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CHAPITRE XI

DERNIÈRE RÉPARATION

Le même jour et presque à la même heure où se passaient les incidents que nous venons de rapporter, un événement d’une nature plus sérieuse avait lieu au Manoir de Stamford.

Le temps était beau, c’était sans contredit la plus splendide journée qui eêt encore marqué le printemps de l’année 1195. Tout à l’entour du Manoir, la nature était d’une beauté indescriptible: les jardins étaient ornés de toutes les variétés de fleurs ; au-delà de l’enceinte des jardins les plaines étaient brillantes de verdure ; là, c’était une prairie verte comme l’émeraude, là, un bouquet de bois au feuillage plus sombre, et les haies touffues qui séparaient les pâturages formaient comme uji réseau de veines qui s’étendait sur toute cette vaste étendue de plaines baignées par le soleil ; ici, comme un large ruban d’argent, courait une rivière sinueuse, aux eaux limpides et transparentes, et

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les champs émaillés de boutons d’or semblaient être un immense tapis vert brodé d’arabesques d’or. Le chœur des chanteurs ailés faisait retentir les airs de ses accents joyeux, les agneaux bondissaient dans les prés, toute la nature animée et inanimée respirait la joie, le bonheur, et la beauté.

Le Comte et la Comtesse de Desbqrough se promenaient dans les jardins du Manoir de Slamford. Ils ne se donnaient pas le bras, mais ils marchaient lentement à côté l’un de l’autre dans les allées sablées qui étaient bordées des plus admirables parterres de fleurs.

Ils ne se regardaient pas non plus, leurs yeux étaient baissés vers la terre et leur air, leur démarche, tout en eux indiquait une pénible contrainte et les plus sombres préoccupations. Pourtant, aucune querelle n’était survenue entre eux, aucune dispute n’avait aigri leurs caractères et amené entre eux la mésintelligence. Pas un mot blessant n’était sorti de leurs lèvres, ils u’avaient pas échangé un seul regard de colère, rien qui fût de nature à jeter uu trouble dans leurs rapports de mari à femme n’était intervenu. La femme n’était pas dans un de ces moments où ses désirs inassouvis enflammaient ses passions, et le noble nord n’était pas réduit au désespoir par un sentiment de honte et d’humiliation. C’était un tout autre ordre de pensées qui torturait leurs esprits et qui agitaient leurs âmes !

La vérité est qu’ils éprouvaient un secret et insurmontable dégoût l’un pour l’autre, un mélangé de répugnance et d’horreur, qu’ils essayaient vainement de

combattre et qu’ils ne pouvaient vaincre; le sang versé avait empoisonné l’atmosphère qu’ils respiraient et détruit dans leurs coeurs toute possibilité de sympathie l’un pour l’autre. Malgré toute la profonde, toute la folle adoration avec laquelle il avait aimé la belle Com tesse, le Comte ne la regardait plus maintenaint que comme une femmfe coupable d’un meurtre et sa présence, quand elle marchait auprès de lui dans tout l’éclat de sa beauté, ne lui causait plus que l’impression du dégoût que lui aurait inspiré la vue d’un serpent. Il lui semblait que sou contact était une souillure, que son haleine exhalait un venin, que ses yeux avaient la puissance de fascination du basilic, et un frisson glacé, comme un pressentiment du danger, courait par tout son corps chaque fois qu’elle s’approchait de lui. Quelle différence avec le temps où il aurait voulu baiser la trace de ses pas, où il no pouvait s'e lasser de la contempler, comme une déesse, objet de sou idolâtre adoration, où le simple contact de sa main le plongeait dans une extase de bonheur. Comme les pluies d’insectes malfaisants qui détruisent ou un instant la végétation et tout l’espoir du printemps, do môme le meurtre avait étouffé, sous sa rosée sanglante tous les nobles sentiments, toutes les tendres affections que le noble Comte gardait dans son cœur, et comme sous l’influence dévastatrice dju fléau, les feuilles jaunissent et se dessèchent, la source des plus purs et des plus nobles sentiments de l’âme s’était tarie dans le sein dn Comte.

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Quant à la Comtesse de Desborough elle n’avait pas le même ardent amour à arracher de son cœur, la même affection enthousiaste à oublier, le même culte à renier, mais da is tous les cas, ses impressions n’en étaient pas moins vives, sa délicatesse n’en était pas moins blessée ; et quand Eléanor pensait à son mari f ou le voyait s’approcher d’elle, elle ne voyait en lui que le complice d’un meurtre ! Cette circonstance qu’il était doué dos plus rares qualités intellectuelles, que ses principes étaient nobles, élevés et le rendaient dignes des plus grands respects, que son caractère le plaçait au plus haut rang parmi ceux qui sont en possession de l’estime et de l’admiration du monde, la connaissance de tout cela ne faisait qu’accroître le dégoût qu’il lui inspirait; car lorsqu’elle l’examinait, son masque tombait, elle le voyait tel qu’il était, c’està-dire comme le complice de son crime, et elle ne retrouvait plus l’homme pur et sans tâche qu’il était pour le monde. Quoique ce fût sa main qui eut commis le meurtre, il n’en avait pas moins été son complice avant et après la perpétration du crime, et ni les chevaleresques sentiments qui lui avaient fait accepter cette complicité, ni la preuve d’amour saus bornes qu’il lui avait donnée en l’acceptant, ne diminuaient le dégoût et l’horreur qu’elle ressentait après le crime Commis peur celui qui s’y était associé.

C’est ainsi que le noble couple en était arrivé à éprouver un mutuel dégoût, une commune horreur, et que les deux époux ne pouvaient ni triompher de leurs

sentiments ni se les cacher l’un à l’autre. La contrainte et l’embarras, la réserve et la froideur s’étaient rapidement glissées dans leurs manières d’étre, dans leurs regards, et dans leur langage. Ils avaient peur d’échanger un regard, ils tremblaient de se trouver ensemble, ils reculaient effrayés devant le contact de leurs mains.

Le hasard les avait fait cette fois se rencontrer dans les jardins, et en se trouvant face à face ils avaient tressailli tous deux comme s’ils s’étaient tout-à-coup trouvés en présence d’un spectre, puis leurs regards s’étaient abaissés vers la terre et ils avaient continué à marcher, en échangeant de loin en loin quelques lieux communs, qui ne faisaient que rendre leur embarras plus cruel et leur perplexité plus pénible.

— Eléanor, — dit le Comte après un long silence qui rendait encore leur situation plus intolérable. Tout ceci doit avoir une fin !

— Milord I — s’écria la Comtesse en tressaillant.

Et comme si elle ne comprenait pas le sens des paroles de son mari, elle l’interrogea d’un regard qui se détourna aussitôt.

— Oui, tout ceci doit prendre fin d’une manière ou d’autre, — s’écria le Comte d’un ton ferme, — il est impossible que nous supportions plus longtemps une aussi terrible existence.

— Une terrible existence, Milord? — dit la Comtesse avec une sorte de froid étonnement.

— Oh! n’affectez pas de ne pas me comprendre,

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Eléanor! — s’écria le malheureux Comte, — votre cœur ne vous dit que trop bien ce que je veux dire.

Je vous le dis, Eléanor, nous sommes maudits à nos propres yeux, — continua-t-il à voix basse et d’un ton grave, — jusqu’à ce moment nous n’avons pas osé employer le langage pour nous exprimer nos sentiments, que trahissent nos regards et toutes nos actions. Le crime, Eléanor, a creusé entre nous un épouvantable gouffre et nous ne pouvons plus vivre ensemble plus longtemps.

— Mais, si nous nous séparions, — dit la Comtesse, les yeux fixés vers la terre et d’une voix si basse que c’était à peine si elle se faisait entendre, car elle n’affectait plus de ne pas comprendre le sens des paroles « du Comte, — si nous nous séparions, que dirait le monde?... Quel scancale cette séparation ne provoquerait-elle pas?... A quelles suppositions poûrrait-elle donner naissance?

— C’est vrai ! — murmura le Comte, — et par conséquent il me paraît évident que nous ne devons pas nous séparer, n’est-ce pas? — demanda-t-il.

— Non, nous ne devons pas nous séparer, — répondit la Comtesse.

— Ni continuer à vivre ensemble ! — ajouta le Comte.

— Non nous ne pouvons continuer à vivre ainsi? — répliqua-t-elle.

Un long silence s’établit entre eux, pendant lequel ils continuèrent à marcher côte à côte, sans échange r un regard, même à la dérobée.

— Voilà une splendide, une admirable journée ! — s’écria tout-à-coup le Comte d’un air joyeux et comme transporté d’admiration pour les beautés de la nature.

— La vue dont on jouit du haut de la maison, doit être on ne peut plus charmante, et je pense, Eléanor, que nos cœurs peuvent en tirer un soulagement ; la contemplation du riche manteau que le printemps étend sur toute la nature réjouirait nos yeux, et qui sait si cet harmonieux accord de teintes et de couleurs n’agirait pas sur nos esprits, si elle n’adoucirait pas les aspérités de nos sentiments, et si elle ne réveillerait pas en nous des dispositions plus amicales !

La Comtesse jeta un regard d’étonnement, de curiosité, et de doute sur son mari, le plus long et le plus sérieux regard qu’elle eût osé fixer sur lui depuis le meurtre. D’abord elle s’étonna de lui voir cette exaltation pour les beautés de la nature quand les plus sérieuses réalités de la vie absorbaient ses pensées ainsi qu’elles occupaient les siennes; puis elle chercha à deviner quel but réel il voulait atteindre, et enfin elle resta plongée dans une étrange incertitude, se demandant s’il avait quelque intention sinistre, ou s’il avait parlé sous la franche et naturelle impulsion d’une meilleure disposition d’esprit.

— Voulez- vous monter sur le toit de la maison?

— demanda-t-elle en détournant de nouveau son regard.

— Si celaé vous est agréable, Eléanor, — répondit le Comte, — véritablement je serais désireux que vous

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consentissiez à m’accompagner, car j’ai l’idée que cela vous fera du bien, et que vos yeux seront réjouis par la vue qui s’offrira à vos regards de ce point élevé.

— Soit, donc, — dit la Comtesse.

Et avec une vague crainte, avec un mélange d’inquiétude et de curiosité, elle commença à monter les marches de l'escalier tournant qui conduisait au fgdte de la maison.

Le Comte la suivit, et pendant les trois ou quatre minutes que dura l’ascension, il continua à parler avec une gaîté qui excita au plus haut point l’étonnement d’Eléanor, et qui changea ses doutes en une véritable terreur.

— Quand le cerveau est échauffé par la fièvre, — dit le Comte, — tout changement de lieu, tout déplacement quelque insignifiant qu’il soit, toute rupture avec nos habitudes journalières fait énormément de bien. Je suis impatient de respirer un air plus frais et plus pur à cette hauteur, l’atmosphère était étouffante en bas, daps le jardin, et nous jouirons d’une vue plus étendue que celle qui s’offrait à nos regards. Il me semble, mon Eléanor, que nous entrons dans une ère nouvelle, en cherchant ainsi à prendre ensemble cette petite distraction. Ne pouvez-vous envisager les choses sous le même jour que moi ?

Mais la Comtesse était trop en proie à l’étonnement et à l'effroi toujours croissant qui la dominait, pour répondre vivement à cette question et presque au môme instant elle arrivait sur les plombs qui surmont. x 6

taient le Manoir de Stamford. Il y avait un léger parapet qui les bordait, mais il était si peu élevé qu’il y avait danger pour une personne sujette aux étourdissements à s’en approcher de trop près.

— La vue n’est-elle pas ravissante, Eléanor? — s’écria le Comte, en étendant lo bras et en le promenant lentement dans différentes directions, comme pour attirer son attention, — mais c’est d’ici que la vue est la plus belle, — ajouta- 1- il en se rapprochant du parapet.

— Pour l’amour du ciel, soyez prudent, Francis ! — s’écria Eléanor, en reculant avec un effroi qui fit pâlir son visage et trembler sa voix.

— Est-il possible, Eléanor, — dit le Comte, en se reculant et en fixant son regard sur elle pour la première fois depuis le commencement de la scène que nous décrivons, — est-il possible que vous puissiez éprouver une appréhension à mon sujet?.

— En doutez-vous ? — • s’écria la Comtesse, en ré-

pondant à son regard, mais avec un mélange de curiosité et de crainte ; — oh 1 si vous m’avez amenée ici pour mettre à l’épreuve mes sentiments pour vous.... mais non, vous n’auriez pas fait cela, — s’écria-t-elle dans une perplexité qui prenait rapidement les proportions de la plus vive alarme, — comme vous me regardez d’une manière étrange.... vos regards me remplissent de terreur!... O Françis ! bien certainement, vous n’avez pas de mauvais desseins

— Contre vous ! — s’écria le Comte, d’un ton qui

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la rassura immédiatement, et ses regards qui s’étaient un instant dirigés vers l’abîme qui s’ouvrait au-dessous d’elle, furent ramenés sur le visage de son mari, — Dieu me préserve de toucher jamais à un seul cheveu de votre tête ; non, non, — continua-t-il avec une émotion empreinte ■ d’égarement, avec cette exaltation de dévouement qui aspire avec joie au martyre, — je ne voudrais pas vivre pour te rendre l’existence malheureuse, mon Eléanor, mais je consentirais volontiers à mourir pour assurer ton bonheur I

— Juste ciel ! que voulez-vous dire, Francis ? — s’écria la Comtesse, dont un effroyable soupçon traversa l’esprit, et une sueur froide vint inonder son front.

— Eléanor, — dit le Comte, en saisissant sa main qu’elle ne chercha pas à retirer, et en la regardant avec une expression de résolution désespérée empreinte sur tous ses traits, — c’est la première fois qu’il nous a été possible de nous regarder sans horreur, de rapprocher nos mains sans que leur contact ne provoquât en nous-mêmes un sentiment de dégoût, depuis cette fatale soirée.... ..

— Oui, oui, je vous comprends, Francis, — interrompit la Comtesse, avec une febrile impatience, — mais quelle pensée, quel dessein nourrissez-vous au fond du cœur?... Parlez, jo vous en conjure, ne me laissez pas dans le doute, je vous en supplie!

Dans l’angoisse de son intolérable inquiétude, elle porta la main qu’elle avait de libre, sur sa poitrine,

comme pour comprimer les battements désordonnés de son cœur.

— Je m’expliquerai en peu de mots, Eléanor, — répondit le Comte dont l’exaltation était tombée et dont la physionomie n’exprimait plus alors que la triste résolution du désespoir. — Vous avez déjà reconnu avec moi que nous ne pouvions continuer plus longtemps à vivre ensemble, et vous avez également déclaré qu’il y aurait imprudence à nous séparer. Sur ces deux points je suis d’accord avec vous et je reconnais, comme vous, que l’une et l’autre de ces deux alternatives nous sont fermées. Mais ne nous reste-t-il pas quelque autre moyen?... N’existe-t-il pas de remède à la triste position dans laquelle nous sommes placés? Nous nous regardons en ce moment sans aversion, mais c’est parce qye des sentiments plus puissants nous font oublier pour un instant cotte horreur mutuelle, catte intolérable méfiance dont il nous est impossible de triompher complètement. Mais cette froide réserve, cette douloureuse contrainte, ce pénible embarras reviendront bientôt et quand les sentiments qui rfous animent se seront calmés, nos regards se fuiront de nouveau et nous craindrons jusqu’aumoindre contact de nos mains.

— C’est vrai, mon Dieu! ce n’est que trop vrai!... — murmura Eléanor avec une amère tristesse.

— Oh ! alors il faut qu’un sacrifice soit accompli par l’un de nous pour le bonheur de l’autre, — dit le Comte à la hâte. — Et puisque j’ai été ton mauvais génie, Eléanor, puisque je t’ai induit à contracter un mariage

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que tu déplores depuis le jour où il a été célébré, c’est à moi, maintenant, d’essayer de réparer mes torts d’une manière signalée. Sois heureuse, Eléanor, et que Dieu te pardonne et répande sur toi ses bénédictions...

— Que voulez-vous dire? — s’écria-t-elle en le regardant avec des yeux hagards de terreur.

— Vous laisserez croire au monde que c’est un accident, Eléanor, — dit le noble Comte.

Puis laissant tomber la main d’Eléanor, après l’avoir pressée avec ardeur pendant un instant, il se jeta par dessus le parapet.

Un cri, un cri perçant et déchirant s’échappa de la poitrine de la Comtesse de Desborough, puis elle fut frappée d’immobilité, comme pétrifiée d’horreur et de consternation, les yeux dilatés, les lèvres entrouvertes, les joues complètement décolorées, elle resta à la place qu’elle occupait dans toute l’angoisse de la terreur.

Les jardiniers qui travaillaient dans les parterres devant la maison, furent témoins de cette effroyable tragédie et se précipitèrent vers l’endroit où le Comte était tombé, mais sa tête était horriblement fracassée et la vie était éteinte! Les servantes s’empressèrent de gravir jusqu’au faîte de la maison pour porter secours à leur maitresse qu’elles rapportèrent dans sa chambre on proie au plus violent délire, et l’accident arrivé au Comte de Desborough se répandit avec rapidité dans tout le voisinage.

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