qui n’était enviable pour aucune créature vivante, pas môme pour le misérable condamné qui voit la mort face à face ! Oh ! ma pauvre femme ! mes enfants bien aimés ! Qu’étiez-vous devenus? Pourquoi étais-je ainsi privé de votre amour, des consolations que j’aurais pu trouver auprès de vous ? Pourquoi ne nous était-il pas permis de nous retrouver ensemble et de confondre nos larmes? Moi, je vis tout, je compris l’infamie qui avait été commise. Il était évident que l’argent que j’avais envoyéde Woolwich avec la lettre, n’était jamais parvenu ; il était clair qu’il avait été gardé par cet ignoble agent de police et qu’ils avaient été jetés sur le pavé des rues. Oh! mon Dieu, quelle horrible, quelle infernale malédiction prit alors naissance dans mon esprit. Une malédiction qui menaçait de ruine tout l’édifice social, une malédiction aussi désespérée que celle qu’on peut attendre d’un homme poussé à la folie par les plus intolérables tortures, par la plus cruelle, la plus inéxorable des persécutions. Oui, je murmurai une malédiction, non pas à voix * haute, mais en moi-même, car c’était trop hideux,

trop effroyable, pour que je fusse capable de l’exprimer par des mots, avant qu’une longue méditation n’y .ait habitué mon esprit. Et maintenant, que, depuis long- # temps, je vis avec cette idée, face à face avec cette malédiction, je puis sans hésiter vous énumérer tous les méfaits qu’il serait possible que j’accomplisse contro la société, toutes les horreurs dont je voudrais l’épouvanter. Je regardais le monde comme un enfer, et je résolus d’en tirer une vengeance de démon. Si la terre n’est pas réellement encore un enfer, je fis vœu d’ouvrir ses abîmes sous les pieds de tous ceux que mon influence pouvait atteindre. J’errais dans le faubourg de Saint-Pancras absorbé dans ces pensées, quand je vis passer un convoi. Je vis les pleureurs, je vis les parents, j e vis les amis ensevelissant leurs visage» dans leurs mouchoirs, j’entendis quelques uns d’entre eux saugloter, et je compris que leur chagrin était réel. Machinalement je suivis le convoi daus le vieux cimetière de Saint-Pancras. Je vis descendre le cercueil dans la fosse, j’entendis les pelletées de terre qu’on jetait sur lui, et je remarquai l’angoisse de ceux qui conduisaient le deuil. Pendant que je les observais avec attention, l’un deux découvrit son visage pendant un moment et ses traits me frappèrent ; grand Dieu ! c’était l’agent auquel j’avais confié ma lettre à Woolvvich et qui avait volé à ma pauvre famille cet or dont elle avait un si grand besoin. Oui, c’était l’agent de police et fort , heureusement pour moi il était absorbé par sa douleur, sans cela il n’aurait pas mauqué de me reconnaître en

dépit de mon costume de marinier. Me mêlant aux assistants j’appris que c’était la dépouille du père de l’agent qui venait d’être confié à la terre. Oh ! alors tous les feux de l'enfer s’allumèrent dans mon sein, d’effroyables pensées assaillirent mon esprit, de terribles idées commencèrent à flotter vaguement dans mon imagination, comme de monstrueux serpents entrevus dans les profondeurs de la mer, frisonnant d’horreur devant les affreuses pensés qui commençaient à s’éveiller en moi, pensées qui m’exaltaient jusqu’à la frénésie, et voulant m’y soustraire je m’enfuis du cimetière. Pendant trois ou quatre jours j’errai <jans le voisinage, tournant autour du cimetière solitaire, comme un vautour volant autour de la carcasse dont il veut faire sa pâture et qui à chaque fois rétrécit le cercle qu’il décrit. A la fin les effroyables idées qui s’étaient emparé de mon esprit semblèrent avoir acquis toute leur force, et exercer sur. moi les effets d’un charme malfaisant. Un violent mal de tête, une pénible agitation nerveuse, d’effrayants battements de cœur, une fièvre ardente qui me brûlait tout le corps, étaient alors les principaux symptômes de l’horrible monomanie qui exerçait sur moi sa terrible influence. C’était une impulsion de folie à laquelle je ne pouvais résister, une frénésie qui exerçait un indomptable contrôle sur mes passions, sur mes sentiments et sur mes action*; ; c’était la concentration de tout le venin, de loulé la rage, de toute la furie, et de tous les feux de cette épouvantable malédiction que l’enfer m’avait

inspirée dans mon désespoir. Incapable de lutter contre le torrent qui m’entraînait, j’allai acheter une bêche et quand la nuit vint, j’entrai dans le cimetière de Saint-Pancras, je rouvris la fosse, j’en arrachai le corps du père de l’agent et je le mutilai horriblement avec le fer de ma bêche.

— Dieu puissant ! c’est effroyable ! — s’écria Meagles, en bondissant de sa chaise, pèle, les lèvres tremblantes, et cédant à un indescriptible sentiment de terreur et de dégoût.

— Ah! je vous avais bien prévenu qu’il fallait vous préparer à entendre d’effrayantes choses, — dit Melmoth avec un ricanement moqueur, — dois-je cesser? oudois-jo continuer? — demanda- t-il après une pause et d’un ton indifférent.

— Continuez..; continuez..., — répliqua Meagles, — et pardonnez-moi si je n’ai pas été maître de contenir l’expression de ma stupeur et de mon émotion. Mais désormais je ferai tous mes efforts pour me dominer... continuez... vous me disiez que vous ave z exhumé le corps et que vous l’avez horriblement mutilé.

— Et la lune qui brillait au ciel calme et serein, éclaira ce forfait, — reprit Melmoth ; — mais à peine était-il accompli, à peine avais-je haché à coups de bêche le corps insensible du vieillard, avec autant de frénésie, avec aussi peu de remords que si c’eût été l’agent .de police lui-même, h peine avais-je cédé à cette monomanie d’un si étrange caractère qu’une ef-

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frayante réaction sè produisit en moi. La force herculéenne qui m’avait animé en creusant la fosse, m’abandonna tout-à-coup pour faire place à la faiblesse d’un eufant, l’excitation furieuse que je ressentais, se changea en un profond accablement, au feu do la fièvre qui faisait bouillir mon sang dans mes veines comme un torrent de lave succéda une sueur glacée, et, anéanti par l’irrésistible faiblesse qui s emparait de moi, je tombai étendu à terre, à côté du cadavre que je venais de mutiler. Je perdis connaissance et quand je revins à la vie, la grosse horloge de l’église sonnait une heure du matin J’étais resté pendant une heure dans une profonde léthargie qui pendant sa durée avait tontes les apparences de la mort elle-même. Lorsque le souvenir de la hideuse scène dont j’avais été le principal acteur, ou plutôt le seul acteur vivant, je fus saisi d’une niortello terreur et ramassant ma bêche je m’enfuis précipitamment. Pendant tout le reste de la nuit j’errai comme; une créature privée de raison, tantôt sous l’intluence de la plus horrible terreur, tantôt exhalant par mes cris l’angoisse et ies indescriptibles tourments qui me torturaient. Dans un moment je me mettais à courir comme un fou, me croyant poursuivi par d’invisibles démons qui me flagellaient avec leurs fouets armés de scorpions, puis je me traînais péniblement et comme succombant sous le poids d’un intolérable fardeau \ par moment je me réjouissais de la vengeance que j’avais tirée, puis je reculais avec effroi à la seule idée d’une pareille monstruosité. Y r ors le

matin, je gagnai l’une de ces maisons, d’un ordre infime, qui abondent dans les faubourgs et où se réunissent les pauvres de Londres, et là je pris quelques heures de repos. Dans la soirée j’entendis les habitués de ce misérable lieu s’entretenir de l’odieux et sacrilége forfait qui avait été commis la nuit précédente dans le cimetière do Saint-Pancras, et j’appris que tout le voisinage du théâtre de mes effroyables < xploits était frappé de consternation, d’horreur, et de dégoût. Oh! alors, comme mon cœur bondit dans ma poitrine inondée d’une joie féroce! J’avais désiré, bien plus, j’avais résolu de faire entrer la terreur au cœur de la société, île la frapper d’épouvante, de creuser les abîmes de l’enfer sous ses pieds, de la blesser dans tous ses sentiments de décence et de convenances! Telles étaient mes résolutions, et voilà que j’avais trouvé le moyen d’arriver à mon but. Guerre, guerre à cette société qui change les hommes en monstres, qui réduit au désespoir les mieux intentionnés ! Guerre, guerre à mort à cette société qui n’est composée que d’égoïstes, sans cœur, et sans justice! Telle était ma devise, et mon sang bouillait dans mes veines en repassant en imagination tous les moyens d'atteindre mon but qui se présentaient à mon esprit. C’était la guerre d’un pauvre paria contre la société tout entière, mais je me faisais le serment que cette guerre n’en serait pas moins terrible! Et ces moyens auquel j’ai fait allusion arrivèrent en foule à mon esprit qui semblait doué en ce moment d’uDC in-

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comparable fertilité. Oh! ces moyens, ils étaient nombreux, et je riais en moi-même en en faisant la récapitulation! Il y avait la profanation du dernier asile des morts!... il y avait l’incendie dans les campagnes !... il y avait l’assassinat de ceux qui habitaient des maisons isolées !... On pouvait jeter du vitriol au visage des passants.... on pouvait

— Assez!... assez! .. — s’écria Meagles en sautant sur sa chaise ; — je ne puis en entendre davantage.

Mais presque aussitôt réprimant sa place, il dit d’une voix altérée et qui trahissait l’effort violent qu’il faisait pour se maîtriser:

— Et pourtant je veux vous écouter jusqu’au bout... • continuez... et de nouveau je vous demande pardon pour cette interruption.

— Eh ! bien, je continue donc, — dit Melmoth après une légère hésitation. — Les pensées et les réflexions dont je viens de parler me préparèrent à poursuivre la campagne que j’avais commencée dans le cimetière de Saint-Pancras et je résolus d’accumuler horreurs sur horreurs, pour épouvanter la société. En conséquence, «lorsque la nuit eut étendu son sombre voile sur la terre, je me dirigeai vers l’extrémité Est de la métropole. Daïis le cimetière de Shoreditch, cimetière situé au milieu d’une considérable agglomération dépopulation, je dirigeai ma seconde attaque contre les dépouilles innocentes et insensibles d’un mort. Et quand l’aube parut on trouva une tombe violée et un corps arraché de la fosse et horriblement mutilé. Cet outrage était

incroyable; on avait peine à en admettre la possibilité. Le bruit de ce qui s’était passé au cimetière de Saint-Pancras était parvenu jusqu’à Shoreditch, mais il avait été traité de fable ridicule. Maintenant les mêmes atrocités s’étaient reproduites au milieu des sceptiques et des incrédules, et l’on n’y voulut croire que lorsque la foule eut rempli lecimetière etqu’elle eut vu de ses yeux, la fosse ouverte, le cercueil brisé, et le corps mutilé; alors tous les assistants furent frappés do consternation et se regardèrent les uns les autres, comme si la peste avait éclaté au milieu d’eux. Oh! ce fut une joie, une extase, un véritable déliré de plaisir pour moi! j’entrai dans les tavernes et j’entendis les habitués s’entretenir de ce sujet à voix basse et d’un air grave et solennel. Je parcourus les rues, et partout je vis des groupes, et sur le pas des portes, aux fenêtres, dos visages sur lesquels étaient empreints la consternation et la terreur. On m’avait foulé aux pieds comme un ver de terre, un misérable ver qu’on pouvait écraser sans que la communauté s’en émût et voilà que le ver de terre s’était fait assez puissant pour frapper tous les cœurs de terreur! n’était-ce pas là un triomphe... une source de joie? Assurément oui, et vous ne vous étonnerez pas quand je vous dirai que la troisième nuit je me remis en campagne; je gagnai un autre cimetière et celte foisceful celui de l’église de Saint- Mathieu, dans Bethnal Green, qui fut le théâtre de mes infernales profanations. Oh! là je m’abandonnai avec la furie d’un démon à mes sacrilèges fantaisies et je passai ma rage sur

» deux tombes. Le lendemain matin tout le voisinage était eu révolution comme si les morts dans leur horrible état de mutilation avaient parcouru les rues. Une . terreur panique s’empara de toute la population, les hommes secouaient la tète et parlaient de vampires; les femmes parlaient de goules et do chacals h face humaine. Je cachais ma joie sous un visage composé, mais au fond du cœur j’étais fou d’orgueil et dans toute l’exaltation frénétique du triomphe. Mais comme je me préparais pour une quatrième campagne, dans un autre cimetière, une étrange et inquiétante rumeur parvint à mes oreilles. On disait que les cimetières allaient être gardés par des chiens de chasse, que des pièges et des machines infernales y seraient disposés et que tous les moyens seraient mis en œuvre pour découvrir le profanateur des sépultures. Je fus frappé de consternation, ma férocité s’évanouit, et mon ardeur furieuse céda la place à un lâche sentiment de peur. La société était donc destinée à obtenir un moment de répit, «lui, et comme un âme en peine j’errais la nuit à l’aventure et je me réfugiais le jour dans quelque bouge obscur ou je restais dans un état de stupeur qi\i me faisait regarder par ceux qui m'entouraient comme un misérable idiot. Mais cet état d’accablement passa bientôt. Le terrible instinct qui me poussait se réveilla, et malgré les efforts que javais faits pour les vaincre, je sentis que toute résistance était vaine.

Melmoth s’arrêta un instant dans son épouvantable récit, et Meagles en profita pour lui offrir du vin. 11

but avec avidité, ses yeux brillèrent d’un éclat plus vif, ses joues se colorèrent, et, sans y être sollicité il reprit son horrible histoire.

— Après un laps de quelques jours, ,je me sentis pris d’un besoin de mouvement, et je fus forcé de sortir au grand jour, incapable que j’étais de rester renfermé. Je passai devant un cimetière et la curiosité me poussa à y entrer. Je n’ai pas besoin de vous diro que je n’avais pas emporté ma bêche avec moi depuis la dernière fois où elle m’avait servi ; par conséquent mon aspect était celui d’un rude marinier, au visage bronzé par le hêle. Je ne voulais pas entrer dans ce cimetière, mais une force irrésistible m’y poussa. J’obéissais à une puissance plus forte que ma volonté, à quelque influence surnaturelle qui tenait plus du démon qu’il n’y avait de l’ange en moi. J’entrai donc dans ce cimetière et à peine avais-je quitté le sentier tracé pour me glisser entre les tombes, qu’un homme me cria : « Prenez garde à vous, il y a des pièges et des machines infernales par là ! « Ce terrible avertissementme rappela le danger que j’avais momentanément oublié et lorsque je fus rentré dans le chemin tracé, je vis un homme sortant du porche de l’église. C’était celui qui m’avait averti, et comme ma présence d’esprit m’était immédiatement revenue, je jugeai à la mine que c’était un bon et brave homme. Je ne m’étais pas trompé et la conversation fut bientôt engagée entre nous. Il me dit qu’il était chargé de demeurer pendant le jour dans le cimetière, pour veiller à ce que les visiteurs ne quit

tassent pas les allées, attendu que des pièges avaient été tendus et des machines infernales disposées à cause des profanations qui avaient eu lieu dans d’autres cimetières. Affectant la naïve franchise d’un marin j’eus bien vite gagné sa confiance, et il m’expliqua comment les machines infernales avaient été installés à l’aide de fils de fer qui couraient partout et qui communiquaient à des batteries de pistolets; il me dit que des pièges étaient également placés entre les tombes et dissimulés sous le gazon. En somme, sans se douter que je fusse précisément celui dont les forfaits avaient inspiré ces précautions, il m’expliqua tout sans réserve, et après une longue conversation je le quittai. Pendant le reste du jour j’errai dans les environs, l’esprit plein de tout ce que je venais d’entendre; et plus j’y réfléchissais, plus je sentais l’influence du démon reprendre possession de mon cœur. Le soir vint et déjà je sentais la fièvre me brûler, un pressentiment des actes auxquels je devais me livrer pendant la nuit se présentait à mon esprit, remplissait mon cœur d’horreur et de dégoût et me faisait maudire le jour où je suis né. Je sentais que j’étais fou et je m’abhorrais. Je me savais en proie à une sorte de folie plus forte que ma volonté et qui m’imprimait de certaines tendances, sans me priver de la faculté de les déplorer. J’accomplissais les actions d’un insensé tout en conservant parfaitement l’enchaînement rationnel de mes idées. Mais, à mesure que la nuit s’épaississait, je sentais se* développer en moi une agitation étrange et farouche. Il semblait qu’une main

de fer me prenait par le cou et me poussait dans la voie qui m’était imposée par une implacable destinée contre laquelle il n’y avait pas de résistance possible. C’est ainsi que je retournai à la hâto au bouge où j’avais été chercher un asile, et que je m’emparai de. ma bêche que je cachai sous mes vêtements C’est sous la même impulsion que j’entrai dans la boutique d’un coutelier où je dépensai les derniers sous qui me restaient pour acheter une paire de ciseaux. Oh 1 véritablement, véritablement le récit de ces accès de folie est tout ce qu’il y a de plus horrible, de plus diabolique!

— Oh ! c’est bien vrai, mon pauvre ami, c’est bien vrai ! — s’écria Meagles qui était fasciné par le terrifiant intérêt de cette histoire, comme l’oiseau est fasciné par l’œil du serpent, horrible fascination à laquelle il voudrait tant échapper, mais à laquelle il lui est impossible de se soustraire.

— Mais laissez-moi me hâter d’arriver à la conclusion de cette hideuse histoire, — dit brusquement Melmoth, — car je commence moi- même h en être aussi fatigué que vous pouvez l’être vous-même. Eh ! bien, donc je retournai au cimetière que j’avais visité le matin, et Dieu sait quel terrible combat de pensées, de sentiments, d’instincts, se livra dans mon cœur. La furie des vagues n’est rien en comparaison du conflit de sensations qui m’agitaient ; les colonnes de sable qui courent emportées par le vent au milieu des déserts de l’Arabie, ne sont rien auprès de la lutte furieuse qui s’établissait entre mes instincts et mes sentiments.

J’aurais donné tout au monde pour reculer, mais un pouvoir insurmontable me poussait en avant. J’aurais fait le sacrifice de ma vie pour retourner sur mes pas et m’enfuir, 'mais une destinée inexorable et sans pitié me forçait à avancer. Il me semblait que j’avais deux esprits, l’un dans lequel se concentraient tous les bons sentiments de ma nature, l’autre formant le foyer de toutes les influences de l’enfer.

— Et c’est ce dernier qui a triomphé? — dit Meagles à voix basse et d’un ton tout consterné.

— Oui, l’enfer a triomphé, — reprit Melmoth avec une expression sinistre. — J’entrai dans le cimetière, quoiqu’en frissonnant à la pensée des dangers de tout genre qui me menaçaient; car je savais que des canons de fusils étaient chargés et prêts à lancer la mort et à infliger de terribles blessures, je savais que des pièges se cachaient de toutes parts au milieu du gazon, corqme des serpents qui guettent leur proie. Mais l’enfer en me communiquant ses instincts, m’avait aussi inspiré sa malice, et montant sur les tombes je m’avançai en sûreté à travers les périls qui se cachaient plus bas ; néanmoins les moindres bruits m’alarmaient, me remplissant le cœur de terreur comme si la voix de la mort menaçait à mon oreille, comme si j’entendais le bruit de ses pas sur le gazon agité par le vent ; si un chien venait à aboyer dans l’éloignement, je me figurais qu’il s’élançait après moi ; si le pas tranquille d’un passant arrivait à mon oreille, je me figurais que j’étais poursuivi. C’est ainsi que je fus bien des fois inter-

rompu dans ma course, par des frayeurs imaginaires, mais toutes ses appréhensions se Irouvèrent dénuées de fondement en cette occasion. Enfin, à l’incertaine clarté de la lune, j’aperçus une fosse nouvellement fermée et comme l’instinct du tigre fait bouillir son sang quand sa proie approche, j’éprouvai un impatient désir de profaner cet asile de la mort. Avec un peu de précaution je découvris dans quelles directions couraient les fils de fer communiquant avec les canons de fusils et je les coupai par le milieu à l’aide de mes ciseaux ; car vous {levez comprendre que les batteries infernales tournaient sur pivot dans le sens d’appel des fils de fer qui étaient touchés ét faisaient explosion sur celui qui les heurtait en passant ; par conséquent, en tâtant délicatement pour trouver les fils et en les coupant par le milieu, il devenait sans danger de s’avancer vers l’endroit oh le fil de fer avait été coupé. J’arrive maintenant à un triste, à un douloureux, et horrible épisode de ce récit oh tout est triste, douloureux, et horrible, et vous comprendrez combien, en ce qui me concerne, toutes les horreurs antérieures se trouvèrent dépassées, quand je vous dirai qu’après avoir creusé la fosse, retiré le cercueil, et brisé le couvercle, je vis le visage pâle et rigide de ma propre femme !...

— Votre femme!... —répéta Meagles en tressaillant violemment, — oh! c’est horrible..., horrible!...

— Oh ! oui, c’est horrible, bien horrible, — gémit Melmoth en se couvrant le visage avec se£ mains, et pendant plus d’une minute il resta dans cette position,

silencieux et immobile. — Je vis qu’elle était dans une bière des pauvres, — reprit-il enfin en découvrant son visage, devenu d’une horrible pâleur et empreint d’une expression effrayante d’angoisse et d’horreur, — et il ne me fut pas difficile de deviner comment elle était morte et qui avait présidé à sa sépulture. La misère et la faim avaient causé sa mort et la froide charité de la paroisse avait pourvu à son enterrement. Je ne m’appesantirai pas sur la scène qui se passa dans le cimetière pendant cette effroyable nuit, qu’il vous suffise de savoir que la malédiction qui m’avait été inspirée, quand je trouvai ma famille jetée sans pitié sur le pavé, se réveilla avec une force nouvelle dans mon âme, que je renouvelai le serment que je m’étais fait, et que je jurai de poursuivre ma vengeance par tous les moyens et de toutes mes forces, de chercher à fermer mon cœur à toute pitié, à tout remords ; ma femme a été tuée par les lois cruelles, par les injustes institutions dont j’avais été en premier lieu la victime et une terrible revanche pouvait seule ippaiser ma soif de vengeance. La vengeance tel devait être désormais le but do ma vie. Ai-je besoin de vous dire que je rendis les restes de ma pauvre femme à sa dernière demeure, et que sur sa tombe je répétai le serment de la venger ? Ceci fait je quittai le cimetière et à une petite distance je rencontrai un homme bien mis dans un état complet d’ivresse, je me rappi Ui que je n’avais plus d’argent et je lui volai le peu qu’il avait sur lui ; il était incapable de me résister et je ne lui fis

aucun mal, mais je m’éloignais à la hâte en me réjouissant de mon nouveau crime, car je voyais l’inutilité complète qu’il y avait pour un misérable comme moi à rester honnête. Néanmoins quand la première surexcitation fut passée, je sentis l’inévitable influence de la réaction. Je maudis de nouveau la destinée qui me marquait au front comme Caïn et j’aurais donné toutes les richesses delà terre, si je les avais possédées, pour ne pas m’être souillé d’un vol. Mais les remords étaient inutiles et quelques jours après mes sombres et infernales hallucinations me reprirent, et quand la nuit fut profonde je me mis en route pour un autre cimetière. Une seconde fois j’eus à subir l'épouvantable épreuve de la lutte entre mes instincts et mes sentiments, mais le démon qui me poussait fut encore le plus fort et triompha des efforts faits par mon ange.gardien pour me sauver. Comme la première fois les fils de fer en communication avec les batteries infernales furent coupés et une nouvelle tombe fut ouverte, un corps en fut arraché, et animé d’une rago endiablée je le mutilai, je le hachai avec le 1er de ma bêche. Alors un invincible stupeur s’empara de moi, elle dura deux ou trois heures, je ne saurais préciser le temps au juste et en revenant à moi, je fus saisi d’une horreur si profonde, d’une angoisse si intense, d’une panique si insurmontable, qu’oubliant les dangers qui m’environnaient je m’enfuis, mais presque au même instant une explosion eut lieu, j’avais marché sur ce qui restait du fil de fer que j’avais antérieurement coupé et jo reçus en

plein corps la décharge de la batterie maudite. O horreur ! quels furent mes sentiments en ce terrible moment ! des millions d’effroyables pensées vinrent m’assaillir comme une volée de flèches qui sifflent dans l’air, je me vis pris, emprisonné, jugé, condamné, et montant à l’échafaud ! mais presque au même instant je me secouai comme un chien qui sort de l’eau et malgré les douleurs que j’éprouvai par tout le corps je sentis que je n’étais pas complètement hors d’état de faire usage de mes membres. En me traînant sur le gazon je gagnai le chemin frayé et je m’arrêtai quelques instants pour bander celle de mes blessures d’oü le sang coulait avec le plus d’abondance et alors ,avec une célérité merveilleuse pour l’état déplorable dans lequel je me trouvais, je m’éloignai de l’endroit qui avait vu et mon crime et mon châtiment. L’alarme avait été donné dans le voisinage par l’explosion de la machine infernale, mais je parvins à m’éloigner sans avoir été vu, et comme à la douleur cuisante que j’avais éprouvée dans le premier moment avait succédé une

sorte d’engourdissement, je pus me traîner dans la ruelle détournée dans laquelle j’étais entré. C’était le faubourg au Nord-Est de Londres que j’avais choisi pour le théâtre de mes exploits pendant cette nuit déplorable, et c’est vers les quartiers de l’Est que je me dirigeai. Enfin, après trois heures de marche j’entrai dans le labyrinthe de ruelles, de cours, et d’allées qui constituent Whitechapel, et presque épuisé je tombai sur les marches d’un grand bâtiment ayant l’aspect

d’une prison. Ce bâtiment se trouvait être une maison de travail et quand la porte s’ouvrit, je demandai à y être admis. Cette faveur me fût accordée quand on s’aperçut que j’étais sérieusement blessé et lorsque j’eus fait un conte pour expliquer mes blessures. Mais jugez de ma joie, c’était sous ce toit que j’étais destiné par la Providence à retrouver mes enfants dont la misère leur avait ouvert les portes.

— Dans la maison des pauvres ? — s’écria Meagle s déplus en plus intéressé parle récit étrange, effrayant, et à peine croyable qu’il entendait.

-- Oui, dans la maison des pauvres, .. dans la maison des pauvres ! — répondit Melmoth amèrement. — Mais, n’importe dans quel endroit, j’étais bien heureux de les retrouver, les pauvres petits ! Car leur mère leur avait été enlevée par la mort. J’appris alors que le pauvre baby, lui aussi était mort, et qu’un médecin avait pris le corps de l’enfant pour le conserver dans son laboratoire, et je jurai que cette barbarie ne resterait pas impunie ; j’appris également que c’était su r le pas de la porte d’une grande maison du West End que ma pauvre femme avait rendu le dernier soupir et je lis un autre serment, c’est que les habitants de cette noble demeure ressentiraient aussi les effets de ma vengeance. Pour abréger, ce même médecin qui s’étai^ emparé du corps de mon enfant, fut un jour amené pour me voir par le médecin de la paroisse, et par le nombre et la nature de mes blessures, il fut conduit à la découverte que j’étais le monstre dont les forfaits

avaient frappé d’horreur toute la ville. Je fus transporté dans une cellule et traité comme fou ; mais une ' révolte parmi les aliénés me rendit la liberté, et accompagné de mes enfants, je quittai la maison des pauvres. Six semaines environ se sont écoulées depuis lors...

— Et dans l’intervalle vous avez exercé un suffisant contrôle sur vos sentiments et sur vos actions ? — demanda Meagles avec un empressement qui montrait avec quelle ardeur il désirait recevoir une réponse affirmative ; car, malgré l’horreur et le dégoût que lui inspirait ce misérable homme, il ressentait pour lui une profonde compassion, une immense pitié !

— Depuis ce temps, — répondit Melmoth après un long silence, en parlant d’un ton solennel et les yeux fixés sur Meagles avec une expression de fermeté et d’indomptable résolution, — depuis ce temps, je ne suis certainement pas retombé dans mon affreuse inonomanie, dans ces hallucinations qui me pressaient à accomplir les forfaits des goules et des vampires, mais je n’en ai pas moins continué ma guerre contre la société ! Vous devez remarquer que mon extérieur ne trahit pas la misère et pourtant aucun travail honnête ne me procure les moyens de nourrir et de loger mes enfants ; non, toute chance de gagner ma vie par une honnête industrie, m’est interdite dans ce paysl Je suis donc devenu voleur, voleur de profession, et j’instruis mes enfants pour en faire des voleurs !

— Grand Dieu! est-ce possible, Melmoth? — s’écria Meagles au comble de l’agitation

— Oui! — répondit, Melmofh en s’efforçant de cacher ses remords sous le voile d’une joie féroce. — Et pourquoi pas? De quelle utilité est la vertu ? Quelle recommandation procure une honorable réputation? Aucune. D’ailleurs, oubliez-vous que c’est un vol qui nous a mis pour la première fois en face l’un de l’autre. Ne vous ai-je pas dévalisé dans St-James Square.

— Oui, mais comme vous avez ensuite déploré votre action !... — dit Meagles d’un air grave.

— Parce que vous étiez bon et parce que j'étais encore bien neuf dans le crime, — répondit Molmoth. — Mais maintenant, je suis aussi ancré dans la carrière du crime, comme dit le monde, qu’autrefois j’étais anxieux de garder un nom pur et honorable. Eu résumé, — s’écria-t-il en se levant, — j’ai une mission à remplir, et quand mou œuvre sera accomplie , peu m’importe de quitter vite cette terre de misère, de douleurs, et de tourments. Je prépare en ce moment une grande campagne, et vous ne larderez pas à apprendre que de terribles choses se sont accomplies. Il y a le médecin qui a volé le corps de mon enfant, il y a les habitants de cette riche demeure, devant laquelle ma femme est tombée et est morte d’inanition, il y a enfin ce Prince infâme, dont la tyrannie m’a enlevé à ma famille, voilà tous ceux que j’ai à punir et pas un ne sera épargné.

Melmoth parlait avec une terrible amertume et pendant un moment, il resta les yeux fixés sur Meagles.

— Mon bon ami, — dit Meagles, d’un ton suppliant, . — vous...

— Rien de ce que vous pourrez dire, — interrompit Melmoth d’un ton calme mais ferme , — ne me fera dévier de la roule que je me suis tracée. Mais, quant à vous, quant à Rose Foster, cet ange de beauté et d’innocence, puisse le ciel vous protéger tous deux ! puisse Dieu vous épargner les douleurs et les épreuves par lesquelles j'ai passé !

Melmoth se dirigea tout-à-coup vers la porte et quitta la chambre. Meagles s’élança à sa poursuite et le supplia de rester encore quelques instants ; mais sans tenir compte de ses instances, Melmoth continua à descendre l’escalier et au moment ou Meagles arrivait à la porte extérieure, ce malheureux disparaissait au coin d’une ruelle étroite qui était située de l’autre côté d’Edgevare Road.

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