CHAPITRE XIII
AU LIT DE MORT
Il était tard dans la soirée de cette mémorable journée, lorsque le chapelain de Newgate se présenta à la demeure de Florimel, et après avoir obtenu audience, informa le jeune Lord en quelques mots, mais vivement accentués, que Caroline Walters, mortellement blessée, implorait une dernière entrevue avec Sa Seigneurie. Avec son caractère naturellement généreux, Gabriel n’était pas homme à repousser une telle prière et à l’instant môme il consentit à accompagner le chapelain à Newgate. Pendant qu’ils s’y rendaient, le Révérend apprit à Florimel que le coup mortel qui avait frappé la malheureuse jeune fille, avait été porté par Madame Brace, et le jeune patricien éprouva une sensation de malaise en réfléchissant à l’intimité qui avait autrefois existé entre lui et la méprisable marchande de modes.
En arrivant à Newgate, Florimel fut conduit dans
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une chambre dépendant de l’infirmerie où, sur un modeste lit, gisait Caroline. Les signes de la mort étaient déjà empreints sur son visage décoloré. Son regard était trouble, ses lèvres complètement pâles, et toute sa physionomie exprimait la langueur, la faiblesse, et l’accablement.
L’angoisse des remords mordit le cœur de Florimel à son entrée dans cette chambre, car sa conscience lui dit que c’était lui qui par sa perfidie avait détourné cette jeune fille du droit chemin, qu’elle aurait pu vivre innocente et heureuse, et que c’était lui qui l’avait poussée dans cette voie perverse qui devait lui donner une existence tourmentée et la conduire à une mort violente et prématurée.
Une expression de repentir et de retour à l’affection parut sur la physionomie de la jeune fille mourante, lorsque Florimel d’un air contrit et affligé s’approcha du lit où elle était étendue, et il vit à l’instant que ce n’était pas pour exhaler ses reproches avec son dernier soupir que Caroline avait désiré sa présence. Le chapelain qui avait introduit le jeune Lord et la femme qui donnait ses soins à Caroline se retirèrent alors, et Florimel resta seul auprès de la mourante.
Il promena un regard douloureux autour de cette chambre éclairée par une seule chandelle, dont l’aspect était si nu, si triste, et si désolé, et il ne put se défendre de frissonner en pensant au nombre de ceux qui étaient venus là rendre leur dernier soupir. Puis ses regards après avoir fait le tour de la chambre vin-
rent s’arrêter sur le visage de Caroline, et il vit que ses yeux étaient fixés sur les siens. Dans son regard il y avait une profonde tristesso mêlée d’une sorte de tendresse qui excluait toute pensée de sentiments haineux, et étendant sa main vers le jeune Lord, elle dit d’une voix faible et basse :
— Assayez-vous auprès de moi, j’ai bien des choses à vous dire avant que je meure.
Le ton plaintif avec lequel ces paroles furent prononcées alla droit au cœur de Florimel, qui, fondant en larmes et s’emparant de la main qui se tendait vers lui, se jeta à genoux auprès du lit, en s’écriant :
— Pardonnez-moi, Caroline, pardonnez-moi, les torts cruels que j’ai eus envers vous.
— C’est le moment de nous accorder un pardon mutuel, Gabriel, — murmura-t-elle d’une voix argentine quoique tremblante d’émotion et déjà altérée par l’approche du moment suprême. — Il y a quelques heures encore je vous haïssais aussi cordialement que je vous avais aimé autrefois, mais l’approche de la mort, les conseils, les consolations du bon chapelain, et les murmures d’une voix inconnue qui semble s’être éveillée en moi depuis l’instant où je me suis trouvée placée au seuil de la tombe, toutes ces influences ont exercé un puissant changement en moi, et j’ai senti que je mourrais plus résignée et plus heureuse si nous pouvions nous accorder mutuellement le pardon du passé.
— Dieu sait, avec quelle joie, avec quelle sincérité
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je vous pardonne tout le mal que vous avez tenté de me faire, — s’écria Florimel. — Mais pouvez-vous aussi franchement, aussi sincèrement, me pardonner la faute première et terrible dont je me suis rendu coupable envers vous?
— Oui, je vous pardonne, je vous pardonne du fond du cœur, Gabriel, — répondit Caroline.
Ses regards confirmaient ses paroles.
— • Alors que le ciel puisse vous pardonner aussi les forfaits qui chargent votre conscience 1 — s’écria Florimel avec une sainte ferveur et une pieuse gravité qu’il n’avait jamais senties ou exprimées antérieurement, mais qui n’en étaient pas moins sincères.
Après avoir pressé la main de la mourante contre ses lèvres, il se releva et s’assit sur une chaise auprès du lit.
— Je ne désespère pas du pardon du ciel, Gabriel, — dit Caroline d’une voix plus ferme et le visage coloré d’une faible rougeur ramenée sur ses joues par la conscience de son innocence, — car je n’ai rien à me reprocher que ma fragilité qui m’a laissée sans force contre votre amour et cette soif de vengeance qui s’est emparée de moi après votre infidélité.
— Comment?... que voulez-vous dire, Caroline? — s’écria Florimel en la regardant avec un mélange de joie et d’étonnement. — Le crime dont vous êtes accusée, qui vous a ouvert cette terrible demeure... oh! que je serais heureux d’apprendre que vous en êtes innocente!
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— Je suis innocente, Gabriel, — dit la jeune fille d’un ton ferme et avec l’accent profond de la vérité. — Oui, je suis innocente et mon innocence sera bientôt rendue manifeste et évidente pour tous. Oh ! si Dieu avait consenti à m’épargner jusqu’à ce que ce but de mon existence ait été atteint, je serais morte alors avec résignation, pour ne pas dire avec bonheur...
— Mais le véritable auteur du forfait... le meurtrier? .. — s’écria Florimel en l’interrompant sous l’influence de la surprise qu’il continuait à ressentir, sans pour cela qu’il gardât un seul instant le doute que la déclaration de la mourante ne fût pas conforme à la vérité.
— L’Honorable Arthur Eaton qui est également la victime de circonstances trompeuses, sait tout, — répondit Caroline; — et en prouvant son innocence il fera aussi reconnaître la mienne. Ne nous appesantissons donc pas sur ce sujet, qu’il vous suffise de savoir que je suis innocente du crime odieux qui m’est imputé, et que, par conséquent, vous pouvez, sans dégoût et sans horreur, rester auprès de mon lit et entendre la confession que je suis impatiente de confier à vos oreilles.
— Quand bien même vous auriez été coupable de ce crime, — dit le jeune Lord, — je ne pourrais maintenant éprouver aucun sentiment d’horreur envers vous. Je n’aurais pu que m’adresser à moi-même de plus amères reproches, car c’est moi qui ai causé votre perte et tous les incidents qui ont pu depuis marquer votre carrière; malheur ou crime, j’en dois assu-
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mer la responsabilité car c’est moi qui vous ai poussée dans une mauvaise voie. Mais ces révélations dont vous avez parlé, Caroline ..
— Ecoutez-moi et vous allez les entendre, — dit la mourante; — approchez-vous tout près de moi, de manière à ce que je n’aie pas besoin d’élever la voix et interrompez-moi le moins possible. Je mourrai plus tranquille, si je puis réparer complètement le mal que j’ai cherché à vous faire. Car maintenant, — continua la jeune fille en regardant avec affection son séducteur, — maintenant que je sens que la mort approche, et qu’avant peu j’aurai quitté cette terre pour toujours, j’éprouve un retour de cet amour, ac f refois si doux à mon cœur, que je ressentais si ardemment pour toi I Ah ! la présence de la mort agit puissamment et produit de profonds changements dans l’âme humaine, en éteignant le feu des mauvaises passions et en ravivant les flammes qui échauffent le cœur de leur influence et plus sainte et plus pure. Je n’aurais pas pu quitter le monde en emportant ma colère contre toi. J’étais impatiente de te murmurer le mol pardon, et de l’entendre sortir de tes lèvres. Mon devoir est maintenant réalisé et je me sens plus heureuse, oh! bien plus heu- . reuse. Mais ne me laisse pas perdre un temps si précieux et dépenser toute mon énergie à exprimer les sentiments qui m’animent, et rappelle- moi à l’exposé des faits que j’ai à te révéler, Gabriel, — reprit-elle d’un tou plus mesuré et avec une sorte de timidité, comme si elle reculait maintenant devant la tâche
qu’elle s’était imposée, — Gabriel, tu ne peux que trop aisément deviner les motifs qui m’ont poussée à m’introduire dans ta maison, sous le déguisement de Rao. Je ne puis faire plus, pour le moment du moins, que de reconnaître que je n’étais pas animée de sentiments amis envers toi. Tu te rappelles que peu de temps après que j’eusse obtenu de faire partie de ta maison, le Comte de Montgomery vint te rendre visite. Pendant que vous causiez ensemble, j’eus l’occasion de m’introduire dans ta chambre, pour t’apporter une lettre, et au moment où j’entrais je t’entendis dire que tous tes papiers, tous tes titres, tous tes parchemins étaient dans une petite caisse de fer placée sous ton lit. Ces paroles frappèrent mes oreilles comme une révélation dont tôt ou tard je saurais tirer parti. Et jugeant par ces quelques mots que ta conversation avec le Comte de Montgomery avait pris un ton sérieux, je me mis à écouter à la porte de ta chambre. D’abord j’entendis le Comte parler avec méfiance de moi, ensuite vint le long récit d’amour et de mystère qui fut provoqué par l’incident du billet de bal et du domino bleu. Quand tu m’appelas pour me donner l’ordre de brûler le domino. Je vis à l’air du Comte de Montgomery que cet ordre le contrariait et je fus frappée de l’idée qu’il brûlait du désir de se rendre au bal à ta place. A l’instant même la pensée me vint que toute cette affaire pouvait tourner au profit de mes sentiments vindicatifs, et je pris aussitôt la résolution de ne pas brûler le domino bleu. Lorsque le Comte de Montgomery effectua son départ,
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je lui parlai dans le vestibule, et il m’invita à venir chez lui, dans la soirée. Je m’y rendis en effet et le hasard me fit entendre une conversation entre lui et Monsieur Rigden. Cette conversation avait trait au procès que Rigden était sur le point d’entamer contre toi, et j’entrevis à l’instant qu’il était déjà en mon pouvoir de te faire beaucoup de mal, si je ne parvenais à consonfmer ta ruine complète. Quand Rigden fut parti j’expliquai au Comte de Montgomery l’affaire qui m’amenait, et il accepta avec joie l’offre que je lui fis de lui remettre le domino bleu que tu m’avais commandé de brûler.
— Oh ! c’est le Comte de Montgomery qui a été votre
complice dans l’histoire du bal masqué ! — s’écria Flo-' rimel, — mais y a-t-il rencontré l’inconnue? ,
— Bien certainement. Il n’avait pas d’autre but en s’y rendant, — répliqua Caroline. — De soncôtéPauline était tombée dans le piège que je luv*avais tendu et sa jalousie avait été excitée par une lettre anonyme...
— Je suis au courant de ces particularités, Caroline, — dit Florimel, puis après un moment de silence, il ajouta: — Pauline et moi nous sommes réconciliés, et elle m’a conté tout ce qui est relatif au rôle pénible qu’elle a joué dans la scène du bal masqué.
— Je suis heureuse de vous savoir réconciliés, j’en suis franchement et sincèrement heureuse, — .dit la jeune fille avec un accent profond de sincérité. — Puissiez-vous être heureux ensemble ! oh ! oui, puissiezvous être heureux ensemble !
Et des larmes coulèrent sur ses joues décolorées.
— Vous portiez à ce bal le costume d’une Bohémienne, — dit Florimel après un moment de silence plus long que le premier; — mais ne nous arrêtons pas sur ce sujet.
— Tu comprends que mon but était de te brouiller complètement avec Pauline, — reprit vivement Caroline, qui se sentait pressée d’en terminer avec des explications pénibles, mais pourtant nécessaires. — Je savais que tu l’aimais, que tu l’aimais avec adoration, et comme alors, te rendre complètement malheureux, était, hélas! le but implacable que je poursuivais, je saisis avidement l’occasion que me présentait l’incident du bal masqué, pour amener une rupture entre toi et cette aimable, et inolTensive jeune fille. Mais hélas! là ne se borna pas l’œuvre de méchanceté que je poursuivis contre toi, mon Gabriel! — continua la jeune mourante dont les joues s’étaient animées d’une faible rougeur sous l’influence de ces émotions, — j’entrai la nuit dans ta chambre à coucher, pendant que tu dormais, je pris sous ton oreiller, la clef qui ouvrait la petite caisse de fer déposée sous ton lit et je dérobai les pièces et documents qu’elle renfermait. Ces actes je les portai à Rigden, qui n’hésita pas à les recevoir de mes mains. Ah! la haine quë je ressentais contre toi était farouche, sauvage, féroce, et diabolique ! J’aurais vendu mon âme à Satan pour obtenir contre toi l’inspiration d’une vengeance plus raffinée, plus cruelle que toutes celles qui peuvent venir à l’esprit d’une créature
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humaine abandonnée aux seules ressources de son imagination. Ette rappelles-tu le jour oùj’inventai pour toi le conte d’une sœur séduite et abandonnée? Oh? comme je te vis te débattre sous l’aiguillon du remords que je plongeais sans pitié dans ton cœur !
— Et, j’en atteste le ciel! — s’écria Florirael, — je soupçonnai alors qu’il y avait une intention sinistre qui vous dictait ce conte, quelque chose de sombre et de terrible dans vos regards et dans vos paroles. Oh! oui, j’ai en effet bien souffert, Caroline, et vous aviez bien choisi votre vengeance.
— La conversation fut interrompue par l’arrivée de ton homme d’affaire, Monsieur Creswell, — reprit Caroline. — Il venait t’informer que Monsieur Rigdenlui avait communiqué son intention de commencer le procès contre toi, et tu te rendis dans ta chambre pour chercher tes titres. Je t’y accompagnai et maintenant je sens le remords me déchirer quand je songe au sentiment de joie infernale que j’éprouvai, quand le mot de Ruine s’échappant de tes lèvres, vint frapper mon oreille! mais sans pitié, comme le génie de la vengeance, j’écrivis à Monsieur Rigden pour l’informer que tu t’étais aperçu do la disparition de ses titres, et que cette perte t’avait plongé dansla consternation. Le môme soir tu eus à sortir...
— Oui, je me rappelle, — dit Florimel en semblant réfléchir, — je me rendis dans Horslydown, mais continuez, Caroline.
— Pendant ton absence, un grand valet de pieds
apporta un billet pour toi, — reprit Caroline, — et je le soupçonnai d’étre le môme homme auquel tu avais fait allusion dans ton récit à Lord Montgomery ; à l'affectation qu’il mettait à dissimuler son visage, pendant qu’il remettait la lettre et qu’il s’acquittait de la commission dont il était chargé, je me sentis persuadée que je ne me trompais pas, et les questions que tu me fis à ton retour, me confirmèrent dans mes soupçons. Le grand valet de pieds revint à minuit, tu quittas la maison avec lui, et je me résolus à te suivre. Pour couper court je parvins à m’introduire dans le boudoir au moment môme où l’inconnue vous y faisait entrer..*
— Grand Dieu! alors vous savez qui elle est? — s’écria Florimél avec un mélange d’étonnement et de curiosité. — Dites-moi, Caroline, quelle est la femme qui a pu, pendant un temps, me rendre l’esclave de ses fascinations, la victime de ses enchantements...
— Patience, Gabriel, patience et tu sauras tout ! — dit Caroline dont l’énergie semblait augmenter à mesure qu’elle avançait dans ses explications. — Tu te souviens sans doute de la conversation qui s’établit entre toi et l’inconnue dans la circonstance à laquelle je fais allusion ; elle te dit à quel point elle t’aimait, et la sincérité de cet aveu recevait sa confirmation plus encore dans le ton dont il était fait, que dans la folle ardeur de ses caresses. Ces dernières pouvaient être attribuées à la passion sensuelle, mais il y avait dans sa voix les accents vrais de sentiments capables de résister àjj la satiété. C’était une nouvelle rivale
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qui se révélait et je te voyais tout disposé à te précipiter tête baissée daus l’abime de plaisir, de mystère, et de folie que l’enchanteresse ouvrait dans l’ombre sous tes pieds. Quand tu fus complètement sous l’influence de ses charmes et de ses séductions et qu’elle t’eut amené graduellement à prêter une attention sérieuse à l’aveu qu’elle te faisait de son espoir de devenir ta femme ; elle stipula ses conditions en disant : « Fais de moi ta femme et j’étoufferai le procès qui autrement entraînera inévitablement ta ruine en t’enlevant ta fortune et en te faisant perdre ton rang. » Je vis que tu allais eéder, car il était aisé de voir combien étaient puissantes et adroites les séductions mises en oeuvre par l’enchanteresse, et combien était faible ton pouvoir de résistance. En quittant la maison, à quatre heures du matin, je ne manquai pas de procéder à une suffisante inspection des lieux pour pouvoir la retrouver.
— Et cette maison, où est-elle ? — demanda Florimel, — dites le moi Caroline, dites le moi, je meurs d’impatience.
— Serais- tu tenté de retourner auprès de cette sirène? — demanda la mourante d’un ton de triste remontrance.
— Non, pour rien au monde ! — s’écria Florimel du ton le plus ferme et le plus résolu. — H serait aussi impossible d'induire un augo au péché qu’il le serait aux séductions de celte inconnue de me ramener dans ses bras. Non, le rêve est évanoui, pour toujours,
212 LES MYSTÈRES DE Là COUR DB LONDRES.
' le charme est rompusans retour, la magique iuüueuce a disparu devant le talisman du pur et vertueux amour de Pauline.
— Je suis heureuse de t’entendre parler avec tant de fermeté, — dit Caroline, — car je mourrai avec ton nom sur les lèvres et en te bénissant. Dieu veuille que désormais tu te montres à l’épreuve de toutes les séductions inspirées par la sensualité la plus raffinée et mises en œuvre parles plus habiles dans l’art de la coquetterie. Mais hAtons-nous d’arriver à la fin des explications qui me restent à te donner et alors je murmurerai à ton oreille le nom qui ne doit pas être plus longtemps inconnu pour toi. Tu te rappelles cette soirée, ou, sous tes habits de femme, — reprit Caroline, — tu fus insulté dans Chancery Lane et forcé de chercher un refuge dans une maison d’arrêt. Je te suivais à distance comme cela m’arrivait fréquemment, bien que tu ne t’en sois jamais douté. Ton séjour dans cette maison se prolongea et au bout d’une heure ou deux, l’impatience commença à me prendre. Le clerc se tenait sur le pasdelaporteet j’appris de cet homme que tu devais passer la nuit dans l’établissement en compagnie de Madame Fitzherbert et Lady Lade. En poussant plus loin mes investigations, je sus que tu devais partager la chambre à coucher de ces dames, ce qui semblait tout naturel, car ni l’huissier ni son clerc n’avaient l'ombre d’un soupçon sur ton véritable sexe. L’occasion était magnifique pour faire faire un pas à ma vengeance. Je me dirigeai en droite
AU LIT DE MORT
ligne vers le West End et un billet que j’avais écrit à la Mte et laissé à Carlton House informa le Prince de Galles que Lord Florimel, déguisé en femme, passait la nuit avec Madame Fitzherbert et Lady Lade à la maison d’arrêt. Mais Son Altesse Royale n’était pas au palais lorsque mon billet y fut déposé, et j’attendis son retour près de Carlton House, jusqu’à deux heures du matin. Je m’imaginai que s’il se sentait outragé par la conduite de Madame Fitzherbert, il se rendrait immédiatement à la maison d’arrêt pour la surprendre en ta compagnie, mais je m’étais trompée dans mes calculs. Le Prince rentra à Carlton House un peu après deux heures, mais n’en sortit pas aussi promptement que je l’avais espéré. En conséquence, je rentrai dans ta demeure de Piccadilly où je me mis au lit jusqu’à sept heures ; puis je retournai dans Chancery Lane pour surveiller l’issue de l’aventure. Un peu après neuf heures, la Duchesse de Devonshire et la Comtesse de Desborough arrivèrent à la maison d’arrêt et quelques instants après, le Prince lui-même y fut amené dans une voiture toute simple et sans armoiries. Je voyais tout cela de la fenêtre d’une taverne ou je m’étais postée. Quelques instants après je te vis sortir avec la Comtesse de Desborough, tu montas dans l’équipage de Sa Seigneurie, et il était évident par sa manière d’être envers toi, qu’elle te prenait pour ce que tu semblais être, c’est-à 1 dire une jeune , dame élégante, sans cela il faudrait que cette Comtesse fiit l’hypocrisie en personne.
— Non, elle croyait réellement que j’étais Mademoiselle Plaotagenet, — dit Florimel; — mais je vous en prie, Caroline, continuez.
— La voiture s’éloigna emportant et toi et la Comtesse, je la suivis à distance dans une voiture de place, et je vous vis descendre au Prieuré de Bellenden...
— Oui, — s’écria Florimel, — et alors...
— Patience, Gabriel, patience, — dit Caroline, — trois jours s’écoulèrent après cet incident et tu n’avais pas reparu chez toi. J’étais certaine que tu étais retombé au pouvoir de la sirène, et de nouveau je pénétrai dans le boudoir où déjà tu avais trouvé l’ivresse de toutes les voluptés. Tu étais là, en effet, oui, là, au milieu de la plus épaisse obscurité et sous la garde du génie qui préside à ce séjour mystérieux. La conversation était des plus intéressantes. L’inconnue mettait enjeu toute l’artillerie de ses coquetteries, toutes les séductions de son langage, toutes ses grâces, et tous ses charmes séducteurs, joints aux plus tendres et aux plus enivrantes caresses pour agir sur ton esprit autant que sur tes sens ; et affaibli comme tu l’étais par ton indisposition, il n’y avait pas à s’étonner si tu te montrais si disposé à céder sans résistance, à souscrire avec une aveugle obéissance aux ordres de l’inconnue. Pouvais-tu te douter que lorsqu’elle t’engageait à quitter Londres pour te rendre à Douvres, elle avait pour but de rendre impossible tout rapprochement et toute réconciliation entre toi et Pauline ?
— Je n’avais pas alors le temps de réfléchir, — dit
AU LIT DE BOUT
Florimel. — Tous mes sentiments étaient exaltés, tous mes sens absorbés par les extases dans lequelles cette femme, quelle qu’elle soit, était si habile à me plonger et à me maintenir. Mais esjt-il possible que vous ayiez entendu toute cette conversation dans laquelle j’ai dû vous paraître atteint de la plus incurable des folies.
— Je n’ai pas perdu un mot de tout ce qui a été dit, — reprit Caroline. — Et déjà j’avais le pressentiment que de toute cette étrange et romanesque aventure, il naîtrait une occasion favorable au grand but que je poursuivais, c’est-à-dire à ma vengeance I Déterminée à être en mesure de prouver à la sirène, dans un moment donné, que je connaissais tous ses secrets, je saisis une occasion favorable pour couper un morceau des rideaux qui enveloppaient le lit et de ceux qui garnissaient la fenêtre ; puis, quand tu fus endormis et que la dame se fut retirée, j’exécutai ma retraite et je parvins sans encombre hors de la maison. Ce qui me reste à dire peut être expliqué en peu de mots. Une fois arrivé à Douvres, tu m’écrivis d’aller t’y rejoindre et il ne me fut pas difficile de m’assurer que l’inconnue résidait aussi dans cette ville. Vos rencontres se continuaient et étaient enveloppées du même mystère qu’à Londres. Dans un endroit peu fréquenté de la plage, tu avais coutume de trouver le grand valet de pieds, quand la nuit était venue, il te bandait les yeux, et une voilure l’amenait dans une habitation hors de la ville et située dans un lieu écarté. Au bout de peu de temps, tu m’avais accordé toute ta confiance, tu m’a-
AU LIT DB MORT
dame Brace, j’écrivis un billet à l’inconnue en lui enjoignant de De pas chercher à se rapprocher de toi, si elle tenait à son honneur et à sa réputation, attendu que j’étais résolue à tout révéler sans pitié si elle contrevenait à mes ordres.
— Mais pourquoi prîtes-vous ce parti, Caroline? — demanda Florimel, — bien certainement c’eût été un agréable spectacle pour vous, avant le changement qui s’est opéré en vous et qui a fait évanouir vos idées de vengeance, de me voir tomber dans l’abîme que m’ouvrait un mariage avec la dame inconnue ?
— Non, Gabriel, je craignais que si tu l’épousais elle ne fût capable de persuader à George Woodfall d’abandonner son procès contre toi, et alors, avant que tu ne fusses rentré en possession de les titres, ta ruine était certaine. Maintenant, je t’ai tout dit, je t’ai tout expliqué. Après t’avoir poursuivi d’une haine implacable, après avoir saisi toute les occasions de faire naître autour de toi les périls et les tourments, les approches de la mort ont changé mes sentiments et ont éveillé en moi le regret et le sincère repentir du passé. Quelques grands que fussent tes torts envers moi, je me suis imposée le devoir do te les pardonner, ou au moins de les accepter avec résignation, au lieu de persévérer dans mes odieux sentiments de vengeance.
— Non, Caroline, vous tombez d’un excès dans l’autre, — s’écria Florimel ; — ma conduite envers vous a été indigne et vous n’auriez pas eu le juste sent. x 7
timent de votre dignité, si vous n’aviez pas cherché les moyens d’en tirer vengeance. Mais vos explications ne sont pas encore complètes, vous ne m’avez pas dit le nom de l’inconnue...
— La faiblesse me gagne, mon Gabriel, mes forces sont épuisées, — murmura Caroline d’une voix éteinte, — ma vue s’obscurcit...
— Mais le nom, Caroline, le nom de l’inconnue? — murmura Florimel d’un ton suppliant et avec tous les ménagements commandés par les circonstances.
— Baisse la tête, plus près .. plus près encore, Gabriel, — dit la mourante d’une voix encore plus affaiblie. — ‘Laisse-moi te donner un dernier baiser.... Pauline elle-même n’en serait pas offensée, car c’est le baiser de complète réconciliation...
— Et vous me pardonnez, Caroline? — dit Florimel torturé par l’impatience do recevoir une réponse à son autre question.
— Oui, et Dieu sait combien est sincère le pardon que je t’accorde du fond du cœur, — dit-elle d’une voix si faible que c’est à peine s’il était possible de l’entendre.
Ses regards se fixaient une dernière fois sur le visage du jeune Lord avec une inexprimable expression de tendresse.
— Et le nom,... le nom de l’inconnue? — dit-il avec une douloureuse anxiété.
— Ah... le nom,... je ne me rappelle plus...
Ce furent les dernières paroles qui expirèrent sur
Aü LIT DE MORT
les lèvres de la jeune mourante, puis, faisant un dernier effort, elle murmura un nom à l’oreille de Florimel, et elle retomba sans connaissance sur son oreiller.
En ce moment, le médecin et la garde-malade rentrèrent, et en voyant l’état dans lequel se trouvait la jeune fille, le docteur s’empressa d’employer les moyens de la faire revenir. Il réussit à rappeler la vie mais non la connaissance, et en réponses aux questions de Florimel, il répondit qu’elle pouvait encore traîner ainsi pendant quelques heures, mais que bien certainement son existence ne se prolongerait pas jusqu’au lendemain.
Ce fut-un triste et douloureux regard que Florimel jeta, comme un adieu, sur cette infortunée jeune fille qu’il avait connue si b.elle, et qui gisait comme le lys que la main grossière du jardinier arrache de sa tige et jette de côté, quand la fleur a perdu son éclat et sa beauté. Un coup douloureux fit saigner le cœur du jeune homme quand il vit cette jeune fille qu’il avait sentie pleine de vie et de passion dans ses bras, pâle, décolorée, et se débattant douloureusement entre la vie et la mort. La pensée lui vint à l’esprit que peutêtre s’il ne l’avait jamais vue, si elle ne l’avait pas connu, elle • serait encore brillante de santé et de bonheur, et peut-être aussi d’une pureté sans tache ; et en suivant cet ordre d’idée, il se voyait lui, le séducteur, changeant toute une destinée et poussant cette malheureuse jeune fille dans une carrière qui
commençait dans la honte, et passait par une phase de passions mauvaises et de sombres intrigues pour venir se terminer par une mort violente.
Non-seulement, il sentait l'aiguillon du remords, mais il était ému de tendresse jusqu’au fond du cœur, en songeant qu’elle lui avait pardonné. Pauvre fillo déshonorée, trahie, offensée, quand elle s’était vue couchée sur son lit de mort, elle avait oublié son ressentiment, pour ne se rappeler que ses premiers amours ; elle avait renié toute son amertume pour n’évoquer que le souvenir de ses jours de bonheur, et sous cette généreuse influence, elle lui avait pardonné, elle l’avait béni, et elle avait promis de mourir avec son nom sur les lèvres. Il était profondément touché et il entendait une voix qui s’éveillait en lui pour lui adresser les plus durs, les plus amers reproches. Il savait maintenant ce que c’était que le remords, il comprenait ce que c’est que la conscience !
— Docteur, — murmura-t-il d’une voix tremblante en tirant le médecin un peu à l’écart, — vous donnerez tous les soins possibles à cette pauvre fille, et si sa vie se prolonge au-delà de vos prévisions, — ajouta-t-il, le visage inondé de larmes et la voix brisée par l’émotion, — je reviendrai demain pour la voir.
— Milord, — répondit le médecin, — elle sera entourée de tous les soins possibles.
Florimel pressa la main du docteur en signe de remerciement pour la promesse qu’il lui faisait ; il arrêta un dernier regard sur le visage de la jeune fille où la
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flamme de la vie semblait vaciller et comme prête à à s’éteindre, puis il sortit de l’infirmerie à pas lents, absorbé dans son désespoir, et comme s’il venait d’assister à des funérailles.
Mais Florimel sentait en lui quelque chose qui lui donnait l’assurance qu’il était maintenant un autre homme !