CHAPITRE XIX
PLAN DK VENGEANCE
Il était environ huit heures du matin, le lendemain du jour oü s’étaient passés les divers incidents que nous avons relatés et Melmoth traversait Knightsridge se dirigeant vers Hyde Park. Il était vôtu du costume décent qu’il portait lors de sa rencontre avec Meagles, mais son visage était encore plus pâle et sa physionomie avait l’expression d’égarement, de férocité, et d’indomptable résolution d’un homme décidé à accomplir quelque forfait désespéré.
Il entra dans Hyde Park, le traversa d’un pas assuré, et les horloges du West End sonnaient neuf heures quand il arriva près de Park Lane. Alors il s’arrêta et ses regards se dirigèrent avec une certaine inquiétude vers la grille la plus proche, par laquelle, au bout de quelques instants, il vit arriver James son fils aîné.
— Je suis heureux de te voir arriver, mon garçon, — dit Melmoth, — car j’étais inquiet...
— Et pourquoi, père? — demanda le jeune garçon qui, le lecteur peut se le rappeler, avait un peu plus de treize ans, et dont la mise était aussi décente que celle de son père. — Qu’avez-vous?
— Je ne sais ... un pressentiment de malheur, je suppose, — s’écria Melmoth d’un ton brusque. — En réalité, dans la voie que nous avons prise, nous ne sommes pas assurés d’une heure de tranquillité, et c’est pourquoi je suis parfois inquiet et découragé. Et ton frère et ta sœur où sont-ils?
— Chez le Grand Lord, où nous demeurons depuis peu, — répondit James. — Il y a une foule d’autres enfants du môme âge qu’eux à la Petite Ecole, vous le savez, et le Grand Lord est un bon garçon.
— Ah 1 il vous a déjà inculqué ses précieux principes, James, n’est-ce pas? — dit Melmoth.
Et il frissonna malgré lui en songeant à quelle école il avait volontairement conduit ses enfants.
— Mais changeons de conversation, — s’écria-t-il tout-à-coup. — Quelles nouvelles as-tu pour moi?
— Les pistolets que vous m’avez dit d’acheter sont dans ma poche, — répondit le jeune garçon.
— Allons derrière ces arbres, — dit Melmoth, — et donne-les moi. Me voilà on ne peut plus satisfait, 1 — s’écria-t-il, la physionomie éclairée d’une joie sauvage*, en prenant les armes que lui tendait son fils.
— Que voulez-vous faire de ces pistolets, père, et où avez- vous été pendant toute la nuit? — demanda James avec un mélange de crainte et de timidité.
PLAN DE VENGBANCE
— Ce que je veux faire de ces pistolets, James, il ne t’est pas difficile de le deviner si tu veux t’en donner la peine. Tout jeune que tu es, je pense que tu as parfaitement compris les sentiments que j’ai cherché à faire pénétrer dans ton esprit, depuis que nous nous sommes retrouvés dans le Workhouse. Est-il possible que tu aies oublié les cruelles injustices que ton père a eu à souffrir et la mort de ta mère ne crie-t-elle pas vengeance du fond de son tombeau?
— Non, je n’ai rien oublié de tout cela, — s’écria l’enfant, qui tremblait, comme sous l’influence du froid, quoique le temps fut doux et chaud.
— Et pourtant tu semblés effrayé, James? — dit Melmoth, avec un mélange d’irritation et de remords.
— Effrayé, non, — s’écria l’enfant recouvrant à l’instant son empire sur lui-môme et son courage, — je suis prêta venger vos griefs et la mort de ma pauvre mère, par tous les moyens, quels qu’ils soient, que vous m’indiquerez.
— Et la conduite du médecin envers le pauvre baby, James, — ajouta Melmoth.
— Oui, et cela aussi, — répondit le jeune garçon ; — mais notre vengèance à cet égard va commencer presque immédiatement, car il est neuf heures passées et la nourrice va bientôt paraître avec l’enfant du docteur Thurton.
— Tu est sûr qu'elle vient se promener tous les matins dans le Parc? — demanda Melmoth.
— N’y a-t-il pas plusieurs jours que je la surveille,
et ne vous ai-je pas rapporté qu’elle vient invariablement tous les matins, entre Oeuf et dix heures, faire prendre l’air à l’enfant? — s’écria James.
— C’est vrai, — répondit Melmoth, — j’espère qu’elle ne manquera pas devenir ce matin, -et maintenant, James, — continua-t-il d’un ton plus grave et plus sérieux encore, — tu comprends parfaitement quelles sont mes intentions au sujet de cet enfant : aussitôt que tu t’en seras emparé, tu le porteras directement chez le Grand Lord qui lui procurera une nourrice parmi les filles de sa bande, et à partir de ce moment tu te considéreras comme son tuteur et comme son père, c’est-àdire que tu l’élèveras dans le vice, la scélératesse, et la débauche, que tu le dresseras, dès l’enfance, à devenir un voleur. Sous aucun prétexte, tu ne révéleras le secret de sa naissance, avant qu’il ait atteint l’Age de dix à douze ans, s’il vit jusque-là. Des récompenses seront offertes pour le retrouver, des insertions seront mises dans les journaux, des affiches seront placardées. Tous les moyens enfin seront sans doute mis en œuvre par Thurston pour rentrer en possession de son enfant. Mais rappelle-toi tout ce que je t’ai dit, et que ma malédiction retombe sur sa tête si lu me désobéis.
. — Ne parlez pas ainsi, père, — s’écria le jeune Melmoth, que les terribles paroles de son père et l’accent de véhémence avec lequel elles étaient prononcées faisaient frissonner, — j’ai déjà juré de me conformer en tous points à vos ordres et je n’y manquerai pas en