CHAPITRE V
LA RÉCONCILIATION
Une fois encore nous retrouvons réunies les deux sœurs Oetavie et Pauline. Agissant d’après le conseil qui lui avait été donné par le Grand Lord pour arriver à tirer Oetavie de la maison de fous, Pauline s’était rendue à cet établissement et avait demandé à parler au docteur Burton, le directeur-propriétaire de la maison. La courageuse et intrépide jeune fille avait déclaré à cet individu qu’elle était résolue à s’adresser à un magistrat si sa sœur ne lui était pas rendue sans délai et le docteur, tremblant de frayeur à la perspective d’un scandale, et s’apercevant que Pauline connaissait dans tous ses détails le coupable complot dont Oetavie avait été la victime, non-seulement acquiesça à sa demande, mais la supplia dans les termes les plus humbles de lui pardonner la part qu’il y avait prise. Pauline était trop ravie d’obtenir que sa sœur fût rendue h la liberté pour ne pas se montrer accessible aux supplications
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du docteur, et d’ailleurs il était tout à fait conforme à ses désirs de n’âvoir pas recours à des mesures qui fussent de nature à donner une publicité fâcheuse au malheur d’Octavie.
Les deux sœurs étaient donc réunies après une cruelle séparation de plus d’un mois, et quelques jours de tranquillité au milieu des joies d’un paisible intérieur, joints aux soins tendres et affectueux que Pauline lui avait prodigués, avaient déjà agi puissamment et apporté une amélioration manifeste dans l’état mental d’Octavie; sa physionomie gardait encore une expression de profonde mélancolie, elle avait encore quelque chose de vague et d’égaré dans les regards, comme si sa mémoire lui faisait défaut par moments, ou comme si un voile épais venait obscurcir sa pensée et l’empêcher de suivre le fil de ses idées.
Le lendemain du jour où s’étaient passés les événements rapportés dans les précédents chapitres, il était environ midi et les deux sœurs étaient assises dans leur élégant parloir. Octavie était à demi couché sur un sofa. Pauline occupait une chaise près de la fenêtre et travaillait. Octavie regardait une branche de lilas qu’elle tenait dans sa belle main et songeait d’une manière confuse que cette belle Heur était comme ces brillantes espérances qui fleurissent aujourd’hui pour se flétrir demain ; tandis que Pauline pensant àFlorimel s’étonnait et s’inquiétait de ne pas avoir reçu réponse à la lettre que quelques jours auparavant elle lui avait écrite à Douvres.
Tout à coup la grille du petit jardin devant la maison cria en tournant sur ses gonds et les yeux de Pauline rencontrèrent le regard de Lord Florirael. Lo ravissement, l’espérance, et l’inquiétude étaient points sur ses traits, mais Pauline se sentit pAlir et un voile obscurcit sa vue, car maintenant que ce moment si désiré était venu, elle no savait plus quel accueil lui faire. Tous les détails de la scène du bal masqué lui revenaient è la mémoire, elle croyait encore à sa perlidie et pourtant elle sentait qu’il lui fallait pardonner.
Le bruit du marteau frappant un doublo coup contre la porte retentit dans la maison et Oetavie tressaillit avec uu tremblement nerveux.
— Oh ! si c’était le Prince venant implorer mon pardon ! — s’écria-t-elle dans une agitation fébrile.
— Non, ma chère sœur, jamais pareille chose n’arrivera, et tu as tort de te bercer d’un tel espoir, — dit Pauline; — mais si c’était lui cependant , que ferais-tu?
— Je lui pardonnerais ! — s’écria Oetavie avec un accent passionné.
Il semblait que la voix d’un ange eût emprunté les lèvres d’Octavie pour répondre à la question que Pauline s’adressait au fond du cœur relativement à Florimel, et cette pensée lui vint à l’esprit que si sa sœur, qui avait reçu une si grave injure, pouvait pardonner au coupable, assurément elle ne devait pas se montrer inflexible pour les torts, relativement bien moins graves, que Florimel avait eu envers elle.
Avec la rapidité de l’éclair cette réflexion traversa
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son esprit et un instant après le beau et gracieux Florimel se précipitait daus la cliambre. La première impulsion de Pauline lui fut entièrement favorable, la franche et généreuse indulgence d’Octavie avait fait disparaître toute hésitation chez la jeune fille et les deux amants se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
— Chère, bien chère Pauline ! — s’écria Florimel, — enfin nous nous retrouvons réunis!
— Et le passé est oublié, Florimel! — murmura la jeune fille en lui rendant les joyeux et tendres baisers dont il avait couvert ses lèvres, ses joues, et sonfront.
Oetavie avait joint les mains avec ferveur et des larmes coulaient sur ses joues, mais c’était des larmes de joie qui puisaient leur source dans le spectacle du bonheur de sa sœur : c’était le premier rayon de soleil qui était venu éclairer l’existence de l’infortunée depuis l’effroyable jour où la perfidie du Prince lui avait été connue.
Quand les premiers transports de Florimel et de Pauline furent un peu calmés, le jeune Lord présenta ses respects à Oetavie à laquelle il témoigna l’intérêtle plus affectueux, la tendre sympathie d’un frère pour une sœur éprouvée par la plus douloureuse affliction, puis s’asseyant auprès de Pauline, il prit sa maiu, la pressa contre ses lèvres, et contempla longtemps et avec tendresse son charmant visage.
— Oh! ma bien aimée, — murmura-t-il enfin à son oreille, — une triste et cruelle mésintelligence est survenue entre nous, mais maintenant il faut que tout soit
éclairci et par conséquent oublié. On m’a dit que vous étiez mariée, que l’annonce de votre mariage était dans les journaux...
— Qui peut vous avoir trompé ainsi, Florimel? — demanda Pauliue étonnée de ce qu’elle entendait.
— Une personne qui avait intérêt à m’abuser et h me persécuter, mon ange, — répondit le jeune homme dont les yeux étaient toujours fixés sur la ravissante physionomie de Pauline et qui s’étonnait d’avoir pu avoir un seul instant la pensée de sacrifier cette pure jeune fille à une inconnue vouée au culte du plaisir et de la galanterie. — Mais dites-moi, ma charmante, dites-moi, mon adorée, pourquoi vous avez si brusquement rompu les engagements qui existaient entre nous?
— Votre conscience ne peut-elle pas répondre à cette question, Florimel? — dit Pauline à voix basse, d’un ton de reproche, et en devenant tout à coup sérieuse et triste. — J’ai consenti à vous pardonner cette fois et pour la dernière, mais n’affectez pas de paraître ignorer ce que je vous reproche, au lieu d’en montrer votre repentir?
— Pauliue! — répliqua le jeune Lord avec un accent passionné et empreint d’une incontestable sincérité, — vos paroles sont pour moi la continuation de la cruelle énigme qui m’a si fort intrigué et réduit presque au désespoir. Si j’ai quelques écarts îi me reprocher depuis le jour où vous m’avez écrit que tout était rompu entre nous, mes fautes peuvent être envisagées
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avec des yeux indulgents, car votre conduite inexplicable n’était que trop de nature à me faire chercher dans les excès l’oubli de ina douleur, et le moyen de m’arracher à la contemplation de la ruine de toutes mes espérances et de toutes mes affections. Mais avant que cette lettre me fût parvenue, je prends Dieu à témoin que je n’avais pas cessé de vous rester lidèle.
— O Gabriel 1 n’ajoutez pas la parjure à vos autres torts, — s’écria gravement Pauline, — ou je reviendrai sur ma promesse de pardon, et je me refuserai à toute réconciliation.
- — Alors, au nom du ciel ! expliquez-vous ! — s’é-
cria Florimel avec énergie, — afin que je puisse me justifier. Vous ne pouvez pas me refuser cela.
— Un seul mot suffira, Gabriel, — dit Pauline d’un ton profondément triste; puis elle ajouta tellement bas que c’est à peine s’il était possible de l’entendre: — je m’imaginais que vous ne pouviez pas être bien embarrassé de deviner qui était la bouquetière du bal masqué.
— Par le ciel ! cette, énigme est intolérable ! ce mystère est insoutenable 1 — s’écria le jeune homme tout consterné. — Ah ! je me rappelle, — s’écria-t-il frappé par une réminiscence soudaine, — j’étais invité à un bal masqué à (lovent Garden, mais je prends Dieu . à témoin que je ne m’y suis pas rendu.
— Alors j’ai été la dupe de quelque malfaisante perfidie ! — s’écria Pauline ébranlée et confondue par l’air de sincérité avec lequel Florimel persistait dans ses
dénégations; — et, pour parler franchement, — continua-t-elle en semblant réfléchir, — j’ai été frappée alors et tout d’abord, par cette circonstance que le masque portant un domino bleu bordé de passementerie et dont le capuchon était surmonté d’une étoile, était plus grand que vous...
— Un domino bleu.... passementé.... avec une étoile I — s’écria Florimel-, plus étonné et plus confondu que jamais. — Oui... je sais qu’un domino semblable m’a été envoyé; mais j’ai donné l’ordre à mon page de le détruire !.... Oh ! je commence à voir clair dans toute cette ténébreuse affaire, — s’écria-t-il, frappé tout-à-coup par la conviction que quelque perfidie, dont il n’avait eu jusque-là aucun soupçon, avait été pratiquée par Rao, c’est-à-dire par Caroline Walters, à l’aide de ce domino bleu. — Peut-être, après tout, n’a-t-il pas été détruit, et une autre personne en a-t-elle fait usage...
— Oh ! c’est en effet ce qui a eu lieu, Florimel, — interrompit Pauline terriblement agitée. — Alors, j’ai été cruellement injuste envers vous, je vous ai fait injure par les plus vils soupçons et j’ai agi avec une précipitation inconsidérée quç vous ne me pardonnerez jamais.
— Ne jamais vous pardonner! — répéta Gabriel d’un ton passionné. — Existe-t-il une chose au monde que vous puiss.iez me faire, Pauline, que je ne sois prêt à vous pardonner, moi qui ai tant besoin d’indulgence et de pardon.