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CHAPITRE XVII

t’BNQOÊTE

Entre quatre et cinq heures de l’après-midi de cette même journée, Eugène et Lady Holderness descendirent d’une voiture à la porte du Prieuré de Bellenden. Ils furent immédiatement conduits dans un salon, et le domestique qui les introduisit leur dit que dans quel ques instants la Marquise se rendrait auprès d’eux.

Dès que le domestique se fut retiré, Eugène dit à voix basse et vivement à sa belle cousine:

— Je me demande quelles propositions Laura va nous faire?

— Vous vous l’êtes déjà demandé des milliers de fois depuis le moment où vous avez reçu la lettre par laquelle elle vous invitait à vous rendre ici, — fit observer Fernanda, — et toutes les questions que vous pourrez vous adresser, ne vous feront pas faire un pas de plus vers la solution de ce mystère.

— Pensez-vous que ce soit un piège qu’elle nous

tend, ma chère cousine? — demanda le Comte.

— Dans quel but ? — s’écria Lady Holderness, — si Laura a l’intention de vous livrer aux mains de la justice, elle n’a nul besoin pour cela de nous inviter à nous rendre ici ; elle aurait beaucoup plus facilement pu nous faire arrêter à domicile par des constables.

— Avec quelle froideur, avec quel calme indomptable vous parlez de toutes choses, Fernanda, — dit le Comte, en la contemplant avec un mélange d’admiration et d’envie, — vous auriez fait un excellent général pour une armée d’amazones.

— Il est bien certain que je ne suis pas femme à aller au-devant du malheur, — dit Fernanda en souriant, puis reprenant presque instantanément l’air sérieux, elle ajouta : — Pour l’amour du ciel, Eugène, ne vous montrez pas pusillanime. Vous êtes tout tremblant, votre agitation est visible ! reprenez courage 1 nous avons gagné le procès et Laura est sans doute impatiente d’entrer en arrangements. En réalité c’est ce que dit la lettre que nous venons de recevoir et qui nous invite à nous rendre ici, invitation par suite de laquelle nous sommes en ce moment assis sous son toit, au Prieuré de Bellenden ; il n’y aurait peut-être rien d’étonnant à ce qu’elle vous priât de l’accompagner à son boudoir, — ajouta Fernanda avec un air malicieux.

— N’avez-vous pas été étonnée quand, ce matin, je vous ai révélé toutes ces surpenantes particularités ? — dit le Comte.

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— Je dois avouer que j’en suis restée confondue, — répliqua Fernanda, — non pas que j’aie jamais professé une bien haute opinion pour notre sexe

— Parce que vous êtes vous-même un peu effrontée, ma belle cousine, — interrompit le Comte, en lui passant familièrement la main sur la joue, — mais, ditesmoi, êtes-vous réellement fort affligée de la mort de Lord Desborough ?... pourquoi n’êtes-vous pas en deuil ?

— Quant à être affligée, Eugène, — reprit cette femme sans cœur, — je n’ai pas le loisir de m’abandonner au chagrin, et quant au deuil je n’ai pas eu le temps de le commander. La nouvelle de l’accident qui a eu une conséquence fatale pour mon oncle n’est parvenue à Londres que hier au soir, et toutes mes pensées étaient absorbées par notre procès.

— J’ai été frappé par l’air soucieux et défait de votre mari, — dit Eugène, — il est évident qu’il n’était nullement charmé de me voir sollicite;- de vous un entretien de si grand matin, et encore moins que vous aviez accepté de m’accompagner tête à tête dans ma voiture...

— Il se dit sans doute que je ne devrais pas avoir . de secrets pour lui, — répt ndit vivement Fernanda.

— Et peut-être aussi est-il jaloux, — dit le Comte, qui semblait un peu ranimé.

— Pensez-vous, Eugène, — dit Fernanda, en imprimant à sa lèvre une expression de mépris, — que je

sois femme à me laisser émouvoir ou troubler par un jaloux ; non, non, j’ai l’esprit trop énergique pour faire attention aux misérables passions de la nature humaine, quand il y en a tant de nobles, de Aères, qui sont dignes d’éveiller de profonds sentiments.

— D’où vous vient cette merveilleuse force d’esprit, cet indomptable courage, ma belle cousine? — demanda Montgomery avec une expression d’intérét et de curiosité.

— Elle m’est en partie naturelle, — répondit Fernanda, — et en partie aussi elle s’est développée en moi avec les circonstances qui m’ont appris à mépriser la mort, sous quelque forme qu’elle se présente, ou plutôt, — ajouta-t-elle, d’une voix plus basse, tandis que ses yeux, d’un bleu violet, prenaient une teinte presque noire, — ou plutôt je suis toujours prête à me trouver en face de la mort et même à aller au-devant d’elle en cas de besoin.

— Que voulez-vous dire, Fernanda? . — demanda Montgomery avec un mélange d’étonnement et de terreur.

— Je veux dire, — répondit-elle si bas, que c’est à peine s’il était possible de l’entendre, — je veux dire que je suis toujours prête à avoir recours aux moyens extrêmes plutôt que de souffrir un déshonneur public.

Tout en parlant elle tira de son sein une petite fiole qui n’était pas plus grosse que son petit doigt, et qui contenait quelques gouttes d’un liquide limpide et incolore.

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— Maintenant, me comprenez-vous, Eugène? — ditelle d’une voix plus haute, avec l’accent du triomphe eu réintégrant la fiole dans le corsage de sa robe.

— Oui, oui, — répondit Montgomery, puis après un moment de silence, il ajouta : — Ne ferais-je pas bien de prendre une semblable précaution? Ne devrais-je pas aussi porter sur moi les moyens de me procurer une mort instantanée?

— Toute la question consiste à savoir si vos crimes sont aussi nombreux que les miens, — dit Lady Holderness, en fixant sur lui des regards étranges et sinistres, — et si cette question doit être résolue négativement, alors vous n’êtes pas exposé aux chances que je cours d’être découverte.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! que voulez-vous me donner à entendre ? — s’écria Montgomery épouvanté par ces paroles qui semblaient annoncer de terribles révélations, — auriez-vous commis quelque crime, autre que celui que vous savez... je veux dire...

— Celui que nous avons commd ensemble, ou plutôt que nous avons fait commettre, — ajouta Fernanda, — et dont sans doute la Marquise de Bellenden va nous parler tout à l’heure... mais elle nous fait bien, longtemps attendre.

— Chut ! Elle vient, — murmura vivement Lord Montgomery, en entendant le bruit de pas qui s’approchait.

Un instant après la porte s’ouvrit et la Marquise de Bellenden entra dans le salon. Elle était comme de

coutume vêtue d’habits de deuil, et quoique pâle elle avait un air de sérénité bénigne qne rien ne semblait capable de troubler. Elle avait la dignité calme d’une personne qui n’a rien à redouter de l’opinion du monde et qui est en paix avec sa conscience.

Après qu’elle se fut avancée jusqu’au milieu du salon avec une gracieuse dignité, la Marquise de Bellendeu salua Lady Holderness et le Comte avec la politesse qu’on était en droit d’attendre d’une maîtresse de maison, mais avec une réserve suffisante pour convaincre ceux qu’elle recevait chez elle, qu’elle n’était en aucune façon disposée à se montrer rampante et flatteuse, bien que ce procès pût être considéré comme décidé en leur faveur.

Après avoir pris place sur un sofa, elle invita Fernanda à venir s’y asseoir auprès d’elle et désigna du doigt une chaise au Comte de Montgomery.

Ainsi se trouvèrent groupées ensemble trois personnes unies par des liens de parenté, dontdeux soutenaient depuislongtemps une guerre acharnée contre la troisième.

Tout eu prenant la chaise qui lui avait été désignée, Montgomery jeta un rapide et furtif regard sur Lady Belleuden, comme pour plonger dans les profondeurs de son âme ; ce regard scrutateur avait encore un autre objet, il cherchait à pénétrer les épais vêtements qui enveloppaient sou beau corps et à en suivre tous les contours, et pendant qu’il se livrait à cette observation et lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur sa physionomie calme et placide, il se dit eu lui-même :

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--- Est-il possible qu’un volcan dépassions furieuses et déchaînées se cache sous cet extérieur modeste et tranquille ?

Au moment oh il s’adressait cette question, ses yeux rencontrèrent son regard, il lui sembla qu’une faible rougeur montait à sa joue et que ses manières trahissaient un certain embarras; mais en reportant de nouveau ses regards sur son visage, il le trouva aussi calme que précédemment et il ne put retrouver le moindre indice du trouble qu’il avait cru remarquer.

— Je ne sais que penser, — se dit Montgomery, — il faut qu’elle soit une hypocrite consommée, qu’elle possède toute la duplicité de Satan, ou bien que Florimel ait été trompé sur son compte. Mais nous verrons, nous verrons bien, — ajouta-t-il d’uu air rêveur.

Ses doutes et son incertitude s’accrurent encore lorsque jetant" un nouveau regard sur la Marquise de Bellenden, il lui vit cette sérénité parfaite, sûr indice d’une conscience en paix avec le monde et avec ellemême.

De son côté Fernanda avait également observé Lady Bellenden, mais d’une manière moins furtive que son cousin. Elle avait fixé son regard profond sur le visage de la Marquise, qui l’avait soutenu avec la plus imperturbable tranquillité ; et quand le Comte remarqua cette preuve nouvelle do son empire sur elle-même, ses doutes et sa perplexité n’en furent que d’autant plus augmentés. 11 ne savait que penser, il était dans

l’impossibilité de former une conjecture sur le résultat probable de l’entretien qui allait avoir lieu. Devait-il se terminer par une esclandre, par la ruine pour tous, ou finir amiablement ? La Marquise allait-elle parler en suppliant ou dicter ses ordres, aurait-elle recours à la conciliation ou aux menaces?

Ces échanges de regards rapides, de la part d’Eugène et de Fernanda, les pensées diverses qui avaient traversé leurs esprits, n’avaient en réalité occupé que peu d’instants, malgré le temps plus long qu’il nous a fallu pour les décrire, car presque immédiatement après avoir rejoint ses visiteurs Lady Bellenden prit la parole.

— Sans doute vous avez été surpris, — dit-elle en regardant Eugène d’abord, puis Fernanda, — de recevoir un billet de moi, vous invitant à vous rendre ici. Mais en apprenant ce matin le nouveau pas accompli dans notre grand procès, j’ai pensé qu’il était préférable que ies trois parties intéressées se réunissent pour décider elles-mêmes la question et éviter de nouveaux frais.

— Nous juger nous mêmes ! — s’écria Fernanda en jetant sur la Marquise un regard de surprise indignée.

— Mais notre position est déjà aussi bonne que si nous avions gagné notre procès 1 -- s’écria Eugène.

— Vous serez -cependant assez bons, l’un et l’autre, pour vous rappeler qu’il n’est pas encore irrévocablement gagné, — dit la Marquise avec un calme imperturbable. — Le Chancelier doit encore prononcer son jugement.

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— Il sera basé sur les termes du rapport, — s’écria Fernanda avec pétulance.

— Des preuves nouvelles peuvent-être produites,

Lady Holderness, — reprit la Marquise avec une tranquillité qui semblait contenir un reproche indirect adressé à la véhémence passionnée de Fernanda.

— Des preuves nouvelles! — répéta Eugène qui sentit dans ces paroles l’annonce que la crise approchait.

— Oui, de nouvelles preuves, Milord, — reprit la Marquise, — et comme les témoignages auxquels je fais allusion doivent jeter un nouveau jour sur l’affaire; je répète la proposition que je vous ai faite de nous constituer tous les trois nos propres juges ; et je vous garantis qu’avant qu’il se soit écoulé deux heures nous serons arrivés à une décision que la Cour de la Chancellerie nous ferait attendre encore pendant des années.

Et maintenant, Lord Montgomery, et vous, Lady Holderness, que dites-vous?

— Est-ce une plaisanterie, Madame? — demanda Fernanda rouge de dépit.

— Jamais je n’ai été plus sérieuse de ma vie, — répliqua la Marqüise, — et vous ne vous faites pas une idée combien l’affaire serait sérieuse pour vous-même et pour Lord Montgomery, si vous rejetiez ma proposition de l’examiner à l’amiable. Pour m’expliquer plus clairement encore, les témoignages que j’ai à faire entendre doivent se produire quelque part, soit ici, dans ce salon et devant nous trois, ou en présence d’un tri-

bunal plus solennel et certainement beaucoup plus terrible, je vous laisse maintenant le soin de décider.

— Prètous-nous à la fantaisie do Sa Seigneurie, et jouons aux juges, Eugène, - dit Fernauda les yeux étincelants d’une rage concentrée, qui était encore exaspérée par le calme provoquant de Lady Bellenden.

— Eh ! bien, soit, jouons aux juges, — ajouta Montgomery qui se demandait comment tout cela finirait.

La Marquise prit une clochette d’argent sous un coussin du sofa et sonua. Une porte s’ouvrit à l’extrémité du salon et un vieillard parut.

— Austin ! — s’écria Montgomery pris à l'improviste et mis hors de ses gardes par cet incident imprévu.

— Ah! je vois que vous le connaissez? — s’écria Lady Reileuden, puis se tournant vers le vieillard elle dit: — vous reconnaissez ce gentleman et cette dame?

— Puisque Votre Seigneurie m’a payé pour me ranger de son parti, je dois parler à cœur ouvert, je suppose, - dit Austin en abordant hardiment la question. — La vérité est donc que je connais le Comte de Montgomery autant qu’un homme peut connaître un autre homme ; je n’ignore pas non plus que cette dame est Mademoiselle Fernanda Aylmer, je devrais dire Lady Holdornoss.

— Qu’avez-vous de particulier à dire en ce qui les concerne? — demanda la Marquise d’un ton solennel et de l’air le plus sérieux

— Il y a plus de quatre mois Lord Montgomery vint seul à ma chaumière, près du village de Bellenden, —

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reprit Austin, — et me dit que si je consentais à le servir d’une certaine manière il me récompenserait généreusement. J’acceptai, et il m’ordonna de me rendre à Birmingham et de m’y procurer certains objets qu’il me désigna.

— Quels étaient ces objets? — demanda la Mar quise.

— D’abord une série de passe-partout capables d’ouvrir les serrures de toutes dimensions ; depuis celles d’une porte d’église jusqu’à celle d’un coffre-fort. Ensuite certains outils à l’usage des résurrectiounistes, une boîte d’un ciment particulier et enfin une plaque de cercueil sur laquelle devait être gravée une certaine inscription. Tels étaient les objets que je devais me procurer, d’après les ordres de Monseigneur, ce que je fis avec l’assistance de quelques amis auxquels je m’adressai à Birmingham. Environ trois semaines après, autant qu’il m’est possible de préciser, Sa Seigneurie m’envoya une lettre dans laquelle elle m’annonçait qu’elle serait chez moi un certain matin, qu’elle s’y rendait avec Mademoiselle Aylmeret deux hommes, et que je devais songer à me tenir bien approvisionné.

— Et ils sont arrivés au jour dit? — demanda la Marquise.

— Oui, Madame, ils sont arrivés en voiture le matin indiqué par la lettre, — répondit Austin. — Le Comte et Mademoiselle Aylmer portaient des masques et les deux hommes étaient les deux plus grands scélérats que mes yeux eussent jamais vus. Mademoiselle

Àylmer partit dans la voiture qui la transporta à Congleton, mais’vers le soir la voiture revint sans elle...

— Ne vous arrêtez pas à ces détails, — interrompit la Marquise, — que s’est-il passé pendant la nuit dont vous parlez?

— Le Comte et les deux hommes se sont rendus à l’église en emportant avec eux les outils, le ciment, et le trousseau de passe-partout.

— Et la plaque de cercueil ? — demanda la Marquise.

— Oui, Monsieur le Comte l’avait aussi sur lui, — répondit Austin.

— Et que portait l’inscription qui était gravée dessus? — poursuivit Lady Bellenden.

— Elle indiquait l’année 1793 comme date de la mort du père du dernier Marquis de Bellenden.

— Cela suffit... vous pouvez vous retirer et nous envoyer le second témoin.

Pendant le précédent interrogatoire, Lord Montgomery était resté le dos appuyé contre le dossier de sa chaise et les yeux fixés au plafond, tandisque Fernanda affectait de s’étendre paresseusement sur le sofa avec un air de souverain mépris pour ce qui se passait.

Austin se retira et de la pièce voisine sortit une femme fort âgée, mais qui, malgré son grand âge, s’avança avec une merveilleuse agilité.

— Ah ! la veuve Bushman aussi, — s’écria Montgo mery qui ayait tourné la tête lors de l’entrée du nouveau témoin*

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Puis reprenant sa position première, il sembla s’absorber dans la contemplation du lustre qui pendait au plafond.

— Connaissez-vous ce gentleman et cette dame? — demanda Laura, — et si vous les connaissez, ditesnous ce que vous savez.

— Je connais le Comte de Montgomery et Lady Holderness, qui était avant l’Honorable Mademoiselle Fernanda Aylmer, -- répondit la vieille. — Il y a trois mois Lady Holderness arriva en toute hâte dans ma chaumière, près de Congleton, et me dit de me préparer à recevoir le Comte de Montgomery et deux hommes qui devaient arriver dans vingt-quatre heures. Elle m’ordonna également de me rendre à Congleton et (t’y acheter deux malles do voyage qui devaient être remplies d’effets d’habillement pouvant convenir à deux ouvriers sur le point d’émigrer. J’exécutai les ordres qui m’avaient été donnés et Lady Holderness partit. Le lendemain matin, à la pointe du jour, le Comte arriva avec les deux hommes. Ces deux derniers avaient bien la mine des deux plus affreux bandits que j’aie jamais vus ; mais leur apparence s’améliora un peu lorsqu’ils se furent rasés, qu’ils se furent lavés, et qu’ils eurent revêtu leurs nouveaux habits.

— Pendant que le Comte et les deux hommes se trouvaient dans votre demeure, — demanda Lady Bellenden, — n’avez-vous pas commis quelque imprudence dont vous ayiez gardé le souvenir ?

— Je me rappelle, en m’adressant à Monsieur le

Comte, de l’avoir appelé Milord, — répliqua la veuve Bush ma q , — malgré les recommandations toutes particulières qui m’avaient été faites par Mademoiselle Aylmer, c’est-à-dire Lady Holderness, d’éviter avec le plus grand soin de tomber dans cette faute. Le Comte se montra terriblement irrité ..

— Cela suffit, ma brave femme, — dit la Marquise. — Vous pouvez vous retirer et soyez assez bonne pour nous envoyer le témoin suivant.

— Est-ce que cette puérile comédie doit durer encore longtemps. Madame? — demanda Fernanda incapable de cacher son impatience sous l’air de parfaite indifférence qu’elle avait affecté jusqu’alors.

— Laissez toute sa liberté à Sa Seigneurie, Fernanda, — s écria Montgomery avec une certain^ amertume, — c’est l’enquête dirigée contre nous ; tout-àl’heure nous aurons notre tour.

Lady Bellenden tressaillit légèrement et jeta un regard inquiet vers le noble Lord ; mais revenant à elle immédiatement, elle tourna les yeux vers la porte de la pièce voisine, un troisième témoin venait d’apparaître sous la forme d’une jeune femme aux cheveux rouges, mal peignés, dont l’aspect était tout-à-fait répulsif, et dont la physionomie avait une expression méchante et déplaisante. Elle était complètement inconnue de Montgomery et de Fernanda, mais sans vouloir laisser rien paraître sur leurs visages, ils n’en étaient pas moins intérieurement en proie è une anxieuse curiosité provoquée par la vue de. cette femme.

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— Quel est votre nom ? — demanda Lady Bellenden qui présidait l’enquête avec la solennelle gravité d’un vieil avocat d’Old Bailey.

— Mary Price, sous le bon plaisir de Votre Seigneurie, — lui fut-il répondu; — et mon père est l’un des hommes que le Comte de Montgomery a payé pour une certaine expédition en province. Joseph Warren est l’autre des deux hommes employés par le Comte et tous deux sont en ce moment à Newgate.

— Et quelle était la nature de l’expédition à laquelle vous faites allusion? — continua la Marquise.

— Se débarrasser d’un beau jeune homme en l’ensevelissant vivant dans la pile d’un pont, — répondit Carotte.

— Une dame était présente, je crois, en cette occasion? — continua la Marquise, — et le jeune homme prononça un certain nom...

— Fernanda, — dit Carotte.,

Lady Holderness lança un regard farouche sur la tille du Gros Meg et sur Lady Bellenden, puis elle détourna la tête et reprit sou air de complète indifférence.

— Le meurtre du jeune gentlemau n’est pas le seul fait auquel votre père et sou ami aient prêté leur concours? — demanda Lady Bellenden.

— Non Madame On s’est introduit .dans une

église, on a ouvert un caveau, puis il y a eu une petite affaire concernant les registres de la paroisse, mais

c’est le Comte lui-même qui s’en est chargé.

— Quelle preuve avez-vous de l’ouverture d’un caveau ? — demanda la Marquise.

— Cet anneau, pris au doigt d’un corps qui était à découvert dans son cercueil, — répondit la femme aux cheveux rouges en produisant le bijou en question.

— Il porte les armes de Bellenden, — fit observer la Marquise. — Cette jeune femme, — continua-t-elle sous forme d’explications, — est venue me trouver ce matin pour me demander si les renseignements qu’elle était en mesure do fournir sur une certaine expédition en province ne pouvaient pas m’être utiles, vu qu’elle avait tout lieu de supposer que cette expédition se rattachait d’une manière directe au procès que je soutenais. Elle a stipulé une récompense que je lui ai donnée et elle est restée ici jusqu’au soir pour répéter devant vous sa déposition et déclarer ce qu’elle savait. Avez-vous quelques questions à lui adresser ?

Montgomery ne fit pas de réponse et resta les yeux fixés sur le lustre. Quant à Fernanda, elle fit de la tête un signe de dénégation avec un air d’indignation et d’impatience.

— Vous pouvez vous retirer, — dit la Marquise de Bellenden.

— Votre Seigneurie ferait mieux d’ordonner à ce témoin, ainsi qu’aux autres, d’attendre paisiblement sous son toit la fin de tout ceci, — s’écria le Comte comme frappé d’une idée soudaine ; — car il est possible que vous jugiez convenable par la suite d’imposer à ces témoins l’obligation de garder un secret

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inviolable, résultat auquel arrivera facilement l’or de Votre Seigneurie, — ajouta-t-il avec amertume. — En un mot, je préviens Votre Seigneurie qui si un scandale se produisait, ma vie et celle de Lady Holderness, ne seraient pas les seules existences menacées.

Le trouble se peignait graduellement dans les regards de Lady Bellenden, pendant que Montgomery parlait; mais triomphant de son émotion, elle fut bientôt rentrée en possession de son calme habituel, en dépit des regards pleins de haine et de menaces que Fernanda lançait sur elle.

— Les témoins ne feront rien, ne diront rien ailleurs, si ce n’est d’après mes ordres, — répondit-elle ; — puis se tournant de nouveau vers Carotte, elle lui dit : — Retirez-vous et envoyez-nous Monsieur Roberts.

— Le digne ministre du Village de Bellenden ! — s’écria le Comte avec un accent de mépris.

— Je devrais peut-être vous informer, — dit la Marquise sans se préoccuper de son observation, — que le corps de Lord Raymond Montgomery a été découvert dans la pile de maçonnerie du pont de Malden, mais cette nouvelle a dû vous parvenir, car le maître clerc de Monsieur Rigden était présent, et le fait a été porté à la connaissance du conseiller rapporteur dans l’après-midi.

Pendant que Lady Bellenden parlait encore, Mon sieur Roberts entra dans le salon et salua froidement le Comte et Fernanda qui affectèrent do ne pas paraître s’apercevoir de sa présence. Le témoignage du minis-

tre avait pour objet de certifier que le caveau avait été ouvert en sa présence et que la plaque .d’un certain cercueil avait été confiée à sa garde. Il exhiba cette plaque, Austin fut rappelé, et il attesta que cette plaque était bien celle qu’il s’était procurée à Birmingham conformément aux instructions qu’il avait reçues du Comte de Montgomery. Quand il se fut retiré dans la pièce voisine, la Marquise invita Monsieur Roberts à compléter sa déposition, et le Révérend établit qu’il avait tout sujet de croire que l’un des registres de la paroisse avait été falsifié quand à la date du décès du père du dernier Marquis de Bellenden. Le principal motif sur lequel il appuyait sa conviction, c’est que l’acte de décès portant la date de 1743 se trouvait au milieu d’une série de numéros se rapportant à l’année 1745, et que cette irrégularité dans l’ordre chronologique ne pourrait s’expliquer que par une falsification du registre et par la substitution d’une date à uhe autre.

Après avoir terminé sa déposition, le Révérend Roberts se retira.

— La farce .est maintenant terminée, je suppose? — dit Montgomery dès que la porte fut refermée derrière le Recteur.

— Qualifiez l’enquête qui vient d’avoir lieu du nom qu’il vous plaira, — répliqua la Marquise de Bellenden. — Je pense néanmoins que vous devez reconnaître que l’affaire a pris une physionomie assez sérieuse, et que si ces nouveaux témoignages étaient produits

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devant une Cour criminelle,* le Chancelier pourrait y puiser les bases de son jugement définitif. Lady Holderness, — continua Laura en se tournant vers sa cousine et en lui adressant la parole avec un ton plus solennel encore,— il n’est pas difficile de comprendre le rôle que vous avez joué dans la tragédie du pont de Maldcn. Lord Raymond avait pour vous un attachement qu’il poussait jusqu’à l’adoration, et son désespoir lui avait fait rechercher une solitude en rapport avec les tristes dispositions de son esprit. Mais sa mort était nécessaire pour vous permettre d’atteindre le but que vous poursuiviez de concert avec le Comte de Montgomery. Vous convoitiez les propriétés qui devaient lui revenir, si ses droits étaient reconnus, et vous vous êtes arrangé pour devenir ses héritiers, dans lecasoù vous réussiriez dans les moyens quevous étiez déterminés à mettre en œuvre pour donner un ton particulier au procès pendant entre nous. Vos plans étaient dressés en conséquence et quand vous avez eu trouvé vos bandits à gage et que vous les efttes décidés à agir, il n’était pas difficile d’amener Lord Raymond à venir au rendez-vous que vous lui donniez, vous, Lady Holderness, de grand matin et à peu de distance de la ferme de Malden. Véritablement il m'est bien permis de supposer que quelques jours avant vous lui aviez écrit une lettre dans laquelle vous lui disiez que vous aviez appris à l’aimer et que vous étiez maintenant toute disposée à devenir sa femme. Avec l’imagination subtile qui ne vous fait jamais défaut,

vous avez inventé quelque excuse spécieuse pour lui faire comprendre qu’il fallait agir dans le plus grand mystère. Peut-être lui avez-vous écrit que sa mère, la Comtesse douairière, était opposée au mariage et que les gens de la ferme avaient ôté secrètement gagnés pour surveiller toutes ses actions. Votre esprit inventif n’a pas dû être embarrassé pour justifier la nécessité du masque qui couvrait vos traits, et un amant jeune, ardent, passionné, énivré par l’espoir de vous conduire au village de Bellenden pour faire de vous sa femme, ne devait pas facilement concevoir le soupçon de mauvais desseins contre lui.

— Assez sur tout cela I — s’écria Montgomery en bondissant de sa chaise. — Votre Seigneurie affoctede reconstituer tout une histoire basée sur ses suppositions personnelles, tandisque tous les détails qu’elle vient de nous donner avec un soin si minutieux, sont des faits qui lui sont connus par suite d’une imprudente confession que je lui ai faite.

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