CHAPITRE XIV
LA COUPABLE
11 était nuit, nuit profonde L’horloge de la tour du St-Sépulcre venait de sonner minuit, et quand Madame Brace, dans son cachot solitsqre, eut compté douze coups, le silence qui suivit lui sembla plus profond, plus solennel, et plus effrayant que celui qui régnait antérieurement.
La misérable se figurait être ensevelie dans une obscurité plus grande que celle qui avait enveloppé l’Egypte ; le silence qui régnait autour d’elle lui semblait être celui de la tombe, et une affreuse consternation s’empara d’elle lorsqu’elle se rassit dans soucachot. D’horribles pensées traversaient lentement son esprit ; ces pensées peuplaient son obscure cellule d’apparitions hideuses et évoquaient des voix qui murmuraient des paroles sinistres au milieu du silence.
La nuit était si noire qu’aucune lueur ne pouvait pénétrer dans son cachot, elle était donc comme ense-
LA COUPABLE
velie dans une obscurité presque palpable et les murs massifs entre lesquels elle était enfermée étaient si épais qu’ils ne laissaient passer aucun bruit du dehors, et qu’elle pouvait se croire à plus de cent pieds sous terre. Si dans quelqu’autre partie de la prison retentissaient les éclats joyeux de l’orgie, ou des sanglots arrachés à la douleur, rien ne parvenait aux oreilles de la malheureuse femme et lo silence n’était troublé que par le son grave de la cloche du St-Sépulcre quand elle proclamait les heures.
On était au milieu de la nuit qui avait suivi cette journée marquée par tant d’événements, de cette journée dans laquelle la marchande de modes avait exercé sa terrible vengeance sur Caroline Walters. Près de douze heures s’étaient écoulées depuis le moment où elles s’étaient rencontrées dans le corridor, et à la rage furieuse qui avait armé son bras, avaient succédé des regrets profonds et de terribles remords. Trois fois, depuis la perpétration du crime, le geôlier avait visité son cachot, et chaque fois elle s’était avidement informée de l’état dans lequel était Caroline. Les réponses qu’elle avait reçues étaient loin d’être rassurantes ; le médecin avait jugé que la. blessure était mortelle et il avait déclaré qu’il était impossible qu’elle survécût plusieursjours, si toutefois son existence se prolongeait au-delà de quelques heures.
Madame Brace savait donc que tôt ou tard le coup qu’elle avait porté devait avoir des conséquences fatales, et que par conséquent elle se trouvait encore chargée
d’un nouveau meurtre. Ce mot retentissait d’uue manière sinistre au fond de son âme, bien qu’il ne fût murmuré qu’à voix basse par sa conscience; ses lèvres n’osaient le prononcer, mais son esprit ne pouvait se défendre d’y penser, et cette pensée seule était une torture. Elle était meurtrière! Elle était de ces êtres devant lesquels l’humaine nature recule en tremblant, comme à l’aspect d’un serpent vénimeux, un de ces êtres que les hommes les plus énergiques ne contemplent qu’avec effroi, et dont le contact fait bondir d’horreur les cœurs les plus fermes ; un de ces êtres qui révoltent la nature elle-même, comme si leur' forfait jetait un voile rouge sur la lune, faisait paraître le soleil sanglant, et ne laissait passer la lumière des étoiles qu’après avoir percé une nappe de sang !
L’horloge du St-Sépulcre, avons-nous dit, venait de sonner minuit. Le son grave et solennel de son beffroi en vibrant dans les airs arrivait jusqu’au fond des cachots. La meurtrière avait compté chaque coup puis élit avait cédé à un sentiment' de consternation quand le- silence s’était rétabli. Son cœur avait semblé défaillir en face de cette terrible conviction qu’elle était seule, seule au milieu d’une obscurité complète, seule comme enfermée dans s'a tombe, seule avec les horribles pensées qui la torturaient.
Mais peu à peu, son imagination commença à peupler son cachot de fantômes terribles , de ces spectres hideux qu’un esprit troublé évoque de la tombe béante, et des murmures confus s’élevèrent au milieu du plus
LA COUPABLE
morne silence. Alors la malheureuse retomba assise dans sa cellule, les yeux hagards et horriblement dilatés, les joues blanches comme colles d’un cadavre, les lèvres décolorées et tremblantes, la poitrine oppressée, en proie à l’hallucination qui lui faisait voir des apparitions terribles et entendre des voix qui n’appartenaient pas à la terre
Malgré la stupéfiante consternation qui la tenait immobile, qui enchaîuait sa langue, et qui paralysait •ses membres, ses sensations étaient aussi vives que si elle avait conservé toute son énergie. L’enfer était allumé dans son âme, les tourments des damnés torturaient son cerveau, tout son être était la proie de la plus horrible angoisse. Si ses nerfs et ses fibres avaient été mis à nu et tordus avec des tenailles, si son cuir chevelu avait été enlevé et qu’on eut promené un fer chaud sur son crâne, si on lui avait arraché les yeux et que dans ses orbites vides on eut coulé du plomb fondu, enfin si toutes les tortures que l’homme peut inventer ou que l’enfer peut infliger avaient été exercées sur elle, elle n’aurait pas souflert davantage que lorsque ces apparitions sinistres se dressèrent au milieu de l’obscurité ► et qu’elle entendit ces voix confuses arriver à son oreille comme le bruit vague produit par des feuilles sèches agitées par le vent.
La misérable ne pouvait rien sur le jeu de son imagination livrée à de si fantastiques conceptions. Elle avait perdu tout contrôle sur son esprit troublé qui s’aventurait dans ce monde d’horreurs, elle n’avait pas
la force de changer le cours de ses pensées et de regarder en face les objets de sa terreur. Pour elle, ces fantastiques apparitions étaient d’une terrible réalité, en un mot elle croyait fermement qu’elle était en présence de spectres, et qu’elle entendait le murmure de leurs voix
Quelle était donc la nature de ses réflexions? Des réflexions, non, les idées qui traversaient son esprit pouvaient à peine être qualifiées de réflexions, car elle n’avait pas la faculté de les peser et d’en saisir la signification . C’étaient de pures impressious, des impressions hideuses et auxquelles elle n’avait pas la possibilité de se soustraire ! Juste ciel ! les tombes de Newgate s’étaient-elles entr’ouvertes lorsqu’avait sonné minuit, et avaient-elles permis aux morts qui y reposaient d’en sortir pour l’effrayer et la torturer? Etait-ce la fosse qui recelait les meurtrières qui était là béante dans son cachot et leurs hôtes livides venaient-ils lui annoncer son arrêt? Etaient-ce les spectres de celles qui avaient été pendus qui sortaient de leurs cercueils avec leurs suaires flottants pour se réjouir de sa mort? Grand Dieul c’est le cerveau en feu, le cœur torturé et en proie à un tremblement nerveux que cette femme passait en revue ces horreurs et la paralysie qui jusque là l’avait frappée d’immobilité, céda .suffisamment pour lui permettre de se tordre au milieu d’affreuses convulsions sur le banc où elle était assise, contre le mur de son cachot. Alors, torturée par la violence des sentiments douloureux qu’elle éprou-
LA COUPABLE
vait, ses dents mordirent ses lèvres au point d’en faire jaillir le sang et ses ongles s’enfoncèrent profondément dans la paume de ses mains crispées.
Car les spectres sortaient lentement comme d’un gouffre entrouvert, d’un gouffre plus noir que son cachot lui-même et elle les voyait se ranger le long de la muraille; leur apparition devenait à chaque instant plus distincte et elle s’imagina leur voir une corde nouée encore autour du cou, ce qui l’amenait à cette conviction qu’elle était en présence de ceux qui avaient épouvanté le monde par leurs forfaits et qui avaient péri par la main du bourreau. C’étaient de longs et maigres cadavres dont les traits étaient contractés par les convulsions de la strangulation, dont les yeux projetés hors do leurs orbites se fixaient sur elle, leurs bouches étaient à demi ouvertes et leurs longs bras décharnés se tendaient vers l’endroit ou la marchande de modes était assise. L’atmosphère semblait être devenue humide et comme infectée par la respiration de ces cadavres, c’était comme les froides et humides exhalaisons de la tombe, comme ces malsaines vapeurs qu’on respire dans les caveaux funéraires !
Les bras étendus, leurs index dirigés vers la malheureuse femme frappée d’horreur, se dressaient les spectres des suppliciés, ayant la corde au cou. Et celui qui était en avant lui adressa la parole d’une voix qui ressemblait au murmure du vent dans une forêt quand l’hiver est venu et que la rafale met en mouve-
meut une épaisse couche de fouilles mortes. Uu froid plus vif, plüs pénétrant, vint encore glacer le cœur de Madame Brace, un froid qui envahit tous ses membres et qui lui causa la sensation du passage d’un reptile sur toutes les parties do son corps.
— Nous sortons de la tombe pour fêter ta venue au milieu de nous, — dit le spectre, et ses regards comme des traits glacés traversèrent le cerveau et le cœur de la marchande de modes. — Du fond de ces profondes et silencieuses solitudes oh les vers accomplissent sans bruit leur œuvre, nous nous sommes lovés pour te faire l’accueil de la mort! Ton heure est venue, tes minutes sont comptées, et pendant que l’enfer s’ouvre pour ton âme, la fosse se creuse pour recevoir ton corps. Tu as peu à t’occuper du monde dos mortels, maintenant que tu touches au seuil dos sphères habitées par ceux qui sont éternels. La fournaise ardente qui doit te recevoir est déjà allumée, les vers s’apprêtent à ronger ton corps. Encore un peu de temps et tes membres auront la rigidité des cadavres, les traits porteront l'empreinte de la mort, la terre recouvrira le couvercle de ton cercueil, la lourde dalle de pierre fermera la fosse creusée pour toi, et tu viendras augmenter le nombre des suppliciés qui dorment de l’éternel sommeil sous le terrain qu’enferme les murs de Newgate.
— Ta chair servira de pâture aux vers, — dit un second spoctre, dont les regards fixes et dont la froide haleine auraient suffi pour glacer le sang le plus chaud
LA COUPABLE
qui puisse circuler dans les veines d’un mortel, — et même couchée dans ton tombeau, tu conserveras la faculté de sentir toutes les horreurs de ta destinée. Oui tu ^e sentiras emprisonnéee dans un étroit cercueil, tu éprouveras l’oppression causée par l’atmosphère étouffante dans cette étroite demeure. Tu feras de vains efforts pour respirer, pour secouer les effets de l’asphixio, tu feras appel à toute ton énergie pour essayer de faire entrer l’air dans tes poumons par une longue aspiration, mais tu ne pourras y parvenir !
• — Non, tu sentiras les vers grimper sur toi, - - dit un troisième spectre en dirigeant sur elle ses pèles yeux bleus aux regards atones, fixes, et glacés, tu sentiras, dis-je, les vers grimper sur toi, et tes membres, immobiles dans leur rigidité, seront incapables de se soustraire à leur irruption. Le soulagement que tu pourrais trouver, même dans uu frisson d’horreur, te sera interdit. Tu seras couchée sans mouvement, pendant qu’ils s’introduiront sous tes paupières et qu’ils se frayeront un passage à travers les globes de tes yeux, tu éprouveras l’horreur de sentir chacun de leurs mouvements, à mesure qu’ils avanceront lentement dans leur œuvre de destruction. Tu voudras chercher un soulagement à ton horreur en poussant un cri, mais le sceau de la mort aura fermé tes lèvres pour toujours!
— A minuit, seulement, — dit un quatrième spectre dont les regards étaient aussi froids et aussi terribles que ceux de ses compagnons, — quand tu reprendras
la faculté de te mouvoir et de parler, tu sortiras de ta tombe pour aller saluer ceux qui arrivent, comme nous te saluons aujourd’hui. Oui, tu viendras augmenter le nombre de la tribu d’âmes en peine dont les ombres errantes viennent encore à minuit augmenter les horreurs de Newgate. Ta tombe s’ouvrira et tu pourras sortir de ton cercueil et remonter à la surface de la terre pour rendre les heures de la nuit plus horribles et plus effrayantes. Tu jouiras du terrible privilège qui nous est accordé, et quand tu n’appartiendras plus au monde des vivants tu iras porter la terreur dans chaque cachot et eflrayer ceux qui les occupent comme nous t’effrayons en ce moment!
Alors tous les spectres étendirent ensemble leurs bras et dirigèrent leurs mains décharnées vers la marchande de modes, et leurs yeux croux, leurs regards de plomb s’arrêtèrent sur elle avec une fixité qui fit courir un frisson par tout son corps ; puis lentement, lentement, ils s’avancèrent vers elle sans qu’elle put faire un mouvement pour fuir leur présence. Elle se repliait sur elle-même, elle sentait son âme défaillir d’horreur, à mesure qu’ils se rapprochaient d’elle avec leurs bras étendus et leurs regards inflexibles, jusqu’au moment où leurs froides mains se posèrent sur ses épaules. Alors elle sentit son sang se glacer sous le contact de leurs mains de marbre et un sourd gémissement s’échappa de ses lèvres. Ce cri qui vint rompre le long et terrible silence qu’elle avait gardé jusque-là fut le signal d’une nouvelle phase de
LA COUPABLE
son effroyable rêve, car alors les spectres semblèrent s’animer sous le jeu d’une lumière livide qui parut envelopper leurs corps et les rendre comme transparents, puis cette lumière augmentant d’intensité, ils semblèrent se mouvoir au milieu d’une horrible fournaise. Cette succession d’horreurs exalta jusqu’au délire les tortures auxquelles son Ame était en proie et un cri douloureux sortit de nouveau de ses lèvres décolorées. .
Le charme de son rêve éveillé se rompit à l’instant, le cortège fantastique des spectres s’évanouit en un clin d’œil, et de nouveau la marchande de modes se vit ensevelie dans l’obscurité de son cachot au milieu d’un silence sépulcral.
Durant près d’une minute elle resta immobile pendant qu’elle rassemblait ses idées, son sang se mit en mouvement et son pouls d’abord lent et languissant se mit à battre plus vite ; mais le cours de ses idées avait changé et bientôt ses muscles reprirent toute leur élasticité. Elle bondit de son siège, essuya la sueur glacé qui inondait son front, fitun pas en avant, agita ses bras, et d'une voix oppressée elle s’écria:
— C’était une illusion, une pure illusion, mais qu’elle était horrible!
Puis retombant sur le banc qu’elle venait de quitter, elle laissa pendre ses bras le long de son corps et se sentit de nouveau frappée de stupeur et de consternation. Son Ame succombait sous le poids des malheurs qui s’accumulaient sur elle, et pendant une minute
elle resta dans l’anéantissement du désespoir. Mais soudain un coup vint la frapper au cœur et un sentiment d’horreur s’empara de son esprit; une foule de souvenirs vinrentl’assaillir et en les rapprochant de sa situation présente, la pensée de son bonheur passé l’exalta presque jusqu’à la folio.
— Misérable.... misérable que je suis! — se murmura-t-elle, à elle même avec impatience en sentant battre sa poitrine qui n’était plus soulevée par des sensations voluptueuses, — dans quel effroyable courant aije engagé mon existence!... Il y a quelques jours j’étais . riche, heureuse, entourée de toutes les jouissances du luxe; maintenant j’occupe le cachot d’une prison... Quoique pleine de vigueur et do santé, la main de la mort s’appuie sur mon épaule!... Mon Dieu!... mon Dieu!... Qu’ai-je fait? Dans quel abîme d’horreur me suis-je plougée?... Oh! il n’y a pas de retraite possible!. . Il n’y a pas à revenir sur les pas que j’ai faits depuis quelques semaines seulement!... Est-il possible que je sois à Newgate, attendant ma sentence et sou exécution, ou suis-je suus l’influence d’un horrible rêve, d’un effrayant cauchemar?... Voyons, — repritelle avec plus de calme, et comme elle était assise au milieu de l’obscurité impénétrable de son cachot, elle plaça ses coudes sur ses genoux et appuya sa tête dans ses mains pour rappeler de l’ordre dans ses idées et dissiper leur confusion, voyons, se dit-elle d’un tou lent et mesuré comme pour bien préciser chaque point, — je suis bien certainement celle que je crois être, c’est-
LA COUPABLE 233
à-dire, Madame Brace, la marchande de modes du grand monde. J’ai été jolie dans ma jeunesse et belle dans mon ;îge mûr ; j’ai été la maîtresse du Prince, j’ai été courtisée par les plus riches et les plus nobles, et quand je repasse ma vie, elle m’apparaît comme un long rêve de plaisir et de volupté et non comme une réalité. Pourtant il y a des circonstances dans ma carrière sur lesquelles je ne puis reporter mes regards sans une sensation de plaisir. Oui, ces heures d’ardente volupté que j’ai passées avec le Prince dans les premiers temps ou je l’ai connu. Ces nuits de bonheur que j’ai trouvées dans les bras d’Eugène Montgomery ! Ah ! maintenant un autre incident me revient à l’esprit, je me rappelle cette nuit d’alarme, quand un homme est entré dans ma chambre pendant qu’Eugène Montgomery partageait ma couche. Cet homme, c’était mon mari, et Eugène entendit tout ce qui fut dit entre nous, il s’élança hors du lit, une lutte s’établit entre eux et Eugène accompagna mon mari jusqu’à la porte extérieure de ma maison. Ah! maintenant je me rappelle tous les détails de cette scène! mois pourquoi no puisjey apesantir ma pensée?C’est quec’est la dernièrefois qu’Eugène m’a rendu visite. Sans aucun doute il aura été pris de dégoût à la pensée que j’étais la femme d’un pareil scélérat. Depuis tout a semblé prendre une tournure fatale pour moi ; les malheurs se sont accumulés sur ma tête et je me suis vue prise dans les mailles d’un filet inextricable, sans avoir un seul moment pour réfléchir au parti que je devais prendre. Le crime.
oui, le crime le plus horrible, le plus impardonnable, je l’ai accompli, — s’écria la marchande de modes avec l’accent du désespoir, — un crime qui va m’envoyer à l’échafaud! oh! le terrible mot!... l’effroyable pensée!., suis-je bien en possession de toute ma raison?., est-il possible que j’aie accompli de semblables choses et que je sois destinée à me débattre sous la mort infamante du gibet?...
Les cris de la malheureuse femme retentirent dans son cachot et éveillèrent les échos endormis de la prison.
— Le gibet!... — reprit-t-elle encore, après un moment de silence, et l’on entendit le bruit produit par ses vêtements sous l’influence du frisson nerveux qui parcourut tout son corps. — Le gibet!,., qui a murmuré cet effroyable mot à mes oreilles? Ah! je me souviens... oui, c’est tout à l’heure, ces horribles fantômes qui sont venus saluer mon arrivée parmi eux! Oh! mon Dieu! suis-je déjà considérée comme n’appartenant plus au monde des vivants?.. Mon cercueil est-il cloué, mon linceuil est-il cousu, et ma fosse creusée?... Oui, oui, c’est là ce qu’ils m’ont dit. Mais jamais, non, jamais je ne périrai sur l’échafaud ! — s’écria-t-elle en proie à la plus vive agitation et en se dressant sur ses pieds. — Quoi... sentir les mains rudes du bourreau nouer la corde autour do mon cou, monter sur la plate forme de l’échafaud, subir les regards de milliers de spectateurs, puis sentir le terrain fuir sous mes pieds, tomber, et me débattre entre le ciel et la terre... oh! non, non? ..
LA COUPABLE 235
— La malheureuse femme se tordit les mains de désespoir.
Son agitation s’accrut, le délire s’empara d’elle, elle s’abandonna à une terreur frénétique, elle s’arracha les cheveux, elle se meurtrit la poitrine, elle se frappa le front de ses mains. Egarée par sa douleur, elle s’abandonnait à de déchirantes lamentations. A travers l’obscurité de son cachot l’échafaud se dressait à ses yeux; elle voyait tous les horribles détails du supplice; elle voyait le cortège funèbre, le chapelain, les shériffs, le bourreau, elle se voyait aile même avec la corde au cou.
Affolée par un mélange de terreur, d’épouvante, et de désespoir, la mirérablc s’élança en courant dans son cachot pour fuir le hideux spectacle évoqué par son imagination, mais un tabouret qu’elle rencontra sur son chemin la fît tomber et elle se blessa sérieusement. La douleur ne fit qu’exaspérer sa folie, c’était une lave ardente qui Coulai! dans ses veines, des étincelles de feu brillaient devant ses yeux, sa cervelle se fendait. L’existence n’était plus pour elle qu’un enfer, la vie qu’une torture. Non, non, ce n’était pas la vie elle môme qu’elle haïssait, car elle aurait volontiers fait le sacrifice de son Ame pour échapper à une mort aussi prématurée, elle aurait renoncé à toute espérance dans une vie future pour prolonger son existence en ce monde. Ce n’était donc pas la vie quijui était devenue intolérable, c’était la perspective de la finir sur un échafaud qui la rendait folle et qui livrait tout son être aux plus épouvantables tortures.
Que pouvait-elle faire? N’y avait-il plus d’espoir? A cette dernière question, sa conviction intime, l’examen de sa situation n’arrivaient qu’à lui donner une réponse absolument négative. Il n’y avait plus d’espoir ! son sort était fixé, sa mort était certaine. Il ne lui restait plus qu’à devancer la justice humaine. C’était là l’horrible pensée qui dominait alors son esprit et qui la poussait à se résoudre au suicide.
Elle avait une telle hâte d’en finir, elle était en proie à un si violent égarement qu’elle ne s’arrêta pas à réfléchir sur l’horrible détermination que les tortures mentales auxquelles elle éfait en proie lui avaient inspirée. Ün démon semblait avoir pris possession de son esprit et l’avoir soumise à son empire. D’une main désespérée, elle quitta ses vêlements, détacha le lacet de son corset ainsi que tous les cordons qui entrent ordinairement dans les vêtements d’une femme, puis, après s’être rhabillée tant bien que mal, elle s’assit sur son lit et se mit à tresser ensemble tous les cordons qu’elle s’était procurés pour en confectionner une forte corde. Ce travail fut l’affaire de quelques instants, malgré le tremblement nerveux qui agitait tout son corps et se communiquait à ses mains, malgré le battement accéléré de son pouls, dont il eut été presque impossible de compter les pulsations, malgré le feu ardent qui faisait courir son sang, comme la lave, dans ses veines, malgré la folie -furieuse que le démon du désespoir avait excité dans son cerveau et dans son cœur, elle accomplit néanmoins sa tâche avec une merveilleuse rapidité.
LA COUPABLE
La corde était tressée, tressée par ses doigts habiles en dépit de l’impénétrable obscurité qui régnait dans son cachot ; elle se mit alors à la recherche des barreaux de fer qui défendaient les fenêtres, ainsi que du tabouret qui venait de provoquer sa chête quelques minutes auparavant. Tous les moyens de destruction étaient alors entre ses mains, ils répondaient admirablement au but qu’elle se proposait, et elle n’hésita pas un seul instant à les mettre en œuvre ; ses mouvements au contraire étaient vifs et rapides, et l'obscurité semblait impuissante à les ralentir ; il lui semblait que sa vue perçait facilement les épaisses ténèbres dans lesquelles elle était plongée. C’était son esprit qui la guidait dans l’accomplissement de son œuvre, car elle était résolue à tromper l’attente du bourreau, de la potence, et de cette multitude qui comme une nuée de vautours qui s’abat sur une charogne, recherche avec un si hideux empressement le spectacle de la mort.
C’est avec une horrible précision que la misérable réussit à former un nœud coulant à l’extrémité de la corde qn’elle avait tressée, et ce fut avec un sentiment do triomphe qu’elle se passa ce nœud coulant autour du cou; puis, montant sur le tabouret, elle attacha solidement l’autre extrémité de la corde aux barreaux de la fenêtre et alors
Oh 1 alors, tous les préparatifs de son suicide étant terminés et l’abîme impénétrable de l’éternité s’ouvrant devant elle, elle s’arrêta court et une profonde consternation s’empara d’elle I Debout sur le tabouret, la corde
passée autour de son cou, la misérable se sentit pleine d’épouvante, en envisageant la mort face à face. Elle voyait l’abîme ouvert sous ses pieds et au-delà de l’obscurité profonde qui enveloppait son cachot, elle voyait les flammes qui s’élevaient du terrible royaume de Satan.
Mais en ce moment où, frappée d’épouvante, accablée d’une effroyable horreur, la meurtrière ressentait l’effet d’une réaction qui se serait inévitablement terminée par l’abandon de ses projets de suicide, en ce moment, dis-je, où ses pensées étaient sur le point de prendre un autre tour, où elle allait arracher la corde de son cou et descendre du tabouret, en ce moment suprême l’horloge du St-Sépulcre vint à sonner une heure !
Ce bruit soudain qui troubla le silence profond du cachot, et parvint à l’oreille de la misérable, la fit tressaillir et le tremblement nerveux imprimé à tout son corps la fit chanceler sur le tabouret sur lequel elle était montée. Par un effort désespéré, elle chercha à reprendre son équilibre, mais la lutte fut de courte durée et ce fut la dernière tentative qu’elle fit pour s’arrêter sur le bord do l’abîme qui la séparait de l’éternité. Un faible cri s’échappa de ses lèvres, le tabouret vacilla sous ses pieds, se renversa, et tomba
Mais sa chûte fut im m édiatement arrêtée par la tension subite de la corde, tout son sang afflua à son cerveau, et des milliers d’étincelles brillèrent devant ses yeux. Par un mouvement désespéré elle porta la main à son cou pour desserrer la corde, maisle poids de son
LA COUPABLE
corps rendait la tension trop forte, et elle ne put ni la dénouer ni la rompre. Affolée par le désespoir, elle chercha avec ses pieds le tabouret pour y trouver un appui, mais il était hors de sa portée et elle essaya alors de se cramponner aux interstices des pierres de la muraille pour soulever son corps et échapper à la strangulation. Mais tous ses efforts furent vains, elle sentit la faiblesse arriver à pas de géant, et elle se débattit dans de hideuses convulsions tout en faisant de vains efforts pour chercher un point d’appui aux aspérités de la muraille. Sa lutte, ses derniers combats contre l’agonie avaient duré près d’une minute et avaient été tellement horribles qu’il faut renoncer à les dépeindre ; mais les tortures qu’elle endurait avaient atteint leur apogée, elles diminuèrent rapidement, et firent place à une sorte d’insensibilité, d’engourdissement, auxquels la mort elle-même eut bientôt succédé.
Quand le jour parut et que le geôlier vint faire sa visite au cachot de Madame Hrace, i! la trouva pendue aux barreaux de sa fenêtre. Immédiatement la corde fut coupée, le médecin fut appelé, mais le cadavre était froid et rigide, et il déclara que la mort de cette malheureuse femme remontait déjà à plusieurs heures.