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CHAPITRE XV

Le jour qui se leva sur le suicide que nous venons de raconter était le 31 Mai, jour appelé à jouer un rôle mémorable dans le grand procès engagé entre les Montgomery s et Lady Bellenden. En effet, c’était le jour où le Conseiller délégué à cet effet devait déposer son rapport et donner son avis sur tous les divers points en litige, et, comme l’opinion du Lord Chancellier lui-même ne pouvait manquer d’être influencée par les termes de ce rapport, il était dans les choses possibles que le long procès, depuis si longtemps pendant entre les Montgomerys et les Bellendens, fut virtuellement décidé dans le cours de la journée.

Le Comte de Montgomery se leva de bonne heure et se regardant dans une glace il se murmura à luimême :

— Je suis pâle, mais je ne suis ni aussi pâle ni aussi malade que je m’attendais à l’être après les heures

d’iusomnie par lesquelles j’ai passé et après les rêves affreux qui m’out poursuivi pendaut le court espace de temps où j’ai enfin cédé au sommeil.

Le jeune Lord s’occupa alors des soins de sa toilette, mais il s’arrêta tout-à-coup, porta la main à son front, et dit avec impatience :

— Comment se fait-il que je ne puisse soustraire mon âme à l’horrible pressentiment qui l’obsède? Est-ce l’influence de ces fâcheuses visions qui obscurcissent encore mon imagination? Pourquoi mon cœur éprouvet-il un sentiment de défaillance? Pourquoi mes mains tremblent-t-elles ainsi ? et d’où vient cette fièvre qui me brûle? Je n’ai rien à craindre... rien à redouter; mes secrets sont en sûreté, Fernanda est inébranlable • dans sa confiance et Rigden déclare qu’il répond du gain du procès. Pourquoi alors céder à ces folles appréhensions? Pourquoi suis-je en proie à une vague et indéfinissable terreur? Ohl c’est cet effrayant incident qui n’a pas cessé de me persécuter depuis le moment où il est survenu; cet inc'dent si plein de mystère que je ne suis pas plus apte à comprendre aujourd’hui que le lendemain même du jour où il a eu lieu. Maudite soit la fatale envie qui m’a poussé à accepter ce domino et à me rendre à ce bal masqué ! Ai-je été assez fou, assez insensé, assez idiot pour me laisser prendre aux fascinations de cette sirène. Mais qui est-elle, qui peut-elle être? — s\.oria-t-il en proie à la plus violente agitation. — La seule personne, réellement et positivement intéressée à jouer un pa-

ijr**

242 LES MYSTÈRES DE LA COUR DE LONDRES reil rôle dans le but de m’arracher mes secrets les plus précieux, c’est Laura de Bellenden elle-même, mais elle ne saurait être assez éhontée pour recevoir dans ses bras un Montgomery quand elle s’attendait à les ouvrir à Florimel I

Los réflexions du Comte furent interrompues par l’entrée de Gilbert, son valet de chambre de confiance, qui fut quelque peu surpris de trouver son maître levé de si bonne heure.

— Il est à peine sept heures, Milord, — fit remarquer le valet de chambre.

— Je le sais, Gilbert, — répondit le Comte. — Mais je ne pouvais plus dormir, et le lit m’était devenu insuportable. Pourquoi êtes-vous entré dans ma chambre de si grand matin, plus d’une heure avant celle qui vous est habituelle?

— Un vieillard est là qui sollicite une audience immédiate, Milord, — répondit le valet, — c’est pourquoi je suis venu voir si Votre Seigneurie était éveillée. Cet homme prétend que l’affaire qui l’amène est importante . .

— Son nom ? — demanda le Comte avec impatience.

— Chapmann, Milord, — lui répondit-il.

— Ah! Chapmann, du village de Bellenden ! — s’écria le Comte qui tressaillit et ne présagea rien de bon de la visite inattendue du vieux maçon. — Dites-lui que je me rendrai auprès de lui dans quelques minutes .

Aussitôt que Gilbert se fut éloigné pour aller transmettre sa réponse, le jeune Lord termina sa toilette avec une fébrile impatience ; car plus il y réfléchissait et plus il arrivait à cette conclusion qu’il n’v avait rien de bon à augurer de la visite de Chapmann. Quand il eut terminé sa toilette, il descendit à la hôte l’escalier et se rendit au parloir oh Chapmann l’attendait.

— Quelles nouvelles, mon bon ami? — demanda le Comte aussitôt après avoir refermé la porte derrière lui.

— Quelque chose que Votre Seigneurie doit connaître;, — répondit le vieillard dont le visage était peu sympathique et qui avait une expression sinistre dans les yeux.

— Quelque ehose de bon ou de mauvais?... parlez,

— s’écria Eugène avec impatience.

Quelque chose de bon, autant que j’en puis juger,

— répondit Chapmann.

— Alors nous pouvons causer à notre aise. Chapmann, — dit le jeune Lord en en se jetant sur un sofa comme un homme dont la poitrine est soulagée d’un poids incommode. — Je suis certain d avance qu’il fallait quelque chose d’une importance peu ordinaire, pour vous faire faire le voyage de Londres et vous avoir amené chez moi de si grand matin, et je craignais qu’on ait découvert quelque chose se rapportant au caveau funéraire...

— Non, il n’y a rien à craindre de ce côté, — interrompit Chapmann. — Personne dans le village de Bel-

lenden ne sait et ne saura jamais que Votre Seigneurie avait des raisons toutes particulières pour se servir de moi pour ouvrir le caveau des Bellendens, dans lequel vous êtes descendu il y a trois mois. Naturellement Northwiteh, le sacristain, était jaloux de la préférence que vous m’aviez accordée, mais il n’a pu y voir rien autre chose qu'une simple préférence.

— Bien! et maintenant le but de votre voyage à Londres? — demanda le Comte.

— Votre Seigneurie m’a dit de la tenir toujours au courant des événements qui surviendraient, — reprit Chapmann ; — et par conséquent, je n’ai pas perdu de temps pour me rendre ici. J’ai quitté Bellenden avant hier soir, j’ai pris une charrette qui m'a conduit à Birmingham, et là, jai pris^une place sur la diligence qui m’a amené à Londres, il y a une heure.

— Après deux nuits passées sur la route, n’est-ce pas? — fit observer le Comte. — Et vous vouÿ êtes empressé de vous rendre ici aussitôt après avoir quitté la voiture dans la cour des Messageries ?

— Précisément, Milord, — lui répondit-il.

— Et l’objet de votre visite ? — s’écria le Comte avec impatience.

— Lady Bellenden est descendue au village, Milord.

— Mais, dans quel but?

— Pour faire une visite aux caveaux et examiner les

registres

— Les registres, — s’écria Montgomery, en tressaillant, puis presque instantanément, il se dit à lui-même:

— mais Chapmaoa ne sait rien relativement aux registres

Et reprenant toute sa présence d’esprit il invita du geste Chapmann à continuer ses explications.

— Lady Bellenden est arrivée au village avant-hier, de bonne heure dans l’après-midi, — reprit Chapmann,

— et presque aussitôt après son arrivée, Richard, son valet de pieds, a pris une voiture et il s’est rendu, je ne sais où ; alors Sa Seigneurie s’est rendue à l’église accompagnée par Monsieur Roberts le ministre, pendant que Madame Marguerite venait me trouver chez moi. Je vis bien qu’il y avait quelque chose sous jeu, car elle était terriblement polie, et je m’efforçai de paraître amical et communicatif pour l’engager à parler. Enfin, après avoir battu les buissons pendant quelque temps, elle en arriva à mettre la conversation sur la visite que vous avez faite au village de Bellendôn, il y a maintenant plus de trois mois; puis elle m’a parlé de vos agents qui m’ont employé pour ouvrir les caveaux et alors elle a cherché à tirer de moi la raison des dispositions favorables dans lesquelles Votre Seigneurie se montrait à mon égard, puis enfin elle m’a dit franchement et ouvertement que sa maîtresse était disposée à récompenser généreusement ceux qui se dévouaient à ses intérêts. A tout cela j’ai répondu à Madame Marguerite que si sçn intention était d’avoir recours à la corruption, je n’étais pas homme à me vendre et à me laisser corrompre, et elle m’a quitté dans un état complet d’exaspération.

— Où voulait-elle eu venir? quel est le but qu’elle poursuit? — s’écria Montgomery, — soupçonne-t-elle, qu’il y a quelque petit incident sur lequel vous pourriez donner des éclaircissements? vraiment je n’y comprends rien.

— Peut-être s’imagine-t-elle que je connais plus de choses que je n’en sais réellement, — fit observer Chapmann.

— C’est possible, — dit le Comte, qui semblait réfléchir.

— Car après tout, qu’aurais-je pu dire, si j’avais vouluparlerà cœur ouvert? — continua Chapmann, — tout simplement que Votre Seigneurie est venue me voir il y a environ trois mois, et qu’elle m’a prévenue que dans quelques jours ses agents arriveraient au village de Belleuden pour rendre une visite aux caveaux et que le soin de les ouvrir me serait confié ; mais que je ne devais manifester aucune surprise en trouvant que le mortier qui scellait la pierre était frais, pas plus qu’en découvrant d’autres indices que le caveau avait été récemment ouvert. Eh ! bien, j’ai promis de me conformer à vos instructions, et il est bien certain que j’ai facilement reconnu qu’il n’y avait pas longtemps que la pierre avait été levée. Mais j’ai gardé mes impressions pour moi, et vos agents eux-mêmes ne se sont aperçu de rien. Comme de raison, il ne m'a pas été difficile de deviner que Votre Seigneurie, ou des personnes employées par elle, avaient visité les caveaux quelques jours avant la visite officielle pour

laquelle mou ministère a été requis, mais les raisons que Votre Seigneurie a eu de descendre dans les caveaux et ce qu’elle avait à y faire, ce sont là des affaires qui ne me regardent pas ; du moment surtout où j’ai été généreusement payé pour tenir ma langue en bride, aussi personne dans Bellenden ou hors de Bellenden, ne sait un mot des faits qui sont à ma connaissance.

Pendant que le maçon se livrait à son penchant, de bavardage, si naturel aux personnes âgées, et qu’il se laissait aller au sentiment d’orgueil qu’il éprouvait en se voyant eu possession de la confiance du Comte de Montgomery, quelque faible et quoique incomplète que fût cette confiance, le noble Lord restait plongé dans une profonde méditation, car la visite de Lady Bçllenden au village qui portait son nom, et la tentative faite par Marguerite pour faire parler le vieux Chapinann, étaient de nature à l’inquiéter et à lui donner à réfléchir.

— Vous dites que la Marquise a visité les caveaux? — demanda-t-il enfin, quand le vieux maçon eut fini de parler.

— Oui, Milord, elle y est descendue avec Monsieur Roberts et avecNorthwitch, — répondit Chapmanu, — mais je iie sais pas ce qui s’est passé, tout ce que j’ai appris, c’est qu’on a trouvé le corps du dernier Marquis à demi-pendant hors de son cercueil ; oh ! j'avais bien remarqué cela quand j’avais ouvert les cavaux pour les agents de Votre Seigneurie, — dit Chapinann,

en s’interrompant dans ses explications, — mais je ne savais pas à cette époque que ce fût le corps du dernier Marquis de Bellenden.

— Je n’en avais pas non plus la moindre idée, — se

dit Montgomery, — dans cette nuit mémorable, quand le cercueil- a fait explosion et a terrifié les deux hommes mais reprenez votre récit, Chapmann, —

s’écria tout-à-coup le Comte en coupant court à ses propres réflexions : — vous me disiez que la Marquise de Bellenden, accompagnée par Monsieur Roberts et par Northwitch et son aide est descendue dans les caveaux et qu’elle a vu un corps sortant à demi de son cercueil...

— Oui, Milord, — dit Chapmann, — et il paraît qu’avant que ce corps eût été reconnu, quelques paroles avaient été dites qui avaient étrangement confusiouné et irrité la Marquise. L’aide de Northwitch m’a conté tout cela une heure après la visite aux caveaux et c’est après ma conversation avec lui que j’ai pris la résolution de venir à Londres.

— Eh ! bien, mon bon ami, — s’écria Montgomery, maudissant en lui- môme la propension au bavardage du vieux maçon, — qu’est-ce qui avait donc si fort contrarié et irrité la Marquise de Bellenden?

— C’est que le corps de son défunt mari était bleu et enflé, et avait un aspect si extraordinaire que Northwitch déclara que le défunt devait avoir été empoisonné.

— Empoisonné ! — s’écria Montgomery, — ah ! une

lueur m’éclaire... mais continuez... continuez, mon bon ami.

— Eh ! bien, Milord, — reprit le maçon, — il paraît que la Marquise était hors d’elle-méme et qu’elle a fait un long sermon à Northwitch : en somme, l’aide de Northwich m’a assuré que cet incident lui avait fait concevoir de singuliers soupçons, d’autant plus que Northwich, en me citant comme un amateur de scandales, avait dit tenir de moi que Sa Seigneurie détestait son mari et qu elle avait été forcée d’épouser le Marquis alors qu’elle en aimait un autre. Mais à propos, — s’écria le vieux maçon, en s’interrompant comme sollicité par une nouvelle idée qui lui venait à l’esprit, le Marquis de Bellenden u’est-il pas mort subitement et d’une manière à donner des soupçons?

— C’est précisément d’idée qui m’avait frappé tout à l’heure comme d’une inspiration soudaine, — dit le Comte, — mais continuez, Chapmann, — qu’avez vous encore à me dire?

— Rien de particulier, Milord, j’avais pensé que vous seriez bien aise d’apprendre qu’il y avait quelque raison de supposer que la Marquise avait empoisonné son mari, — ajouta-t-il en baissant la voix d’un air de mystère, — et c’est pourquoi j’avais dit à Votre Seigneurie, au début de notre entretien, que les nouvelles que j’apportais n’étaient pas d’une nature défavorable.

• — Je vous suis bien obligé, Chapmann, pour l’intérêt que vous prenez à mes affaires, — dit le Comte, en se

levant et en se promenant dans la chambre, absorbé dans ses réflexions, — mais après tout, si ma cousine Laura n’est qu’une hypocrite consommée, si elle est réellement coupable d’un meurtre, si elle est capable d’avoir empoisonné son mari, no peut-elle pas aussi s’abandonner à ses vices et cacher ses débauches, sous son éternel costume de veuve? Grand Dieu! si c’était, la tête appuyée sur sa poitrine, que dans ce boudoir j’ai confié à l’oreille de l’enchanteresse mes terribles secrets

Le Comte fut interrompu dans ses réflexions par l’entrée d’un domestique qui vint lui annoncer que le maître clerc de Rigden demandait un moment d’audience à Sa Seigneurie.

— Où est-il? — demanda le noble Lord en proie à la plus vive inquiétude, car il savait que c’était ce clerc qui avait été dépêché dans le Comté de Warwick* pour prendre des informations sur le compte de son frère Raymond.

— Je l’ai introduit dans le salon particulier de Votre Seigneurie, — répondit le domestique.

— Je le rejoins à l'instant, — dit Montgomery, — emmenez ce digne homme avec vous à la salle des domestiques, — continua le Comte, en désignant Chapmann du regard, — et veillez à ce qu’il soit bien traité.

Après avoir donné ces instructions, le noble Lord se^ hâta de se rendre au salon où le maître clerc l’attendait. La tenue de voyage et la toilette négligée de cet

individu suffisaient pour qu’il fût facile de s’apercevoir qu’il arrivait de voyage et -qu’il avait passé la nuit en voiture, et le Comte se sentit trembler de la tête aux pieds, lorsqu’il pensa en lui-même :

— Il faut qu’il s’agisse d’une question d’une importance peu ordinaire pour que cet homme se soit rendu directement chez moi en arrivant à Londres.

Mais le Comte eut le temps de maîtriser ses sentiments et de composer son visage, pondant que le clerc qui était par nature d’humeur servile se confondait eu humbles salutations.

— Vous arrivez à l'instant du Comté de Warwick, je

présume? — dit le Comte, en affectant un sentiment de curiosité et en dissimulant l’inquiétude qui le dévorait intérieurement, — avez-vous réussi à obtenir un entretien avec mon frère ? et s’est-il conformé aux conditions insérées dans la clause du testament de notre aïeul ?

— Milord, — interrompit le clerc, en conformant son ton et ses manières aux tristes révélations qu’il avait à faire, sans cependant être bien certain qu’elles fussent tout à fait nouvelles pour le Comte' car comme homme rompu aux affaires, il avait conçu certains soupçons peu favorables au noble Lord, — Milord, — dit-il le regard triste et d’une voix grave, — il faut vous préparer à apprendre de bien douloureuses nouvelles concernant votre frère Lord Raymond Montgomery.

— Grand Dieu! que voulez-vous dire? — s’écria Eu-

gène, qui paraissait en proie à la plus vive inquiétude.

— Je veux dire, — reprit le clerc, — que votre frère Raymond n’est plus !

Ses regards qu’ilavait jusque-là tenus tristement attachés vers la terre, se levèrent tout-à-coup et se fixèrent sur la physionomie du Comte, comme pour y surprendre l’elïet de la nouvelle qu’il venait de lui annoncer.

— Il n’est plus... mon frère Raymond n’est plus ! — s’écria le Comte .

Et couvrant son visage de ses mains il s’abandonna ou du moins parut s’abandonner à une explosion de douleur.

— J’avais tort, — se dit le clerc à lui môme.— Et j’ai été injuste envers le Comte. Il est douloureurement affecté de la perte de son frère, et il a été peu charitable à moi de le soupçonner capable d’un pareil forfait.

Arrivé à cette conclusion, le clerc qui, à l’exemple de son patron, prenait du tabac, régala ses narines d’une copieuse prise de cette poudre odoriférante, mais il avait soin de produire le plus léger bruit pour ne pas troubler le violent chagrin de Lord Montgomery.

Mais dites-moi, mou bon ami, dites-moi, — s’écria tout-à-coup le Comte et se tourtant vers le clerc et en parlant d’une voix brisée par la douleur et tout à fait en rapport avec son air affligé, — dites-moi quand et dans quelles circonstances mon pauvre, frère est mort.

— Milord, — repril.le clerc, d’un tou plus triste et plus solennel encore, maintenant que ses soupçons sur

le Comte s’étaient dissipés et qu’il pouvait sincèrement respecter sa douleur, Milord, votre frère a été la victime d’un crime mystérieux, il a péri de mort violente, en un mot il est tombé sous la main d’un meurtrier !

— Un meurtrier ! — répéta Montgomery dont lo visage était devenu pâle et livide, — Non, non, vous ne pouvez vouloir dire que mon pauvre Raymond a été assassiné 1

— Hélas! ce n’est que trop vrai, Milord, — répondit le clerc. — Hier matin, entre sept et huit heures et en la présence de la Marquise de Bellenden, qui assistait à cette triste scène, j’ai vu les restes de Lord Raymond qu’on retirait de la pile du pont de Malden.

— Vos paroles sont étranges... bien étranges, — s’écria le Comte, — ou bien il faut que mon intelligence soit confondue par la violence de mon chagrin. La présence de la Marquise do Bellenden... les restes de mon frère... la.pile du pont de Malden...

— Oh! Milord, tout cela n’est malheureusement que trop vrai, — s’écria le clerc, — et le terrible spectacle auquel j’ai assisté me poursuivra pendant tout le cours de ma vie. Je regrette véritablement que le hasard m’ait amené dans ce lieu au moment où le corps de votre jeune frère a été découvert sous la pierre.

— Mais la Marquise de Bellenden , — s’écria le Comte, dont l’agitation pouvait facilement être prise pour l’affliction et l’horreur naturelles que lui causaient la terrible destinée de son malheureux frère, — coin-

meut se trouvait-elle là à une pareille heure et dans un semblable moment ?

— Pour accomplir une cérémonie relative au pont, — répondit le clerc. — Il avait été jugé nécessaire que Sa Seigneurie déposât des pièces de monnaies dans l’intérieur de la pile du pont et à cet effet la pierre de taille qui en forme le couronnement avait été levée. C’est alors qu’on lit la terrible découverte qu’un corps humain se trouvait sous cette pierre, et ce corps fut reconnu comme étant les restes du frère de Votre Seigneurie I

— Grand Dieu ! Quelle va être la douleur de ma pauvre mère? — s’écria Montgomery en joignant les mains avecl’apparence du plus violent désespoir. — Cette nouvelle sera le coup de la mort pour elle I Mais la Marquise de Bellenden . comment a-t-elle supporté cet horrible spectacle?

— Sa Seigneurie s’est montrée aussi douloureusement affectée que qui que ce soit parmi les personnes présentes, — répondit le clerc; — quoique tout homme portant le nom de Montgomery puisse être considéré par elle comme un ennemi. Mais la Marquise de Bellenden est une vrai Chrétienne et une très-excellente dame , son caractère se lit sur son visage. . .

— Et elle a été douloureusement affectée? — demanda le Comte.

— Oui, très-affectée, Milord; véritablement c’était une scène...

— Je me fais facilement l’idée de ce qu’elle a dû être !

Oh! mon pauvre frère !.. mon pauvre frère!... — s’écriat-il en se lamentant amèrement; — mais ne donne-t-on aucune explication à cette mort?... Les soupçons ne se portent-ils sur personne?... Quelle est l’impression que cette effroyable tragédie a laissée dans l’esprit des personnes présentes?

— Nul ne paraissait apte à former quelque conjecture, Milord, — répondit le clerc; — et je me suis enfui si précipitamment que je n’ai pas eu le temps de recueillir les opinions. Oh! attendez, -- s’écria-t-il en s’interrompant lui-même, — je me rappelle qu’il a été dit quelque chose au sujet d’une voiture particulière qui avait été vue dans le voisinage, le matin où la pierre de taille est tombée d’elle-même, si sa chftte n’a pas été provoquée, car Votre Seigneurie doit savoir, que la pierre de taille formant le couronnement de la pile n’a pas été volontairement mise en place par les maçons.

En ce moment un domestique entra au salon pour annoncer à son maître que Lord Florimel lui demandait un moment d’entretien.

— Lord Florimel à une heure aussi matinale ! — s’écrià Montgomery, en consultant de l’œil la pendule, qui n’iudiquait que huit heures, — je viens de recevoir une nouvelle d’une nature si douloureuse que je ne puis voir personne, à moins qu’il ne s’agisse d’une affaire urgente et de grande importance.

— Sa Seigneurfb m’a chargé de dire, — fit observer le domestique, — que l’affaire qui l’amène est

d’une nature pressante, mais qu’elle ne retiendra Votre Seigneurie qué quelques minutes.

— Alors je le verrai, — dit Montgomery.

Et il se rendit dans la pièce où Florimel avait été introduit.

Lejeune Lord était pâle et soucieux, une expression de profonde mélancolie était empreinte sur ses beaux traits, et à sa tristesse apparente, se mêlait une certaine gravité qui dénotait qu’il notait pas sous l’influence d’une impression temporaire, mais qu’un grand et signalé changement s’était opéré en lui. Malgré le doute, l’inquiétude, et l’anxiété qui tourmentaient Montgomery, bien que toutes ses pensées fussent absorbées par la préoccupation de ses affaires personnelles, néanmoins il fut frappé par le changement survenu dans la physionomie de son ami, et s’empressant de lui saisir la main, il s’écria : : — Mon cher Florimel qu’avez-vous?... Vous serait-il arrivé quelque chose de désagréable que je vous vois chez moi de si grand matin?

— Accordez-moi quelques minutes de patience, Eugène, — dit le jeune Lord, — et je m’expliquerai... Vous vous rappelez mon page Rao...., comme de raison, vous vous le rappelez et pour plus d’un motif, eh ! bien ce jeune noir n’était autre que Caroline Walters, la jeune tille que vous avez vue chez Madame Brace.

— Et que vous avez séduite, Gabriel, — dit Montgomery; — mais est-il possible que Rao et Caroline, la meurtrière, soit une seule et même personne?...

— Elle est innocente, Eugène, du crime qui lui a été imputé, — interrompit Florimel, — et une étrange histoire transpirera sans doute bientôt, quand Arthur Eaton, le fils de Lord Marchmont, comparaîtra devant les assises, car il paraît que jusqu’à un certain point les deux affaires sont connexes, mais peu nous importe. Caroline, mortellement blessée par Madame Brace...

— Quoi I Madame Brace aurait encore commis un autre crime! — s’écria Montgomery. — Quelle misérablel Et penser qu’elle et moi nous avons été aussi intimes!

— Sa carrière mortelle est terminée, Eugène, — dit Florimel d’un ton solennel. — La nuit dernière elle a mis fin à ses jours en se pendant dans sa prison...

— Mieux vaut périr ainsi que sur l’éehafâud! — s’écria Montgomery avec une singulière véhémence ! — Oh ! le gibet, quelle chose effroyable ! •

Il frissonna comme s’il avait quelque sujet de ret douter la possibilité d’être exposé à une mort semblable.

— Mais quand avez-vous appris la mort de Fanny • Brace? — demanda-t-il presque immédiatement.

— Hier à une heure avancée de la soiré, j’ai été appelé à Newgate pour recevoir la confession d’une mourante, le dernier et sincère pardon de Caroline, — répondit Florimel, sans remarquer la nature sinistre des émotions* qui agitaient son ami, — et j’ai promis au médecin que je reviendrais le lendemain matin pour voir si elle vivait encore. Après une nuit sans sommeil,

je me suis levé de bonue heure et j'ai été déjà faire ma visite à la prison. Caroline vit encore et ellg a même conservé toute sa connaissance, mais il ne reste aucun espoir qu’elle se rétablisse. Au moment où je m’en allais le bruit se répandit dans la prison que Madame Brace venait d’être trouvée pendue dans son cachot, et en prenant des informations la réalité du fait me fut confirmée.

— Voilà donc comment s’est terminée la carrière de la belle marchande de modes de Pall Mail ! — dit Montgomery sous forme de réflexion, mais sans aucune intention ironique. — La maîtresse d’un Prince, la courtisanne qui a reçu dans ses bras les hommes les plus riches delà haute aristocratie, l’entremetteuse de...

— Pourquoi énumérer ainsi ses fautes, maintenant qu’elle n’est plus, Eugène? — interrompit Florimel d’un ton de reproche. — Rappelons-nous plutôt que s’il n’y avait pas eu des débauchés comme vous et comme moi, elle n’aurait pas eu la tentation de se livrer au vil métier qu’elle a fait. Mais laissons cela, mon but en vous rendant cette visite matinale, m’est dicté par les sentiments d’amitié qui nous unissent depuis notre enfance En un mot, j’ai résolu de vous communiquer un secret que la pauvre Caroline m’a révélé la nuit » dernière.

— Un secret qui me concerne? — s’écria Montgomery vivement intrigué. «

— Je n’en suis pas sûr, mais la chose est possible, — dit Florimel, — et dans tous les cas le parti le plus

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sage que j’aie à prendre c’est de vous faire part en confidence de cette révélation, Eugène, — continua le jeune Lord; — je suis instruit de toutes les particularités du bal masqué à Covent Garden...

—Ah! alorsle secret en question concerne l’inconnue?

— s’écria Montgomery tout tremblant d’inquiétude et en proie à la plus pénible curiosité — Mais vous me pardonnerez d’avoir entrepris de me faire passer pour vous en cette occasion?

— Vous avez été imprudent... très-imprudent, Eugène, — reprit Florimel, — et vous ne voyez pas quels malheurs ont été la conséquence de votre folie. Mais une amitié qui remonte à des années n’est pas détruite par une légèreté, par un acte de folie de votre part, et il ne peut être question de pardon entre nous. Le point important est de savoir si vous savez qui est la sirène...

— Non, je ne le sais pas, — s’écria Montgomery en proie à la plus douloureuse impatience; — mais je donnerais tout au monde pour connaître ce secret, et si vous en avez connaissance, Gabriel...

— Doucement .. un moment, — dit le jeune Lord.

— Est- il possible qu’énivré par ses caresses et par ses séduction^, vous lui ayiez révélé des choses que vous n’auriez pas du faire connaître à une ennemie...

— A une ennemie! — répéta Montgomery avec une horrible défaillance au cœur. — Voulez-vous dire, voulez-vous me donner à entendre, Gabriel, que cette inconnue est. .

Il murmura un nom à son oreille.

— C’est elle, — répondit Florimel, — mais sur votre honneur, il faut garder ce secret. Ciel ! qu’avez-vous,

— s’écria le jeune Lord en voyant son ami pâle et tremblant tomber à la renverse sur l’ottomane sur laquelle il était assis.

—Rien, — dit Montgomery d’une voix qui sortait avec peine de sa poitrine oppressée.— Une indisposition....

— Non, mon cher ami, — interrompit Gabriel avec énergie, — ce n’est pas une indisposition, c’est de l’effroi, de la terreur. Ah! si vous vous êtes livré au pouvoir de cette femme, comme vous devez amèrement dépioror votre folie, car c’est bien réellement un acte de folie que vous avez accompli.

— C’est vrai, j’ai été fou, — dit Montgomery d’une voix étouffée ; — mais je sais quelque chose sur elle ; je connais un crime’qui la met en ma puissance.

— Soyez prudent dans votre guerre contre cette femme! — s’écria Florimel d’un ton grave et sérieux.

— J’ai lieu de savoir qu’elle est consommée dans l’intrigue; qu’elle possède, en véritable diplomate, toutes les ressources de la duplicité, de la ruse, et de la fourberie. Tout dernièrement encore, elle m’avait fait tomber dans ses filets et maintenant, quand j’y réfléchis, je frémis en songeant au danger que j’ai couru. C’est un serpent qui fascine sa victime, un serpent doué de tous les charmes séducteurs et contre lequel toute résistance est impossible. Eugène , si je vous disais tout... mais je ne le puis maintenant, je n’en ai ni le cœur, ni le loisir...

— Oh ! 'si Dieu permettait que j’eusse en mains quelque preuve qu’elle est en effet la sirène qui se livre à ces débauches, sous le manteau de la plus épouvantable hypocrisie qui ait pu couvrir la vie secrète d’une Messaline !— s’écria Montgomery.

— Des preuves !... vous demandez des preuves? — s’écria Florimel ; — et si vous les possédiez?...

— Je pense que je pourrais la contraindre à garder le silence sur certains aveux que je lui ai faits dans un moment de folie et qu’elle m’a arrachés à l’aide de son art infernal, — dit le Comte avec conviction.

— Alors, voyez ces preuves ! — s’écria Florimel en tirant de sa poche deux morceaux de rideaux qu’il présenta à Montgomery qui les prit avec un mélange de curiosité et d’incrédulité — Ces morceaux d’étoffe ont été coupés dans le boudoir où la sirène reçoit ses amants ; produisez-les à ses yeux et elle tombera accablée de honte et d’humiliation à vos pieds. Caroline les possédait et elle me les a donnés lors de la visito que je viens de lui faire.

— Merci, mille fois merci, Gabriel ! — s’écria Mont gomery la physionomie rayounante de joie. — Vous vous êtes montré, en cette occasion, un bon et sincère ami !

— Je n’essaierai pas de pénétrer vos secrets, Eugène, — dit Florimel, — et, par conséquent, je ne vous demande pas comment vous vous êtes mis au pouvoir de cette femme Mais quand j’ai appris de Caroline mourante que vous aviez rencontré l’inconnue au bal

masqué et quand je me suis rappelée que' vous étiez engagé dans un procès delà dernière importance pour chacun de vous, j’ai été frappé de cette idée que la sirène avec toute son habileté et tous ses charmes séducteurs, n’était pas femme à laisser échapper une pareille occasion. J’étais persuadé qu’elle vous forcerait à lui ouvrir votre cœur, qu’elle vous arracherait vos secrets les plus sacrés, et il n’y a pas d’homme qui n’ait ses secrets, qu’ils soient d’une nature ou d’une autre.

— C’est vrai, c’est vrai ! — dit Montgomery avec agitation.

— Connaissant et ses dispositions et son caractère,

— contiuua Florimel, — et ne doutant pas qu’elle ne fît tourner à son avantage le hasard qui vous jetait dans ses bras; j’ai pensé que je devais vous donner un avertissement que je prévoyais devoir vous être utile. Je savais aussi que le jour oh nous sommes avait une grande importance pour vous et voilà pourquoi je suis venu vous importuner de ma visite matinale

— Vous m’avez rendu un service que je ne pourrai jamais oublier, - dit le Comte en pressant la main de son ami avec tout l'effusion de la reconnaissance.

— Hélas ! j’ai reçu ce matin do bien terribles nouvelles. Mon pauvre frère Raymond n’est plus, il a été assassiné.

-- Assassiné ! — répéta Florimel avec un tressaillement d’horreur.

— Oui assassiné, et de la mauière la plus cruelle et

la plus diabolique, — s’écria le Comte avec une explosion déchirante de douleur. — Mais je n’ai pas le temps d’entrer maintenant dans les détails, Gabriel, — ajouta-t-il avec moins d’agitation et d’une voix plus basse;

— d’autant plus que je me rappelle que je n’ai pas encore transmis à ma pauvre mère cette horrible nouvelle qui va la réduire au désespoir.

— C’est affreux, bien affreux, mon pauvre ami, — dit Florimel avec l’accent de la plus sincère sympathie.

— Mais il ne faut pas différer plus longtemps de révéler cette douloureuse nouvelle à la Comtesse, car si elle l’apprenait toul-à-coup et sans préparation, cela pourrait lui donner le coup de la mort.

— C’est ce que je crains, — dit le Comte, — ét c’est pourquoi je ne veux pas perdre de temps et m’acquitter au plus vite de cette tâche pénible et douloureuse.

— Je sympathise sincèrement avec vous, Eugène, ~ s’écria Florimel.

Ne voulant pas retenir plus longtemps son ami, le jeune Lord prit congé de lui.

Dès qu’il fut sorti, Montgomery se rendit à l’appartement de sa mère; graduellement et avec tous les ménagements possibles, il lui apprit la mort de son plus jeune fils. L’explosion du désespoir de la malheureuse mère ne saurait se décrire, sa nature fière et hautaine fut écrasée sous le poids de sa douleur. Elle délira, s’arracha les cheveux, se frappa la poitrine, puis tomba dans une sorte de torpeur qui dura jusqu’à l’arrivée du médecin.

Le comte avait observé sa mère attentivement pendant toute la durée de son accès de douleur, jusqu’au moment où elle était tombéo dans un état de prostration ; il avait interrogé sa physionomie, il avait pesé chaque mot qui s’était échappé do ses lèvres avec une anxiété terrible, mais il n’avait pu saisir aucun indice qu’un soupçon se fût éveillé dans son âme ; la pauvre dame s’imaginait que son plus jeune fils avait été assassiné par des voleurs, et quand, après l’arrivée du médecin, elle rentra en possession de ses facultés, les douloureuses lamentations auxquelles elle s’abandonna prouvèrent que c’était bien la seule idée qu’elle avait conçue.

' Avec une sensation de soulagement qui touchait presque à la satisfaction du triomphe, le Comte confia sa mère aux soins de son médecin et do ses femmes, Puis avec l’apparence de la plus profonde douleur, il ordonna qu’on fit avancer sa voiture et il se fit conduire immédiatement à la demeure de Lord et de Lady Holderness.

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